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Mirline

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MIRLINE



Ah ! fit le romancier Louis Berlaud, le très nouvel immortel, pendant que les crêpes se doraient dans la poêle, ma fête de la Chandeleur, il y a quelque quarante ans, ne ressembla guère à celle-ci !… Ce fut une journée dramatique, tourmentée des angoisses les plus cruelles… Je la commençai par un sacrilège, et je l’achevai par un forfait passible du bagne : un faux en écriture privée !…

… J’allais avoir dix ans. J’étais le fils d’un petit tailleur de faubourg provincial, et l’aîné de cinq mioches qui s’accommodaient à merveille, heureusement, d’un régime persévérant de pommes de terre et de tartines de gros pain. Grâce à l’industrieuse aiguille paternelle, nous conservions une mise à peu près décente pour les offices du dimanche, et ma bonne mère, à grand renfort de cirage, mastiquait les lacunes de nos chaussures. Au prix de quels efforts sublimes mes vaillants parents se soutenaient à fleur d’eau sur le bourbier de misère, je m’en rendais un peu compte, tout marmot que j’étais. Aussi, ce fut une allégresse quand M. le vicaire, qui me faisait étudier le catéchisme, me choisit comme enfant de chœur.

Songez donc ? j’allais gagner de l’argent !… Je me sentis grandi le jour où je rapportais à ma mère mes premiers émoluments on espèces sonnantes.

Et quelle fierté, quel contentement de revêtir la soutanelle noire ou rouge, le blanc surplis à haute guipure, de porter le gros chandelier d’argent ou l’encensoir d’or, d’agiter la sonnette dont le signal déterminait un mouvement de houle dans l’assistance des fidèles !

Cette année-là, la Chandeleur tomba un jeudi, jour de congé. Les neiges de janvier étaient fondues depuis une semaine, et le vent amolli avait une tiédeur de printemps. Le soleil rayonnant jetait partout de grandes clartés roses, et les oiseaux tapageaient, croyant déjà au renouveau… Ce joli temps me donna envie de courir les prés, entre la messe, du matin et le catéchisme qui avait lieu sur les onze heures. La crue récente avait sillonné les prairies de mille petits canaux où se miraient les herbes vertes, et le bleu du ciel, et les troncs gris ou bruns. En longeant un de ces fleuves en miniature, j’aperçus soudain une grenouille bayant aux mouches, immobiles à la surface de l’eau. Le désir de proie, instinctif à tous les êtres, s’agita subitement chez moi, m’inspirant la plus violente tentation de capturer la bestiole. Je me couchai à plat ventre, j’épiai un instant, puis mon bras sa détendit subitement, ma main s’abattit sur une chose froide, visqueuse et grouillante, et la seconde d’après, la grenouille gisait dans l’herbe devant moi.

Nous nous regardâmes un moment fixement, comme stupéfaits, l’un et l’autre, qu’un coup si hardi eût pu réussir. J’étais ravi de mon adresse et ma prisonnière paraissait plus étonnée qu’effrayée de l’aventure. C’était vraiment une jolie grenouille, avec des yeux de rubis, un habit vert moiré, et un vaste gilet de notaire. Je m’attendris d’émotion extrême en songeant que cette petite existence dépendait de mon bon plaisir. Si je le voulais, ces yeux cesseraient de voir, ce petit abdomen de satin blanc ne palpiterait plus !… Mais en même temps que le sentiment de ma puissance destructive, le respect de la vie naissait dans mon âme, et, pris d’une pitié enthousiaste, je jurai une protection chevaleresque à ma chère grenouille que je dotai du nom de Mirline. Ni dans le présent ni dans l’avenir, elle n’avait à craindre rien de ma part. Jamais grenouille n’aurait coulé des jours plus heureux dans un bocal, agrémenté d’une échelle et orné de roseaux, où elle ne courrait d’autre risque que de mourir d’indigestion.

Le tintement éloigné d’une cloche coupa court à ces projets… Le catéchisme, déjà ?… Effaré par la crainte soudaine d’arriver en retard et de m’exposer à une réprimande, je saisis Mirline, je la coulai dans la poche de ma veste, et je me dirigeai à toutes jambes vers l’église dont les tourelles grises dépassaient les toits du faubourg.

Je courais avec la seule pensée d’arriver au plus vite… Mais, au pied des marches, je m’arrêtai, haletant et perplexe… Que deviendrait Mirline au fond de ma poche ?… N’aurais-je point l’horreur de la retrouver morte, dans son cachot de drap ?

Comme je poussais la porte de la chapelle latérale où se faisait le catéchisme, une inspiration m’illumina. Si je cachais Mirline dans le bénitier, ne rencontrerait-elle pas là un asile sûr et propice dont, l’humidité lui rappellerait son élément habituel ? Personne ne venait guère à l’église, à cette heure. J’arrivais le dernier ; je ferais en sorte de partir le premier et je reprendrais ma grenouille sans encombre.

Je n’avais pas le loisir de réfléchir davantage. Aussitôt décidé, je posai vivement la chère Mirline dans la grande vasque de marbre, et m’en fus prendre ma place parmi tous les écoliers. Mais il me fut impossible de suivre avec attention les dissertations de théologie familière commentées par notre excellent abbé. Je tendais sans cesse l’oreille vers le bénitier, tremblant de mille inquiétudes soudain déchaînées, et redoutant d’entendre le grincement de la porte ou un « cou-ha ! cou-ha ! » révélateur.

Aussi, lorsque le vicaire, impatienté de ces visibles distractions, m’interrogea brusquement et me demanda à brûle-pourpoint pourquoi l’église était une ? je demeurai bouche bée, stupide penaud. Et l’abbé, outré de voir un élève, ordinairement attentif, donner un si néfaste exemple, m’admonesta vertement :

— Tombes-tu de la lune, Berland ?… ou es-tu né parmi les sauvages, pour méconnaître ainsi les vérités de ta religion ?

À ce moment, j’entendis avec effroi le bruit de la porte s’ouvrant discrètement. Je reconnus la toux sèche de Mlle Léocadie, une vieille fille du quartier. Son pas furtif s’arrêta près du bénitier et, aussitôt, retentit un cri d’épouvante qui se confondit avec un coassement formidable :

— Le diable ! le diable ! hurla la vieille demoiselle, folle de terreur, courant çà et là, et se jetant dans une pile de chaises, qui s’écroula avec fracas.

Un vacarme effroyable éclata autour de moi. Pendant que le vicaire s’élançait vers le bénitier, tous les gamins se levaient en tumulte et escaladaient les chaises en se bousculant. Et de grandes risées éclatèrent tout à coup à la vue de ma pauvre grenouille, que M. l’abbé venait d’attraper par une jambe, et qui gigotait dans le vide, grotesque et lamentable. Mon sang se glaça dans mes veines.

— Qui a fait cela ? demanda le vicaire, d’une voix suffoquée de courroux.

Un chorus de dénégations spontanées et vigoureuses, lui répondit. Au milieu de la turbulence et de l’hilarité générales, mon silence, ma rougeur, mes cheveux droits sur la tête, mes yeux élargis de frayeur me dénonçaient clairement. M. le vicaire m’écrasa d’un regard de mépris.

— C’est toi qui as commis cette affreuse profanation ? s’écria-t–il d’une voix tonnante. Misérable enfant !… As-tu donc si peu conscience de la vénération due aux choses bénites ?… IL ne doit plus t’être permis de t’approcher des saints autels et de servir l’auguste sacrifice !… Hors d’ici, petit malheureux ! Et emporte, pour te consoler, ton jouet immonde !

À ces terribles paroles, il me sembla que la voûte s’écroulait, et, que le monde allait finir. Éperdu devant le geste véhément qui me chassait et, en même temps, lançait à mes pieds l’infortunée Mirline, je ramassai ma grenouille et me précipitai hors de l’église avec la rapidité d’Héliordore, fustigé par les anges.

Dans ma détresse, une seule pensée subsistait, guidant ma fuite : la préoccupation de sauvegarder l’innocence au plus vite, sans l’entraîner dans le châtiment que je méritais seul ! Je ne repris haleine qu’au bord du petit fossé où j’avais péché Mirline ; doucement, je la laissai glisser sur le bord. D’un joyeux élan, l’inconsciente créature plongea aussitôt dans l’onde natale… Alors, toute force m’abandonna… Et, la face contre terre, je m’abîmai dans le désespoir…

J’étais destitué… Adieu, gloire et profits !… Je ne sèmerais plus de roses effeuillées dans les processions, sur le passage du dais ; je ne verrais plus le front de ma mère, ridé par les soucis, rayonner de satisfaction, devant ma poignée de gros sous et de piécettes… À cette dernière idée, mes pleurs redoublèrent de violence.

Rien ne creuse comme les larmes… Les tiraillements impérieux de mon jeune estomac me rappelèrent l’heure du déjeuner. Je m’acheminai donc vers la maison, traînant le pied, et, fort anxieux. Mais personne n’y connaissait encore mon aventure et tout le monde était si gai, par ce beau jeudi, que je n’eus pas le courage de troubler cette quiétude.

Tout en partageant l’après-midi les jeux de mes petites sœurs et de mes frères, ou en secondant ma mère dans quelques soins domestiques, je réfléchissais avec amertume… M. l’abbé était bon et juste… Si j’avais assez d’esprit et de bravoure pour m’expliquer à lui, il comprendrait la pureté de mes intentions et me pardonnerait peut être… Seulement, transi comme je l’étais par le souvenir du matin, jamais je n’aurais la hardiesse ce dire tout ce qu’il fallait dire et comme il le fallait dire… Il ne me restait pas d’autre espoir que de déléguer ma mère en ambassadrice, pour essayer de me justifier et de me faire rentrer en grâce… Mais je la savais timide. Ces négociations lui coûteraient énormément, malgré l’estime que lui témoignait le vicaire… Puis enfin, le cœur me manqua à l’idée de la tracasser par l’histoire de ces péripéties abominables… Si je pouvais, du moins, lui épargner ce tourment, et sortir, par mon seul effort, de cette mauvaise impasse !

Tout à coup, de mon cerveau enfiévré, surgit l’idée d’un expédient, un de ces expédients fantastiques ci audacieux comme en emploient seuls les gens poussés à la dernière extrémité, et qui hasardent le tout pour le tout. Le soir, tout on recopiant mes devoirs, j’écrivis une lettre à la dérobée, dans les termes mêmes dont ma mère eût pu se servir en la circonstance.

« Monsieur l’abbé, j’espère en votre grande bonté pour pardonner à mon petit garçon… il est étourdi mais pas méchant… il ne croyait pas mal faire, et il a bien pleuré… Et si vous voulez bien le reprendre comme enfant de chœur, il s’appliquera de tout son zèle à vous satisfaire…

« Signé : Louise BERLAUD »

L’épitre était enjolivée de quelques maculatures et de plusieurs fautes d’orthographe… Mais somme toute, elle pouvait parfaitement passer pour l’œuvre de ma pauvre maman, à laquelle certainement M. l’abbé n’attribuait aucune prétention littéraire.

Le lendemain matin, je partis à mon heure accoutumée pour aller servir la messe. Je fis les cent pas dans la ruelle qui longeait le presbytère et dès que je vis paraître le vicaire, je m’avançai vers lui, humblement découvert, et ma lettre à la main… Il prit son air sévère et fronça tes sourcils, mais il lut,.. Puis il me considéra, tout petit et tout tremblant, attendant mon arrêt en mangeant un coin de ma casquette avec angoisse.

— C’est bien ! fit-il, en repliant le papier et en le mettant dans sa poche. Par égard pour ta mère, je te pardonne… Mais ne t’avise pas de recommencer.

— Oh ! non, Monsieur l’abbé !… balbutiai-je, exultant de joie, d’émotion et de reconnaissance.

— Tu pourras revenir demain matin comme d’ordinaire ! acheva-t-il en me congédiant d’un signe.

— Oui, Monsieur l’abbé !… répondis-je en me sauvant bien vite sur la route où mon allégresse s’exprima librement en gambades et en chansons.

J’étais comme fou. J’aurai embrassé tout le monde. Et je me sentais si léger que j’eusse pu m’envoler par-dessus les toits… Mais ce transport de bonheur s’apaisa bientôt !

Une pesante inquiétude ne tarda pas à m’oppresser de nouveau. Pâques approchait. Le vicaire était mon directeur de conscience. Je devrais lui raconter mon stratagème !… Et Dieu sait quelles rudes expiations et quelles terrifiantes semonces une telle faute allait me valoir !…

Je m’approchai du tribunal de la pénitence, la peur aux entrailles, mais décidé néanmoins à soulager mon cœur par une sincérité entière. Ce fut dur, très dur… L’aveu jaillit enfin, au milieu d’un déluge de larmes ci d’une tempête de sanglots…

L’abbé sursauta :

— Comment, petit vaurien, c’est toi qui…

— Oui, bégayai-je en reniflant pour renfoncer mes pleurs, je n’osais pas vous parler… Je n’osais pas vous parler, je craignais votre colère (M. l’abbé détourna la tête : innocemment, je venais de toucher le point sensible, et l’excellent homme gémissait souvent sur ses emportements, trop facilement soulevés…) Et puis mes parents auraient été si chagrinés… Alors, cette imagination-là m’est venue…

Et là-dessus, je me remis à larmoyer comme une fontaine !… M. l’abbé garda le silence un moment, mais quand son regard revint vers moi, je vis que ses yeux souriaient, en dépit de sa grosse voix de gronderie :

— Allons, allons, je vois bien qu’il faut te pardonner ton odieux mensonge en faveur du motif… Tu es un bon fils, je le sais… Mais défie-toi de ton imagination, petit gars… C’est une perfide conseillère… Elle finira par te jouer quelque méchant tour… Un esprit trop inventif conduit parfois un homme au banc de la cour d’assises… Ou dans un fauteuil d’académicien !… conclut en riant un des auditeurs.

Mathilde Alanic.