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Misé Brun/01

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MISÉ BRUN.

PREMIÈRE PARTIE.

I.

La veille de la Fête-Dieu, en l’année 1780, toutes les maisons de la ville d’Aix étaient, selon l’ancien usage, splendidement illuminées et décorées. Des pots à feu, bariolés de fleurs de lis et d’écussons aux armes de Provence, étaient alignés sur toutes les fenêtres, et projetaient une lumière rougeâtre et fumeuse qui, se combinant avec les douces clartés de la lune, effaçait toutes les ombres et répandait jusqu’au fond des plus étroites ruelles une sorte de crépuscule. Les bourgeois et les gens de boutique se tenaient au balcon ou sur la porte de leur logis, tandis qu’une multitude curieuse se promenait par les beaux quartiers où l’on allait représenter la première scène du drame original et pieux inventé par le roi René. La foule se pressait aux carrefours et s’alignait le long des rues pour voir passer la fantastique cavalcade, où figuraient tout ensemble les divinités de l’Olympe, les saints personnages de l’ancien Testament, et la caricature des ennemis politiques de René d’Anjou. Le cortége qui allait sortir aux flambeaux de l’hôtel-de-ville avait tout-à-fait le caractère d’une représentation du moyen-âge : les costumes étaient ceux de la cour de René ; les chevaux, harnachés comme dans les anciens tournois, étaient montés par des chevaliers armés de pied en cap, et les musiciens jouaient encore sur leurs galoubets les airs notés par le roi troubadour.

Les rues qui aboutissent à l’hôtel-de-ville étaient envahies par le petit peuple, qui témoignait son impatience et sa joie par ces acclamations aiguës particulières à la race provençale. Cette partie de la ville était alors, comme aujourd’hui, habitée par les marchands et les gens de métier. Aussi, dans la foule un peu bruyante qui garnissait les fenêtres et faisait la haie le long des maisons, n’entendait-on guère parler français. La toilette des femmes était aussi fort modeste ; on n’apercevait dans leur coiffure ni plume, ni fleurs, ni clinquant ; les plus élégantes se permettaient seulement de mettre un œil de poudre sur leurs cheveux rattachés en chignon. La distinction des rangs était alors si rigoureusement marquée par le costume, qu’il suffisait de jeter un regard sur cette multitude pour s’assurer qu’il n’y avait là que des bourgeois et des artisans endimanchés.

Cependant, lorsque les fanfares annoncèrent que la cavalcade allait défiler sur la place de l’hôtel-de-ville, un groupe de quatre ou cinq jeunes gentilshommes fit bruyamment irruption parmi cette foule plébéienne, et s’arrêta au coin de la rue des Orfèvres, où quelques curieux avaient déjà pris place. Les derniers venus se hâtèrent de prendre, comme on dit, le haut du pavé, et on les laissa faire sans opposition ; car la plupart étaient bien connus dans la bonne ville d’Aix, où ils avaient déjà causé plus d’un scandale. Les petits bourgeois, les gens de la classe moyenne, étaient en général d’une pureté de mœurs qu’alarmaient les habitudes de ces mauvais sujets de haute condition, dont le type, entièrement perdu de nos jours, remontait aux roués de la régence ; mais nul ne se fût avisé de leur témoigner le mécontentement qu’excitait leur présence. Une sorte de crainte se mêlait à l’éloignement qu’ils inspiraient ; bien que chacun fût choqué de leurs façons insolentes, on les laissait faire, et le plus hardi parmi les gros bonnets du quartier marchand n’eût osé s’attaquer à eux de paroles, encore moins de faits. On se rangea silencieusement pour leur faire place, et ils restèrent à peu près séparés des groupes qui les environnaient. Un seul individu, qui depuis la tombée de la nuit s’était établi à l’endroit qu’ils venaient d’envahir, n’abandonna point son poste et resta près d’eux, à demi caché dans l’embrasure d’une porte murée. Ces messieurs, le jarret tendu, la parole haute, se placèrent en avant le plus possible, et firent étalage de leurs personnes avec toute sorte de graces arrogantes. Quand même la lumière des pots à feu n’eût pas éclairé en plein le visage légèrement fardé de ces fashionables d’autrefois, on les eût reconnus rien qu’au parfum de poudre à la maréchale qu’exhalait leur perruque et à leur manière de coudoyer les gens.

L’un d’eux, qu’à son allure il était aisé de reconnaître pour un étranger, un Parisien, dit à un autre freluquet qui lui donnait le bras : — Ah çà ! mon cher Nieuselle, je ne vois pas ce que nous faisons ici. Retournons au Cours, je vous prie.

— Non pas, répliqua l’autre, je vous demande encore un quart d’heure.

— Alors je vais, pour passer le temps, conter fleurette à cette petite brune qui nous regarde du coin de l’œil. Une jolie femme, ma foi !

— Il ne vous sera pas aisé de lier conversation, je vous avertis, dit un troisième.

— Bah ! il y a toujours moyen. Je lui débiterai quelque fadeur qui lui paraîtra la fine fleur de l’esprit et de la galanterie ; par exemple : vos yeux ont des flammes qui incendient les cœurs ; le mien brûle pour vous, madame…

— Madame ! Elle croira que vous vous moquez d’elle, si vous l’appelez madame ; dites tout simplement mademoiselle, ou misé, c’est l’usage chez ces petites gens.

— Messieurs, interrompit celui que l’étranger avait appelé Nieuselle, veuillez m’écouter un moment ; ce n’est pas sans dessein que je vous ai arrêtés ici. J’espère pouvoir vous montrer l’héroïne d’une de mes dernières aventures, une aventure unique et que je vais vous raconter.

— Comment ! Nieuselle, tu te vantes aussi de celle-là ! s’écria un petit jeune homme vêtu à la dernière mode d’une culotte vert-d’eau et d’un habit de velours printanier à mille raies.

— Pourquoi pas ? répliqua-t-il en secouant son jabot de dentelles d’un air de fatuité magnifique ; l’invention était des meilleures, et je m’en fais honneur. D’ailleurs, je ne suis pas comme tant d’autres, je raconte mes défaites comme mes triomphes. Je sais des gens plus discrets qui ne parlent que de leurs bonnes fortunes, et Dieu sait s’ils ont jamais grand’chose à raconter ! Je ne dis pas ceci pour toi, Malvalat. Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers ses deux autres interlocuteurs, je vais vous confier toute cette histoire ; mais tout d’abord regardez devant vous, là, au coin de la rue.

— Je regarde et ne vois rien qu’une boutique d’orfèvre d’assez médiocre apparence, répondit le gentilhomme parisien, et dans cette boutique un gros garçon rougeaud et myope, qui, le nez sur le cadran de sa montre d’argent, a l’air de regarder l’heure et de compter les minutes.

— Et qui se tourne de temps en temps vers l’arrière-boutique, comme s’il parlait à quelqu’un, ajouta le vicomte.

— Eh bien ! reprit Nieuselle, pendant un mois je me suis donné chaque soir la satisfaction de contempler d’ici ce tableau d’intérieur. Je faisais arrêter mon carrosse à la place où nous sommes, et je passais des heures entières les yeux fixés sur cette boutique. C’était une manière commode, et dont je réclame l’invention, de faire le pied de grue. Ordinairement j’en étais pour mes frais, et je me retirais sans avoir aperçu d’autre figure que celle que vous voyez, la figure bouffie de Bruno Brun.

— Ce courtaud-là s’appelle Bruno Brun ? interrompit le vicomte en jetant un regard sur l’espèce de crinière d’un roux pâle qui, crêpée sur les faces et nouée par derrière avec un ruban, retombait sur les épaules de l’orfèvre comme une perruque de conseiller ; quel nom pour un individu de cette nuance ! Le pauvre homme ressemble à un tournesol avec sa tête plate et ses crins jaunes. Tu disais donc ?

— Je disais qu’au grand scandale de tout le quartier je venais, chaque soir, me mettre ici en observation. J’agissais avec tant de prudence, qu’on ne savait au juste pour qui j’étais là, et à l’intention de quelle grisette je faisais de si longues factions. Bruno Brun lui-même ne se douta pas que c’était pour sa femme. Au fait, qui diable aurait pu deviner que j’étais amoureux de misé Brun, une femme que j’avais à peine aperçue, à laquelle je n’avais jamais parlé ?

— C’est donc une de ces beautés foudroyantes qui vous frappent comme l’éclair ? demanda le Parisien avec un léger sourire.

— Foudroyante, c’est le mot, répondit Nieuselle ; j’en devins éperdument amoureux seulement pour l’avoir aperçue de profil. Ce violent caprice me ramenait donc ici chaque soir, et personne ne comprenait rien à cette façon d’agir. D’un bout à l’autre de la rue, les maris ouvraient de grands yeux méfians, et les mères de famille empêchaient leurs fillettes de sortir le soir. Sur mon ame ! femmes et filles auraient pu passer près de moi sans rien craindre, je ne songeais qu’à la belle Rose.

— La femme de Bruno Brun s’appelle Rose ? interrompit encore le vicomte ; autre antithèse ! Continue le récit de tes contemplations ; c’est très langoureux. Dieu me damne ! j’aurais voulu te voir dans cette attitude d’amoureux transi.

— Qu’appelles-tu amoureux transi ? répliqua Nieuselle ; crois-tu que je faisais de si longues factions dans le seul espoir d’apercevoir une seconde fois le profil de ma divinité ? J’avais bien autre chose en tête. J’attendais qu’elle sortît un soir de son logis, seule ou accompagnée, n’importe. Je l’aurais suivie ; à cent pas d’ici, j’aurais mis pied à terre, je lui aurais parlé, je l’aurais entraînée, enlevée ; cela n’était pas si difficile. Nous étions alors en plein hiver ; personne dans les rues ; le guet ne sort qu’à neuf heures. Certainement je serais venu à bout de mon dessein. Mais il y a dans la maison de ce damné Bruno Brun des habitudes qui déjouèrent tous mes calculs. Sa femme ne sort jamais, si ce n’est le dimanche matin, pour aller entendre une messe basse à Saint-Sauveur ; or, il ne fallait pas songer à faire mon coup de main en plein jour.

— Ah çà ! mon cher Nieuselle, je n’entends rien à tout ce que vous me dites là, interrompit le jeune Parisien. Que signifie cette façon de faire l’amour à main armée ? Il me semble qu’avant d’en venir au rapt, il fallait user d’abord des moyens ordinaires, les visites, les billets doux, etc. Il vaut mieux, ce me semble, séduire une femme que de l’obtenir à la manière de Tarquin. On fait tout simplement sa cour, c’est vulgaire, mais c’est facile.

— Si c’eût été facile ou seulement possible, je l’aurais fait, répondit Nieuselle ; on voit bien que vous ne vous faites pas une idée des habitudes de ces petites bourgeoises ; il est plus difficile de les aborder que de se faire présenter à une princesse du sang. J’ai bien essayé d’entrer dans la maison de l’orfèvre en passant par sa boutique, j’ai fait plusieurs emplettes chez lui : mais sa femme n’est jamais au comptoir, et j’aurais acheté, je crois, toutes les montres d’argent, toutes les bagues de strass, toutes les horloges de son magasin, sans avoir le bonheur de parler une fois à ma déesse. Quant aux billets doux, je n’avais nul moyen de les lui faire tenir, personne n’ayant accès dans cette maison, dont les abords sont gardés par deux effroyables démons femelles, lesquels, sous la forme d’une vieille tante et d’une vieille servante, aident l’orfèvre à desservir la boutique, font tout le ménage et ne perdent jamais de vue la jeune femme. Après un mois d’observation, je demeurai bien convaincu qu’il fallait renoncer aux moyens ordinaires et extraordinaires que je m’étais proposés. Toutes ces difficultés m’aiguillonnaient de plus en plus ; j’y rêvais nuit et jour, j’enrageais, je désespérais. Enfin, il me vint une idée, une idée diabolique. À force d’aller aux renseignemens par l’entremise discrète d’un de mes gens, j’avais appris toute sorte de détails sur les affaires et la parenté de Bruno Brun. Je savais que le vieux Bruno, une des fortes têtes de l’honorable corporation des orfèvres, avait abandonné le métier et laissé la boutique à son fils, et que ledit Brun père habitait la campagne à trois lieues d’ici, justement aux environs de Nieuselle, sur la route de Manosque. Tu connais cette contrée, vicomte ?

— Je vois cela d’ici, un pays de loups dans lequel l’on ne s’aventure guère après le coucher du soleil, attendu qu’il y a par là certains défilés où, de temps immémorial, on détrousse les passans.

— C’est cela même. L’endroit me parut tout-à-fait convenable pour une embuscade ; tant de larrons y avaient impunément rançonné les voyageurs : moi, je résolus de m’y mettre à l’affût pour voler à Bruno Brun non pas sa bourse, mais sa femme. Or, voici la ruse que j’imaginai pour attirer sur la route peu fréquentée dont nous venons de parler cette belle recluse qui ne prenait pas même l’air à la fenêtre, et qui ne connaissait guère d’autre chemin que celui de son logis à l’église. Un jour Vascongado, mon coureur, bien dressé et endoctriné par moi, quitta sa livrée pour la veste de drap brun, les guêtres de peau et les gros souliers ferrés d’un paysan. Le drôle ainsi déguisé se présenta chez l’orfèvre et lui raconta d’un air tout effaré que le père Brun avait fait une chute et qu’il était au plus mal. — Je suis ici de sa part, ajouta-t-il ; le pauvre homme dit qu’il est à l’article de la mort. Comme c’est jour ouvrable, il vous recommande de ne pas quitter la boutique ; mais il demande sa belle-fille, il crie à ceux qui l’assistent de l’aller chercher. Étant son proche voisin, je me suis volontiers chargé de la commission, et j’ai amené notre âne. Entre braves gens il faut bien se secourir quand on peut. Nous partirons quand vous voudrez : le temps est à la pluie et il se fait tard.

Bruno Brun donna en plein dans le panneau : une heure après, ma tourterelle quittait son nid de hibou et s’envolait doucement vers les parages où l’adroit chasseur avait tendu ses piéges. Oui, mes amis, un peu avant le coucher du soleil, misé Brun, sous la conduite de Vascongado, et accompagnée de sa vieille servante, cheminait vers Nieuselle. Tu connais bien le pays, vicomte ; tu te souviens sans doute qu’avant d’arriver à cette auberge mal famée qu’on appelle le logis du Cheval rouge, la route serpente entre de grands rochers qui ressemblent à des murailles ruinées. Cet endroit est un vrai coupe-gorge où l’on ne saurait voir ce qui se passe à vingt pas devant ou derrière soi. C’est là que je m’étais mis en embuscade avec Siffroi, mon heiduque, un géant capable d’enlever la fée Urgèle : je l’avais chargé d’enlever la servante, ce qui était à peu près la même chose.

— Le coup de main me paraît bien imprudent, observa le vicomte ; sais-tu, Nieuselle, que tout cela pouvait te mener loin ? La justice se mêle parfois des galanteries de ce genre-là.

— La justice n’aurait vu goutte en toute cette affaire, répondit Nieuselle avec un sourire suffisant ; crois-tu qu’en une pareille équipée j’eusse décliné mes noms et qualités ? J’avais bien un autre projet ; tu verras. — J’étais donc posté comme un bandit entre les rochers, à un quart de lieue environ de l’auberge du Cheval rouge ; j’avais mis un manteau de roulier par-dessus ma veste de chasse ; un mouchoir me couvrait le bas du visage ; mon chapeau à bords rabattus s’avançait en gouttière sur mon front et ne laissait apercevoir que mes yeux. Siffroi portait exactement le même costume : nous avions tout-à-fait l’air de deux larrons. Cependant la nuit était déjà venue, et, je l’avoue, certaines idées lugubres se présentaient à mon esprit. J’avais vu passer plusieurs hommes à cheval, des gens de mauvaise mine ; ces mêmes hommes étaient retournés sur leurs pas ; ils avaient l’air de rôder aux environs. Enfin, je me souvenais que la bande du fameux Gaspard de Besse exploitait depuis quelque temps la contrée, et je me disais qu’au lieu de faire tomber ma colombe dans le piége que j’avais tendu, je pourrais bien tomber moi-même dans une embuscade de voleurs ; enfin, j’étais mal à l’aise.

— Allons ! dis tout simplement que tu avais peur, murmura Malvalat.

— Mon inquiétude cessa bientôt, continua Nieuselle ; je ne pensai plus à la bande de Gaspard de Besse lorsque j’entendis au loin le piaulement d’une chouette ; c’était le signal convenu avec Vascongado. J’avançai hardiment, et, parvenu à un certain endroit d’où je pouvais reconnaître le terrain, j’attendis. La nuit était tout-à-fait venue ; mais la lune, qui se levait à l’horizon, éclairait suffisamment le chemin pour que je pusse distinguer ma proie. Vascongado et la servante marchaient devant ; mon infante les suivait, montée sur le baudet. Jamais palefroi n’a porté une beauté comparable à celle qui chevauchait sur cette vile bourrique. Elle ressemblait à la vierge Marie dans les tableaux de la fuite en Égypte. Quand elle fut à dix pas de moi, je me levai de derrière un rocher comme si je fusse sorti de dessous terre, et je lui barrai le passage. La pauvrette jeta un grand cri. — Ne craignez rien, ma reine, lui dis-je avec beaucoup de sang-froid ; je n’en veux ni à votre bourse ni à votre vie. — En ce cas, monsieur, laissez-moi passer, je vous prie, répondit-elle toute tremblante et en cherchant des yeux Vascongado, qui avait disparu. La vieille servante se serrait éperdue contre sa maîtresse et murmurait ses oremus. Siffroi lui mit une main sur l’épaule, tandis que j’avançais le bras pour saisir la taille déliée de misé Brun ; mais la farouche petite bourgeoise, sautant lestement à terre, me dit d’un ton résolu :

— N’approchez pas ! — Et je vis luire dans sa main quelque chose comme la lame d’un couteau. Elle voulait, parbleu, se défendre. Je la terrifiai d’un seul mot. — Silence ! m’écriai-je d’un ton terrible. Quiconque tombe entre mes mains ne m’échappe jamais : je suis Gaspard de Besse.

— L’invention est merveilleuse. Dieu me damne ! s’écria Malvalat en haussant les épaules ; tu prétendais te faire aimer sous le nom de ce bandit ?

— Allons donc ! est-ce que je prétendais être aimé de misé Brun ? est-ce que je voulais la séduire ? est-ce que j’en avais le temps ? répliqua Nieuselle avec une sincérité cynique ; je voulais tout simplement la garder un jour ou deux dans l’auberge du Cheval rouge, dont le maître est un homme qui, moyennant un écu de six livres, ne voit rien de ce qui se passe chez lui et ne reconnaît personne ; ensuite je l’aurais rendue à son époux désolé auquel elle se serait bien gardée de conter en tout point son aventure. Vous allez voir comment échoua ce plan si bien conçu. À ce nom de Gaspard de Besse, misé Brun faillit s’évanouir, et la servante, jugeant que sa dernière heure était arrivée, recommanda tout haut son ame à Dieu. — Monsieur, me dit misé Brun d’une voix éteinte et en fouillant dans ses poches, voici mon argent. — Gardez-le et marchez devant moi ! interrompis-je avec ma grosse voix.

Elle obéit. La vieille servante nous suivait traînée par Siffroi. Misé Brun essaya de m’attendrir. — Dieu du ciel ! où voulez-vous nous conduire ? me dit-elle en pleurant ; je vous assure que vous risquez beaucoup en faisant ceci. Laissez-nous aller ; je vous jure sur mon salut éternel que je ne vous dénoncerai pas. Tenez, voilà ma croix d’or, voilà mon argent ; je n’ai pas davantage. — Silence ! répétai-je d’un air qui la fit frémir.

Nous approchions de l’auberge du Cheval rouge, lorsque tout à coup j’entendis du bruit dans le chemin : un cavalier venait au grand trot derrière nous. Nécessairement il devait nous atteindre avant que nous fussions à l’auberge. Ceci m’inquiéta ; je craignis une mauvaise rencontre ; quelque voleur ou quelque homme de la maréchaussée pouvait être sur nos traces. Je fus rassuré en apercevant le cavalier : c’était un bon gentilhomme campagnard dont l’allure semblait annoncer des intentions toutes pacifiques. Assurément cette rencontre lui causait aussi quelque inquiétude, car il enfonça son chapeau sur ses yeux et piqua des deux en passant près de nous ; mais alors misé Brun, avec une présence d’esprit que je ne lui aurais pas soupçonnée, se précipita devant lui, et s’écria, en mettant la main à la bride du cheval au risque d’être renversée : — Monsieur, au nom du ciel, protégez-moi ! sauvez-moi !

Il fit volte face et s’arrêta. — Que se passe-t-il donc ici ? demanda-t-il d’un ton brusque et en portant la main à ses fontes. Je m’arrêtai aussi. — Défendez-vous, monsieur, ou vous êtes perdu ainsi que moi, lui cria misé Brun. Cet homme est Gaspard de Besse.

À ces mots, mon gentilhomme ne me laissa pas le temps de répondre ; il lâcha son coup de pistolet, et ma foi, sans un nuage qui passait sur la lune, j’étais mort. Il tira presque au hasard dans l’obscurité. La balle rasa mon chapeau. Je ne jugeai pas à propos d’attendre une nouvelle décharge.

— Et tu lâchas pied, interrompit Malvalat ; pour ton honneur, tu devais vaincre ou mourir sur le champ de bataille.

— Mon cher, répliqua Nieuselle, ceci n’entrait pas dans mon plan ; je n’avais jamais prétendu conquérir misé Brun en combat singulier. D’ailleurs, c’était impossible ; son champion, me prenant pour Gaspard de Besse, aurait tiré sur moi comme sur une bête fauve avant que je fusse entré en explication ; je battis donc en retraite.

— C’est-à-dire que tu te mis à courir, comme un lièvre à travers champs, jusqu’au château de Nieuselle. Cependant vous étiez trois contre un dans cette rencontre mémorable.

— Est-ce que tu crois que Vascongado et Siffroi s’étaient bravement rangés à mes côtés ? Les deux drôles s’en seraient bien gardés : l’un resta caché derrière les rochers, l’autre lâcha la vieille servante et s’enfuit à toutes jambes. C’était une déroute générale. Ils auraient mérité vingt coups de canne ; mais je leur fis grace à condition qu’ils se conduiraient mieux pendant le reste de l’expédition.

— Comment ! tu poursuivis l’entreprise après ce premier échec ? dit Malvalat d’un ton goguenard.

— À ma place, tu y aurais renoncé, n’est-ce pas ? répliqua dédaigneusement Nieuselle ; moi, j’eus plus de persévérance et d’audace. En arrivant à Nieuselle, je quittai ma défroque de bandit pour mettre un habit de chasse, puis je tournai bride vers l’auberge du Cheval Rouge ; Vascongado et Siffroi me suivaient en livrée de campagne. La métamorphose était complète. Au lieu de ressembler à un brigand, je paraissais un Amadis, avec ma veste galonnée d’argent et mon feutre orné de rubans verts. Mon heiduque, habillé à la hongroise, était aussi méconnaissable. Quant à mon coureur, ce n’était plus le même homme depuis qu’il avait jeté bas ses gros habits et ses cheveux postiches. Environ une heure après la scène du chemin, j’arrivai donc à l’auberge du Cheval rouge. Ainsi que je l’avais prévu, misé Brun s’y était arrêtée.

— Elle était venue d’elle-même se jeter dans le piége ? s’écria le vicomte ; tu n’avais qu’à étendre la main pour t’en saisir ? Bravo ! bien joué Nieuselle !

— Je mis pied à terre, continua-t-il, et, avant d’entrer dans cet affreux cabaret, je regardai à travers les fenêtres délabrées du rez-de-chaussée ce qui s’y passait. C’était un tableau unique. Figurez-vous une grande chambre enfumée qui servait tout à la fois de salon, de salle à manger et de cuisine ; puis, dans cette chambre où un grand feu de broussailles répandait des lueurs bizarres, deux horribles sorcières, deux vieilles femmes accroupies devant l’âtre, et, entre ces figures jaunes et ridées, l’adorable visage de misé Brun, qui, encore toute saisie, toute pâle, écoutait sans mot dire le caquetage de sa servante et de la cabaretière. Il fallut parlementer pour pénétrer dans l’auberge à cette heure indue ; les portes étaient déjà barricadées. Enfin j’entrai avec ma suite, et l’hôte, qui m’avait reconnu, m’introduisit avec toute sorte de respect dans sa cuisine. Mon apparition ne frappa guère misé Brun, je l’avoue en toute humilité : après avoir un peu détourné la tête et jeté un coup d’œil de mon côté, elle se rangea pour me faire place près du feu et retomba dans ses réflexions et son immobilité. — Ah ! monsieur le marquis, me dit l’hôte, voilà des gens qui viennent d’avoir une chaude alerte ; la bande de Gaspard de Besse rôde dans ces quartiers, lui-même était près d’ici il n’y a pas plus d’une heure. Il me fallut alors entendre le récit de mes propres prouesses et de la vaillante conduite de ce bon gentilhomme qui voyageait pour sa sûreté et celle d’autrui avec des pistolets à l’arçon de sa selle. — Puisque les chemins sont si peu sûrs, je ne pousse pas jusqu’à Nieuselle, dis-je au cabaretier ; je passerai la nuit ici. Prépare-moi à souper avec tout ce qu’il y a dans ton garde-manger, et monte tout le bon vin que tu as dans ta cave : je veux faire bombance jusqu’à demain.

L’hôte et sa femme se regardaient ébahis. — N’y a-t-il pas ici une chambre ? continuai-je, une chambre où je puisse souper, servi par mes gens et en compagnie de qui bon me semble ? L’hôte courut ouvrir une pièce attenante à la cuisine, et me montra l’ameublement d’un air glorieux. Il y avait six chaises de paille et un lit dont les rideaux de bougran gros vert ressemblaient à des tentures mortuaires. En jetant les yeux sur les murs récemment blanchis à la chaux, j’aperçus sous la transparence du badigeonnage des taches brunes et irrégulières qui me donnèrent à penser. — Qu’est-ce que cela ? dis-je au cabaretier ; je soupçonne que tu as remis à neuf ce taudis parce qu’il y est arrivé quelque malheur. — Dieu du ciel ! ne m’en parlez pas ! répondit-il à voix basse ; deux hommes qui se prirent de querelle la nuit ; l’un tua l’autre. Heureusement cela n’a pas eu de suites. Ils étaient seuls dans la maison, et ce n’est pas moi qui serais allé bavarder devant la justice pour faire tort aux gens qui s’arrêtent chez moi. Une fois que ma porte est fermée, ce qui se passe au Cheval rouge ne regarde personne. — Je le sais, lui dis-je ; allume ici un grand feu, dresse la table, et, quand tout sera prêt pour le souper, va te coucher ainsi que ta femme. Le vieux scélérat cligna de l’œil en regardant misé Brun à travers la porte et courut à ses fourneaux.

Je retournai près de ma déesse, et, m’asseyant à ses côtés, je tâchai de lier conversation. Je la félicitai d’avoir échappé à la terrible rencontre de Gaspard de Besse, et j’assaisonnai mon discours des complimens les mieux tournés ; mais ces petites bourgeoises ont une sorte de modestie sauvage dont il n’est pas aisé de triompher. Celle-ci m’écouta sans lever les yeux et ne me répondit que par un humble salut ; puis, se tournant vers sa servante, elle lui dit à demi-voix : — Allons, Madeloun, il se fait tard. — Eh quoi ! lui dis-je, déjà vous voulez me quitter, ma charmante ? je vous en prie, restez encore un moment. Où voulez-vous aller ? Là-haut, dans quelque galetas où vous grelotterez jusqu’à demain ? Faisons plutôt joyeusement la veillée ici, autour du feu.

Elle s’arrêta interdite, ne sachant comment elle devait prendre mon invitation, et, comme j’insistais, elle me répondit avec un air adorable de confusion et de simplicité : — Monsieur, je vous remercie ; c’est trop d’honneur pour moi ; je ne saurais accepter.

Je lui barrai le passage en riant et en lui disant toutes les folies qui me passèrent par la tête. Cette fois elle recula, et m’écouta avec un maintien qui ne me présageait pas à la vérité une facile victoire. Mes amis, méfiez-vous de ces femmes qui, lorsqu’on leur dit certaines choses, n’éclatent pas en paroles courroucées et ne daignent pas même répliquer. Elles ont une façon sournoise de se défendre qui déroute les plus habiles. J’en fis l’expérience. Mes ordres étaient exécutés ; le cabaretier et sa femme avaient disparu ; mes gens achevaient d’arranger le couvert. Je me rapprochai de misé Brun et lui dis d’un air moitié impérieux, moitié galant : — Ma toute belle, j’ai résolu que nous souperions ensemble aujourd’hui ; accordez-moi cette faveur de bonne grace. Autrement je suis homme à vous y contraindre, je vous le jure ! Je ne perdrai certainement pas cette unique occasion que m’offre le destin de souper dans un charmant tête-à-tête avec la plus jolie femme du royaume. Allons, point de façons, et permettez-moi de vous offrir la main. À ces mots, je saisis sa main mignonne et voulus l’entraîner ; mais la vieille servante, s’avançant vers moi avec une grimace de guenon irritée, me dit résolument : — Halte-là ! monsieur ! Laissez en paix ma maîtresse ; c’est une honnête femme ; elle n’est pas faite pour entendre les propos d’un débauché. — La vieille mégère joignit le geste à la parole, et se mit entre sa maîtresse et moi. J’appelai mon heiduque. — Fais taire cette femme, lui dis-je ; si elle s’obstine à parler, enferme-la dans le cellier, dans la cave, où tu voudras, pourvu que je ne l’entende plus. Ensuite, me tournant vers misé Brun, je lui dis avec le plus grand sang-froid du monde : — Vous le voyez, ma reine, vos refus sont inutiles. Faites-moi la faveur de me donner la main, et allons souper. — Au lieu de me répondre, la revêche beauté courut vers une porte que je n’avais pas remarquée, l’ouvrit brusquement, et se mit à crier, sans oser entrer toutefois : — Monsieur, venez, je vous en supplie, venez à mon secours ! — Qu’est-ce ? qu’arrive-t-il ? demanda une voix que je reconnus sur-le-champ, car c’était celle de mon damné gentillâtre.

— De l’homme aux pistolets ? La rencontre était unique ! s’écria en riant Malvalat ; mais que pouvais-tu craindre ? Vous étiez trois contre un cette fois, et l’honnête cabaretier t’eût bien prêté main-forte au besoin. Tu devais faire tout simplement jeter par la fenêtre ce chevalier errant.

— Eh ! sans doute, répondit Nieuselle ; par malheur, je n’en eus pas le temps. Avant que mon don Quichotte eût ouvert sa porte et dégainé sa rapière, un bruit de gens à cheval coupa la parole à tout le monde ; presque aussitôt on frappa au portail, en ordonnant d’ouvrir de par le roi. C’était une escouade de la maréchaussée qui venait prendre gîte pour la nuit au Cheval rouge. Ces messieurs étaient à la poursuite de Gaspard de Besse, dont on leur avait signalé la présence aux environs de ce logis mal famé. En un moment, l’hôte et sa femme furent sur pied pour recevoir tout ce monde-là. Mon gentilhomme ouvrit alors sa porte et vint s’asseoir au coin de la cheminée, en invitant du geste misé Brun à prendre place près de lui, comme pour la protéger envers et contre tous.

Bientôt les gens de la maréchaussée vinrent sécher leurs bottes autour du feu et s’attabler dans la cuisine. Pour le coup, je compris qu’il fallait démonter mes batteries et terminer la campagne. Sur mon ame ! j’aurais volontiers donné cent louis pour que la bande tout entière de Gaspard de Besse vînt cette nuit-là saccager l’hôtellerie, mettre à mort tous ces marauds et emmener misé Brun dans les gorges du Luberon. La rage me suffoquait ; je ne pus souper. Pourtant j’eus dans la soirée une scène divertissante, celle du procès-verbal que dressèrent messieurs de la maréchaussée, lorsque misé Brun leur eut déclaré comment le bandit qu’ils cherchaient avait voulu l’enlever, ainsi que sa servante. Je ris encore quand je songe que j’ai fait tous les frais de cette aventure, qui comptera au nombre des exploits de Gaspard de Besse. Enfin, je me retirai dans ma chambre, harassé, dépité, furieux, me vouant à tous les diables. Toute la nuit, j’eus de mauvais rêves. Je m’éveillais en sursaut à chaque instant, et je regardais, malgré moi, les taches de la muraille, que la lueur du feu faisait paraître rougeâtres. Je finis par m’endormir profondément au milieu de ce cauchemar. Quand je me réveillai, sur le tard, j’appris que misé Brun était partie au point du jour, sous la conduite et protection de son défenseur officieux, qui lui avait promis de la ramener saine et sauve aux portes de la ville d’Aix. Voilà, mes chers amis, le dénouement de l’aventure. Mes fatigues, mes combinaisons, tous mes stratagèmes n’aboutirent à rien, il est vrai ; mais, quoi qu’en dise Malvalat, on peut se vanter de pareilles défaites.

— Eh ! mon cher, qui songe à rabaisser tes mérites ? s’écria Malvalat avec son sourire le plus ironique ; ce n’est pas moi certainement. Je trouve, au contraire, que tu ne te rends pas justice quand tu prétends que toutes tes ruses n’ont abouti à rien ; je vois clairement le contraire : elles ont abouti à procurer au charmant objet de ta flamme quelques heures de tête-à-tête avec un cavalier qui devait lui inspirer déjà de la reconnaissance, et qui avait toute sorte de chances de lui plaire, pour peu qu’il fût jeune, aimable, bien de visage et galamment habillé.

— Laisse là tes suppositions, interrompit Nieuselle en haussant les épaules ; le personnage en question portait un habit de ratine verte, et il m’a paru doté de toutes les graces campagnardes de ces hobereaux qui n’ont jamais perdu de vue le pigeonnier héréditaire au pied duquel ils sont nés. Quant à sa figure, je n’en puis rien dire, attendu que la cuisine du Cheval rouge n’était pas éclairée comme une salle de bal, et que mon homme, assis dans un recoin, n’avait pas quitté son chapeau, un grand feutre gris qui lui tombait sur le nez et faisait ombre autour de lui. Ma tourterelle n’a pu se laisser prendre au ramage et encore moins au plumage d’un si vilain oiseau.

— Sais-tu que le retour de misé Brun et le récit de son aventure ont dû faire jaser huit jours durant toute la ville d’Aix ? observa le vicomte.

— Point du tout, répondit Nieuselle ; cela ne s’est pas même ébruité dans le quartier. La discrète personne ne jugea pas à propos de dire en quel péril s’était trouvé son honneur, et elle s’est avisée d’une ruse fort simple pour donner le change à tout le monde. C’est le 1er avril que j’avais choisi, par hasard, pour mon entreprise, et Bruno Brun raconte à qui veut l’entendre qu’un mauvais plaisant lui a joué ce jour-là l’abominable tour de mener promener sa femme et sa vieille servante jusqu’à l’auberge du Cheval rouge. L’aventure a passé pour un poisson d’avril. Quant au rapport de la maréchaussée, c’est chose secrète et dont on n’a parlé que dans le cabinet du lieutenant-criminel.

— Et tu crois que nous apercevrons ce soir cette merveille, cette perle, ce rare joyau enfoui dans l’arrière-boutique de Bruno Brun ? demanda le vicomte en jetant un coup d’œil vers le vitrage opaque derrière lequel on distinguait le profil camard de l’orfèvre, qui travaillait encore à la lueur d’une lampe posée sur l’établi.

— J’espère qu’elle se montrera, répondit Nieuselle ; toutes les fois qu’il y a par la rue quelque divertissement, elle vient s’asseoir sur sa porte. Je me figure que ce sont là ses jours de récréation et de grande fête !

Cependant les trompettes qui précédaient la cavalcade sonnaient à l’entrée de la rue, et déjà la lueur des torches resplendissait dans l’éloignement ; la foule impatiente et joyeuse ondulait en avant du cortége et le saluait de bruyantes acclamations. Le petit peuple débordait dans la rue des Orfèvres ; pourtant les jeunes gentilshommes avaient conservé leur position au milieu de ce pêle-mêle et formaient toujours un groupe isolé en face de la boutique de Bruno Brun.

— Allons-nous-en, messieurs, dit Malvalat ; voilà une grande heure que nous sommes en péril d’être coudoyés par ces manans. Et pourquoi, je vous prie ? pour écouter l’histoire des infortunes amoureuses de Nieuselle et nous morfondre à attendre l’apparition de sa déesse, quelque minois chiffonné dont il exagère fort les charmes, j’en suis sûr.

— Tais-toi, interrompit Nieuselle, tais-toi ! on vient de pousser la porte de l’arrière-boutique. C’est elle ; la voilà !

— Charmante ! — adorable ! — divine ! s’écrièrent à la fois les roués.

— Elle est belle en effet, murmura Malvalat, vaincu par l’évidence ; oui, elle est belle.

La jeune femme dont l’aspect avait provoqué ces témoignages d’admiration pouvait avoir environ vingt ans ; mais, à la délicatesse de ses traits, à la finesse incomparable de son teint, on lui eût donné moins d’âge encore. Elle avait de grands yeux d’un bleu mourant et de longs sourcils noirs semblables à deux traits déliés et presque droits. Son ajustement était des plus simples : elle portait un déshabillé de cotonnade rayée dont l’ample jupon était plissé sur les hanches ; un fichu de grosse mousseline couvrait modestement sa poitrine et laissait deviner pourtant le contour souple et gracieux de son corsage. Ses cheveux, d’un brun doré, étaient légèrement crêpés sur le front, mais sans un atome de cette poussière blanche et parfumée dont les dames d’autrefois saupoudraient leur coiffure. Un petit bonnet, rattaché autour de la tête par un ruban couleur de feu, cachait son chignon et descendait sur ses joues en plis raides et droits. Bien que la profession de son mari dut lui permettre la possession de quelques joyaux, elle ne portait ni bagues, ni pendeloques, ni aucun autre bijou de prix ; seulement elle avait au cou une petite croix d’or, et à la ceinture une chaîne d’argent qui, suspendue à un large crochet, retombait jusqu’au bas de sa jupe et soutenait ses clés et ses ciseaux. Ces modestes ornemens étaient en quelque sorte les insignes de sa condition ; l’un révélait la foi naïve de la jeune femme élevée dans de pieuses croyances, l’autre les habitudes vigilantes et laborieuses de l’humble ménagère.

Bruno Brun avait tourné la tête en entendant sa femme ; puis il s’était mis à arranger lentement et minutieusement ses outils sur l’établi. Quand cette opération fut terminée, il vint fermer les vantaux de sa boutique, dont on n’aperçut plus alors l’intérieur qu’à travers la petite porte qui servait de passage. Misé Brun, debout près du comptoir, jouait d’un air distrait avec la chaînette d’argent suspendue à son côté, et semblait attendre que son mari eût fini, sans impatience et sans curiosité d’aller voir ce qui se passait dehors. Pourtant la cavalcade commençait à défiler dans la rue,

— Quelle patience de femme ! s’écria Nieuselle. Dieu me pardonne ! elle attend le bon plaisir de son bélître de mari pour s’avancer jusqu’à la porte.

— Elle n’ose se montrer sans lui dans la rue, dit le vicomte ; elle redoute les regards du monde, et jusqu’à l’admiration que doit exciter sa présence : ces honnêtes femmes sont toutes comme cela !

— Elle ne sortira pas ! murmura Nieuselle avec un redoublement d’impatience et de dépit.

— Tiens, en revanche, voici les deux duègnes, s’écria Malvalat ; deux monstres femelles, ma parole d’honneur !

En effet, misé Marianne Brun, ou, comme on l’appelait dans le quartier, la tante Marianne, et Madeloun, la servante, étaient deux types qui résumaient tout ce qu’il y a de plus laid dans la nature humaine ; toutes deux avaient le caractère de physionomie particulier aux individus dont l’épine dorsale forme une ligne plus ou moins anguleuse, et leurs traits pointus se refusaient, pour ainsi dire, à exprimer la bonne humeur et la bonté. La tante Marianne avait, du reste, des signes de race qui manifestaient qu’elle était du même sang que l’orfèvre ; la ressemblance était des plus frappantes ; c’étaient les mêmes cheveux roux, le même teint blafard, les mêmes yeux ronds et saillans comme ceux de certains scarabées. Mais il y avait dans le visage de misé Marianne plus de finesse, plus de malice et quelque chose d’intelligent, de résolu, qu’on eût en vain cherché sur l’épaisse figure de Bruno Brun.

La vieille fille et la servante s’étaient assises aux extrémités du banc disposé devant la porte, et il restait entre elles deux places vides.

— Corbleu ! il me vient une idée ! s’écria Malvalat ; je veux voir de près misé Brun, et pour cela je vais m’asseoir entre ces horribles bossues.

À ces mots, profitant de quelque interruption dans la marche de la cavalcade, il sauta de l’autre côté de la rue, et alla tomber justement en face de Bruno Brun, qui sortait pour prendre place, avec sa femme, entre misé Marianne et la servante. Il y eut un moment de confusion, car toute la bande des roués avait suivi Malvalat. Cette fois encore la foule se rangea patiemment pour leur faire place. Comme l’ordre de la marche les empêchait de retourner à leur premier poste, ils restèrent adossés contre la maison de l’orfèvre. Pendant ces évolutions, le personnage qui, caché dans l’embrasure d’une porte, écoutait depuis une heure le colloque de Nieuselle avec ses compagnons, traversa aussi la rue, et parvint à se glisser jusqu’à la porte de la boutique, où il demeura appuyé contre les vantaux. Personne ne prit garde à cette manœuvre, pas même Nieuselle, qui de son côté tâchait d’en faire une semblable.

Bruno Brun avait à peine vu les écervelés qui s’étaient jetés au-devant de lui, et il ne se doutait pas de leurs intentions. Le pauvre homme clignait ses gros yeux et tâchait de reconnaître les attributs des grotesques divinités qui chevauchaient par la rue, pêle-mêle avec le roi Salomon, les apôtres et saint Christophe, le géant du paradis. La jeune femme n’avait pas pris garde, non plus, à ce qui s’était passé, et elle ne se doutait pas de l’attention dont elle était l’objet. Cependant Malvalat, fatigué de son rôle de confident, et peu soucieux de seconder les intentions amoureuses de Nieuselle, dit à ses compagnons :

— Messieurs, ceci commence à devenir mortellement ennuyeux ; je n’y tiens plus. Notre présence gêne d’ailleurs les manœuvres de Nieuselle. Allons-nous-en.

— Oui, nous pourrons l’attendre au Cours, ajouta le vicomte.

Ils s’en allèrent discrètement. Nieuselle, favorisé par ce mouvement qui fit place à quelques spectateurs, parvint jusque derrière le banc où misé Brun était assise. La jeune femme ne s’aperçut de rien ; mais la servante, jetant un coup d’œil oblique de ce côté, poussa légèrement le coude de sa maîtresse et lui dit à voix basse :

— Dieu nous assiste ! ce marjolet qui voulait vous faire souper avec lui au Cheval Rouge est là, derrière vous. Prenez garde, ne vous retournez pas.

Misé Brun tressaillit ; une teinte rosée se répandit sur son beau visage. Elle baissa les yeux, saisie de confusion et de crainte.

— Bonne sainte Vierge ! s’il osait vous parler ! continua Madeloun, s’il osait dire qu’il vous a déjà vue ! s’il osait recommencer ses insolences ! cela nous ferait de beaux embarras avec le maître.

— Mais il n’osera pas, il ne dira rien, murmura misé Brun plus morte que vive, car elle avait reconnu Nieuselle à l’odeur d’ambre qu’exhalait sa perruque, et elle comprenait qu’il n’était plus qu’à deux pas d’elle, de façon qu’en se baissant il aurait pu lui parler à l’oreille. Un obstacle restait entre eux pourtant, c’était ce curieux obstiné qui avait suivi les mouvemens de Nieuselle et qui était maintenant si près de la jeune femme, qu’on ne pouvait arriver jusqu’à elle sans le toucher. Ce personnage était vêtu comme un villageois aisé. Une veste étroite et courte dessinait son buste vigoureux, et laissait voir la ceinture qui serrait ses reins nerveux et souples. Son tricorne, avancé sur le front, contenait à peine les boucles d’une chevelure brune, onduleuse et drue. Il avait la tête petite, le teint pâle, et ses traits peu saillans étaient d’une régularité sévère.

Nieuselle jeta à peine un regard sur ce fâcheux qui lui barrait le passage, et, sans daigner le prier de lui faire place, il le repoussa du coude et se pencha comme pour saluer à voix basse misé Brun ; mais l’étranger ne lui en laissa pas le temps, car, le saisissant au bras, il le releva par un brusque mouvement et lui dit à demi-voix :

— Je vous défends de parler à cette femme !

À ces mots prononcés avec une froide énergie, Nieuselle se retourna et toisa d’un œil irrité celui qui osait lui parler ainsi. L’accent de ce personnage lui revint alors à la mémoire, et, malgré son changement de costume, il le reconnut à sa taille et à sa tournure ; c’était l’honnête gentilhomme qu’il avait déjà vu à l’auberge du Cheval Rouge.

— Qu’est-ce que ceci ? pensa-t-il tout étourdi de la rencontre ; mon don Quichotte en habit de pastoureau ? Est-ce qu’il voudrait faire sa cour sous ce déguisement rustique ?

Puis, s’adressant à l’étranger, il lui dit d’un ton moitié fâché, moitié badin :

— Ceci passe la plaisanterie. Eh ! de quel droit, l’ami, m’empêcheriez-vous de parler à qui bon me semble ? Allez à vos affaires, s’il vous plaît, et laissez-moi faire les miennes. Si par hasard nous chassons à travers les mêmes buissons, comme j’ai tout lieu de le croire d’après votre propos, eh bien ! ne nous barrons pas mutuellement le chemin ; que chacun avance de son côté, et tant mieux pour celui qui entrera le premier dans les bonnes graces de la belle qui nous a tous deux charmés.

— Je vous défends de parler à cette femme, de la regarder seulement, dit l’étranger en serrant le bras de Nieuselle avec une sorte de fureur et en le forçant à reculer de quelques pas.

Les deux rivaux restèrent un moment en présence, l’un menaçant encore du geste et du regard, l’autre la tête haute et l’œil animé d’une dédaigneuse colère. Nieuselle n’était point un lâche, quoi qu’en eût dit Malvalat, et sur tout autre terrain il n’aurait point souffert une pareille insulte ; mais, comme il avait pour le moins autant de prudence que de bravoure, il ne jugea pas à propos d’engager une querelle, seul au milieu de cette plèbe, qui aurait applaudi en voyant aux prises le grand seigneur en habit de velours avec l’homme en veste de camelot. Il recula donc de lui-même, et dit à son adversaire d’un air de menace arrogante et railleuse : — Je vous cède la place. Nous nous retrouverons, je l’espère, en un lieu plus propice pour certaines explications. Alors je vous demanderai peut-être raison, comme à un gentilhomme. En attendant, je vous tiens pour ce que vous paraissez être, pour un homme avec lequel une personne de ma sorte ne peut pas se commettre.

Et sur ce propos il traversa fièrement la foule et s’en alla. Le bruit de cette espèce de scène s’était perdu à travers les cris et les rires étourdissans qui accueillaient le char où la reine de Cythère, représentée par un jeune drôle, était assise au milieu d’une foule d’amours fardés, frisés et poudrés comme des marquis. Les sons vibrans des tambourins et des galoubets avaient étouffé les paroles de Nieuselle et les menaces de l’étranger ; personne ne les avait entendues. Pourtant, lorsque le jeune gentilhomme se fut éloigné, misé Brun se retourna furtivement, et son regard rencontra les yeux de celui qui venait encore une fois de la soustraire à d’insolentes tentatives. Ce mouvement fut rapide comme la pensée. La jeune femme baissa la tête ; une pâleur subite s’était étendue sur son front ; son cœur avait bondi dans sa poitrine ; une sorte de vertige troublait sa vue et faisait bourdonner à ses oreilles des sons confus. Elle demeura ainsi un moment, sans souffle, sans idée, défaillante et succombant corps et ame à la violence de cette émotion inconnue. Quand elle fut un peu revenue du trouble où l’avait jetée l’aspect de cet homme, dont elle gardait, depuis trois mois, un si constant souvenir sans que son esprit se fût arrêté à de mauvaises pensées, sans qu’aucun désir coupable s’éveillât en son ame, elle fut saisie de confusion et d’effroi ; car elle sentit que son cœur s’était laissé surprendre à des mouvemens défendus. Loin de s’y abandonner, elle s’efforça de les vaincre ou du moins de les dissimuler, et, calme en apparence, elle ne détourna plus les yeux du spectacle bizarre auquel elle assistait.

Bruno Brun, la tante Marianne et la vieille servante regardaient toujours la cavalcade qui achevait de défiler. Lorsque les trois Parques qui suivent le char des divinités olympiennes et ferment la marche du cortége montrèrent leur face blême, lorsque Atropos, saisissant la ficelle qui pendait à la quenouille de sa sœur, eut tranché le cours des destinées humaines avec des ciseaux de tondeur, l’orfèvre se leva satisfait et fit signe à sa femme de rentrer. Misé Brun se dressa tremblante, et, sans se permettre de jeter un seul regard sur l’étranger, elle se retira lentement ; la tante Marianne et Madeloun se hâtèrent d’enlever le banc et de barricader la porte, tandis que la foule s’écoulait dans la rue, encore illuminée et bruyante.

Quelques heures plus tard, la fête était finie ; le repos succédait au tumulte, les ténèbres au jour factice des lampions et des torches et aux pâles clartés de la lune, qui avait disparu derrière les lointains horizons, De temps en temps, des sons confus, des refrains de chansons et des éclats de rire troublaient le silence de la ville endormie ; c’était le bruit de l’orgie. Nieuselle et ses compagnons soupaient encore et attendaient à table la fin de leur joyeuse nuit. Tout était calme dans la rue des Orfèvres ; pas une lampe ne vacillait derrière les fenêtres closes, pas une voix, pas un souffle ne troublait le repos universel ; il semblait que le sommeil eût secoué ses ailes grises sur toutes les têtes et fermé de son doigt de plomb toutes les paupières. Pourtant deux personnes veillaient dans ce silence et cette nuit profonde : l’étranger attendait le jour, assis sur un banc de pierre, en face de la maison de l’orfèvre, et misé Brun, pensive, agitée, en proie à l’insomnie, demeurait immobile et les yeux ouverts, dans son grand lit de serge jaune, à côté de son mari, qui dormait et rêvait que les Parques livides se promenaient en filant autour de la chambre.

II.

Quand l’aube parut, toutes les cloches s’éveillèrent à la fois dans les quatre églises paroissiales et dans les nombreux couvens de la ville d’Aix. D’abord elles tintèrent lentement pour annoncer l’Angelus ; puis, après avoir fait silence un moment, elles recommencèrent à bourdonner dans leur cage de pierre et sonnèrent la première messe.

À cet appel matinal, misé Brun se leva sans bruit et se mit à genoux, devant le crucifix attaché au chevet du lit, pour faire sa prière. Ensuite, au lieu de se vêtir diligemment, selon sa coutume, afin d’être prête avant que la voix nasillarde de la tante Marianne retentît dans toute la maison, elle entr’ouvrit doucement la croisée de sa chambre, et se prit à rêver en regardant le ciel. La croisée donnait sur une cour intérieure dont l’aspect était à peu près celui d’une citerne sans eau. Nul regard étranger ne pouvait plonger dans cette enceinte étroite, obscure, et dont le sol humide était pavé de dalles verdâtres. Dans l’angle opposé à la porte d’entrée, il y avait un puits, et, à l’entour de la margelle, quelques vases ébréchés où, depuis bien des années, la tante Marianne essayait de faire croître du cerfeuil, du persil, et d’autres plantes culinaires. Quelques giroflées, semées entre ces herbes par misé Brun, mêlaient leurs petites fleurs dorées aux tiges grêles qui tapissaient le bord du puits. Jamais un rayon de soleil ne pénétrait dans cette espèce d’abîme qui donnait du jour à l’arrière-boutique et aux trois étages de la maison de Bruno Brun, laquelle n’avait point de fenêtre sur la rue. L’ombre éternelle qui y régnait avait donné des tons noirs aux boiseries et tapissé les murs de crevasses moussues. Les bruits de la rue n’y pénétraient point. On n’y entendait que les cloches de la paroisse et le Jacquemart de l’hôtel-de-ville, qui frappait les heures avec son marteau d’airain. En ce moment, les premières clartés du jour rayonnaient au faîte de la vieille maison, les passereaux jasaient au bord du toit, et l’air était tout embaumé des parfums d’un pot de réséda oublié sur la fenêtre de quelque grenier du voisinage.

Misé Brun défit sa cornette, dénoua ses longs cheveux, et se pencha sur la croisée comme pour baigner sa tête brûlante dans l’humide fraîcheur que la nuit avait laissée dans l’atmosphère. L’insomnie avait pâli le rose incarnat de son teint et donné à son regard une expression de langueur souffrante. Elle était triste, inquiète, et parfois cependant un sentiment confus de bonheur, d’ineffable joie, faisait tressaillir tout son être. Lasse de lutter contre l’idée fixe qui l’obsédait, elle s’y laissait aller, non sans un reste de scrupule et d’effroi, mais avec les élans d’une ame ardente, avide de tendresse et d’amour, et pourtant encore pure, encore ignorante de ses propres mouvemens et de ses propres instincts. Même aux pieds de son confesseur, avec la contrition de sa faute et le ferme propos de s’en accuser, la pauvre femme n’aurait pu dire en quoi et comment elle avait péché. Inhabile à juger ses impressions, elle savait seulement que depuis plusieurs mois un objet unique occupait sa pensée, qu’un seul jour comptait dans sa vie, le jour où elle avait rencontré cet homme qu’elle ne croyait jamais revoir, et dont l’aspect inattendu avait rempli son cœur de trouble, de joie, de frayeur, de remords et d’indicibles félicités ! Recueillie dans une vague méditation, attentive aux voix nouvelles qui lui parlaient intérieurement, elle n’entendait pas l’aigre fausset de misé Marianne, laquelle, du fond de sa chambrette, querellait déjà la servante ; elle oubliait jusqu’à la présence de Bruno Brun, dont la respiration bruyante retentissait derrière les rideaux baissés, comme le souffle de quelque monstre marin endormi sur les grèves de la mer Glaciale. Pour une autre femme, c’eût été chose toute simple que ce moment d’inaction, ce retard à recommencer les occupations de chaque jour ; mais les habitudes de misé Brun étaient si invariablement réglées, elle était soumise à une discipline domestique si exacte, que jamais rien de semblable ne lui était arrivé ; jamais elle n’était restée un quart d’heure à sa fenêtre, oubliant de se coiffer, et ne se souvenant plus que les jours de fête la messe est d’obligation.

Le bruit de la porte qui s’ouvrait l’arracha brusquement à sa rêverie ; elle se releva toute confuse et ne sachant quelle cause donner au désordre dans lequel elle se laissait surprendre. C’était misé Marianne qui entrait, son coqueluchon de soie noire sur la tête et son missel à la main.

— Jésus Maria ! est-ce que vous êtes malade ? dit-elle en fixant sur la jeune femme ses gros yeux étonnés ; je vous croyais prête depuis long-temps. C’est une mauvaise habitude de se lever tard : la matinée fait la journée.

— Vous avez raison, ma tante, répondit doucement misé Brun ; mais dans un moment je serai prête.

— Comme vous voilà faite ! continua la vieille fille d’un ton aigre-doux et en touchant du bout de ses longs doigts blêmes la splendide chevelure qui ruisselait sur les épaules de misé Brun. Si vous étiez une petite fille, nous vous enverrions à la procession de la paroisse habillée en Madeleine, avec vos cheveux ainsi défaits et traînant jusque sur les talons ; mais, pour une femme de vingt ans, il n’y a rien de si laid que de quitter ses coiffes : c’est contraire à la modestie. Il n’y a que les grandes dames qui puissent se permettre d’aller la tête découverte. Le perruquier les accommode tous les jours, et, quand elles sont frisottées et poudrées, elles n’ont plus besoin de coiffe ni de coqueluchon : c’est pour cela qu’elles prisent tant une longue chevelure ; mais les beaux cheveux sont bien inutiles aux personnes de notre condition, et, quand votre chignon ne serait pas plus gros qu’une noix, vous n’en seriez que mieux coiffée. Ainsi, croyez-moi, mettez les ciseaux là-dedans et coupez ras ; il vous restera toujours bien assez de cheveux.

Pendant cette mercuriale, la jeune femme s’était hâtée de rouler ses cheveux sous une coiffe et de mettre un déshabillé fond blanc à grands ramages bleus, qu’elle ne tirait de l’armoire que pour les bonnes fêtes ; ensuite elle couvrit ses épaules d’un mantelet qui laissait à peine deviner la perfection de sa taille. — Allons, ma tante, me voilà prête, dit-elle en se rangeant pour donner le pas à misé Marianne. Madeloun attendait au bas de l’escalier, les mains croisées sous les bouts de son fichu et son rosaire dans la poche. — Voilà le dernier coup qui sonne, dit-elle ; mais c’est égal, nous arriverons avant le premier évangile, et la messe sera encore bonne.

Les trois femmes sortirent ensemble. Il n’y avait absolument personne aux environs de la maison, et les rues qui conduisent à la cathédrale étaient à peu près désertes. Misé Brun ne remarqua pas que quelqu’un la suivait de loin. Il n’y avait pas grand monde non plus dans la vaste église de Saint-Sauveur ; quelques femmes dévotes, quelques servantes matinales, étaient agenouillées dans la nef de corpus Domini, à l’entrée d’une chapelle sombre où un capucin disait la première messe. Misé Brun se prosterna sur les dalles et tâcha de lire son missel avec recueillement et dévotion ; mais un souvenir rebelle restait au fond de sa pensée, troublait sa prière, et la rejetait dans les ardentes rêveries qui avaient tenu ses yeux ouverts toute la nuit. L’insomnie, les émotions inaccoutumées auxquelles elle était en proie depuis la veille, avaient agi profondément sur sa délicate organisation ; elle était sous l’influence d’une singulière excitation morale et d’un accablement physique contre lequel sa volonté luttait en vain. Ses sens émoussés ne transmettaient plus à son esprit que des perceptions imparfaites ; tout s’effaçait de sa mémoire, tout disparaissait à ses regards ; elle oubliait que le prêtre était à l’autel et misé Marianne à son côté. Pourtant l’exercice de toutes ses facultés n’était pas entièrement suspendu comme dans le sommeil ; elle respirait avec une sorte de ravissement le parfum d’encens et de fleurs répandu dans l’atmosphère, et les bruits harmonieux qui résonnaient par momens sous les voûtes sonores de la vieille église la faisaient tressaillir ; elle ne dormait ni ne veillait, elle était dans une disposition qui participait à la fois du rêve et de l’extase.

Bientôt ses paupières brûlantes s’abaissèrent, le livre d’heures tomba de ses mains, son front s’inclina ; elle regardait intérieurement les visions qui passaient devant ses yeux fermés. C’était toujours la même image, l’image mélancolique et fière de cet homme dont elle ne savait rien, pas même le nom, qui traversait ses songes. Son imagination l’avait ramenée vers les lieux qu’ils parcouraient naguère ensemble ; elle s’en allait encore avec lui dans le chemin désert, le long des haies d’épine blanche dont les fleurettes répandaient au loin de si douces senteurs.

Lorsque les assistans se levèrent au dernier évangile, misé Brun ne s’aperçut pas que la messe était finie, et elle resta à genoux, les mains jointes et la tête baissée. Personne ne remarqua cette preuve évidente d’inattention, personne excepté la tante Marianne, qui de son côté s’était laissée aller à de grandes distractions. La vieille fille, depuis qu’elle était agenouillée à côté de sa nièce, n’avait cessé de rouler ses grosses prunelles vertes d’un air indigné. Au lieu de prier, elle avait observé l’attitude, la physionomie de misé Brun et formé une foule de conjectures qui n’approchaient pas de la vérité. Ce ne fut qu’au moment où le prêtre quitta l’autel qu’elle s’aperçut que son missel était encore ouvert à la première page. Alors un certain scrupule s’éleva dans son esprit ; elle se remit à genoux et poussa du coude, assez rudement, la belle songeuse, qui tressaillit et se retourna avec un faible cri.

— À quoi pensiez-vous donc ? lui dit aigrement la tante Marianne ; c’est un scandale. Vous êtes cause que j’ai manqué mes dévotions, et qu’il me faut rester pour entendre une autre messe. Quant à vous, je le vois bien, vous n’êtes pas disposée à observer aujourd’hui le second commandement de l’église : les dimanches messe ouïras et les fêtes pareillement. Adorez Dieu et retournez sur-le-champ à la maison avec Madeloun.

Misé Brun crut tout d’abord n’avoir pas bien entendu ces derniers mots. Depuis trois ans qu’elle était mariée, elle n’avait jamais fait un seul pas dans la rue sans la tante Marianne ; il fallut que celle-ci renouvelât son injonction pour que la jeune femme la comprît et se décidât à lui obéir. Après avoir un moment prié, elle se releva, encore toute tremblante, et marcha, suivie de Madeloun, vers la petite porte. La plupart des assistans s’étaient déjà retirés ; il n’y avait plus aux abords de l’église que quelques mendians assis sur les marches usées, qu’ils avaient le privilége d’occuper les jours de fête. Les moins favorisés se tenaient en dehors de la petite porte, à l’entrée du cloître qu’il fallait traverser pour gagner la rue.

Alors comme aujourd’hui, le cloître de Saint-Sauveur était une enceinte solitaire et dévastée, où depuis long-temps les chanoines ne venaient plus se promener et lire leur bréviaire. Les fidèles passaient sans s’arrêter sous les arceaux élégans qui soutiennent la galerie, et ne descendaient jamais dans le préau dont le terrain était envahi par des mauves et des orties de la plus belle végétation. Ordinairement une vieille pauvresse se tenait accroupie à l’entrée du cloître, contre un sarcophage antique qui servait de bénitier, et sa voix lamentable, s’élevant à intervalles égaux, résonnait dans ce mélancolique séjour comme le son des cloches et le timbre de l’horloge.

En ce moment, tout se taisait dans le cloître, hormis cette voix dont le fausset plaintif retentissait comme une clameur soudaine et mettait en fuite les bandes de passereaux, qui venaient hardiment sautiller jusqu’au bord du bénitier. Misé Brun s’en allait les yeux baissés, les bras modestement croisés sur son mantelet noir, et son missel à la main. Ses pas légers touchaient sans bruit les dalles sonores ; l’on eût dit une ombre fuyant à travers les sveltes colonnes du cloître. Madeloun suivait sa maîtresse en tâchant d’imiter la tenue sévère et l’air gourmé de misé Marianne. La jeune femme était si absorbée dans ses pensées, qu’elle ne vit pas la mendiante qui s’était levée pour lui tendre la main comme de coutume, et qu’elle oublia de prendre en passant de l’eau bénite. Sa situation l’épouvantait ; comme toutes les femmes dont le cœur encore innocent s’ouvre aux fatales passions, elle ne se laissait aller à ce doux et terrible entraînement qu’avec des alternatives de faiblesse et de résistance. En ce moment, elle prenait la résolution de ne plus s’abandonner aux dangereuses pensées qui avaient si profondément troublé sa tranquillité, et qui commençaient à inquiéter sa conscience. Mais un nouvel incident vint rompre ce ferme propos et la rejeter bien loin des calmes régions où son ame essayait de rentrer. Avant qu’elle eût gagné la porte du cloître, Madeloun la tira vivement par la manche et la força de s’arrêter :

— Regardez, lui dit-elle en désignant un homme qui se promenait de l’autre côté du préau ; regardez donc ! n’est-ce pas là cet honnête monsieur qui s’est si bien comporté envers nous le jour que nous avons eu tant de mauvaises rencontres ?

Misé Brun n’osa lever la tête ; ses genoux tremblans ne la soutenaient plus, la respiration lui manquait ; elle fut près de s’évanouir à la seule pensée de se retrouver encore une fois en face de celui dont la présence avait laissé dans son cœur de si longs troubles et de si profonds souvenirs.

— Mais regardez donc ! répéta Madeloun ; c’est ce bon monsieur. Est-ce que vous ne le remettez pas ?

— Oui, c’est lui, balbutia misé Brun ; allons-nous-en.

— Non pas, avec votre permission ; il nous a reconnues, et il a l’air de vouloir nous parler, répondit Madeloun, dont l’instinct curieux et babillard l’emporta en ce moment sur les habitudes de réserve farouche qu’elle avait contractées dans la maison de Bruno Brun.

— Allons-nous-en, répéta la jeune femme d’une voix éteinte et en faisant un mouvement comme pour s’enfuir.

— Dans un moment, répliqua l’obstinée servante ; ce serait honnête, vraiment, de passer devant quelqu’un auquel on a de si grandes obligations, en détournant la tête comme pour ne pas le voir ! Si misé Marianne était là, ce serait différent ; mais, puisque nous voilà seules, par miracle, nous pouvons bien saluer les gens. Tenez, le voilà qui vient, ce brave monsieur.

En effet, l’étranger traversait lentement le préau et se dirigeait vers les deux femmes avec l’intention évidente de les aborder. Son costume, qui la veille était celui d’un bon villageois, annonçait maintenant l’homme de condition, et il avait une fort belle tournure avec son habit à grandes basques et son gilet brodé. Dans ce péril inévitable, misé Brun recouvra tout à coup une apparence de sang-froid ; elle n’essaya plus de dominer les émotions de son cœur, elle tâcha seulement de les dissimuler. S’efforçant de reprendre un calme maintien, elle répondit par une révérence modeste au salut de l’étranger et garda le silence, tandis que Madeloun s’écriait avec la familiarité respectueuse et naïve que les inférieurs se permettaient autrefois, même avec les gens qui leur imposaient le plus :

— C’est donc vous, mon bon monsieur ? Quelle satisfaction de vous voir ici ! Je ne m’y attendais guère, ni ma maîtresse non plus ; vous nous aviez dit, en nous laissant à la porte Notre-Dame, que pour rien au monde vous ne mettriez les pieds dans la ville d’Aix.

— C’est vrai ; mais j’ai changé d’idée, répondit simplement l’étranger.

— Est-ce que vous êtes venu vous établir dans la ville ?

— Non pas. Je n’y viendrai même jamais qu’à de rares intervalles, les jours de grande fête seulement, lorsqu’il y aura quelque procession, quelque réjouissance publique, comme hier soir.

— Vous avez vu la cavalcade ? dit Madeloun avec feu ; c’est un beau coup d’œil ! Il y a bien des gens qui viennent de loin pour en avoir le plaisir. On en parle jusque dans les pays étrangers. Mais, certainement, vous aviez déjà assisté aux cérémonies qu’on fait ici pour la Fête-Dieu ?

— Non, c’est la première fois.

— Alors, vous n’êtes pas Provençal ? observa la vieille servante avec une inflexion de voix interrogative qui équivalait à une question directe.

— Je le suis ; mais j’ai vécu long-temps hors du pays, répondit l’étranger d’un ton bref.

Pendant ce colloque, misé Brun n’avait pas levé les yeux, et pourtant elle s’était aperçue que l’étranger arrêtait sur elle un regard qui exprimait mieux que les plus tendres paroles le prix qu’il attachait à cette rencontre inespérée, à cet entretien d’un moment. La pauvre femme se sentait pâlir et défaillir sous cette muette influence. Confuse de ses propres impressions, le cœur plein d’une amère félicité, l’esprit troublé par cette situation unique jusque-là dans sa vie, elle se taisait et gardait une contenance immobile, comme si elle eût craint de trahir par un seul mot, par un simple geste, ses secrètes agitations. L’étranger la contemplait avec une sorte de ravissement, et ne répondait plus que par monosyllabes à Madeloun, qui continuait à lui tenir des discours entremêlés de beaucoup de points d’interrogation.

Pendant cet entretien, dont les deux principaux interlocuteurs restaient à peu près muets, la mendiante rôdait dans le cloître d’un pied boiteux et observait à distance ce qui se passait. D’abord elle s’était approchée la main tendue ; mais au lieu d’insister, selon sa coutume, jusqu’à l’importunité, et de faire retentir le cloître de ses lamentations, elle marmottait ses oremus et considérait l’étranger d’un œil curieux et effaré.

— Que veut la Monarde ? dit tout à coup Madeloun impatientée de ce manége. Je la croyais paralytique, mais il paraît que, quand elle le veut, elle se sert encore bien de ses vieilles jambes.

La mendiante, troublée par cette apostrophe, retourna bien vite s’accroupir à sa place ordinaire, près du bénitier.

— Nous ne lui avons rien donné, dit misé Brun d’une voix douce et en fouillant dans sa poche. Mais l’étranger la prévint, et, tirant de sa poche une poignée d’or, il fit le geste de la jeter sans compter à la pauvresse.

— Donnez, mon bon monsieur, s’écria Madeloun surprise et émerveillée veillée d’une telle générosité, donnez, je vais lui remettre cela, en lui recommandant de ne pas vous oublier dans ses prières.

Elle prit l’or et courut le porter à la Monarde d’un air triomphant ; l’étranger et misé Brun restèrent comme seuls en face l’un de l’autre. Pendant quelques minutes, ils ne se parlèrent pas. La jeune femme détournait les yeux sans songer que son embarras, la rougeur de son front et son silence même trahissaient son émotion ; l’étranger, non moins troublé, la regardait avec une tendresse passionnée, une mélancolique joie. Enfin, sans rien lui dire, il toucha le missel qu’elle avait entre les mains et le retira doucement. Elle le lui laissa prendre sans résistance, et, tandis qu’il se hâtait de le cacher, elle murmura, entraînée par un irrésistible mouvement : Je vous le donne. Il n’eut pas le temps de répondre ; Madeloun revenait. Elle avait un certain air mystérieux et grave qui eût frappé des gens moins absorbés dans leurs propres impressions.

— Mon charitable monsieur, dit-elle avec une sorte d’emphase et en regardant fixement l’étranger, la Monarde vous remercie bien humblement de votre générosité ; elle ne manquera pas de prier Dieu tous les jours pour qu’il vous fasse vivre long-temps.

— Allons, Madeloun, dit faiblement misé Brun, il est temps de rentrer.

— Jésus ! Maria ! je le crois bien, s’écria la servante, la messe est finie ; voici misé Marianne… Soyez tranquille, elle ne vous voit pas ; mais vite, à la maison… Monsieur, j’ai l’honneur de vous saluer ; que Dieu vous préserve des mauvaises rencontres et de tout malheur !

La jeune femme jeta sur l’étranger un seul regard, le premier qu’elle eût osé lever vers lui ; puis, prenant le bras de Madeloun, elle l’entraîna vivement. Misé Marianne s’était arrêtée pour donner un rouge liard à la Monarde ; les deux femmes eurent tout le temps de regagner le logis avant elle. Au moment d’arriver, la servante ralentit le pas et dit mystérieusement à sa maîtresse :

— Vous ne savez pas, j’ai appris sans le vouloir un secret. Figurez-vous que ce digne monsieur a risqué sa vie pour venir voir la fête d’hier soir !

— Sa vie ! répéta misé Brun en tressaillant de surprise et de crainte, sa vie ! Et comment ?

— Ah ! voilà le secret. La Monarde me l’a confié ; voici comment. Tantôt, lorsque je lui ai remis cette grosse aumône, elle a levé les mains au ciel en souhaitant à ce brave monsieur toute sorte de bénédictions ; puis elle m’a dit, la larme à l’œil : Je sais son nom ; je le reconnais bien, quoiqu’il y ait peut-être douze ou quinze ans que je l’ai perdu de vue. Nous sommes du même endroit ; ses parens étaient seigneurs du pays ; il reçut une grande éducation, et il devait entrer dans les ordres. Quand il fut grandelet, il voulut voir le monde, au lieu de se laisser mettre au séminaire ; sa famille essaya de le contraindre, et alors il s’engagea. Mais il eut du malheur : étant soldat, il fit la faute de lever la main sur son capitaine, et il fut condamné à mort. Comme on allait le fusiller, il s’échappa, et depuis lors personne n’a plus entendu parler de lui. Si la justice le découvrait, ce serait un homme perdu ; mais ce ne sera pas moi qui irai le dénoncer et lui faire tort. — Voilà ce que m’a dit la Monarde, en me recommandant bien le secret, et il n’y a pas de danger que j’en parle à personne autre que vous.

— Et son nom, le sais-tu ? Comment s’appelle-t-il ? demanda misé Brun, respirant à peine.

— Son nom ! elle a précisément oublié de me le dire, répondit Madeloun. C’est égal, je le saurai ; dimanche prochain, après la messe, je resterai en arrière, tandis que vous vous en irez avec misé Marianne, et je le demanderai à la Monarde.

— Pourvu qu’elle ne répète à personne ce qu’elle t’a dit, murmura misé Brun saisie d’une mortelle inquiétude ; pourvu qu’elle seule l’ait reconnu…

— Eh vite ! vite ! rentrons, interrompit Madeloun ; voilà misé Marianne au bout de la rue. Par bonheur, elle ne distinguerait pas, à dix pas de distance, un bedeau d’un archevêque.

Les deux femmes rentrèrent précipitamment. Misé Brun regagna sa chambre sans bruit et se hâta de quitter son mantelet et ses coiffes pour mettre le tablier et le béguin qu’elle avait coutume de porter dans la maison, puis elle s’assit, encore toute tremblante et troublée, près de la fenêtre. Bruno Brun dormait toujours, mais sa respiration, moins bruyante et entrecoupée de légers bâillemens, annonçait qu’il était près de se réveiller. En effet, à peine misé Brun venait-elle de s’asseoir, qu’il cria, en secouant sa chevelure rousse et en se mettant sur son séant :

— Ma femme !

— Me voici, répondit-elle en s’approchant.

— Est-ce qu’il y a long-temps que tu es rentrée ? reprit l’orfèvre.

— Un peu de temps, répondit la jeune femme, dont le front candide se couvrit de rougeur à cette espèce de mensonge.

— Il est donc tard déjà ? Mais d’où vient que je n’ai pas encore entendu ma tante. ?

— Elle ne fait que de rentrer.

— Oh ! oh ! murmura l’orfèvre avec une expression de surprise et de mécontentement, mais sans manifester sa pensée autrement que par cette exclamation. Il y eut un long silence ; la jeune femme était allée se rasseoir près de la fenêtre et regardait machinalement dehors ; Bruno Brun s’habillait lentement et procédait à sa toilette du dimanche avec les soins minutieux qu’il apportait dans tous les actes de sa vulgaire existence. Son épaisse figure, qui était habituellement comme un masque bouffi et fané, sans aucune physionomie, exprimait en ce moment une mauvaise humeur soucieuse. Deux ou trois fois il tourna à la dérobée vers sa femme ses gros yeux clignotans, et fit, en soupirant, un geste imperceptible de défiance et d’inquiétude. Lorsqu’enfin il eut passé son habit cannelle, serré son col de mousseline et pris son tricorne sous le bras, il alla vers le lit et retira de dessous l’oreiller un objet qui, en glissant entre ses doigts, rendit un son métallique ; c’était un gros chapelet qu’il avait gardé toute la nuit au chevet de sa couchette. Misé Brun tressaillit à ce bruit et laissa échapper une exclamation, puis elle détourna la tête avec un mouvement de surprise et d’épouvante ; mais Bruno Brun ne vit ni le geste ni l’expression de terreur qui s’était peinte tout à coup sur le visage de sa femme : il entendit seulement le faible cri qu’elle n’avait pu retenir.

— Eh bien ! qu’est-ce ? Qu’as-tu donc ? dit-il en roulant son chapelet d’une main à l’autre.

— Rien, je ne dis rien, répondit-elle en rougissant, car pour rien au monde elle ne lui eût déclaré le motif de la frayeur qu’elle éprouvait à l’aspect de cette espèce de relique.

— Je vais à la confrérie, reprit l’orfèvre ; nous avons aujourd’hui la grand’messe ; ce sera long, je ne reviendrai que pour dîner.

— À midi ? demanda la jeune femme.

— À midi, comme d’habitude, répondit-il ; nous avons aussi vêpres et complies avant la procession.

Il descendit à ces mots ; la tante Marianne l’attendait au passage.

— Eh bien ! lui dit-il brusquement, vous qui répétez sans cesse qu’il ne faut pas perdre de vue les jeunes femmes, vous avez laissé Rose revenir seule à la maison.

— J’avais mes raisons pour cela, et je n’ai pas besoin que tu me fasses la leçon, répliqua sèchement la tante Marianne ; mais toi, prends garde, je te le dis : ta femme a la tête je ne sais où, et elle pense à je ne sais quoi depuis hier.

— Si je ne vous avais pas écoutée, je n’aurais pas tous ces soucis ! s’écria-t-il avec une explosion de colère ; à qui la faute, si j’ai épousé Rose ? À vous et à mon père. Je ne suis pas une bête, quoique j’en aie l’air. Je savais bien que c’était un malheur d’avoir une si belle femme. Je voulais me marier avec la fille aînée de misé Magnan, une personne de trente ans qui a un visage comme tout le monde ; mais vous avez trouvé qu’elle n’était pas assez riche, et vous vous êtes entêtée pour que j’épousasse Rose, parce qu’elle avait deux mille écus de dot. Vous n’avez pas considéré sa grande jeunesse, sa beauté ; l’argent vous a fait passer par-dessus tout. Allez, il n’y avait pas de bon sens à me faire faire ce mariage.

Pendant que l’orfèvre exposait ainsi ses étranges récriminations, la tante Marianne haussait les épaules d’un air de commisération moqueuse.

— De quoi te plains-tu ? dit-elle d’un ton goguenard, de ce que ta femme est trop belle ? Ne va pas dire cela hors de la maison, on se moquerait de toi, mon neveu.

— Mais je puis bien vous le dire, à vous qui êtes la cause de mon malheur.

— De ton malheur ! Mais ne dirait-on pas que la beauté de ta femme t’a déjà donné quelque désagrément ? Je suis là pour témoigner du contraire. Jusqu’à présent nous l’avons bien gardée, et il ne t’arrivera jamais rien de fâcheux, s’il plaît à Dieu. Gouverne-la seulement d’après mes avis, comme tu as fait jusqu’à ce jour, et je te réponds de tout.

— Je sais bien qu’avec les précautions qu’on prend il n’y a rien à craindre. Rose est toujours sous vos yeux, elle ne paraît pas quatre fois par an sur la porte, elle n’entre presque jamais dans la boutique, personne ne la voit ; mais c’est très gênant de la garder ainsi. Quand je suis à mon établi, ça me désennuierait si elle venait avec son ouvrage à la main me tenir compagnie. Je voudrais qu’elle pût répondre aux pratiques, afin de ne pas me déranger quand je travaille…

— C’est cela ! c’est cela ! interrompit ironiquement la tante Marianne, mets-la au comptoir, afin que tous les godelureaux de la ville viennent lui lancer des œillades à travers les vitres. Montre-la pour qu’on la convoite, et tâche ensuite de la garder contre les entreprises de tous ces beaux galans. Moi, je ne m’en mêlerai plus.

— Si j’eusse épousé la fille de misé Magnan, personne ne l’aurait convoitée, dit Bruno Brun avec une conviction pleine de regrets ; j’aurais pu la montrer sans aucun risque, nous serions deux à la boutique, et nos affaires en iraient mieux. Enfin patience ! Je vais à la confrérie.

— Pauvre tête ! murmura la tante Marianne.

Misé Brun était encore à la place où son mari l’avait laissée. En ce moment, un jour clair pénétrait dans l’appartement, et la douce chaleur d’une belle matinée de juin attiédissait l’air qu’on y respirait. Pourtant ces influences qui réjouissent les plus humbles réduits n’égayaient point l’aspect de ce triste séjour. L’ameublement, qui était d’une simplicité tout-à-fait bourgeoise, avait servi déjà à plusieurs générations ; un ordre parfait, une propreté minutieuse, en dissimulaient la vétusté, mais ne pouvaient changer les tons rembrunis que le temps avait donnés à chaque objet. La grande armoire de noyer, qui renfermait tout le linge confectionné depuis un demi-siècle par les femmes de la famille, faisait pendant au lit dont la défunte misé Brun avait filé les rideaux. Un peu plus loin, il y avait une petite table surmontée d’un miroir grand comme la main et encadré dans des baguettes d’ébène. Près de la fenêtre, à l’endroit le plus apparent, était précieusement déposée une de ces niches qui se fabriquaient dans les couvens et où l’on voyait la figure de cire de l’enfant Jésus, au milieu du plus fantastique paysage qu’il soit possible de représenter avec du papier vert et des coquillages de toutes couleurs. Quelques chaises de paille, rangées le long des murs blanchis à la chaux, miraient leurs pieds vermoulus dans le carreau soigneusement frotté et luisant comme une glace.

Misé Brun parcourut d’un regard l’intérieur de cette chambre où elle avait déjà passé tant de jours mornes, languissans, inutiles, et tout à coup elle se sentit comme écrasée par un horrible ennui, par un sombre dégoût de tout ce qui l’environnait. Elle se prit à pleurer amèrement, car son ame était pleine d’une douleur sans consolation, sans remède. La pauvre femme n’eut pas même la pensée de se révolter contre son sort et d’essayer de s’y soustraire ; elle savait qu’elle devait vivre et mourir où la volonté de Dieu l’avait mise. Son cœur se sentait soulagé par cette explosion de larmes ; mais elle n’osa s’abandonner long-temps à la triste consolation de pleurer sans contrainte. Il fallait au moins une apparence de sérénité avant de descendre pour déjeuner avec la tante Marianne. La pauvre enfant essuya ses yeux, se leva avec effort, et se mit à ranger machinalement sa chambre. Alors, en s’approchant du lit, elle aperçut le chapelet que Bruno Brun avait oublié en sortant. À cette vue, elle recula d’épouvante ; puis, dominant cette première impression, elle se rapprocha lentement et considéra la fatale relique avec une sorte de curiosité mêlée de peur. Cet emblème pieux n’avait pourtant rien par lui-même d’étrange ou d’effrayant. C’était un rosaire de quinze dizaines, orné de médailles de laiton et de têtes de mort en miniature, comme ceux qu’on voyait dans les collections d’images saintes et de reliques étalées à la porte des églises. Après un moment d’hésitation, misé Brun le prit d’une main tremblante, et le jeta au fond d’un tiroir qu’elle referma à double tour, comme pour s’assurer que cet objet, qui lui faisait horreur, ne s’offrirait plus à ses regards.

En ce moment, la voix nasillarde de misé Marianne se fit entendre ; elle querellait Madeloun, qui lui tenait tête, selon sa coutume. — Vous êtes la maîtresse, et moi la servante, c’est vrai, disait-elle ; mais cela ne m’empêchera pas de vous dire ce que je pense. Vous avez tort de prendre tant à cœur les fautes d’autrui, puisque ce n’est pas vous qui en ferez pénitence dans ce monde ni dans l’autre. Pourquoi êtes-vous dans une si grande indignation ? parce que misé Brun a eu des distractions à l’église ? mais, de votre temps, vous aussi, je m’en souviens, souvent vous regardiez en l’air, au lieu de suivre la messe dans votre livre d’heures, et votre défunte mère ne faisait pas tant de bruit pour si peu de chose : la digne femme n’allait pas parler à votre confesseur de ces misères-là. Je suis sûre que vous êtes allée trouver le père Théotiste ?

— Certainement, répondit la tante Marianne ; j’ai été trouver sa révérence à la sacristie, et l’ai priée de venir déjeuner : l’on a besoin de ses conseils ici.

Madeloun se hâta de dresser la table dans l’arrière-boutique et de mettre le couvert avec les plus belles assiettes du buffet. La petite bourgeoisie de cette époque n’étalait aucun luxe dans son intérieur, mais elle se permettait certaines recherches modestes et jouissait de cette sorte de bien-être qui résulte infailliblement de l’ordre et de l’assiduité aux occupations domestiques. Six chaises de paille, un buffet et une table de noyer formaient tout l’ameublement de l’arrière-boutique, qui servait de salon à la famille de l’orfèvre. La cheminée, au-dessus de laquelle figurait, en guise de glace, un simple papier vert, avait pour unique décoration une douzaine de tasses alignées aux côtés d’un sucrier de terre jaune. Mais le linge que Madeloun étalait sur la table était d’une blancheur incomparable, et tous les ustensiles, reluisans et polis, annonçaient une propreté soigneuse. L’arrangement même du couvert décelait des habitudes plus élégantes et plus délicates que celles qu’on se serait attendu à trouver dans un si humble ménage ; le fruit servi pour le déjeuner aurait été digne de figurer sur la table d’un roi ; les figues verdâtres, les blonds abricots, étaient à demi cachés dans des pampres dont les larges festons débordaient sur la nappe, et une légère corbeille d’osier contenait les galettes dorées qui devaient remplacer le pain.

Un coup presque insensible frappé à la porte, et un bruit de sandales dans le corridor qui servait de vestibule, annoncèrent l’arrivée du convive qu’on attendait.

— Mon révérend père, je vous salue très humblement, dit misé Marianne en s’empressant d’avancer une chaise.

— Que Dieu soit avec vous, ma chère sœur ! répondit le moine d’un ton de bonhomie et de placide gaieté ; puis, jetant un coup d’œil sur la table, il ajouta : — Vous allez encore me faire commettre un péché de gourmandise ; votre café est si bon, que je m’accuse de le prendre avec trop de plaisir : la règle nous défend ces sensualités, elle nous ordonne même de retrancher quelque chose à la nourriture nécessaire. Lorsque notre institution était dans sa première ferveur, les religieux de Saint-François ne rompaient le jeûne qu’à midi avec une soupe de racines, sans huile ni sel.

— Ce qui est bon pour la santé du corps ne nuit pas au salut de l’ame, observa sentencieusement la tante Marianne ; d’ailleurs, mon père, vous ne pourriez pas supporter à la fois un jeûne rigoureux et les fatigues de votre ministère.

— C’est ce qui rassure ma conscience, dit le moine avec simplicité ; pour que j’aie la force d’exhorter les pauvres condamnés et de les soutenir jusqu’à la fin, il faut que mon corps ne soit pas exténué par l’abstinence et mon esprit abattu par les macérations. Les pratiques de dévotion n’ont de mérite devant Dieu qu’autant qu’elles ne nuisent pas aux bonnes œuvres envers le prochain.

Ces derniers mots résumaient les sentimens qui avaient dirigé la vie entière du vieux capucin. C’était une de ces ames simples et sublimes qui accomplissent instinctivement les actes les plus rares de courage et de dévouement. Chez lui, la charité allait jusqu’à l’abnégation ; avant de faire profession, il avait donné aux pauvres tout son patrimoine, et depuis qu’ayant fait vœu de pauvreté, il ne possédait plus rien en propre et ne pouvait même avoir de l’argent pour ses aumônes, on l’avait vu, dans les temps rigoureux, donner jusqu’à ses sandales et rentrer nu-pieds au couvent.

Le père Théotiste était le confesseur de misé Brun depuis qu’elle avait atteint l’âge de discrétion, et il avait, à ce titre, un libre accès chez l’orfèvre ; c’était le seul visage étranger qu’on eût vu dans la maison, de mémoire d’homme, à ce que prétendait Madeloun. Sa présence répandait toujours le contentement dans la famille ; la tante Marianne elle-même adoucissait son humeur pour le bien accueillir.

Misé Brun, entendant la voix du père Théotiste, se hâta de descendre. Le bon religieux avait déjà pris place à table ; il arrêta d’un coup d’œil la tante Marianne qui allait probablement accueillir la jeune femme avec quelque sévère remontrance, et dit en désignant la place vide de l’autre côté de la table : — Dieu vous garde, ma chère fille ! venez vous asseoir près de votre tante et servez le café. Je goûterai volontiers au déjeuner que la Providence m’envoie, car hier soir je n’ai pas eu le temps de faire collation.

— Sainte Vierge ! vous n’avez rien mangé depuis hier matin ? s’écria la tante Marianne ; ainsi, mon père, si je ne vous eusse point prié de venir prendre une tasse de café en passant devant notre porte, vous n’auriez pas déjeuné ?

— Je serais allé, à midi, manger la soupe du couvent, répondit-il ; certainement ce n’était pas une grande privation d’attendre jusqu’à cette heure-là. Combien de pauvres gens ont supporté de plus longs jeûnes quand le pain manquait chez eux ! J’ai vu, pendant les mauvais hivers, des familles qui passaient tout un jour avec quelques poignées de féverolles.

— Béni soit Dieu qui nous a donné le nécessaire ! dit misé Brun les larmes aux yeux.

Après le déjeuner, misé Marianne se retira sur un signe du père Théotiste, qui demeura seul avec la jeune femme.

— Ma fille, dit-il en souriant d’un air de reproche indulgent, j’ai prié Dieu pour vous en disant ma messe, car je voyais bien que vous oubliiez vous-même de vous recommander à lui. Ce matin, vous avez péché par omission, mon enfant.

— Il est vrai, mon père, répondit-elle avec humilité ; mais je me repens de ma faute et je tâcherai de n’y plus retomber.

— C’est bien, ma fille, les bonnes résolutions sont aussi agréables à Dieu que les bonnes actions. Il faudra dire à votre tante Marianne que vous êtes fâchée du scandale que vous lui avez donné involontairement, et l’assurer que vous vous conduirez toujours d’après ses bons exemples. C’est bien là votre pensée, n’est-ce pas ?

— Je ne sais, mon père, répondit-elle en hésitant ; mais je tâcherai de penser au fond du cœur ce que vous voulez que je dise à ma tante Marianne.

Le vieux moine secoua sa tête chauve et se prit à réfléchir ; puis il dit en regardant fixement misé Brun : — Ma chère fille, quand vous êtes venue me demander l’absolution aux dernières fêtes de Pâques, vous m’avez avoué vos péchés, mais vous ne m’avez pas confié vos chagrins ; vous ne vous trouvez pas heureuse dans la famille où vous êtes entrée ?

Pour toute réponse, la pauvre femme se prit à pleurer.

— Ma chère fille, parlez-moi de vos peines, reprit le moine avec onction ; à qui devrez-vous les confier, si ce n’est à moi, votre directeur, votre père spirituel ? Dites-moi tout ce qui vous pèse sur le cœur : que s’est-il passé céans dont vous ayez sujet de vous affliger ? Est-ce l’humeur de votre tante Marianne qui vous rend malheureuse ?

— Non mon père, j’y suis accoutumée, répondit-elle avec une naïve résignation.

Le père Théotiste demeura pensif un moment, puis il reprit en suivant tout haut le fil de ses idées : — Votre mari est un homme de bien, et je suis sûr qu’il n’a jamais manqué aux sentimens qu’il vous doit. Je sais que son caractère est mélancolique et taciturne ; mais votre humeur agréable, votre douceur, pourront changer son naturel. Ayez pour lui une grande soumission, une bonne volonté continuelle, témoignez-lui en toute occasion que vous désirez par-dessus tout son approbation, et que son bonheur est le but unique de vos soins ; aimez-le enfin, c’est votre devoir.

— Oh ! mon père ! murmura misé Brun en cachant son visage dans ses mains avec un geste de répulsion et de douleur qui dévoila sa pensée et éclaira le père Théotiste mieux que l’aveu le plus sincère.

— Ma fille, s’écria-t-il, au nom de votre tranquillité, de votre bonheur, de votre salut éternel, achevez de me faire connaître l’état de votre ame, dites-moi quels sont vos sentimens envers votre mari.

— Quand je le vois, j’ai peur, répondit-elle à voix basse.

— Vous êtes un enfant, dit le moine un peu rassuré. Eh ! quelle crainte peut vous inspirer un homme paisible et débonnaire comme Bruno Brun ? S’est-il jamais livré devant vous au moindre emportement ? vous a-t-il seulement parlé d’une façon sévère ?

— Non, mon père, non, se hâta de répondre la jeune femme.

— Eh bien ! alors, d’où vient qu’il vous fait peur ? Parce qu’il est un peu roux et que vous vous rappelez le proverbe : « Méfie-toi du chien blanc, du chat noir et de l’homme rouge, » dit le moine d’un ton de douce moquerie.

— Ce n’est pas cela, murmura misé Brun.

— Allons, ma fille, achevez, reprit le père Théotiste avec une insistance affectueuse et pleine de patience ; je ne vous quitterai que quand vous m’aurez déclaré toute votre pensée.

— Mon père, je vais vous avouer la vérité, dit-elle avec effort ; peut-être croirez-vous que je suis folle… Moi-même par momens je ne me comprends pas… il me semble que j’ai une maladie d’esprit.

— C’est possible, nous la guérirons. Continuez, mon enfant.

— Oh ! mon père, comment vous exprimer toutes ces angoisses ?… Pendant le jour, j’ai l’esprit tranquille : les visions qui troublent mon imagination s’effacent, j’éprouve un grand soulagement ; mais quand le soir vient, quand je me trouve seule avec mon mari et que je le vois à la clarté de cette petite lampe qui le rend encore plus blême… alors…

Elle s’arrêta comme épouvantée à ce souvenir et passa son mouchoir sur ses lèvres tremblantes.

— Eh bien ! alors ? demanda le bon moine avec anxiété.

— Alors il me semble voir un fantôme habillé en pénitent bleu… l’échafaud… le supplicié dans sa bière… et j’ai peur…

Le père Théotiste comprit sur-le-champ le motif de cette terreur puérile, mais vraie et profonde, qui frappait l’esprit de la jeune femme. Au lieu de blâmer avec sévérité sa faiblesse ou de la prendre en dérision, il lui dit doucement :

— Vous avez peur de votre mari parce qu’il est de la confrérie des pénitens bleus, et que vous vous le figurez avec sa cagoule et son grand chapelet à la ceinture.

Elle fit un signe affirmatif et reprit d’une voix altérée : — La nuit dernière, il s’est endormi avec son chapelet sous l’oreiller… Ce matin, il l’a oublié, et je l’ai vu… Il y avait des taches comme des gouttes de sang desséché.

— Ceci est une pure imagination, mon enfant, dit le père Théotiste ; vous pouvez vous en convaincre en y regardant de nouveau. Maintenant, raisonnez un peu, je vous prie, sur les choses que vous venez de m’avouer. Quoi ! vous ressentez à l’aspect de votre mari des mouvemens de crainte, presque d’horreur, parce qu’il accomplit une bonne œuvre, parce qu’après avoir enseveli les pauvres suppliciés, il aide à leur donner une sépulture chrétienne et se joint aux prières qu’on fait pour le repos de leur ame ! mais moi aussi je devrais vous faire peur, car je les accompagne à l’échafaud, je les exhorte sur la roue, et je reçois dans mes bras leurs corps sanglans et défigurés.

— Ah ! mon père, je le sais, et pourtant je n’éprouve à votre aspect aucun effroi ; votre présence est, au contraire, toute ma consolation.

— Vous comprenez donc bien, mon enfant, que ceci est une faiblesse, une infirmité d’esprit dont vous vous guérirez bientôt, j’en suis certain. D’abord, ma fille, quand vous sentirez ces vaines frayeurs, ces défaillances de votre raison, il faudra prier Dieu mentalement ; ensuite, je vous recommande de faire, chaque soir, quelque lecture pieuse, à laquelle vous appliquerez toute votre attention ; mais ce que je vous ordonne par-dessus tout, c’est de réprimer soigneusement toutes les marques qui pourraient éclairer votre mari sur la terreur et l’éloignement qu’il vous inspire : il y a des cas où l’on pèche mortellement en manifestant la vérité.

Misé Brun inclina la tête en signe de soumission.

— Ainsi donc c’étaient toutes ces pensées qui vous troublaient ce matin ? poursuivit le père Théotiste en souriant, c’étaient ces visions qui vous jetaient dans les distractions que vous reproche votre tante Marianne ?

Le front pâle de misé Brun devint d’un rose vif à cette question ; après un moment d’hésitation et de silence, elle répondit avec sincérité :

— Non, mon père.

— Ah ! fit le moine en hochant la tête d’un air surpris, vous avez un autre sujet d’inquiétude et de trouble ?

— Mon père, dit-elle d’une voix tremblante, c’est en confession que je devrais vous répondre.

— Pourquoi donc ne voulez-vous pas soulager sur l’heure votre cœur ? observa-t-il, de plus en plus étonné ; vous viendrez demain au confessionnal pour me demander l’absolution ; mais, aujourd’hui, pourquoi ne me parleriez-vous pas comme à votre ami et père en Dieu ? Vous baissez la vue et n’osez me répondre Oh ! ma fille, vous avez donc quelque faute à vous reprocher ? vous n’êtes donc, pas tout-à-fait innocente de votre malheur ?

Misé Brun, pour toute réponse, baissa la tête d’un air confus et désespéré.

Le père Théotiste demeura un moment comme confondu de cet aveu tacite : non-seulement il n’était jamais entré dans sa pensée que la jeune femme eût failli, mais encore il lui semblait matériellement impossible qu’elle eût été induite en tentation, tant il la savait étroitement surveillée et gardée.

— Ma fille, dit-il enfin avec cet accent plein d’onction et de miséricorde qui touchait même les plus grands criminels ; ma fille, je suis ici non pour épouvanter votre conscience, mais pour consoler et fortifier votre ame : de quelle mauvaise action vous êtes-vous rendue coupable ?

Elle joignit les mains, et, rassemblant toutes ses forces, elle dit à voix basse : — Mon père, j’ai grièvement péché par pensée…

— Par pensée seulement, murmura le bon moine d’un air indulgent et soulagé ; achevez, ma fille.

Alors misé Brun raconta d’une voix entrecoupée et souvent arrêtée par ses pleurs sa rencontre avec l’étranger, et l’impression que cet homme laissa d’abord dans son ame, comment elle l’avait revu la veille, ses angoisses pendant la dernière nuit ; enfin elle avoua l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec lui dans le cloître. Exaltée par ses souvenirs, émue par l’analyse de ses propres impressions, elle trouva pour peindre la situation de son ame, des accens, des paroles, qui durent résonner étrangement dans cette austère demeure, où jamais peut-être le mot d’amour n’avait été prononcé. Le père Théotiste l’écoutait consterné et stupéfait. Le digne homme, habitué à sonder la conscience des plus déterminés scélérats, à recevoir les confessions les plus effroyables, était d’ailleurs d’une singulière innocence d’esprit. Certaines questions dépassaient sa compétence ; il ne concevait rien à toute cette métaphysique des passions que la jeune femme lui dévoilait à sa manière, et se trouvait fort embarrassé pour y répondre. Il avait bien confessé dans sa vie quelques dévotes ; mais aucune ne lui avait découvert les secrets abîmes que renferme le cœur des femmes, et c’était la première fois que sa vue plongeait dans ces profondeurs inconnues que nul regard humain n’explora jamais entièrement. Lorsque sa jeune pénitente eut achevé ses aveux, il n’essaya pas de raisonner sur la faute qu’elle avait commise et dont il n’apercevait pas toute l’étendue, il se contenta de lui dire :

— Dieu soit loué ! ma chère enfant, il n’y a pas grand mal dans tout ce que vous venez de me raconter, ce sont des rêveries qui vous ont troublé l’esprit, voilà tout. Dorénavant ne vous laissez plus aller à ces mauvaises pensées ; travaillez, et priez Dieu pour vous en distraire. Quand vous serez hors du logis, ne vous éloignez pas un seul moment de votre tante Marianne. Si, par malheur, vous trouviez encore une fois cet homme sur votre chemin, passez sans le regarder, et faites une oraison mentale à votre sainte patronne et à votre saint ange gardien, pour qu’ils veillent sur vous en ce moment de tentation et de péril.

Ces paroles calmèrent à demi la jeune femme ; les scrupules de sa conscience s’apaisèrent ; elle n’éprouva plus que l’abattement, l’amère tristesse, qui succèdent aux violentes secousses de l’ame. Par une étrange conséquence de ses nouvelles impressions, cette journée de trouble et d’angoisses lui paraissait moins longue que ses journées les plus sereines.

On observait rigoureusement le premier commandement de l’église dans la maison de Bruno Brun, et pour rien au monde personne n’y eût fait œuvre de ses mains les dimanches et fêtes. Pendant ces heures d’oisiveté forcée, misé Brun séchait ordinairement d’ennui et de langueur. Assise à sa place accoutumée près de la fenêtre, elle se balançait sur sa chaise, les bras croisés, et les yeux tournés vers la petite cour. De ce côté, elle avait en perspective une grande muraille sombre qui interceptait l’air et la lumière, et, si ses regards se reportaient sur l’intérieur de la salle, ils rencontraient le profil anguleux de misé Marianne, laquelle, installée dans sa chaise à bras devant l’autre fenêtre et un livre ouvert sur ses genoux, lisait du bout des lèvres et avec un chuchottement monotone des prières qu’elle savait par cœur depuis quarante ans. L’après-midi s’écoulait ainsi. Après vêpres, l’orfèvre venait rompre ce tête-à-tête. Pour passer le temps jusqu’à l’heure du souper, il tirait de l’armoire un vieux jeu de cartes, et jouait au piquet avec misé Marianne. Depuis trois ans, la jeune femme assistait chaque dimanche à cette partie ; accoudée au coin de la table, elle suivait avec le plus profond ennui les combinaisons monotones du jeu, et marquait machinalement les points que faisait son mari. Ce jour-là, assise près des deux joueurs, dans son attitude ordinaire, elle se sentait des envies de pleurer qui l’étouffaient, mais elle ne s’ennuyait plus.

Lorsque le soir vint, elle se rappela les recommandations du père Théotiste, et, voulant y obéir scrupuleusement, elle demanda un livre à la tante Marianne. La vieille fille choisit entre les cinq ou six volumes qui composaient sa bibliothèque, et lui remit un petit livre dont elle n’avait pas l’air de faire grand cas, car la couverture, toute neuve, annonçait qu’elle le lisait rarement. Comme de coutume, Bruno Brun monta de bonne heure, avec sa femme, pour se coucher. Quand il eut fermé la porte de sa chambre, il posa sa lampe sur le prie-Dieu, quitta silencieusement ses habits et se mit à genoux pour dire ses prières. C’était le moment où misé Brun ne pouvait le regarder sans effroi. En effet, il y avait réellement quelque chose de sinistre dans le visage de ce pauvre homme, quand on le voyait ainsi à la blême lueur de la lampe. Ses gros yeux transparens étaient d’une fixité étrange, et l’immobilité de sa physionomie, la blancheur inanimée de son teint, lui donnaient un aspect funèbre. Mais cette fois misé Brun le considéra sans le moindre saisissement ; elle remarqua seulement qu’il était fort laid de profil, et qu’il avait une façon d’arranger ses cheveux tout-à-fait ridicule. Les puériles frayeurs auxquelles elle était en proie naguère venaient de s’évanouir à jamais sous l’influence d’autres impressions plus violentes et plus profondes ; l’inquiétude, l’agitation, les troubles du cœur, avaient tout à coup chassé les fantômes de l’imagination.

La jeune femme s’assit à côté du prie-Dieu, et ouvrit le volume que lui avait prêté misé Marianne. C’était l’homélie sur le le psaume et le recueil de prières composé par le père Calabre. L’amour divin emprunte dans ce livre les formules passionnées de l’amour profane ; c’est l’élan d’une ame tendre et exaltée vers l’idéal qu’elle implore et cherche sans cesse ; c’est la prière ardente et continuelle qu’elle adresse à l’objet de toutes ses espérances et de tous ses vœux. Ces accens retentirent jusqu’au fond du cœur de misé Brun ; elle apprit dans le livre mystique du pieux oratorien un langage qui rendait ses propres impressions, et dont chaque mot éclairait son esprit comme un trait de flamme. Cette lecture lui ouvrit subitement tout un monde d’idées et de nouvelles émotions et développa tout à coup en elle les plus belles et les plus dangereuses facultés.

Misé Brun était un de ces êtres que la nature créa dans un jour de munificence, et auxquels elle prodigue ses plus rares et ses plus redoutables dons, un cœur naïf et tendre, une imagination puissante, l’instinct des nobles choses, l’aptitude aux délicates jouissances de l’esprit, et, par-dessus tout, des passions fougueuses et un besoin effréné d’émotions. Une telle organisation, placée dans des conditions favorables à son développement, serait sortie à coup sûr des sentiers ordinaires de la vie ; une telle femme, élevée dans un certain monde, aurait eu probablement une orageuse destinée ; mais le sort semblait avoir garanti misé Brun contre ses propres penchans, en la faisant naître dans une condition obscure et en la renfermant dans le cercle étroit de la vie bourgeoise. La plus humble éducation avait comprimé l’essor de son intelligence et refoulé ses instincts. L’air et le soleil avaient manqué à cette splendide fleur : elle s’était épanouie dans l’ombre avec des couleurs moins brillantes, de plus faibles parfums ; mais l’obscurité même où elle végétait l’avait préservée, et elle ne s’était pas flétrie aux orages d’une autre atmosphère. Il y avait dans l’ame de misé Brun comme un trésor lentement amassé de tendresse, de dévouement et d’amour qu’elle n’avait pu déverser sur personne, car elle était au berceau quand son père mourut, et elle se souvenait à peine de sa pauvre mère, qui, sur le lit de mort, l’avait recommandée aux soins et à la vigilance du vieux Brun, lequel devint son tuteur, et, quelques années plus tard, son beau-père.

L’orfèvre dormait depuis long-temps, et minuit était près de sonner lorsque misé Brun ferma le livre où elle avait trouvé un enseignement que le père Calabre ne soupçonna jamais y avoir mis. Elle se coucha pensive, préoccupée d’un souvenir qu’elle s’efforçait en vain de repousser, et le jour n’était pas loin lorsque le sommeil interrompit enfin ses rêveries et ses vagues méditations.

III.

Le dimanche suivant, en sortant de l’église après la première messe, misé Brun s’aperçut avec une involontaire et secrète joie que, tandis qu’elle s’en allait avec la tante Marianne par la grande porte, Madeloun avait furtivement disparu du côté du cloître. C’était évidemment pour interroger la mendiante et savoir le nom de l’étranger que la curieuse servante se hasardait ainsi à prendre, sans permission, un autre chemin et à tromper la surveillance de sa redoutable maîtresse. La jeune femme, tâchant de dissimuler le trouble extrême où la jetait cette démarche, ralentit le pas afin de donner à Madeloun le temps d’interroger la Monarde ; elle chemina cette fois plus posément que misé Marianne, laquelle, étonnée de son allure nonchalante, l’observait sournoisement. La vieille fille n’avait pas le physique de son rôle d’Argus : loin d’être pourvue des cent yeux du gardien de la blonde Io, elle n’en avait pas même deux bons à son service ; mais son esprit défiant et rusé suppléait au sens qui lui manquait et lui donnait une seconde vue plus perçante et plus nette que celle de l’aigle ou du lynx, car elle pénétrait avec une effrayante lucidité les replis occultes de la pensée humaine. Elle reconnut à de légers indices, à d’imperceptibles symptômes, que misé Brun n’était pas dans une situation d’esprit ordinaire, et qu’il se passait autour d’elle des choses dont elle ne pouvait se rendre compte. À moitié chemin, elle s’arrêta brusquement et posa la main sur le bras de sa nièce comme pour se soutenir, mais c’était en réalité afln de constater le trouble et l’émotion de la jeune femme.

— Que vous est-il arrivé ? dit-elle en la regardant en face ; qu’avez-vous donc ? la respiration vous manque, vous tremblez, vous êtes toute pâle, et je crois, Dieu me pardonne, que le cœur vous bat. À présent, voilà comme une flamme qui vous monte au visage. Qu’est-ce que cela signifie ?

Misé Brun, surprise et déconcertée, rougit davantage encore, en balbutiant quelques mots d’excuse et de dénégation.

— C’est bon, je sais à quoi m’en tenir, interrompit la malicieuse vieille en pinçant les lèvres ; j’y vois clair malgré mes mauvais yeux, et je vais vous dire mon idée en deux mots : le grand air ne vous vaut rien ; la tête vous tourne quand vous êtes dans la rue ; vous auriez besoin de passer six mois sans mettre le pied hors de la maison.

Cependant Madeloun ne reparaissait pas, et misé Marianne s’aperçut enfin de son absence. Distraite alors par cet incident, elle poursuivit son chemin en grommelant contre la servante et en secouant le bras de sa nièce pour l’obliger à presser le pas. Les deux femmes rentraient au logis lorsque Madeloun les rejoignit tout effarée.

— Bonne misé Marianne, ne me querellez pas, s’écria-t-elle en se plaçant intrépidement en face de la vieille fille ; je ne suis pas en faute…

— Je ne me sens pas d’humeur à écouter vos excuses, interrompit la tante Marianne avec une sourde défiance et en regardant la servante de travers.

— Sainte Vierge, laissez-moi donc achever ! s’écria Madeloun en levant les mains au ciel ; vous allez voir si je pouvais faire autrement que de m’arrêter un petit quart d’heure derrière vous. Tantôt je m’en allais par la petite porte afin de donner en passant deux liards à la Monarde. Elle n’était pas à sa place ordinaire. Je m’étonne, je m’informe au premier venu qui me répond : — D’où sortez-vous donc que vous ne savez pas une chose dont on parle dans toute la ville ? Le soir de la Fête-Dieu, au moment de fermer l’église, le bedeau, en faisant sa ronde, a trouvé la Monarde raide morte à l’entrée du cloître.

— Morte ! comment ? s’écria misé Brun.

— Morte d’un coup de couteau ; celui qui l’a tuée avait la main sûre ; elle n’a pas jeté un cri ; personne n’a rien entendu ni rien vu. Seulement le bedeau s’est rappelé que vers la tombée de la nuit il avait aperçu deux hommes rôdant autour du cloître. Certainement ils guettaient la Monarde et attendaient le moment où tout le monde serait sorti de l’église pour venir à bout de leur mauvais dessein.

— C’est bien extraordinaire, observa froidement misé Marianne ; pourquoi des voleurs se seraient-ils attaqués à cette mendiante ? Il n’y avait rien à prendre sous ses guenilles.

— Qui sait ? répondit Madeloun en regardant sa jeune maîtresse ; la Monarde recevait parfois de grosses aumônes. Elle avait peut-être au fond de ses poches rapiécées quelques louis d’or que ces malfaiteurs auront vu reluire de loin. Mon idée est qu’on l’a assassinée pour lui prendre son argent.

— Et les meurtriers sont-ils arrêtés ?

— Non, par malheur ; la terreur est dans le quartier : il y a des gens qui disent que la Monarde a été assassinée par des hommes de la bande de Gaspard de Besse.

Misé Brun écoulait ces détails avec un muet saisissement. Son esprit était frappé des circonstances qui avaient accompagné ce sinistre évènement ; elle éprouvait une sorte de remords en songeant que c’étaient les fatales largesses de l’étranger qui avaient causé la déplorable fin de la Monarde. Dans l’après-midi, Madeloun, se trouvant seule avec elle un moment, lui dit à voix basse : — Certainement ces bandits ont tué la Monarde pour avoir son argent : figurez-vous qu’on n’a trouvé dans ses poches que quelques rouges liards, pourtant vous et moi nous savons bien qu’il y avait six beaux louis d’or.

— Mais qu’est-ce qui prouve qu’elle les eût gardés sur elle ? observa misé Brun, peut-être les a-t-elle mis dans quelque cachette où il sera impossible de les retrouver.

— Non pas, j’en suis certaine, répondit Madeloun ; la pauvre femme n’avait manié de sa vie un louis d’or ni possédé seulement trois écus. Quand je lui mis dans la main cette belle monnaie que vous savez, elle la regarda d’un œil ravi, ensuite elle la cacha au fond d’une de ses poches en me disant : — Ça restera là nuit et jour. — Apparemment quelqu’un de ces traîne-potence qui rôdent jusque dans les églises avec l’espoir de faire un mauvais coup, était derrière nous quand nous nous sommes arrêtées dans le cloître le jour de la Fête-Dieu. Si l’on osait parler, tout cela s’éclaircirait peut-être.

— Non, non, taisons-nous, interrompit la jeune femme effrayée ; nous ne pouvons rien dire, rien.

— Je le sais bien. Seigneur mon Dieu ! aussi j’ai retenu ma langue ce matin, et je puis dire n’avoir ouvert la bouche que pour faire parler les autres. Cela m’a assez bien réussi ; en me faisant raconter de fil en aiguille tout ce qu’on savait de la Monarde, j’ai appris une chose que nous courions risque d’ignorer toujours.

À ces mots, prononcés par Madeloun d’un ton important et mystérieux, misé Brun releva la tête avec un tressaillement intérieur ; mais, réprimant aussitôt son émotion, elle dit en affectant une curiosité indifférente : — Qu’est-ce donc que nous courions risque d’ignorer ?

— Ce que j’avais justement oublié de demander à la pauvre Monarde, ce qu’elle ne peut plus me dire à présent, le nom de ce brave monsieur.

— Son nom ! s’écria misé Brun ; eh ! qui a pu te l’apprendre ?

— Personne ; je l’ai deviné, répondit Madeloun d’un air de pénétration triomphante ; la Monarde ne m’avait-elle pas dit, l’autre jour, qu’elle l’avait vu enfant, et que son père était seigneur de l’endroit où elle est née ? Or, cet endroit s’appelle Galtières.

— C’est là son nom ! murmura misé Brun avec une émotion inexprimable.

— Je vois d’ici l’endroit en question, continua Madeloun, qui ayant, quelque trente ans auparavant, suivi le vieux Brun quand il allait vendre son orfèvrerie dans les foires importantes du pays, se vantait d’avoir une grande connaissance de la géographie locale ; Galtières est un gros bourg près des bords du Var, sur la frontière du comté de Nice.

M. de Galtières !… dit misé Brun en articulant avec un accent ineffable de tendresse et de joie ce mot, qui pour la première fois venait de s’échapper de ses lèvres et de résonner dans son cœur ; mais, se repentant presque aussitôt de ce mouvement involontaire, elle imposa silence à Madeloun, en lui montrant du doigt la tante Marianne, dont la maigre silhouette se dessinait derrière le vitrage de la fenêtre ; et, pour échapper à la tentation de poursuivre ce dangereux sujet d’entretien, elle alla courageusement trouver la vieille fille, qui arrosait les plantes chétives semées autour du puits.

À dater de cette époque, misé Brun eut deux existences distinctes : l’une, monotone, immobile et toute machinale ; l’autre, troublée, violente, pleine de larmes, d’amères douleurs et de mélancoliques félicités. Le monde extérieur n’avait sur elle aucune action ; elle était absorbée entièrement dans cette vie intérieure, dont les agitations ne se manifestaient chez elle par aucun signe visible. Elle parcourait, sans s’en apercevoir, le cercle étroit des occupations domestiques, et se soumettait avec la plus inaltérable patience à l’autorité tracassière de la tante Marianne. Dès le matin, elle prenait sa quenouille, et, s’asseyant devant l’étroite fenêtre, elle filait pour augmenter le beau linge enfermé dans ses armoires, véritable trésor de ménagère, amassé laborieusement, et auquel elle devait contribuer pour sa part. Les vitres opaques laissaient tomber sur sa tête inclinée un rayon terne et affaibli qui s’éteignait graduellement et ne pénétrait pas jusqu’au fond de l’arrière-boutique, dans laquelle, même en plein midi, régnait une demi-obscurité. La jeune femme, assise sur un siége élevé, le corps penché légèrement et ses petits pieds posés sur un tabouret de paille, tournait du matin au soir ses fuseaux avec une activité machinale. Quiconque l’eût vue ainsi, avec sa quenouille chargée d’un chanvre fin et blond, les yeux baissés sur le fil léger qui s’allongeait sous ses doigts transparens, l’eût volontiers prise pour la sainte bergère, la blanche fileuse, patronne de Paris. Raide sur sa chaise devant l’autre fenêtre et son tricot à la main, misé Marianne faisait pendant à cette douce et ravissante figure. Par intervalles, les deux femmes échangeaient une phrase banale : il n’y avait entre elles aucun échange d’idées possible pour défrayer la conversation, qui se réduisait à quelque remarque profonde de la vieille fille sur la pluie et le beau temps, ou sur la manière dont Madeloun avait conduit la dernière lessive. L’orfèvre n’interrompait guère ce tête-à-tête par sa présence ; il passait la journée entière, dans sa boutique, à attendre les chalands, qui ne se présentaient pas en foule.

Misé Brun s’était tout à coup habituée à la figure et à la manière d’être de son mari, ou, pour mieux dire, elle n’y prenait plus garde. Bruno Brun avait une de ces organisations flegmatiques et sombres auxquelles plaisent les lugubres émotions. Naturellement silencieux et triste, il ne parlait volontiers que des choses qui agissaient sur sa lourde imagination, et les bonnes œuvres de la confrérie des pénitens bleus étaient pour lui un sujet d’entretien inépuisable. Il n’y avait pourtant ni cruauté dans ses instincts ni méchanceté dans son caractère : c’était tout simplement un besoin d’émotion qu’il satisfaisait à sa manière et avec des intentions tout-à-fait charitables et pieuses. La jeune femme, qui avait si long-temps entendu ses sinistres récits avec un invincible sentiment de dégoût et d’horreur, les écoutait maintenant sans frayeur comme sans intérêt. Le soir, après souper, lorsque l’orfèvre, accoudé sur la table, discourait avec misé Marianne de potence et d’enterrement, la jeune femme allait vers la fenêtre et avançait la tête pour regarder le ciel. En contemplant de l’étroit espace où elle était enfermée cette immensité, ces splendeurs éternelles, elle se prenait à rêver et souvent à pleurer. Parfois, — c’étaient ses momens de félicité, — elle s’asseyait à la fenêtre, le front penché sur sa main, et respirait avec amour le parfum de quelques fleurs précieusement arrangées dans une tasse de faïence ; elle effleurait de ses lèvres fraîches et pures le calice empourpré des roses, les pâles jasmins, et caressait de son souffle leurs pétales embaumés. Ordinairement, de longues heures d’abattement et de douloureux ennui succédaient à ces momens d’ivresse mélancolique, et la jeune femme succombait à un accablement intérieur plus mortel que les douleurs violentes de l’ame. Par momens aussi, les idées religieuses reprenaient sur elle leur empire. Alors elle se tournait vers Dieu d’un cœur fervent et repenti, en formant contre elle-même des résolutions qu’elle n’avait jamais la force de tenir.

Le père Théotiste visitait souvent la famille ; lorsqu’il se trouvait seul avec misé Brun, il n’essayait pas de l’interroger sur la situation de son ame, il se bornait à lui demander compte de ses actions, et quand la jeune femme lui avait répondu que son temps s’était passé à travailler et à prier Dieu, sans sortir du logis, il lui disait avec satisfaction :

— C’est bien ; continuez ainsi, ma chère fille, et souvenez-vous que Dieu garde du péché celle qui se garde de l’occasion.

— Qu’il me préserve de l’offenser involontairement par de mauvaises pensées ! disait misé Brun d’une voix triste et timide.

Alors le père Théotiste hochait la tête d’un air de reproche indulgent, et répondait avec la simplicité d’une ame qui n’avait jamais nourri aucun coupable désir ni éprouvé les secrètes ardeurs d’une passion défendue :

— Ma fille, on pèche non pas contre Dieu, mais contre soi-même, quand on s’abandonne à des scrupules exagérés et qu’on se tourmente de fautes imaginaires.

Une fois cependant, misé Brun, effrayée des passions emportées et rebelles qu’elle sentait gronder dans son cœur, supplia le père Théotiste de l’entendre en confession.

— Mon père, dit-elle en versant des larmes de honte et de douleur, il faut que Dieu m’ait abandonnée ; j’ai perdu le discernement du bien et du mal. Non-seulement je n’ai plus la force de résister, mais je ne me sens même plus la volonté de vaincre mes mauvais penchans. Mon ame est saisie du dégoût de toutes les choses qu’il faut aimer et respecter. Je ne puis plus prier Dieu, et mon esprit s’égare dans des pensées qui devraient me faire horreur.

— C’est-à-dire que vous vous laissez aller à ces rêveries dont vous m’avez déjà parlé ? dit doucement le vieux moine ; eh bien ! voyons, ma fille, vers quel but êtes-vous entraînée malgré vous ? Quel est le secret désir que vous vous reprochez ?

— Mon père, répondit-elle à voix basse, une horrible tentation m’assiége nuit et jour ; je voudrais sortir d’ici… revoir cet homme, et, si je le revoyais, ce serait fini, je le suivrais.

— Non, ma fille, vous ne le suivriez pas, dit le père Théotiste avec une énergie mêlée d’onction ; non, vous ne tomberiez pas ainsi dans les derniers abîmes de l’infamie et du péché. Vous ne voudriez pas, pour satisfaire votre passion, renoncer à ce beau titre d’honnête femme qui accompagne votre nom, et auquel personne dans votre famille n’a jamais failli. Vous songeriez à votre mère, qui vous garde une place à son côté dans le ciel, et dont le regard vous suit sur la terre ; vous vous souviendriez des exemples qu’elle vous a laissés, et vous seriez sauvée.

Ces paroles firent une grande impression sur misé Brun ; elles raffermirent son ame et tranquillisèrent son esprit ; il lui sembla qu’en effet elle pouvait souffrir et mourir, mais non se déshonorer en ce monde et renoncer à son salut dans l’autre. Peu à peu les violences de son cœur s’apaisèrent ; elle tomba dans un état de langueur et de mélancolie auquel une tranquillité résignée aurait peut-être succédé pour toujours, si de nouveaux incidens n’étaient venus troubler le repos matériel de sa vie et rompre les calmes habitudes dans lesquelles l’activité de son caractère, l’ardeur de son imagination et la sensibilité de son ame s’éteignaient lentement.


Mme Ch. Reybaud.