Moisson de souvenirs/11

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 111-121).

JEUNESSE

XI


À la lettre habituelle de grand’mère, tante Louise avait joint ce court billet : — « Puisque Marcelle regrette tant la classe, qu’elle vienne donc m’aider ! Je n’ai pas de sous-maîtresse, cette année. » Enthousiasmée de la perspective, je suppliai qu’on me laissât partir. Naturellement, les objections plurent.

— Tu crois pouvoir retrouver le couvent, disait papa, mais tu te trompes fort. Tu ne sais pas ce que sont les petites écoles des rangs…

Enfin, et malgré tout, il fut convenu que j’essaierais. Je n’aurais qu’à m’en revenir si le désappointement était trop grand. Plus tard, je crus comprendre qu’on avait cédé, surtout dans une intention gracieuse pour tante qui s’était montrée tout à fait bonne, lors des embarras d’argent de papa.

Chose certaine, elle fut au comble de la surprise, en me voyant et parla même de me renvoyer sur-le-champ.

— Ce n’était pas sérieux ! répétait-elle. Tu comprends bien que ce n’était pas sérieux. Je suis contente de te voir ici, en promenade, mais que veux-tu que je fasse de toi ? Tu es bien trop petite et puis, c’est dur, crois-moi.

Loin de m’abattre, toutes ces menaces augmentaient mon désir d’essayer. Que j’avais donc hâte de m’y mettre ! Tante me confia sous ses yeux, les plus petits, ceux qui apprenaient l’a b c et traçaient des bâtons sur leur ardoise ; mais en effet, ce fut tout de suite décourageant. Je ne parvenais pas à me faire entendre ; leur espièglerie m’intimidait et déconcertée pour un rien, j’avais à tout moment les larmes aux yeux. De plus, jeune et de petite taille, comme ma tante l’avait prévu, je devenais un objet de curiosité pour les grands. Que faire ? Mon amour-propre se trouvait à dure épreuve.

Tante, j’en suis bien sûre, ne conta mon échec à personne et ingénieuse dans sa bonté, elle essaya autre chose, afin de ne pas m’humilier. En sorte qu’un beau matin, je possédai, dans la pièce voisine de la sienne, une classe à moi, composée de six petites, les plus lentes à retenir leurs lettres, et de trois autres plus grandes, mauvaises têtes qu’il valait mieux écarter des autres. Et presque soudainement, sans comprendre comment la chose s’était faite, je me sentis maîtresse de la situation. Alors, ce fut délicieux ; je me multipliais auprès des petites que j’aurais voulu voir surpasser celles de tante. Pour réussir, je sondais mes souvenirs et tâchais de m’y prendre comme mère Sainte-Sabine avec ses têtes dures.

Isolées, les trois vilaines devenaient des anges et elles firent mon bonheur : Marguerite s’attacha à moi, de toute sa fougue un peu importune ; Herminie, défiante, hargneuse, mal aimée chez elle, pauvrette sans mère, paraissait reconnaissante et apaisée. Albertine, petit laideron sauvage, sans mère elle aussi, depuis peu, possédait un cœur d’or et se montra toujours docile et respectueuse pour moi. Heureuse de leur confiante affection, j’osais à peine les contrarier et mon grand ennui consistait en ce qu’il fallait parfois imposer mon autorité, gronder, punir même. Ah ! punir… Rien ne me coûtait davantage. Comme il faut les aimer supérieurement, les enfants pour se résigner à briser ces petits êtres de joie et d’insouciance. Mais la porte demeurait ouverte, qui donnait sur la classe de ma tante ; j’étais surveillée à mon tour et je n’aurais pas voulu, pour rien au monde, qu’on pût constater du désordre chez moi.

Sans que mon devoir en souffrît, me semblait-il, je trouvais moyen de dessiner, de lire ou de rêver pendant la classe ; quelquefois aussi, je m’attardais à regarder le paysage, ou la classe voisine, par l’ouverture mystérieuse de la porte et dans mon imagination, se levaient de magiques tableaux qui m’enchantaient d’une joie étrange. À deux heures, je disais comme ma tante : « Couchez-vous, les petites. » Et abandonnant livre ou ardoise, les six benjamines repliaient leurs bras sur la table, y appuyaient leur tête lourde et s’endormaient presqu’aussitôt. Moi, jamais blasée du spectacle, je prenais vite mon crayon et les croquais pour la dixième, pour la vingtième fois.

Mes loisirs se multipliant à mesure de l’expérience acquise, j’offris un jour à tante de lui corriger tous les devoirs, le soir, à la maison. Elle accepta, très heureuse, voyant bien que je le ferais par plaisir. Comme nos mères du couvent, après l’indication des points ou des fautes, au bas de la page, j’ajoutais une réflexion générale, au crayon rouge. Ce nouveau mode eut beaucoup de succès : il créa de l’émulation et tout le monde savait que c’était la petite maîtresse qui écrivait ces choses, dans les cahiers. Toutefois, tante me pria de n’en pas écrire trop long et en révisant elle-même le tout, elle mûrissait finement mon esprit, par ses observations de psychologue.

— Vraiment, disait-elle parfois, tu aimes à faire la classe ? Alors, c’est un héritage de famille.

Car grand’mère aussi, paraissait-il, avait enseigné avant de se marier.

Vers la fin de mai, au moment où la campagne inexprimablement belle, me désespérait et me tenait en extase, une nouvelle imprévue me rappela à la maison : Thérèse et Amanda se mariaient, le même jour. Thérèse avec un veuf, père de trois enfants, et Amanda avec un jeune employé de bureau. Roseline se trouverait désormais seule grande fille, à la maison, et maman croyait devoir réclamer mes services. J’eus gros cœur d’abandonner mes petites et tante et mes grands-parents et la campagne verdoyante…

La journée du mariage passa comme un rêve, mais les fêtes ne durent pas toujours, et Roseline m’effrayait sans le savoir, en répétant que je verrais enfin ce que cela signifiait, tenir maison. J’héritai de la chambre de mes aînées, Roseline préférant continuer de partager la sienne avec Lydia, sa favorite. C’est un bonheur rare que d’avoir un petit coin joli, bien à soi. Je l’arrangeai de mon mieux, me promettant bien de prendre enfin de belles habitudes d’ordre ; puis, encouragée aux projets, j’offris à maman d’accepter telle tâche qu’elle m’imposerait par jour, afin que ceci expédié, je pusse compter sur des loisirs certains. Mais maman me répondit en riant que ce système était impraticable, en famille.

— La vie de famille, m’assura-t-elle, est bien différente du couvent où tout est réglé.

Qu’il est pénible, lorsqu’on est jeune, de s’entendre dire qu’on voit la vie tout de travers et que hélas ! on changera bientôt d’opinion…

En parlant de Lydia, papa disait parfois : « Elle n’est pas forte, cela arrive souvent chez les derniers d’une nombreuse famille. » Mais alors, comment expliquer pour Victor, moins âgé de deux ans ? Lydia lui atteignait à peine les yeux. De plus, il était musculeux et jamais malade. Il ne fréquentait pas encore l’école et plus je l’observais, l’ayant sans cesse sous les yeux, plus je le trouvais beau. Il avait les traits extrêmement délicats, un teint de neige et de jus de fraises mêlés, de forts cheveux foncés et les yeux bleus. Dans mon enthousiasme, il m’arrivait de dire à maman : — Je le trouve assez beau, moi, Victor !…

Maman me regardait un instant, comme pour s’assurer de ma sincérité, puis elle secouait la tête, en disant :

— Bah ! il se déguisera en vieillissant.

Chaque fois, ces mots me faisaient froid au cœur, et ensuite, devant ma glace, je me regardais durant de longues minutes, cruellement perplexe. Nous étions du même type, Victor et moi, je ne l’ignorais pas. Avais-je été aussi jolie que lui, petite ? Et surtout… M’étais-je déguisée en vieillissant ? Il est si difficile, de se juger soi-même.

Autrefois, dans mes rêves, ou dans mes lectures, lorsque je me substituais à l’héroïne, je ne prisais rien tant que de m’imaginer très laide, en même temps que très malheureuse : pour moi, c’était là, le comble de la poésie sentimentale. Seulement, depuis peu, ma volte-face avait été complète et maintenant, rien ne m’aurait comblée comme de me savoir belle, autant que les princesses de légendes. À peine, me disais-je, de vivre au fond des bois…

En tous cas, si nous nous ressemblions de figure, un abîme n’en demeurait pas moins, entre mon frérot et moi. Sans hardiesse aucune, facilement intimidé et alors, rougissant comme une fillette, Victor, cette impression fugitive, évanouie, retournait à un calme déconcertant qui me faisait croire qu’il avait dû hériter de la très sage sensibilité d’Amanda.

— C’est parce que c’est un petit garçon, m’expliquait maman. Victor sera un homme.

Alors, sans rien dire, moi, je songeais à certain petit garçon que j’avais connu ; il est vrai que je ne savais pas ce qu’il deviendrait, une fois homme.

Un jour que je cousais, près de maman, Victor arriva en courant.

E messieu Saint-Maïce, fit-il précipitamment, en son langage enfantin. I mande si Abert a pati en tomobile ?

— Oui, répondit maman. Va lui dire que oui.

Mais il désirait davantage, sans doute et la tirait par sa robe. Alors, n’ayant rien compris pour le moment, à son jargon, je me levai et lui dis, curieuse :

— Viens me montrer ce qu’il y a.

La porte était ouverte, en avant, et il m’entraîna jusque sur le palier extérieur ; une automobile stationnait au bord du trottoir. Soulevant sa casquette, le chauffeur me demanda si Albert était parti. Ma voix fluette se perdit avant de l’atteindre ; alors, avec un geste d’impuissance à son oreille, il sauta à bas de sa machine et gravissant lestement l’escalier, se trouva bientôt près de moi. Je lui offris d’entrer, mais il ne voulut pas et de l’air le plus aimable du monde, il s’ingénia à multiplier les questions. Se jugeant enfin, suffisamment documenté, il se retira en me priant d’annoncer sa visite à Albert, pour le soir même.

Je souriais en rentrant, et devant le regard interrogateur de maman :

— Je l’ai fort bien reconnu, dis-je. C’est M. Saint-Maurice, autrefois du collège de Maricourt. Je ne savais pas qu’il eût conservé des relations avec Albert ?

Maman me répondit que de fait, il n’était pas venu depuis longtemps.

Dans ma chambre, je me demandai : « Où donc ai-je mis le portrait qu’il a fait de moi, chez marraine ? » J’optai pour la boîte aux images saintes, dans le tiroir de gauche ; mais je me trompais. Alors, il devait être avec les esquisses, à droite, au fond. J’étais si peu patiente, si peu ordonnée encore, surtout lorsqu’une impression vive me dominait. En un rien de temps, mon petit coin eut l’air de je ne sais quoi, mes tiroirs bâillant, mes affaires dérangées, mes images semées à terre, sur moi, partout, mais enfin je tenais le précieux dessin et de me voir, à huit ans, je riais toute seule.

Après avoir échangé quelques mots avec maman, Roseline entra chez moi, revenant de dehors.

— Dans le monde, dit-elle, suivant une expression qu’elle affectionnait, dans le monde, que fais-tu là ?

Je lui tendis la feuille.

— Reconnais-tu ceci ? Je dois te l’avoir montré déjà ? Un portrait que M. Saint-Maurice a fait de moi, quand j’avais huit ans.

Elle secoua la tête et dit sans regarder :

— Je ne me rappelle pas. Tu le connaissais donc, M. Saint-Maurice ? Maman vient de m’en parler.

— Je ne l’ai vu qu’une fois, répondis-je. À huit ans, chez tante Hermine, un jour des Rois.

— Et tu l’as reconnu ?

— Oh ! c’est que lui-même paraissait me reconnaître. Puis, je me suis rappelé que Victor l’avait nommé M. Saint-Maïce. D’ailleurs, il n’a pas changé du tout, d’après mes souvenirs : à peine s’il a grandi.

Tourmentant le gland de sa fourrure, Roseline demeura quelque temps sans parler, puis elle s’éloigna tout à coup, en murmurant :

— C’est une affaire curieuse…

Pour expliquer ses yeux rouges, au souper, elle avoua avoir pleuré et parla d’un mal de tête. On la crut : avec sa constitution délicate, les malaises se succédaient pour elle, sans interruption. Oh ! non, Roseline n’était pas forte ! Infirme par-dessus le marché, car une jambe plus courte que l’autre, la faisait légèrement boiter. En châtain et avec des yeux bleu-foncé, caressants, elle ressemblait à Thérèse, tout en étant moins bien. De même, son caractère original et attachant, n’atteignait pas la noblesse, plus attirante encore, de notre chère aînée. À la fois naïve et intuitive, elle s’était habituée aux gâteries, pensait tout haut, exagérait, par coquetterie, sa naïveté et semblait faire partie de l’âme de la maison. Elle avait peu fréquenté l’école et maman s’était si bien accoutumée à ses services, qu’elle n’aurait pu, disait-elle, s’en passer. Affectueuse et romanesque, d’une douceur charmante, je remarquais aussi comme elle découvrait vite, la petite poésie des choses.

Depuis mon retour à la maison, je l’avais découverte, tout comme j’avais découvert notre beau Victor. Et de même que pour ce dernier, mon admiration était allée jusqu’à la souffrance : je ne valais rien, en vérité, non, rien, comparée à mon aimable et fine grande sœur. Je ne me rassasiais pas de l’étudier et désespérée, j’éprouvais le besoin de m’effacer davantage. Hélas ! à cause de moi, elle venait de pleurer. J’allais donc prendre ma revanche ?

Lorsque M.  Saint-Maurice se présenta, nous étions tous réunis dans la bibliothèque ; c’était l’automne et je trouvais bien un peu froid, le coin où je m’étais isolée à dessein. Roseline avait une jolie blouse crème, semée de petites roses, et avec art, elle avait recoiffé ses cheveux ondulés, comme ceux de Thérèse et de Lydia, ses cheveux châtains dont elle était fière. Quoique bien résolue à ne pas sortir de l’ombre, malgré moi, la curiosité me travaillant, je regardais parfois M. Saint-Maurice, et comme si mon regard l’eût atteint, à ma grande confusion, il relevait aussitôt sur moi, ses beaux yeux rêveurs, plus vivants, alors. Et comme au temps où j’étais petite, je suppliais le bon Dieu de ne pas permettre qu’il m’adressât la parole. Pour lui répondre, je me serais sûrement troublée : quel désastre ! Mon désir, cette fois, devait être sage, car je fus exaucée.

Roseline avait manœuvré de façon à se rapprocher de notre visiteur, et comme en extase, souriante, avec ce regard en dedans qui lui était propre, elle ne voyait plus que lui, semblait-il. Elle recevait avec bonheur ses taquineries ou celles de mes frères, répondait finement, de sa voix naïve, un peu lente, faisait rire à son tour et paraissait en pleine félicité. Et je me disais : — « Tant mieux ! De quel poids, elle me délivre ; car elle comprend bien en ce moment, que je n’ai pas l’intention de me poser en rivale. La voilà assez heureuse, même pour ne pas voir qu’il pense à moi. »

M. Saint-Maurice parti, Roseline se leva en disant qu’elle allait boire, car elle avait grand’soif. En passant près de moi, elle me heurta presque, en remarquant avec aigreur :

— Tu ne te dérangerais pas pour cent piastres…

Rougissante, secouée, je compris tout à coup, qu’elle n’avait pas été dupe. Et désormais, la parfaite entente fut finie, entre nous.

M. Saint-Maurice qui revint souvent, cherchait visiblement à se rapprocher de moi. De plus, je le rencontrais partout, en dehors de la maison et terrible intuitive, Roseline ne manquait jamais de me le faire avouer. S’il avait donc voulu être raisonnable. Nous aurions causé « art ». J’en étais depuis longtemps, cruellement privée.

La conviction s’en établissait en moi un peu plus chaque jour : cet écolier « qui m’aimait, » ne pouvait avoir été un autre que M. Saint-Maurice. À cette époque, Jean avait promis de le mettre à la raison ; et avec horreur de ma dureté, je me disais : « Jean devrait répéter son exploit. » J’avais beau me contraindre, n’aurait-ce été qu’à cause de Roseline, je ne me sentais pas tout à fait la même quand M. Saint-Maurice se trouvait dans la maison. L’amour est contagieux. J’avais peur et je soupirais après Jean, mon bon chevalier. Mais Jean était toujours loin.