Moisson de souvenirs/12

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 121-129).

XII


Thérèse et notre tante Xavier demeurant toutes deux, rue Saint-Hubert, avaient mis leurs logis à notre disposition, afin que nous pussions, sans incommodité, voir défiler la grande procession du Congrès eucharistique, et tante était avertie que je me rendrais chez elle. La période pluie enfin close, l’été indien lui succédait, dans sa splendeur pure et son calme émouvant. À sortir dans la rue, j’avais admis qu’il faisait vraiment chaud, et pour cette raison, à la dernière minute, je décidais de changer de robe. Les autres étaient partis et je me trouvais seule à la maison. En me confiant l’unique clé — Gonzague en avait égaré deux — maman m’avait recommandé de revenir la première, afin que personne ne risquât le désagrément de se heurter à la porte close. Les clés ne me faisaient plus peur et maintenant, je m’en allais par les rues, légère et soulevée d’émotion.

Les maisons disparaissaient sous les décorations : banderolles, lanternes chinoises, inscriptions enthousiastes, et cette uniforme parure en faisait des sœurs charmantes. Grands et petits, des drapeaux les pavoisaient jusqu’aux faîtes, en l’honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, captif de l’hostie blanche. Comme moi, et vers le même but, sans doute, beaucoup se hâtaient. Les tramways étaient bondés et je cheminais toujours, en songeant au grand nombre d’étrangers en ce moment mêlés à notre population. Nous recevions en ce moment de « belles visites ». Que j’étais fière de mon pays ! Je me demandais : « Quelle impression vont-ils emporter de nous ? » Et j’étais certaine que les Français avaient dû pleurer d’émotion en nous découvrant, nous et notre poétique histoire.

Rue Saint-Hubert, la foule déjà compacte, rendait la circulation presque difficile, et en bas de chez tante, je vis qu’on avait décoré la fenêtre de deux grands drapeaux, les hampes croisées : l’un deux était blanc avec un semis de fleurs-de-lys. Non, je ne puis exprimer le saisissement qui me cloua sur place. À l’instant, rien d’autre n’existait plus pour moi et je retournais à deux siècles et demi, en arrière : alors ce drapeau ne symbolisait-il pas la France ? Mes aïeux étaient donc partis sous sa protection, avaient vécu ici sous son ombre et le sang que je tenais d’eux, frémissait éperdûment. Je sentais que j’allais m’exalter et m’arrachant à la contemplation de l’émouvante relique, je gravis l’escalier. Tante m’entraîna vers l’une des grandes fenêtres de son salon, où se trouvaient déjà quelques personnes et en m’installant, elle me dit :

— Voici le petit coin que je t’avais réservé, Marcelle.

Le calme de l’air était si parfait, sous le soleil chaud, que les banderolles et les drapeaux semblaient morts. Toutes les fenêtres, toutes les portes, tous les balcons, et bientôt, tous les escaliers, débordaient de monde. La rue était également pavée d’une foule très dense, qui stationnait là, depuis déjà combien de temps ?…

Malgré moi, j’en revenais toujours au drapeau d’en bas et au temps où on l’avait apporté ici. Notre aïeul, à nous, faisait partie du régiment de Carignan et onze ans après son arrivée, il s’était marié à Ville-Marie même, dans l’église de la Paroisse, avec une jeune fille de dix-sept ans, Parisienne de naissance, qu’il avait emmenée vivre de l’autre côté, ou à peu près, du fleuve, dans ces îles un peu tristes où croît la salicaire. Quel avait été son dessein, en quittant le beau pays de France ? Espérait-il y retourner, un jour ? À quarante-cinq ans, il mourait. Et elle, la Parisienne ? « Peureuse comme toutes les Parisiennes, » disait avec quelque dédain, la trop brave Mlle de Verchères, qui lui avait donné hospitalité dans son fort — et qui s’était remariée après la mort de l’aïeul, pourquoi était-elle venue ici ? Avait-elle souffert ?

La procession qui arrivait à nous, m’arracha enfin à mes pensées. Trois de mes frères devaient marcher dans les rangs de l’A.C.J.C., mais je les cherchai inutilement parmi les jeunes hommes recueillis qui allaient, tête nue, sous le soleil. Jean aussi me demeura invisible. Mais je vis papa, oncle Ambroise et enfin… Ce fut Notre-Seigneur lui-même. Je m’abîmai dans une adoration frémissante.

La procession continuait toujours et maintenant, c’était la magnifique arrière-garde. Mais instinctivement, je regardais du côté où Notre-Seigneur avait disparu et alors, malgré eux, mes pauvres yeux de chair remarquèrent à la fenêtre de la maison voisine, un jeune homme dont le regard avait croisé le mien, à plusieurs reprises. Quoiqu’il me fût inconnu, quelque chose d’aimable qui émanait de lui, me sembla, à la fin presque familier. Réellement, il me remarquait et j’en demeurais gênée, tourmentée aussi, car je me jugeais honteusement frivole. Le Congrès s’achevait. Notre-Seigneur avait été porté en grande pompe et au milieu d’une imposante escorte, à travers nos rues. Les étrangers étaient venus. Non, en vérité, il ne convenait pas de se laisser distraire si tôt.

La procession était terminée depuis quelque temps, lorsque je me rappelai soudain, ma responsabilité de portière. Je descendais donc l’escalier intérieur, après avoir pris congé de ma tante, quand la porte de la rue s’ouvrit. Je reconnus le jeune voisin de tout à l’heure ; il m’attendait. Et quand je fus près de lui :

— Comment ça va-t-il, Marcelle ? fit-il en me tendant la main.

C’était Jean… Mais ses cheveux plus foncés, une légère moustache blonde, orgueil de ses vingt ans, me l’avaient tout d’abord rendu méconnaissable. Aussi bien, que faisait-il chez cette voisine ? Il m’apprit que l’aimable personne ayant offert une place à tante Xavier, il avait eu l’honneur d’en profiter et il fut convenu qu’il me rejoindrait après avoir rendu ses devoirs à tante, si je voulais bien marcher à petits pas.

Comme son physique, sa manière aussi avait changé, d’une façon indéfinissable, mais que c’était émouvant à constater ! Je ne pourrais exprimer le plaisir délicat que me causait son joli sourire spirituel.

— As-tu vu le drapeau fleurdelisé, en bas de chez tante ?

Je lui répondis d’un simple « oui » ; mais il comprit que notre émotion avait été la même.

— Je croyais, lui dis-je à mon tour, que tu suivais avec l’A.C.J.C. ?

— Oh ! On me l’avait bien défendu. Enfant, j’étais plutôt frêle, tu le sais sans doute ? Eh bien, imagine-toi qu’à cause de ce précédent, on m’entoure d’une sollicitude humiliante. À certaines heures, je me fais l’effet d’un pauvre petit poulet blanc.

— Pourquoi blanc, relevai-je, quand je remarquais précisément que tu avais bruni ?

Il rit et cependant, nous n’étions pas gais, ni l’un ni l’autre. Rien qu’émus. Je voulus savoir s’il resterait longtemps à Montréal.

— Cinq ou six jours, fit-il. Ce n’est pas énorme.

— Et viendras-tu nous voir, méchant ?

— J’y vais, j’y vais.

— Oui, mais demain ? Après-demain ?

Il eut encore un mot trop gai :

— Vois-tu, tout dépendra de la manière dont vous m’aurez reçu.

Comme nous approchions de la maison, il me confia soudain :

— Mieux vaudrait, Marcelle, garder le secret de ma visite. Surtout vis-à-vis de grand’mère. Elle n’est pas de notre génération, vois-tu et je suis certain qu’elle nous jugerait sévèrement. Il hésita.

— Elle pourrait penser que je cherche à conter fleurette à ma petite cousine.

Ce mot me fit rougir, et troublée, je me demandai, si ce n’était pas un peu cela, au fond ? Mais non ! Cent fois non ! Nous nous aimions très fort, voilà tout. Nous nous aimions gravement et jamais l’idée ne nous était venue de profaner notre affection par un jeu frivole : cela nous aurait fait mal.

Nous prîmes place, près de la fenêtre ouverte, dans le salon. Combien de fois, petits, nous étions-nous installés de la sorte, en face l’un de l’autre, afin de mieux nous voir. Fatigués de notre longue marche, nous nous reposions avec délice, baignés dans l’air immobile de septembre doré. En mourant, le soleil se décomposait et nous chargeait de ses rayons doux. Jean en portait un, presque pourpre, sur le bras et faisant mine de le ramasser, il me l’offrit. Mais je lui dis en riant :

— Ceci ne t’appartient pas. Vois, il est resté sur ta manche.

Il parut tout contristé de ma réflexion et j’en eus le cœur gros. On peut donc se blesser avec ces petites choses de rien du tout, que sont les mots. Pourquoi les mots nous trahissent-ils parfois ?

Jean s’était placé de manière à surveiller la rue et nous eûmes plusieurs fausses alertes. Il était resté nerveux et à la merci de la moindre impression. Nous causâmes, tout de même, longuement, délicieusement, sans hâte, sans fatigue, sans désir importun. Les nôtres arrivèrent tard et ainsi qu’il m’en avait prévenue, Jean s’enfuit à leur approche, tel un malfaiteur et descendit drôlement par l’escalier de service conduisant à la cour, de là, à la ruelle et enfin, aux petites rues voisines de la nôtre.

Au commencement de la soirée, je fus bien surprise de le voir revenir en auto avec M. Saint-Maurice. Ce dernier mettait sa voiture à notre disposition pour nous faire admirer l’illumination de la ville, couronnement des fêtes du Congrès. Jean céda sa place aux dames et si Roseline ne cessa de babiller, reconnaissante et gaie comme un pinson, pour moi, j’avais préféré appliquer sur mon âme bienheureuse, le scellé de mes lèvres closes. Je ne pensais plus aux Anciens ; celui qui m’occupait était à la fleur de l’âge et beau, héroïque et charmant. Il me semblait que je venais seulement de le connaître ; mon bonheur était inattendu et inlassablement, je souriais à Jean, dans la nuit lumineuse. Si profonde était ma préoccupation égoïste, que je n’ai conservé de cette promenade à travers la ville parée de ses atours de feu, qu’un souvenir féérique et confus. Je sais seulement qu’on me fit remarquer, rue Sherbrooke, la demeure d’un riche Canadien-français, simplement et originalement ornée d’une draperie de petites ampoules électriques : c’est tout. Et qu’en arrivant à la maison, quelqu’un fit la réflexion qu’une seule, de nos modestes lanternes chinoises s’était éteinte.

Durant les quelques jours qu’il passa à Montréal, quand il n’était pas chez nous, Jean me rejoignait chez mes sœurs, ou mieux, chez notre tante Xavier. Il oubliait de plus en plus sa réserve des premiers jours et s’exaspérait à prendre sa revanche de notre longue séparation. Au contraire, à mesure qu’il devenait ainsi expansif, moi je sombrais dans la réserve timide. Il me semblait que c’était trop de joie, à la fois. J’éprouvais une sorte de remords étrange à m’y abandonner. Le bonheur ici-bas, est effrayant et après l’avoir appelé de nos vœux, nous en avons peur.

Les premiers jours qui suivirent le départ de Jean ne me furent pas trop cruels. L’extase se prolongeait et dans une atmosphère factice, je passais des journées nulles et délicieuses qui étaient presque du rêve vécu. Les livres ne me disaient plus rien ; j’oubliais mon crayon et cependant l’ennui ne me menaçait pas. Volontiers, je me serais comparée à ces feuilles sèches qui planent et volettent lentement dans l’air doux et n’ont pas encore touché terre. Cependant, l’été indien se prolongeait toujours dans sa somptuosité fragile, que déjà mon bonheur s’alanguissait. L’ennui lui succéda, écrasant, puis ce furent les espoirs obstinés et sans cesse déçus. Ce n’était pas bien, de ma part, que d’espérer ainsi des choses impossibles. Jean n’avait-il pas dit qu’il faudrait attendre ? Pourquoi ? je n’en savais rien, mais avec ma nature de timide, je sentais si bien la sagesse de son conseil ! L’ennui diminua, à son tour, et je demeurai les yeux fermement fixés sur la bouée lumineuse qui, pour moi, émergeait des flots obscurs de l’avenir : Jean reviendrait… Puisqu’il m’aimait.