Moisson de souvenirs/13

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 129-135).

XIII


Jean s’était décidé pour la Loi et il étudiait sous l’égide de son grand-oncle, lui-même notaire à la campagne. Après un an ou deux, il viendrait sans doute suivre les cours de l’Université Laval : c’était mon espoir le mieux défini et pour tromper l’attente, je dessinais avec rage. Dès mon retour de Saint-Claude, j’avais offert quelques dessins à une intéressante petite revue d’alors : l’Hebdomadaire. Encouragée par le bon accueil, j’entretenais une correspondance suivie avec la charmante directrice du Courrier et après ma vie intérieure et ma vie active des heures d’ouvrage, cette troisième vie artistique comblait à peine le vide sans cesse menaçant de mon existence, un peu solitaire, un peu austère.

Chaque jour, je m’attachais davantage au cher crayon, source de joies mystérieuses, et je ne pouvais songer à la possibilité de le perdre. En souvenir de Saint-Claude, je signais mes ouvrages : Claudine et pour empêcher qu’on ne soupçonnât ma jeunesse, laquelle pensais-je, aurait pu exciter la défiance, j’avais grand soin de toujours traiter des sujets un peu au-dessus de mon âge ; ensuite, je tirais naïvement gloriole d’avoir pu les réussir et je répondais en toute dignité à ma correspondante du Courrier.

Je regrettais souvent que Roseline n’eût pas appris à dessiner et malgré la crainte déprimante de me voir bientôt supplantée par mon élève, je lui offris sincèrement des leçons. Mais elle répugnait à l’effort et après quelques essais, elle abandonna tout. Cependant, elle ne s’intéressait que trop à mes productions qu’elle examinait longuement, surtout si elles étaient d’amour et qu’il lui arrivait aussi de critiquer avec une animosité que je ne comprenais hélas ! que trop bien.

— Comment se fait-il, me disait-elle parfois, que tu puisses ainsi imaginer des personnages qui s’aiment, toi qui n’as jamais été amoureuse ?

En contraste avec mes paysages, ordinairement calmes et reposés, mes petits « personnages qui s’aimaient, » eux, demeuraient, malgré moi, craintifs, attendant la foudre, ou bien déclaraient sincèrement leur malheur ; et Roseline restait rêveuse devant eux, soupirait, puis devenait triste ou méchante. J’aurais donné beaucoup pour pouvoir lui cacher mes dessins. J’aurais voulu les cacher à tous ceux qui me connaissaient, car rien ne me déconcertait autant que de m’entendre parler de ces choses par des familiers.

Si mes œuvres étaient tristes, ma vie, non, malgré de fréquents ennuis à vide, dégoûts qui passaient vite. Notre situation financière enfin améliorée, j’eus la fantaisie, à cette époque, de prendre des leçons de piano, écho attardé de ma déférence à l’égard de mère Saint-Blaise. Je m’y jetai avec fougue ; mais bientôt, trouvant comme Roseline, que les résultats appréciables venaient bien lentement, je m’affligeai d’abord des heures ainsi enlevées au dessin et bientôt, je renonçai tout à fait à la musique. Mais j’oubliais le temps volé au dessin, lorsque je me composais une toilette nouvelle. Que j’étais coquette, grand Dieu ! seule, Roseline aurait pu me rendre des points. Je m’étudiais de longues minutes devant la glace ; je connaissais par cœur le moindre pli de mes vêtements et un détail insignifiant qui clochait suffisait pour me jeter dans une timidité atroce. Par contre, quel ravissement frivole, lorsque je revêtais une toilette neuve, le plus souvent confectionnée par nous, maman, Roseline et moi. Alors, pour fixer mon plaisir, je pensais à Jean. Quoique je ne l’attendisse jamais, en aucun temps, je n’aurais été surprise de le voir arriver et il m’arrivait de poser avec complaisance pour lui, tout comme s’il eût été présent.

Sa deuxième année d’étude se passait encore chez son oncle. Il ne m’écrivait jamais et je ne recevais de ses nouvelles que par hasard. M. Saint-Maurice lui, se montrait fort assidu à fréquenter la maison, mais depuis le Congrès, je ne le craignais plus. Je me sentais parfaitement libre vis-à-vis de lui, et comme jamais, à ma connaissance, Roseline ne lui avait montré mes dessins, je me disais avec plaisir qu’il ignorait sans doute.

Un jour, Roseline me demanda de donner quelques dessins à la Revue du Foyer ; elle connaissait cette œuvre de Protection de la jeune fille et prétendait même s’y dévouer. Je promis bien volontiers et me sentis si à l’aise avec cette clientèle supposée de jeunes personnes qu’au lieu de forcer mon talent, comme à l’ordinaire je composai : Les petites, une œuvre très enfantine, me disais-je, mais fraîche, sincère, avec quelque chose d’ému. Et c’étaient mes bébés de Saint-Claude, traçant laborieusement leurs bâtons. Au Foyer, on se déclara enchanté et la Secrétaire m’écrivit un petit mot charmant de félicitation.

Le mois suivant, j’envoyai encore un enfant, puisque les enfants plaisaient tant à ces dames. « Innocence » disait la légende, cette fois. Sur le banc proche du confessionnal, où il attendait son tour, le gros petit garçon s’est endormi : c’est donc que sa conscience ne lui reproche rien de grave. Il portait des bas courts et ses genoux blancs s’arrondissaient, fermes ; ses cheveux étaient taillés en brosse et les traits délicats, la bouche à peine indiquée disaient si bien Victor, qu’à la maison, on le reconnut : maman, d’ailleurs, se rappelait l’incident.

Au Foyer, on pria Roseline de m’amener : on était curieux de me connaître. Certain dimanche, je me rendis donc avec ma sœur, à une assemblée des Zélatrices. La petite salle était remplie et toutes ces personnes, m’assura Roseline, se dévouaient de quelque façon à l’Œuvre. Moi-même, par le fait d’avoir donné des dessins, j’étais devenue zélatrice ; ce n’était pas très malin. La séance terminée, nous fûmes entourées, ma sœur et moi, et après l’avoir redouté, je trouvai fort aimable ce petit groupe enthousiaste. Je dus répondre à quelques questions bienveillantes, saisir de délicates allusions et surtout, promettre de revenir et de collaborer encore. Au moment où nous allions nous retirer, une petite aux grands yeux noirs qui m’avait timidement examinée, sans un mot, depuis le commencement, s’écria tout à coup, oubliant sa réserve : — Mais vous ressemblez à votre petit garçon qui dort !…

Ce qui fit beaucoup rire. Et moi, je me demandais, si elle avait dit vrai ?

Cette année-là, pour la tombola annuelle du Foyer, Roseline offrit un coussin de velours blanc que nous avions ensemble confectionné, dessiné et pyrogravé et qu’elle s’obstinait à nommer drôlement : « notre beau coussin en bois brûlé ».

Je remerciai le bon Dieu d’avoir connu le Foyer, car l’Hebdomadaire suspendit bientôt sa publication et je sentais que loin de Jean, mon crayon devenu inutile, j’aurais été lourdement malheureuse ; pourtant, ma vie n’était pas triste, je l’ai dit. Dessiner pour moi seule, il n’y fallait pas songer. Outre que ma nonchalance naturelle nécessitait sans cesse un stimulant, quel profit aurais-je tiré de ces esquisses solitaires ? Puisque c’était précisément pour me dépenser, me donner, et bien souvent aussi, me fuir, sans mourir tout à fait, que je travaillais à ces choses. Enfermée dans ma chambre avec lui, j’oubliais n’importe quel déboire, ayant peu souffert encore. Oh ! non. Il m’eût été impossible d’abandonner mon crayon et j’accablai le Foyer de mes envois.

Comme Jean, sur qui il s’était toujours modelé, Gonzague se préparait au notariat. Nous étions demeurés très unis et en récompense de ma sollicitude à son égard, mon bon frère m’amenait l’un après l’autre, ses camarades de l’Université, qu’il savait être libres, avec l’espoir de voir bientôt l’un d’eux accepté comme galant. Mais j’étais terriblement difficile à satisfaire et fâché, après chaque nouvelle et vaine tentative, Gonzague jurait de m’abandonner aux malices de sainte Catherine, tandis que Roseline joignait ses sermons aux siens en déclarant rêveuse et sincère :

— Moi, il me semble que je l’aime presque, tu vois ? Avait-il l’air assez coquin, pendant que Gonzague le présentait ? Il doit être très intelligent.

Elle leur trouvait toujours un air « intelligent » ou « distingué ».

Ainsi passait ma jeunesse, cachée, fraîche et embaumée comme la violette sous ses feuilles. Souvent, mes frères et sœurs mariés venaient nous voir avec leurs petites familles. Je goûtais maintenant tout le charme de la maison et surtout, à cet âge où la vie est surabondante, mon art m’apportait des joies inépuisables. Jean me devenait tout proche, quand je dessinais. Magiquement, mon crayon ressuscitait autour de moi, l’atmosphère de sa présence, comme s’il eût été ma muse, mon génie. Jean n’était-il pas la poésie de ma vie ?

Et je bénissais mère Saint-Blaise à qui je devais pour ainsi dire, mes goûts artistiques et souventes fois, j’éprouvais une violente tentation de lui écrire. Elle n’était plus à Maricourt, mais je savais où la retrouver. Cependant, je ne m’exécutais jamais : avec la tenace confiance des jeunes, je préférais attendre l’événement qui ne manquerait pas de nous rapprocher un jour ou l’autre. Car il était inadmissible, me disais-je, que nos âmes eussent été ainsi unies, pour ensuite, s’ignorer toujours. Au pis-aller, si l’événement présumé tardait trop, j’étais résolue de l’aller voir, dès que mon avenir serait enfin fixé. Auparavant, je n’osais.