Moisson de souvenirs/14

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 135-143).

XIV


Le petit Jean est mort, mesdames,
Le petit Jean est mort…

C’était maman qui chantait parfois ce fragment de chanson ancienne, qu’elle-même qualifiait d’insignifiant. Moi, en entendant cela, je me renversais sur le dossier de ma chaise et sûrement, je devenais toute blanche.

Ah ! que nenni, il n’est pas mort,
Il dort d’un grand sommeil…

continuait maman ; mais je ne me rassurais pas. Le crayon s’affolait entre mes doigts, et bientôt, incapable de rester seule, je quittais la chambre où j’aurais pu travailler avec délice. L’histoire était lamentable : un samedi après-midi, après quelques emplettes aux magasins, j’étais entrée à la petite chapelle de Notre-Dame de Lourdes. Avant de la quitter, comme je m’attardais dans le vestibule, à boutonner mon gant, la porte extérieure s’ouvrit sous le geste d’un bras nerveux et le visage soucieux de Jean m’apparut. Sous le choc de la surprise, je m’écriai, je ne sais pourquoi :

— Oh ! mais qu’y a-t-il donc ?

Jean parut plus impressionné encore que moi et en proie à une forte préoccupation, c’était visible, il me regarda quelque temps, sans trouver ses mots.

— Pardonne-moi, implora-t-il enfin. Je t’assure qu’il m’a été impossible de me rendre chez toi.

Je balbutiai :

— Tu es en ville depuis longtemps ?

— Depuis quelques jours…

Le cœur serré, je continuai :

— Et tu t’en retournes bientôt ?

— Non, non, dit-il. Je viens étudier.

Et tout à coup, un sourire chiffonna son visage, amaigri à ce qu’il me semblait, et poussant la porte :

— Si tu le veux, fit-il, je vais te reconduire quelques pas.

Tandis que nous allions, son sourire s’éteignit plusieurs fois et il oubliait lamentablement de le ressusciter. Sans cette préoccupation évidente, dont il ne me confiait pas la cause, j’aurais été bien heureuse. Il m’avouait s’être ennuyé chez son oncle. Ah ! je le croyais si volontiers ! Et quand il disait : « Maintenant que je suis en ville… » ses lèvres tremblaient de plaisir contenu. Il me promit une visite à la maison, aussitôt que faire se pourrait et quoiqu’il ne m’eût quittée qu’à une faible distance de notre rue, l’enivrement de sa présence se dissipa aussitôt et en entrant chez moi, je me sentais émue de si étrange manière, que j’avais surtout envie de pleurer.

Jean prit l’habitude de venir nous voir quelquefois ; mais son temps, assurait-il, lui appartenait à peine. Arriéré dans ses études, il devait en outre, fréquenter assidûment le médecin, et enfin, il retournait chez lui toutes les semaines.

Je le voyais si divers à chacune de ses visites, si nerveux, si absorbé et parfois si mélancolique que l’inquiétude noya toutes mes autres impressions. L’ayant observé avec beaucoup de soin, j’en vins à la conviction qu’il était beaucoup plus malade qu’on ne croyait ou qu’il ne s’imaginait lui-même. Il avouait un excès de faiblesse, simplement. Grand Dieu ! qu’est-ce qui allait suivre ? La tuberculose sans aucun doute. Avec ses poumons fragiles, je le devinais déjà, s’épuisant à tousser et un jour, s’abandonnant enfin, mort, sur son lit.

Pour la première fois, je voyais, menacée, la vie d’un être cher et chaque jour, mes craintes se précisaient un peu plus. La présence de Jean si ardemment désirée pendant de longues années, me brisait le cœur et bien souvent, lorsqu’il était à la maison, je dus me retirer avant son départ, glacée jusqu’à la moelle des os. Cependant, je ne m’abandonnai pas et étonnée de moi-même, je trouvais chaque matin, le courage de me lever pour entendre la messe ; je retournais à l’église dans l’après-midi et les yeux fixés sur le Tabernacle, j’implorais et suppliais, exaltée d’énergie ; le soir encore, je m’endormais en demandant pitié pour nous. Mais Jean demeurait le même, dans son instabilité et rien ne me délivrait de mes angoisses. Je finis par trouver insupportable, la croix toujours pesante à mon épaule : mes jours avaient été si calmes, jusqu’ici. C’en était-il fini déjà ? Avais-je de nouveau, franchi une étape ? Toutefois, à l’approche du printemps, Jean sembla renaître, et un jour, il me confia gaiement, qu’il se tenait pour à peu près certain du bon résultat de ses examens.

— Ensuite ? m’informai-je. Tu pratiqueras ?

— Avec mon oncle d’abord. Je ne sais ce qui passa sur ma figure, mais il pensa à me dire :

— Ce ne sera pas pour longtemps, tu sais. Crois-en ma parole.

Puis il me regarda, ses jolis yeux gris souriant, derrière la claire fenêtre du lorgnon.

— En tous cas, lui ordonnai-je, si tu t’ennuies, ne reste pas. Je n’ai pas envie, moi, que tu tombes malade.

Ce fut absolument tout ce que je dis de mes craintes, soit à Jean, soit à d’autres. Le poids en avait-il été trop lourd pour mes forces ? Probablement, car à mon tour, je m’alanguis. La chaleur me fatigua énormément, cet été-là, et le médecin ayant conseillé un repos à la campagne, on parla de m’envoyer à Saint-Claude. Je refusai sans hésitation, mais après Roseline, je partis à mon tour, pour une quinzaine à Sainte-Adèle, dans la villa du Foyer, d’où j’écrivis à Jean en lui annonçant cette villégiature inattendue. Il me répondit tout de suite, longuement, spirituellement, sur un ton d’abandon affectueux, correct et très fin et il m’apprenait que lui dépensait son été à voyager et à s’enthousiasmer des beautés de notre pays. Je lui expédiai ma deuxième lettre par retour du courrier ; mais cette fois, alors que je me faisais une fête incomparable de notre correspondance ressuscitée et des jouissances qui en naîtraient, cette fois, Jean tarda un peu à répondre et sa verve s’était étrangement compassée. Que faire ? J’hésitai, le cœur bien mal et je finis par prendre le mauvais parti : je lui écrivis encore. Sa réponse me parvint, deux jours avant mon départ et humiliée, je regrettai amèrement.

À la maison, on trouva que le Nord m’avait fait tant de bien, que l’état de ma santé n’inquiéta plus. J’étais sûrement mieux et n’eût été mon chagrin latent, j’aurais joui, avec délice, de ma quinzaine de vacances. Hélas ! l’automne s’annonçait à peine, que mes forces s’évanouissaient de nouveau et que je redevenais peureuse et languissante. — « C’est nerveux, me disais-je à moi-même. Que je me domine et ce sera fini. » Et je songeais à la première lettre de Jean qui m’avait si vite transformée. Aussi, je trouvai inutile de fatiguer les miens par de nouvelles confidences.

Le jour, d’ailleurs, se passait assez bien, mais la nuit, je m’éveillais sans cause, et sans cause, j’avais peur ; dès que les bruits familiers renaissaient dans la maison, je me rendormais. Il me venait des remords : je m’étais trop fatiguée à dessiner peut-être et à… aimer ? J’avais manqué de prudence ? Désespérément, j’essayais de me laisser vivre comme font tant d’autres. Me laisser vivre ! Cette perspective m’apparaissait délicieuse. Mais il était trop tard. Je ne pouvais plus.

L’artiste s’était subitement glacée en moi et aux heures propices de solitude, au lieu de sourire à quelque fugace vision de beauté, j’avais à me débattre au milieu d’angoissantes questions. Pourquoi Jean agissait-il ainsi ? Mon Dieu, pourquoi ? Si, au moins, il avait bien voulu s’expliquer ! Quelque danger nous menaçait-il vraiment et… était-ce pour nous y soustraire qu’il… affectait cette indifférence ? Ou si ses sentiments s’étaient vulgairement transformés ? Ou si j’avais été naïve, présomptueuse et ridicule de toujours l’attendre, en me réservant jalousement pour lui ? Jusqu’ici, j’avais pensé, puisqu’il fallait bien imaginer quelque chose, que le point noir de notre destinée devait être cette parenté dont j’étais fière. Grand-père et grand’mère aussi s’étaient mariés étant cousins-germains. Mais alors, pourquoi grand’mère songeait-elle à nous détourner du chemin qu’elle-même avait suivi ? Je m’y perdais et je me répétais, gémissante : « Qu’adviendra-t-il de nous ? »

Quelquefois, aussi, je pensais à M. Saint-Maurice, toujours fidèle, et émue d’une tendre compassion, je me disais : « Si un obstacle nous sépare, Jean et moi, ne vaudrait-il pas mieux l’accepter ? » Jean aurait pu faire de même, un mariage de raison, un mariage héroïque : c’est très beau. Thérèse, on le chuchotait parfois, n’avait pas agi autrement et ma vie d’attente et d’angoisse me devenait intolérable et j’avais soif d’un grand devoir.

Certain soir, Gonzague enrhumé, préféra ne pas sortir et proposa une partie de fan-tan, avec des allumettes pour jetons. J’aimais le fan-tan qu’on pouvait jouer à plusieurs et qui distrayait sans grand travail de l’esprit. Placée près de la porte et redoutant le froid, je m’enveloppai d’une écharpe de légère laine blanche ; il faut bien se gâter un peu lorsqu’on est malade. J’éprouvais aussi un attendrissement exagéré à la pensée que le jeu me ferait du bien, en m’arrachant à moi-même et quoique j’eusse bientôt payé toutes mes allumettes, je n’en demeurai pas moins intéressée comme une enfant. L’entrain se maintenait, charmant autour de moi. Maman jouait avec nous, ce qui me causait un grand plaisir : trop souvent, notre mère refusait les petites joies qui passaient, sous prétexte qu’elle était trop vieille, qu’elle avait souffert, que sais-je encore ? Près d’elle, Gonzague s’animait, se piquait au jeu. Roseline avait des saillies originales.

Pour la troisième fois, je demandai à emprunter des allumettes et quelqu’un s’avisa tout à coup de ma déveine persistante : le rire courut aussitôt, tout autour de la table et on se moqua sans précaution, alors que j’étais si fragile dans ma mélancolie maladive. Refoulant des larmes inévitables, je dévisageai mes cartes, bien résolue à vaincre le sort. Mais comment l’aurais-je pu ? Les clés n’étaient pas sorties. Ennuyée et rougissante malgré moi, lorsque ce fut mon tour de jouer, j’offris encore une allumette ; les rires reprirent, mais très vite, on m’oublia.

Moi aussi, j’oubliai bientôt les autres, et tout en étudiant mon jeu, sans y prendre garde, à mi-voix, je me mis à chantonner mes plaintes — « Rien ! murmurais-je. Toujours rien ! Pourquoi donc cela ? Tout m’abandonne et je ne sais que devenir. Si quelqu’un voulait donc m’aider ! Mais je n’ai personne ! Personne ! » Chacun émettait ses réflexions, sans savoir s’il était écouté ; personne n’avait dû remarquer que je parlais ; mais machinalement, c’était mon âme que j’avais épanchée. Tout à coup, je tressaillis et levant les yeux, je rencontrai ceux de M. Saint-Maurice fixés sur moi ; ils étaient remplis d’un peu d’étonnement, d’une sincère et tendre pitié, d’autre chose encore. Bien souvent, en songeant à sa malheureuse position, j’avais plaint M. Saint-Maurice du plus profond du cœur ; mais ce soir, au contraire, le visage me brûla et tout mon être intime se révolta si fort, qu’à jamais, je renonçai au mariage héroïque, pour Jean et pour moi.

Cependant, mon état empirait et je passais mes nuits en proie à une froide terreur qui se précisait par moments : je craignais la mort. Affaiblie, je la devinais toute proche et le seul mot de mort me retirait tout le sang du visage. Incapable de dessiner, je me défendais aussi de lire, par crainte de ce que les livres pouvaient renfermer et moi, l’amante passionnée de la solitude, je finis par rechercher avec âpreté le mouvement, le bruit des voix, ne désirant plus rien, autant que d’entendre vivre. Je souffrais de n’être pas devinée et après avoir essayé, plusieurs fois, des demi-confidences qu’on écouta distraitement, je me résolus tout à coup, à quelque chose de bien singulier et j’annonçai que je me rendais à Saint-Claude.

Là, frappé du changement qui s’était opéré en moi, on me demanda avec inquiétude : « Es-tu malade ? » Naturellement, je répondis non et j’étais sincère. Mais, m’ancrant de plus en plus dans ma résolution, en dépit de ma timidité toute revenue, un jour que je me trouvais seule avec grand’mère, je lui confiai que je dormais mal, la nuit, et que j’avais peur.

— Peur de quoi ? fit-elle, sans même lever les yeux de dessus son ouvrage.

— Peur de rien, ou encore, de mourir, avouai-je.

— Quand on a la conscience tranquille, déclara-t-elle, et qu’on n’est pas malade, on ne craint pas la mort.

Après ces dernières paroles, toutefois, elle me regarda un peu, tout en enfilant son aiguille.

Quel baume ! Je revins à Montréal, transformée et si je ne retrouvai pas en entier, mon bienheureux sommeil des années précédentes, je m’apaisais facilement et me rendormais, calmée, comme si dans sa sagesse, assise tout près de mon lit, grand’mère avait déclaré que je n’avais pas raison de craindre.