Moisson de souvenirs/16

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 157-158).

ÉPILOGUE



La neige fond, l’hiver s’en va et bientôt, j’apprendrai notre secret à mes parents. Nous quitterons le monde, à peu près ensemble, Jean et moi et à mon tour, je puis dire que je me sens calme, délivrée comme si j’avais rejeté un rôle, fatigant. Bien près d’être heureuse, je le sens aussi… Seulement, fragile, j’évite d’appuyer sur mes pensées et pour me préserver davantage, je me suis imposé cette moisson parmi nos jeunes souvenirs. Jean me dit que je fais bien.

Je dois lui remettre mon travail, lorsqu’il sera terminé. Jean remaniera, changera les noms et répandra ces pages où nous sommes nommés bien souvent. Comme lui, plus elles seront connues, profanées par les curiosités, plus je souffrirai et plus je serai contente. Je n’apporte aucun présent à mon Dieu. Hélas ! mon âme est pour ainsi dire, vide de lui. Je n’ai jamais voulu le chasser ; je l’ai adoré fidèlement ; quand l’ai-je aimé ? Aussi, désirai-je me présenter à lui sous la livrée du pauvre. Je n’aurai même pas, vierges au fond de moi-même, des souvenirs chantants ou mélancoliques, dans lesquels je serais tentée de me complaire. Mais aussi, Jean ni moi, nous n’aurons plus à en redouter le vertige.

Mon travail achève. Une autre période va commencer pour moi : la période déchirante des séparations savourées une à une. Je crois que je m’imagine assez bien ce que cela doit être. L’autre jour, j’ai jeté au feu mes cartes postales représentant deux enfants au pied d’une croix. Ma chambre est remplie de choses que j’aime. Les miens vont s’étonner, s’affliger. Oh ! j’ai peur !… Mais il ne faut pas penser à ces choses.

Je devrai aussi me transformer, dépouiller ces petits défauts innocents auxquels je tenais, subir bien des contradictions, bien des ennuis. Qui donc me pousse dans ce chemin difficile que je n’ai pas choisi ni désiré et dont je tremble déjà d’être détournée ? Je ne connais même pas le bon Dieu : l’ayant cherché, plus jeune, j’ai cru l’entrevoir et il m’a terrifiée. Mais Jean me dit, qu’incommensurablement bon, il voilera sa splendeur devant mes faibles yeux et me portera dans ses bras, si je ne puis marcher. Jean a raison, et je veux mettre mes pas dans les siens. Ô mon Dieu, ayez pitié de nous qui allons à Vous.


FIN