Moisson de souvenirs/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 14-24).

II


Cette année-là, nous ne passâmes pas nos vacances d’hiver en Canada. Oncle Xavier, l’associé de notre père, nous payait ces magnifiques étrennes : notre passage à tous les sept, les trois filles et les quatre garçons, aller et retour pour Lowell. Cependant, je ne profitai qu’à demi de sa munificence, car la veille du départ pour la rentrée, je tombai malade d’une bienheureuse rougeole, laquelle me valut un congé illimité à la maison. Guérie, je tremblais qu’on ne me renvoyât au couvent. Cette crainte, que je n’avouais pas, empoisonnait mes meilleurs moments ; parfois, vive et subite, elle troublait ma digestion et me donnait des « points » qui m’affolaient, mais que je désirais ensuite, car ils devaient prouver, me semblait-il, combien j’étais encore malade. Je ne me rassurai enfin, qu’en voyant revenir les beaux jours.

Mais avec septembre, je compris qu’il n’y avait plus de rémission possible ; j’approchais de mes huit ans : l’ère de l’insouciance était finie pour moi. L’avant-veille du départ, il nous arriva une petite sœur nouvelle et maman malade, surchargée d’occupations, parut presque soulagée, quoique ses yeux fussent humides, de nous voir partir. Une fin d’après-midi, avec Thérèse et Amanda, mes sœurs, j’arrivai donc au couvent, qu’avec angoisse, je croyais vaguement reconnaître. Les religieuses nous embrassèrent, nous questionnèrent affectueusement, après avoir fait toutes sortes d’exclamations à mon sujet. À l’unanimité, elles déclarèrent que je n’étais pas changée : non, je n’avais ni maigri, ni grandi. Ce fut charmant de retrouver toutes les petites filles et de jouer avec elles ; je n’avais pas pensé à ce plaisir. Mais au dortoir, je dormis drôlement et quand la cloche sonna le réveil, je ne parvenais pas à comprendre où je me trouvais.

Maman m’avait fait étudier à Lowell et je me trouvai presque en avance : j’apprenais sans effort, des leçons déjà sues, les devoirs devenaient limpides et je me trouvais relativement heureuse quand la mère de Jean obtint de m’emmener chez elle, à l’expresse condition de me remettre à la Supérieure, le premier novembre au soir. Il s’agissait de me composer un trousseau d’hiver. N’ayant pu y voir elle-même, maman avait prié marraine de s’en occuper, sachant bien que ce serait un vrai plaisir pour elle, car elle se consolait mal de n’avoir pas de petite fille à pomponner.

Ces quelques jours de congé me transportèrent dans un monde idéal. Qu’il faisait bon, chez Jean ! On me laissait dormir autant que je le désirais. À table, on me servait à mon goût. Tante m’habillait de ses mains, me tournait et me retournait, m’embrassait, me parlant avec une douceur câline, comme si j’eusse été une poupée très aimée. Nous parcourions ensemble les quelques magasins de Maricourt, coupant nos courses d’arrêts fréquents chez la couturière. Parfois, tante m’achetait certaines boîtes rouges ou vert pâle, que je savais être remplies de chocolat pur, en pastilles, ou encore des klondykes, des bâtons enveloppés et elle me disait : « Ceci ce sera pour emporter au couvent. » Un soir, elle me demanda mes friandises et les plaça dans la boîte où mes nouvelles robes étaient déjà couchées.

Le jour de la Toussaint, j’assistai à une messe matinale, avec Jean. On avait décidé de nous faire « garder », afin que nous puissions nous voir un peu, car mon congé touchait à sa fin. Et il me semble nous voir encore, debout près de la porte que mon oncle, impatient, avait ouverte, puis aussitôt fermée, tandis que tante nous détaillait ses dernières recommandations avant de partir pour la grand’messe. Tante était blonde, avec des traits menus et un peu chiffonnés, comme ceux de Jean ; et moi, je l’avais trouvée merveilleusement jolie dans sa sobre toilette d’automne de ce jour-là.

Devinait-elle mon admiration naïve ? Il me semble que des lueurs coquettes passaient dans ses yeux et qu’elle posait un peu, même pour nous, petits enfants.

La porte fermée, pour tout de bon, cette fois, Jean tourna sur lui-même et s’enfuit étourdiment. Alors, stupide, j’eus tout à coup l’impression cruelle, profonde, de n’être pas chez moi. L’abandon, l’humiliant oubli, la solitude et la détresse du cœur, toutes les pauvres misères humaines fondirent sur mon petit cœur de huit ans qui n’y entendait rien. Je sentis une chaleur à la figure et les larmes me montaient aux yeux, quand la voix mélodieuse de Jean m’appela :

— Viens jouer Marcelle !

Je le trouvai dans la salle à manger, tiède et intime. Par les fenêtres donnant sur le jardin, une perspective à la Puvis de Chavannes : calme infini, grands arbres, éployant sur l’horizon gris, la fine ramure de leurs branches sans feuilles. Sur le tapis de chenille de la table, Jean avait posé le paquet des « cartes de caoutchouc » ; nous les appelions ainsi, mais je crois qu’elles étaient plutôt en celluloïd. Je reconnaissais parfaitement leur enluminure chatoyante, leurs tranches dorées. Raides et luisantes, elles glissaient comme un charme sous les doigts et nous en raffolions. Mais tante ne les prêtait pas tous les jours : en cette fête de la Toussaint, je pense bien que c’était pour me faire honneur.

Assis en face l’un de l’autre, nos genoux rapprochés formant table, nous jouâmes à « rouge ou noir », heureux, tranquilles et intéressés. Si une souillure apparaissait soudain, entre les piques ou les carreaux, Jean plissait les lèvres, rapprochait les sourcils et mouillant son doigt d’un peu de salive, il lavait vite cette tache malséante, essuyant ensuite avec son mouchoir de poche. Triomphant, il me montrait alors le petit espace redevenu immaculé, les « cartes de caoutchouc » ne prenant pas l’eau comme le vulgaire carton.

Mon paquet allait grossissant, au point de déborder mes mains petites, tandis que celui de Jean maigrissait à vue d’œil. Et cependant, je suis sûre que ce ne fut pas à cause de cela, qu’à un moment donné, il dit : « C’est assez ! » Cette parole me mordit au cœur. Jean était-il donc fatigué de jouer avec moi ? Mais non, mais pas du tout, puisqu’il m’invitait de nouveau à le suivre, au fumoir, en avant. Pour ma part, jamais encore, je n’avais pu me rassasier de quoi que ce fût. Qu’il s’agît de flânerie, de gourmandise ou… d’amour, jamais encore, je n’avais pu dire de bon cœur : « C’est assez ! » Jean, plus fougueux, plus enclin au désir, possédait-il donc cette étrange faculté de pouvoir se ressaisir, qui déjà, me faisait trembler, sans que je comprisse bien ?

Debout, Jean regardait la rue et tout en chantonnant entre haut et bas, il dessinait des zig-zags autour des vitres, avec son doigt. Moi, assise sur le sofa de cuir, je contemplais furtivement le salon dont la portière relevée laissait voir un coin de richesse et d’élégance. Deux choses surtout, attiraient mon attention : une statuette drapée à l’antique, que, dans ma naïveté, je croyais représenter une personne mal vêtue de haillons au sortir d’une aventure mémorable, et puis la glace qui me reflétait jusqu’à la taille.

Étonnée, je me trouvais ravissante, croyant bonnement que c’était dû à la magie de ce jour ; d’autant plus, que j’étrennais : des bottines, une robe d’étoffe écossaise, un peigne rond pour repousser en arrière mes cheveux coupés court, à la Jeanne d’Arc. Si je me détournais un instant, je revenais vite au miroir, comme fascinée par la petite fille mystérieuse qui y baignait. Elle avait la figure pleine, le teint rosé, très délicat, les cheveux sombres, plats et lisses, les sourcils plus pâles, légers, presque droits, de doux petits yeux de pervenche et comme Jean, la bouche très mignonne, aux lèvres fines. Mais à cette petite bouche, se bornait notre ressemblance physique et tandis que lui ne cessait d’allonger, droit et svelte, je restais et devais hélas ! toujours rester petite. Mais en revanche, j’étais fort potelée et l’on ne manquait pas de m’en faire compliment.

De loin, nous entendions Omésie aller et venir à travers sa cuisine. Parfois, elle clenchait la porte de la dépense, remuait les ustensiles et si elle ouvrait le fourneau, il nous arrivait aussitôt, avec un grésillement, une forte odeur de « rosbif » : sans doute en mettrait-on sur la table avec des pommes de terre dorées, du céleri et un bocal de cornichons.

Rien qu’à voir l’aspect morne des maisons, le long de la rue, on devinait qu’il faisait très froid dehors. Dans la maison, non. Le calorifère bouillait et nous jouâmes à qui se tiendrait le plus longtemps les mains dessus. C’était toujours Jean et à la fin, elles passèrent du rouge au violacé, toutes cuites, laides à faire fermer les yeux. Quelquefois, en me rasseyant sur le sofa, ma robe, un peu courte, laissait dépasser quelques dents de mon jupon brodé : cela nuisait à Jean qui saisissait alors à deux mains le bord de ma jupe et le ramenait par-dessus les genoux. Ensuite, il m’entourait de ses bras et me tenait longtemps embrassée en me regardant d’un air tendre et sérieux. Était-il assez bon et gentil ! Il faut remarquer qu’il n’avait pas fait le plus petit bruit depuis le départ de ses parents. C’était bien, vraiment, un noble caractère.

Au Sanctus, Omésie vint réciter une dizaine de chapelet avec nous. Elle se mit à genoux sur le sofa, à côté de moi, et traça son signe de croix avec une telle respectueuse ferveur, que toute mon âme s’envola en haut. J’ai rarement mieux prié. Et cependant — comme la chair est faible — vers la fin, je ne résistai pas à l’envie de voir Jean quand il priait. Il m’apparut, agenouillé sur sa chaise, très droit dans son petit habit de serge au grand col marin, les bras croisés, la figure d’un ange et deux yeux de chair rose frangés de soie, extrêmement émouvants. Ma curiosité à peine satisfaite, j’en demeurai toute confuse.

Après dîner, nous montâmes à la chambre aux jouets et le soleil, contre toute attente, écarta les nuages et s’installa avec nous. La chambre en devint toute gaie. Était-ce l’effet d’un bon repas chaud, ou l’inévitable réaction après la haute sagesse de ce matin ? Jean fut pris d’une verve endiablée. Il chantait gravement tout ce qui lui passait par la tête, des choses qui n’avaient ni rime ni allure ; il exécutait des cabrioles ; sautait sur ses chevaux à berces qu’il lançait dans des galops imaginaires, les fouettait de larges claques, avec des exhortations à faire mourir de rire. Aussi bien, j’étouffais de gaieté ; encore fallait-il me sauver quand Jean approchait, car il avait la poigne solide et voulait à toute force m’associer à ses rudes jeux de garçon. Toute cette furie finit heureusement par se calmer et nous jouions tranquillement aux blocs quand Omésie vint nous chercher pour nous emmener aux vêpres.

Au retour, nous trouvâmes la porte fermée à clé : mon oncle et ma tante étaient sortis pour une visite et avaient pris avec eux, le bébé, le bon bébé qui ne s’était pas éveillé une seule fois de toute l’avant-midi. Il nous fallut attendre quelques instants, pendant qu’Omésie cherchait sa clé. J’étais transie. Il faisait déjà sombre. Le ciel était bas, nuageux. Bien des gens pensaient qu’il allait neiger.

Omésie nous fit nous réchauffer près du poêle, puis elle nous donna à manger : chacun un verre de lait avec une tartelette aux confitures, faite spécialement pour nous. C’était bon, quel dommage que j’eusse eu le cœur si serré. Car mon congé touchait à sa fin. Bientôt, je serais retournée au couvent. Et près de Jean, muet aussi, je ne parvenais pas à avaler. Cette pensée du départ m’oppressant de plus en plus, j’eus envie de déclarer mon malaise à Omésie en lui demandant de me coucher. Je ne sais quelle honte me retint.

Le dénouement fut rapide et tragique. Il était tard, mon oncle ne descendit même pas de voiture. Ma tante entra en coup de vent, m’habilla à la hâte et après des adieux écourtés, je fus hissée sur le siège de la voiture, où mon oncle me retint d’un bras, afin que je ne fusse pas emportée comme un fétu, tandis que le cheval allait fond de train vers Saint-Claude. Et tous les saints du ciel, dont c’était la fête, durent regarder avec une infinie compassion, leur infortunée petite sœur de la terre, laquelle, ses mitaines devant la figure, achevait par de gros sanglots, son beau jour de joie.

Dès lors, ce fut fini, je ne pus reprendre le fil ; les mauvaises notes commencèrent à pleuvoir et mes maîtresses s’irritèrent contre moi. Plusieurs jours durant, je demeurai totalement absente, engluée dans mon rêve. Quel mal — mal dont j’ai la faiblesse de la bénir aujourd’hui — tante m’avait fait sans s’en douter ! Je me revoyais toujours là-bas, dans la maison aimée, sous l’égide de ma jolie marraine blonde et de parrain, si sympathique malgré son visage tourmenté. Je retrouvais Jean, je jouais avec lui ou bien nous nous regardions tous deux. Omésie m’apparaissait à son tour avec le bébé gentil et j’entendais l’horloge de la salle à manger, qui, en musique, sonnait les heures, les quarts et les demies. Le réveil s’opéra peu à peu, cependant, à mesure que les jours coulaient sur mes souvenirs. Le dégoût suivit, avec un accroissement de nonchalance et enfin, je redevins à peu près ce que j’avais été l’année d’avant.

Deux sœurs m’avaient précédée dans l’exode vers le couvent. Elles avaient, Thérèse seize ans et Amanda treize. Roseline, une autre sœur de quatorze ans, n’avait jamais quitté la maison, étant infirme et de complexion délicate. C’était la favorite de Thérèse, et moi qui l’enviais parce qu’elle était exemptée du couvent, je la jalousais encore à cause de Thérèse. Secrètement, sans raison pour me justifier, j’avais voué un culte à notre aînée. Me trompais-je tellement dans mon admiration ? Quoique la plupart du temps, mauvaise tête, nos maîtresses lui témoignaient la plus grande estime. Énergique, d’une gaieté spirituelle et prompte, elle avait encore cette faim du cœur, ce luxe de générosité qui caractérisaient les Sablé. Quoique naturellement expansive et d’un commerce attrayant, surtout à cause de sa gaieté, on devinait chez elle une fougue contenue, un peu inquiétante. Le dévouement était pour elle un vrai besoin, tout comme l’activité. Aussi, avec quel mépris ne traitait-elle pas, mes langueurs de paresseuse. Le plus souvent, je passais inaperçue à ses yeux, mais quand elle prenait la peine de se rappeler mon existence, c’était le plus souvent pour me rabrouer jusqu’à ce que je me fusse soulagée par un déluge de larmes. Alors, elle me quittait ou me renvoyait et moi, aussitôt, je m’ennuyais d’elle !

Amanda me ressemblait, disait-on. Mais elle avait les traits plus forts, les yeux bruns, le teint ambré. Comme notre mère, elle témoignait d’une tendance à l’humeur chagrine et son caractère était sans profondeur. D’intelligence ouverte, cependant, très bonne, elle traitait avec Thérèse sur un pied d’égalité, ce qui lui donnait ensuite une écrasante supériorité sur moi.

Thérèse avait de beaux yeux noirs que barraient les sourcils très proches, mais ses traits, nets et accusés, perdaient légèrement à être vus de face. De côté, elle présentait un profil de médaille et comme la chevelure blond foncé de Roseline, ses cheveux d’un noir mat, ondulaient. Enfin, si Thérèse, disait-on, avait été un peu plus grande, on aurait cru voir grand’mère revenue à sa jeunesse.