Moisson de souvenirs/3

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 24-37).

III


Nous devions, cette année, passer nos courtes vacances d’hiver à Saint-Claude et il était entendu que grand’mère nous recevait. Pour moi, ce serait le premier Jour de l’an loin de ma famille, loin de papa, de maman et j’étais bien petite. Mais Jean aussi viendrait chez grand’mère, on me l’avait dit et peu à peu, le souvenir de la Toussaint précédente me remplissait de hâte. Noël était passé. Quand donc serait-ce congé ? Quand donc les vacances arriveraient-elles ? Elles arrivèrent un beau matin, et les petites filles, joyeuses, quittèrent le couvent les unes après les autres. Dans le courant de l’après-midi, ce fut notre tour et en nous entendant appeler, Thérèse vint me prendre par la main et très affectueusement, en un langage enfantin que j’ai conservé dans l’oreille, elle me recommanda plusieurs choses fort sages : de me bien tenir, d’être polie, discrète et surtout, de ne pas faire ma petite gênée et de répondre si on m’adressait la parole.

Le traîneau choisi par grand-père était très commode, car il possédait deux sièges dont les dossiers se touchaient. Je m’assis avec Amanda sur celui d’arrière et grand-père nous enveloppa chaudement, toutes deux, dans la robe de carriole et j’éprouvais un vertige, une sensation de glissement, à voir le chemin blanc sortir de dessous le traîneau et s’allonger et s’enfuir. Une autre chose me travaillait aussi intérieurement, tandis qu’effleuraient mon esprit, les joies confuses qui m’attendaient ; une chose bien simple : j’avais hâte. La hâte, tourment bienheureux des petits enfants et qui se fausse bien vite !

Grand’mère et tante Louise nous reçurent à bras ouverts. Ah ! elles étaient bien contentes de nous voir. Débarrassées de nos vêtements de sortie, nous nous assîmes toutes ; grand-père repartait immédiatement pour aller chercher mes frères à Maricourt, le bourg où habitait Jean. Le collège de Maricourt et notre couvent de Saint-Claude se trouvaient à égale distance de la maison de nos grands-parents, quoique celle-ci fût comprise dans la paroisse de Saint-Claude.

Ces premiers moments d’une visite représentaient ma grande épreuve. Thérèse, riant, babillant, répondant pour nous, s’en tirait fort bien. Amanda paraissait à la fois contente et déjà blasée. Quant à moi, je me tenais de mon mieux sur ma chaise, demandant avec violence au bon Dieu, qu’on ne fît pas attention à ma personne ; depuis que je connaissais le bon Dieu, j’avais pris ainsi l’habitude de lui parler très fréquemment, surtout, il faut bien l’avouer, quand je désirais quelque grâce. Hélas ! il ne m’exauçait pas toujours dans les termes que j’aurais voulus… Charmé de ma sagesse, on m’adressa aimablement la parole et mon esprit où se jouaient tantôt de séduisantes images se trouva soudain, aussi vide que le désert ; je me sentis comme faible et mes lèvres s’alourdirent, tandis qu’une chaleur importune m’envahissait les joues. En même temps, la recommandation de Thérèse me revenait à la mémoire : « Tâche de répondre si on te parle ! » Je répondis, mais si piteusement, qu’on décida bien vite de me laisser tranquille. Cependant, quelqu’un dit : « Est-ce curieux, comme elle est gênée… » Et à la joie d’être délivrée se mêla la honte de ce nouveau défaut.

Laissant Thérèse reprendre ses gais propos, tante Louise m’emmena avec elle ; de l’une des malles apportées du couvent, elle tira un tablier à manches, long comme le bras, mais qui m’allait puisque c’était le mien et après m’en avoir revêtue, elle me chargea de garnir les assiettes de beignes et de vol-au-vent ; car, bien entendu, mes frères arriveraient avec des appétits de bûcherons.

Ce fut parfaitement cela : ils dévorèrent, à tel point que j’étais confuse pour eux et en dépit de ma propre avidité, je refusai de me servir une seconde fois, pour ménager. On eût dit qu’ils ne s’étaient rien mis sous la dent, depuis au moins un mois. Et bientôt, de les voir circuler dans la maison, de reconnaître leurs voix familières, de les entendre parler de chez nous, je me sentis prise d’un sourd ennui ; la joie de tous me figeait et j’éprouvais le besoin d’exhaler de gros soupirs. Mais ces dépressions, que je connaissais bien, ne duraient pas.

Amanda et moi, nous nous couchâmes tôt ; elle, parce qu’elle était dormeuse, moi, parce que j’étais petite. Comme ce serait demain le Jour de l’an, nous eûmes soin de suspendre nos bas aux poteaux de la couchette. Ma sœur me prêta l’une de ses jarretières rondes pour maintenir le mien et je me couchai si contente, que je ne pouvais pas rester tranquille sous mes couvertures. Au réveil, j’eus l’impression saisissante que c’était bien le Jour de l’an ! Il devait être de bonne heure ; le plus grand calme régnait dans la maison. Mon premier souci, naturellement, fut pour le bas. J’hésitais… Si j’allais le trouver vide… Le poteau me le cachait. Mais, ayant rampé jusqu’à lui, je le vis tout bossué et supportant une boîte de carton gris posée à terre. Je me rejetai en arrière, pour respirer, puis je ris et me tordis de joie dans le lit en murmurant : « Y en a ! »

En premier lieu, j’attirai la boîte à moi et enlevant le couvercle, je demeurai saisie, puis gênée devant l’élégante poupée blonde qui me souriait. Je la retirai, cependant, de sa prison et de sentir sous mon étreinte son gros petit corps bourré de bran de scie, mon cœur fondit d’émoi et timidement, je baisai sa joue froide. Puis je touchai ses jambes, ses petits souliers à semelles jaunes et je la baisai encore. Elle portait une robe rose recouverte de chiffon blanc et relevant sa soyeuse chevelure bouclée, je la baisai doucement sur la nuque. Je voulus la faire tenir debout devant moi, et lui prenant les bras, je la forçai de me caresser les joues et alors, saisie d’un transport soudain, je la pressai à l’écraser sur ma poitrine, puis je la couchai sur mon bras et subitement, elle s’endormit. Surprise, je répétai mon geste : invinciblement, dès qu’on la couchait, ses paupières s’abaissaient. C’était trop touchant. Avec d’infinies précautions, je m’empressai de l’étendre dans le creux de mon oreiller.

Après avoir souri à son sommeil et tandis qu’elle le poursuivait, je visitai mon bas : il contenait des fruits, des noix, un sac de blé d’Inde et toutes sortes de bonbons enveloppés. Pour en déloger les derniers trésors, je le secouai : une orange roula jusqu’à terre, en même temps qu’une grosse pomme s’en allait toucher Amanda à la joue. Ma sœur tressaillit, bougea et finalement ouvrit les yeux qu’elle fixa longuement sur moi :

— Approche, fit-elle.

Je me troublai, je rougis et n’osant désobéir tout à fait, j’approchai un peu. Amanda me saisit par la manche, m’emmena de force et quand je fus assez proche, elle m’embrassa en disant :

— Bonne année !

J’avais oublié.

En bas, nous ne trouvâmes que grand’mère, les autres étant à l’église. À leur retour, ce fut la tournée des baisers et des souhaits et tout le monde se trouvant réuni après la bénédiction de grand-père, on se mit à table. Auparavant, avait eu lieu la seconde distribution des étrennes, de celles qui nous étaient offertes par nos grands-parents, ou à moi, par parrain et marraine, les parents de Jean ; et c’était un berceau pour ma poupée neuve. Vraiment, cela ne pouvait mieux tomber puisqu’elle avait si souvent sommeil.

J’allais courir me mettre à table avec les autres, quand Thérèse s’exclama :

— Mais va t’habiller !

Je m’aperçus tout à coup, que j’étais encore en chemise de nuit et que je marchais sur mes bas.

— Laisse donc, fit tante Louise qui, comme grand-père, était l’indulgence même. Je vais lui mettre son tablier à manches par-dessus.

Elle fit comme elle disait, après m’avoir rafraîchie d’un peu d’eau froide, ce qui me permit d’aller rejoindre les autres. Pendant le déjeuner, les plus jeunes se disaient sans vergogne :

— Il ne faut pas trop manger, à cause du dîner.

Car le dîner est le vrai repas du Jour de l’an, celui qui réunit toute la parenté autour de la table rallongée d’un ou deux panneaux, face à la dinde rôtie et bourrée de pommes de terre à la sarriette. À la dinde succèdent les pâtisseries, les fruits et les bonbons, et la prudence des enfants qui se gardent une place, n’est peut-être pas tellement inutile.

Parmi les robes que j’avais rapportées à la Toussaint s’en trouvait une que Thérèse m’avait défendu de porter : elle était de cachemire saumon, à taille longue et garnie d’une dentelle toute légère, alourdie de nœuds français. J’ai conservé la dentelle. Ma sœur, qui aimait fort à pomponner les enfants, se chargea de ma toilette. Ce ne fut pas long : Thérèse était vive comme les oiseaux ; et bientôt je me vis, tenant une forte mèche de mes cheveux — qu’elle avait séparés sur le côté, ainsi que le demandait la mode depuis peu — laquelle mèche, elle noua d’un ruban saumon, un peu plus foncé que ma robe. Puis, elle me revêtit de la fameuse robe elle-même. Que j’étais fière ! J’avais beau vouloir prendre sur moi, je ne pouvais m’empêcher de sourire. Je me rappelle vaguement notre rencontre sur le perron de l’église de Maricourt, avec la famille de Jean ; davantage, le retour à la maison. Un brouhaha joyeux, les vêtements de sortie qui s’enlèvent et comme par enchantement, vont s’étendre sur les chaises de la chambre et même sur le lit. Je me retrouve en robe saumon ; Jean m’apparaît, gracieux, vêtu de velours noir avec un col blanc garni de guipure. Le bébé crie. Tante Louise s’éloigne de quelques pas et ne se croyant pas observée, essuie une larme.

Pendant que chacun s’empresse et se raconte ainsi, le temps a fui. Voici qu’il est grandement l’heure de se mettre à table. Grand’mère en fait la remarque et dit que « si nous voulons approcher… » Elle désigne elle-même la place de chacun, mais crânement, Jean échange la sienne avec mon frère Albert et nous voici réunis. Tante Louise, qui n’oubliait jamais mon tablier à manches, me l’apporte encore une fois et du même coup, elle attache une grande serviette au cou de Jean. Nous attendions avec impatience d’être servis ; puis, nous nous montrions l’un à l’autre, les morceaux qui nous avaient échu, risquant parfois un échange, avec un long hum ! étonné, quand une goutte de sauce venait à choir sur la nappe ; en dégustant, nous nous communiquions aussi nos impressions. Si quelque chose me faisait envie de loin, Jean qui avait une assurance d’enfant gâté, et dont la voix portait bien, le demandait pour moi.

Cependant, il y avait un certain gâteau de plusieurs étages, garni à chaque palier, de dés de chocolat — nous disions des capuchons — dont nous eûmes une envie folle, pendant je ne sais combien de temps, sans pouvoir nous décider d’en demander. Ce devait être la loi naturelle écrite dans nos cœurs, qui nous retenait. Pour les grandes personnes, la bienséance suffisait : car il eût été vraiment dommage d’entamer, par pure gourmandise, cette pièce superbe, l’ornement de la table.

Gavés comme de jeunes gourmands que nous étions, notre bien-être commença de se manifester à la manière ordinaire des enfants, par un peu de tapage, beaucoup de dissipation ; d’ailleurs, Amanda et ses plus proches voisins en faisaient autant. Pour les intriguer, nous nous contions des drôleries, entre haut et bas, et s’ils nous demandaient :

— Qu’est-ce que vous dites, donc, vous autres ?

Pour toute réponse, nous pouffions de rire. Mais il faut croire que notre plaisir prenait des proportions inquiétantes, car tout à coup marraine appela Jean, du doigt. Il obéit en rougissant, mais tante lui dit seulement, en lui posant sa jolie main sur l’épaule :

— Va montrer tes étrennes à Marcelle, dans le salon. Mais ne dérangez rien.

Quelle joie ! Je savais déjà que Jean avait reçu trois objets en cadeaux : un fusil à balle de caoutchouc, une boîte de blocs sculptés et une affaire qu’on tournait et qui montrait de belles choses en couleurs. Le fusil me laissait indifférente ; les blocs m’attiraient ; mais l’affaire surtout, piquait ma curiosité.

Avant de me rendre au salon, je courus chercher ma poupée qui dormait toujours dans son berceau ; il était plus que temps de l’éveiller : je l’assis sur mes genoux et ce fut fait. En premier lieu, Jean me fit voir ses blocs, avec les dessins-modèles qu’il s’agissait de reproduire, puis l’affaire, un cylindre bariolé qu’il me promit de tourner bientôt. En attendant, il arma son fusil, et de la tête, désignant ma poupée :

— Veux-tu, fit-il, gouailleur, je vais tirer su’ elle ?

J’eus une protestation effrayée :

— Fais pas ça, Jean !…

— Ça lui fera pas mal, reprit-il. Tiens, touche : c’est mou, la balle est en caoutchouc.

Et baissant mystérieusement la voix, avec une mimique empressée :

— C’est seulement pour lui faire peur, continua-t-il. Je tirerai à côté.

Je gémis encore : « Non, non ! » les larmes aux yeux. Mais Jean était féroce dans ses désirs. Tendant le jarret, il s’apprêta à faire partir le coup. Alors, désespérée, je tentai de fuir avec la chère petite, qui, par bonheur, ne se doutait de rien. Jean me rattrapa, me força de me rasseoir et tout en reprenant son boniment, il pressa la gâchette : la balle alla rouler sous un meuble.

— Tu vois bien ! fit-il, triomphant.

Et armant de nouveau l’infernal instrument :

— À c’t’heure, continua-t-il, je vais recommencer, et puis ça sera la dernière fois.

Nouvelle résistance de ma part, mais n’ayant pas même de preuves pour appuyer mes craintes, force me fut de céder. Mes yeux clignaient. Je détestais les fusils. Au moment même où j’entendais le déclic, la balle me rebondissait avec fracas sur l’oreille. Étourdie, je ne compris pas tout de suite que cela cuisait. Jean avait laissé tomber son fusil ; il voulut essayer de rire, d’abord, puis il murmura :

— Je l’ai pas fait exprès.

Stupide, je ne savais plus où regarder, comme si c’eût été moi la coupable. Jean murmura encore :

— Tu le diras pas, hein ?

Puis, bien humblement, il me demanda pardon et avec un soupir, il vint s’asseoir à côté de moi, sur le sofa. Il avait son visage chiffonné des jours sérieux et sa bouche serrée n’était plus qu’un tout petit trait rose. Nous demeurâmes ainsi quelque temps, gênés, puis Jean ayant mis par hasard, la main sur l’affaire qu’il est temps d’appeler un kaléidoscope, il proposa de me faire voir.

M’ayant placée face à la lumière, il s’agenouilla à mes pieds et tourna lui-même, la plaque mobile du bout. Par moments, il me demandait : « Est-ce que c’est beau ? » ou : « As-tu vu assez ? » Oh ! oui, c’était beau. En un instant, j’eus tout oublié et pour moi, il n’y avait plus rien sur terre, que les petits bâtons de couleur qui se mouvaient, somptueux et corrects en formant les dessins les plus variés. Je me sentais ravie, enthousiasmée, transportée dans un monde irréel où tout était harmonie et couleur. Pour m’arracher à cette extase, il fallut que Jean, qui s’ennuyait, demandât à voir à son tour. Mais un autre projet le travaillait déjà.

— Veux-tu, Marcelle, on va faire un château avec les blocs ?

Quand le château fut construit, avec ses piliers carrés, ses pignons dentelés, grands et petits, Jean se posta à distance et culbuta le tout d’un rapide coup de fusil, oublieux et déjà réconcilié avec l’instrument brutal.

Les grandes personnes avaient quitté la table et quelques-unes nous rejoignirent au salon, sans nous déranger. Quand elles nous nuisaient, nous allions nous installer plus loin, ce qui nous permettait de nous dégourdir. J’endormais ma poupée et avec des précautions inouïes, je la couchais tout habillée dans son blanc berceau. Si je m’imaginais l’entendre crier, comme les bébés qui s’éveillent, je courais très vite la reprendre ; je pourvoyais un peu à son éducation ; je l’amenais à la dînette que nous offrait Amanda pour étrenner son service à thé.

Le temps se succédait ainsi, enchanteur et parfois, je m’arrêtais brusquement au milieu d’une course, indécise et tourmentée de poésie. De vives images se fixaient alors en moi, pour toujours : la petite neige fine de janvier qui filait en biais, de l’autre côté des vitres, un coin du salon, de la salle à manger, de l’humble cuisine, de la chambre à coucher, transformée en vestiaire. Un propos saisi au vol, me frappait et prenait une ampleur de légende.

Jean aussi avait ses moments de gravité et parfois, me regardant tout à coup, il rectifiait ma tenue sur la chaise où je m’étais assise, examinait mon oreille qui persistait à rester toute chaude, ou encore, de la paume de la main, il relevait et lissait fortement une mèche de mes cheveux qui s’échappait sans cesse du ruban. Comment Jean pouvait-il faire si peu de cas des poupées, lui qui aimait bien à m’arranger ?

Cependant, les vitres bleuirent, l’ombre s’introduisit dans la maison et on alluma les lampes. Celle du salon était en cuivre, forme de câble tordu et la lumière en était tamisée par un immense abat-jour rouge : elle me fascinait. On s’installa autour de la table pour jouer aux cartes et nous aurions voulu en être ; alors, pour nous dédommager, grand-père nous donna à chacun une banane et tante Louise s’en fut jusqu’au grenier nous chercher une série d’Opinion publique, reliée en un énorme volume dont les gravures nous conquirent immédiatement. Il y en avait des tristes, des gaies, des émouvantes. C’était Jean qui feuilletait et quand plusieurs pages allaient se suivre, simplement écrites, il mouillait son pouce et tournait vite vite. Et il arrivait ensuite que nos têtes se toquaient dans notre empressement à nous pencher sur les gravures, mais cela importait peu. À un moment donné, je ne sais pourquoi, mon attention fut attirée par ce qui se disait chez les grandes personnes. Tante Hermine s’écriait justement, amusée :

— Voyez donc comme c’est drôle ! Marcelle et Jean se sont toujours bien entendus.

Je me retournai : le jeune regard ardent de Thérèse nous effleura plus longuement que les autres et grand’mère qui n’avait pas tourné la tête dit :

— Pique atout.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Marraine vint m’enlever Jean. On faisait silence, on souriait et tout à coup, je me troublai en appréhendant mon tour. Jean commença :

Père, qu’est-ce qui passe le plus vite ?

Est-ce la fleur ? disait-il. Est-ce la bise ? Est-ce l’étoile qui gravite en un sillon mouvant ? Est-ce ceci ? Est-ce cela ?

J’étais suspendue à ses lèvres. Quelles choses racontait-il là ? Délicieusement confuses à mon esprit, si claires en même temps pour mon être intime. Chaque mot m’emportait, me laissait une ivresse de rêve.

Et tout à coup, Jean cessa d’interroger et secouant la tête, mélancolique, il se répondit à lui-même.

Mon enfant, ce qui passe le plus vite,
Ce sont hélas ! les jours heureux.

Thérèse m’avait enlevé mon tablier et après m’avoir soufflé à l’oreille : « T’en souviens-tu ? » sur ma réponse affirmative, elle me poussa bientôt à la place qu’avait quittée Jean. Je commençai beaucoup trop vite, ce qui fit que je dus ensuite m’arrêter au milieu d’un mot pour respirer. Mais personne ne me le reprocha et encouragée par les sourires, je racontai l’histoire d’une petite fille qui avait reçu de si belles étrennes ! Mais tout à coup sa bonne la trouve qui pleure. — Que vois-je ? lui crie-t-elle. De la pluie ?

Et l’on pleure au milieu de tades gémissements ?
Et l’on pleure au milieu de tant d’amusements ?
Ah ! dit l’enfant, toujours s’amuser, ça m’ennuie !
Ah ! dit l’eSans labeur, court bonheur.

— C’est cela, assura grand-père. Si c’était tous les jours fête, on finirait par s’ennuyer.

Et un peu plus tard, Jean parti avec les siens, je m’endormais d’un sommeil de plomb, dans le grand lit, à côté de ma sœur.