Moisson de souvenirs/4

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 37-44).

IV


Maintenant, c’était le jour des Rois et nous nous en allions chez mon oncle Ambroise, pour y passer l’après-midi et la soirée. Un certain M. Saint-Maurice, collégien ami de mes frères et lui aussi, éloigné de sa famille, avait été gracieusement invité. Cette fois, Thérèse me mit en rouge : robe de cachemire à taille longue encore et combinée avec une petite soie follette, couleur paille. En bleu, Amanda en avait une toute pareille.

Le froid était vif et sec. Amanda et moi, nous fûmes placées dans le fond du traîneau, sous la robe de carriole ; si ma sœur ne paraissait que médiocrement enchantée de sa position, pour ma part, je m’en accommodais fort bien. Sur mes bras, reposait ma chère poupée enveloppée d’un châle blanc que de fréquents lavages avaient rendu, à la fois très doux au toucher et dense comme du feutre et qui embaumait la laine et le camphre. Dans l’air, d’une sonorité extrême, les grelots rythmaient la course du cheval et par moments, Amanda ou moi, nous soulevions la robe et sous nos yeux, le chemin de neige semblait couler, comme l’eau des rivières.

En même temps que la voiture s’arrêtait, la porte de la maison s’ouvrait toute grande pour nous recevoir ; elle avait peut-être des yeux et des oreilles ? J’entrai avec un respect et un trouble émus : pour moi, la maison de mon parrain représentait le dernier mot du luxe et puis, surtout, le souvenir de la Toussaint précédente me hantait. Mais, était-ce à cause de tout ce monde qui m’accompagnait aujourd’hui ? Bien que je me reconnusse, mon impression n’était plus la même.

Mes frères restèrent peu à la maison, car ils possédaient des amis, tout plein Maricourt ; Thérèse et Amanda voulurent aussi visiter l’église. Quant à moi, mécréante, je montai à la chambre aux jouets avec Jean et ce fut bien la Toussaint qui recommença. Se surveillait-il afin de mieux préserver son habit de serge blanche ? Craignait-il de gâter ses bottines chocolat ? Jean se montra sage, autant que doux et gentil et il ne retrouva un peu de furia, qu’après avoir revêtu son déguisement de sauvage : alors, secouant sa couronne de plumes, il trépigna, s’enlaidit de grimaces, m’accabla d’injures terribles qui me laissaient perplexe et saisissant mes cheveux à poignée, il finit par me scalper, ou presque. Mais désarmé, sans doute, par ma crânerie, il enleva son accoutrement et nous nous assîmes l’un en face de l’autre, près de la fenêtre donnant sur la rue, regardant dehors et causant.

Incidemment, il se trouva à m’apprendre qu’il prenait des leçons de violon et à ma prière, descendit me chercher l’instrument. C’était un violon d’enfant, mignon, léger : Jean l’appuya à son menton et lentement, avec une pointe d’hésitation, il joua « Au clair de la lune », rien que l’air, ténu, naïf, sans variantes compliquées. Ravie, je lui demandai de chanter en même temps, mais il refusa : — Papa l’a défendu, fit-il, pour jusqu’à ce soir.

Après un silence, je lui demandai une autre chose, timidement : s’il ne consentirait pas à me prêter son violon, un « petit peu ». Il ne se fit nullement prier et me le plaçant dans la bonne position, ses mains par-dessus les miennes, il me fit exécuter ce que lui-même venait de jouer ; avec des modulations, cette fois, des accrocs, des tremblements et le tout me laissa aussi fatiguée que la mouche du coche, malgré ma satisfaction intense d’avoir « joué de la musique » sur un violon.

Mes frères avaient ramené M. Saint-Maurice, grand garçon de quinze ans, un peu dégingandé et porteur d’une magnifique chevelure ondulée, dans laquelle il plongeait à tout moment, ses cinq doigts. Nous fûmes priés de nous mettre à table : toutefois, comme on n’était pas aussi grandement chez tante que chez grand’mère, une seconde table avait été préparée pour les plus jeunes. Bien entendu, Jean et moi nous en faisions partie. À la fin du repas, tante passa elle-même le gâteau tranché : oncle Ambroise tira la fève et choisit grand’mère pour reine.

Après avoir fumé quelque temps, les messieurs vinrent nous retrouver au salon et leur premier mot fut pour vanter le talent de M. Saint-Maurice. Ce jeune homme, paraissait-il, exécutait un portrait en quelques coups de crayon. On s’empressa de lui procurer ce qu’il fallait et chacun demanda à être croqué. Comme les autres, j’éprouvais un violent désir d’y passer et encouragée par Jean, je finis par m’approcher. Il sourit, me regarda deux ou trois fois, d’un regard si aigu que j’en restais décontenancée et finalement, il me tendit la feuille. J’étais représentée très droite, un peu ronde, la robe trop courte, un nœud immense sur la tête, le sourire indécis et sur les joues, deux taches délicatement nuancées et qui signifiaient ma rougeur de timide. Je dus montrer mon portrait à tout le monde ; on s’extasia, on assura que j’étais la mieux réussie. Moi, je ne me lassais pas de regarder le dessin. Ce n’était pas une étrangère, cette petite fille, c’était Marcelle en personne. J’éloignais la feuille, je la penchais, je fermais les yeux et puis, je les ouvrais brusquement pour voir si mon impression changerait…

Jean devait chanter et j’avais hâte. Enfin, sa mère se mit au piano et l’appela. À part nos grands-parents, Albert et M. Saint-Maurice, tout le monde se rendit aussi au piano. Tante distribuait des copies. Je n’y comprenais rien ; oubliait-on de m’inviter ? S’avisant tout à coup de mon isolement, grand-père vint m’enlever et m’assit sur ses genoux ; mais bientôt, ravie, puis bercée par ce que j’entendais, je trouvai meilleur de m’abandonner à ses bras qui me formaient un berceau solide. Je reconnaissais un chant dont j’avais pu recueillir des bribes toute la semaine, car on n’avait cessé de l’étudier autour de moi. Une seule voix formait la haute : celle de Jean ; tous les autres chantaient l’alto.

Glisse, glisse, traîneau rapide
La glace est perfide
Glisse, glisse, ma main te guide.
Vole léger traîneau,
Comme un oiseau.

Oh ! oui, c’était bien cela, j’en arrivais de dehors : il y faisait froid et pur. Je n’aurais pu le dire, mais je le savais.

Le Canada reprend son manteau
Son manteau de neige

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La bise chante dans les bois
L’hiver fait entendre sa voix

Il y faisait sombre aussi, à cette heure, et l’hiver entourait la maison. Pour venir ici, nous avions traversé le petit bois où rôdait la bise qui chante sur les buissons dénudés. Et le cheval avait si allègrement trotté en secouant ses grelots.

Coursiers fidèles,
Prenez des ailes,
Doublez le pas,
On nous attend

Là-bas !

J’ai retrouvé la chanson depuis, mais la dernière strophe m’a toujours manqué. Je sais qu’à un tournant de route, à la campagne, je voyais une maison basse, enneigée, avec des fenêtres rougeoyantes et que j’avais hâte de réchauffer mes membres transis. Jean avait chanté :

L’amour attend au détour du chemin

Et c’est tout ce que je puis me rappeler. Il se peut, aussi, que je mêle mes impressions d’après, à celles de mes huit ans. Et quand ce serait ?

Ce chant fut si goûté, qu’à la demande de grand’mère, — la reine — on le reprit. Et quand je m’éveillai, je passais des bras de grand-père, dans ceux d’Omésie, debout à la porte du salon. Tante se rendait au piano suivie de Jean et grand’mère priait :

— Faites-lui donc chanter des noëls !

Soudain, je compris qu’on allait me coucher et furieuse, j’échappai aux bras d’Omésie, par un mouvement si vif et si brusque, que j’étais déjà assise sur ma chaise, avant qu’elle eût bien compris. On rit fort, on voulut se moquer, me raisonner : droite et têtue, je résistai à tout, attendant, mon Dieu ! avec impatience, que Jean se décidât de chanter. Il nous fit entendre tous les noëls connus, depuis le solennel Minuit chrétiens, jusqu’à Dans cette étable. Souvent, tous reprenaient en chœur, mais c’est au milieu du plus profond silence, qu’ensuite on écoutait sa voix pure et hardie, sa voix d’amande, simple voix d’enfant, mais qui faisait taire d’admiration. Son teint s’était rosé et il paraissait grave, un peu lointain, comme si les choses naïves, profondes et sublimes qu’il chantait, se fussent formées toutes seules en lui et qu’il en eût eu conscience. On lui permit enfin de se reposer et l’appelant près d’elle, grand’mère le tint longtemps embrassé, tout contre sa poitrine. Elle lui parlait ; tout le monde parlait maintenant, tandis que marraine se préparait à passer des liqueurs et Thérèse, des bonbons.

— Vas-tu avoir peur pour t’en retourner ?

C’était M. Saint-Maurice, le grand garçon maigre qui me parlait ainsi. Je me troublai, je répondis : « Je sais pas » et alors, je me rappelai qu’en effet, il faudrait s’en retourner et qu’ensuite, ce serait le couvent. Formulant ma pensée, il continua :

— Vous rentrez demain au couvent, hein ?

J’acquiesçai, le cœur gros, tandis que, parmi les bonbons que me présentait Thérèse, je choisissais un capuchon de chocolat. J’aurais voulu attendre que mon malaise fût dissipé, pour le porter à ma bouche, mais il s’écrasait entre mes doigts chauds et je me hâtai. M. Saint-Maurice se courbait de nouveau à ma hauteur :

— As-tu encore ton portrait ? demanda-t-il.

En effet, mon portrait ? Qu’est-ce qu’il était donc devenu ? Les joues me brûlèrent.

— Tu l’avais perdu, hein ?

Et ouvrant sa veste, d’une poche, à l’intérieur, il en retira la précieuse feuille qu’il me tendit.

— J’aurais bien pu la garder, conclut-il, mais je te la donne, à condition que tu y fasses attention.

Je promis humblement. À l’autre extrémité du salon, Jean était toujours captif et j’éprouvai le besoin de faire un gros soupir.

— Ho ! les enfants, dit grand-père, tout à coup. Préparez-vous, nous allons partir.

Je me demandai s’il plaisantait. Ce devait être pour rire… Mais chacun parla en effet, de se retirer.

— Ho ! les enfants, répéta grand-père.

Alors, avec la rapidité de l’éclair, je compris enfin : j’avais dormi si longtemps que tout était fini déjà : la soirée, les vacances. Et je me sentis tellement frustrée que mes yeux s’emplirent de larmes, tandis que mon menton tremblait. Il me fallut bien suivre les autres ; on m’habilla, on me remit ma poupée, mais cette fois, ce fut moi qu’on enveloppa dans le châle blanc et malgré cette précaution, en sortant, le froid me saisit. Je me réchauffai sous la robe de carriole qui m’empêchait de voir les étoiles.

Mais au lieu de leur semis chatoyant, longtemps, longtemps, je contemplai, les yeux fermés, un blanc fantôme ayant formance de petit garçon lequel, rêveur, appuyé à la porte du salon de chez lui, nous regardait partir.