Moisson de souvenirs/5

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 44-52).

V


Revenue au couvent, j’eus une nouvelle période d’absence. À la chapelle, en classe, à l’étude, je traînais. En récréation, je rêvassais la plupart du temps, volontiers solitaire, gênée avec les petites filles. Mais en général, je prenais ma revanche la nuit : mes songes ne me ramenaient pas toujours les personnages de mes souvenirs, mais ils ne m’en rendaient pas moins l’exacte atmosphère de mon bonheur. Même levée, j’en demeurais comme étourdie et on me déclarait la plus lente à m’habiller.

Quand je n’avais pas assez joué en récréation et que, de retour en classe, l’air commençait à s’échauffer par suite de la présence de tous ces petits corps en vie, la réaction s’opérait brusquement et pour un rien, pour une méprise, pour une fillette qui éternuait de travers, je me voyais soudain terrassée par le fou-rire. Le fou-rire fut à la fois le délice et le tourment de mon enfance. La gaieté des autres était depuis longtemps éteinte, quand, tout à coup, je pouffais de nouveau ; les plus infâmes faisaient chorus et moi la timide, moi l’endormie, je recevais des mauvaises notes pour dissipation. Mes sœurs me les reprochaient ; à la Lecture des notes, je me les entendais attribuer avec honte et rougeur, mais comment donc grand’mère pouvait-elle y prêter si peu attention ?

Lors du parloir qui suivait la Lecture des notes, grand’mère s’enquérait avec soin de ce que nous avions mérité. Nous lui remettions d’ailleurs nos bulletins et en nous répétant qu’elle était tenue de veiller sur nous, elle nous distribuait éloges ou blâmes ; doucement prudente avec Thérèse, moins cérémonieuse avec Amanda. Mais quand arrivait le tour de la petite Marcelle, grand’mère paraissait vouloir transpercer des yeux le bulletin révélateur. Elle lisait et relisait, récapitulant les mois précédents.

— Paresseuse ! murmurait-elle en serrant aussitôt les lèvres. Et s’adressant à la Supérieure qu’elle réclamait toujours dans ces occasions :

— Est-ce donc qu’elle manque d’intelligence, ma Sœur ?

— Non, madame, ce n’est pas cela.

— De mémoire peut-être ? Elle n’est pas assez développée pour son âge ?

— Pas cela non plus, madame.

— Je vois : nonchalance, manque d’énergie. Ça ne sera jamais un caractère. Elle est gourmande aussi, je l’ai remarqué : elle ne saura pas se renoncer et deviendra un sujet de perdition pour les autres. Le bulletin dit encore « nul » pour l’ordre ?

— Elle n’y est jamais ; il faut sans cesse la sortir des nuages.

— Ah !… elle rêve ?… Romanesque ! Elle le deviendra si elle ne l’est pas encore tout à fait. En somme, les dispositions les plus funestes. Je vous en supplie, ma Sœur, surveillez-la. Je vous cède tous mes droits sur elle.

— Bon ! bon ! Elle se formera avec l’âge, cette enfant, disait grand-père. À peine si elle est longue comme le doigt.

Invariablement, je revenais en larmes et si nous rencontrions la petite mère Saint-Louis qui était jeune et rieuse, elle ne manquait jamais de s’écrier, pour tâcher de me faire rire :

— Marcelle qui pleure encore ? Vite que je coure chercher mon parapluie.

C’est vrai que j’étais pleurnicheuse ; d’abord parce que ma conscience avait souvent besoin d’être soulagée, ensuite parce que j’avais l’âme à fleur de peau : un rien me froissait, me contristait. Par contre, un rien aussi, me soulevait jusqu’au ravissement. Notre « Livre d’images » pourrait en témoigner.

Il était de dimensions respectables, avec une couverture grenat agrémentée d’oiseaux dorés voletant parmi des fleurs étranges. Sur chacune de ses pages demi-carton, notre tante Xavier avait collé, en les distribuant avec art, quantité d’images en couleur, glanées ici et là. Nous l’avions reçu au couvent, notre tante s’excusant de n’avoir pu le terminer pour le premier janvier. Thérèse et Amanda l’avaient parcouru avec le plus vif intérêt et le réclamaient encore de temps en temps, mais j’en étais, me semblait-il, la véritable propriétaire. La surveillante de la récréation l’enfermait dans son pupitre et je n’avais qu’à le lui réclamer. J’aurais passé des heures à le feuilleter, admirant les couleurs, les dessins, les personnages auxquels je prêtais des noms et… des expressions. À peine, aujourd’hui, me reste-t-il une poignée, des chères images qui se détachèrent du livre, les unes après les autres, comme les feuilles d’automne. Mais je m’en rappelle vivement, le plus grand nombre.

Une petite fille rustique, boucles blondes, robe rose sans ceinture et qui traversait un champ de marguerites, en tenant son gros chien par le cou. Un garçonnet, tournure gracieuse, vêtu d’un habit vert Louis XV, je crois, tricorne sur la tête, souliers à talons et qui, à l’aide d’une corde terminée par un nœud coulant, avait réussi à saisir la plus grosse parmi les étoiles sans nombre qui brillaient au-dessus de lui : la tête levée, les bras tendus, il s’apprêtait à la faire glisser jusqu’à terre. Son air rêveur me rappelait Jean ; le merveilleux de son geste m’enthousiasmait.

Et encore, une fillette de dix ans environ, répétée en deux poses différentes : robe bleue ou jaune, coiffe blanche nouée d’un ruban ciel ; elle serre frileusement d’une main, son châle sur sa poitrine, en tournant de l’autre, une cuiller dans la tasse de porcelaine posée sur le guéridon ; ou bien, les lunettes posées sur le bout du nez, elle lit gravement le journal tout comme grand’mère de qui elle a pris la place. Elle avait les traits délicats, légèrement indécis et on assurait que je lui ressemblais.

Il y avait aussi une tête énigmatique de jeune femme brune, enveloppée d’un voile nil, des chats, essayant de griffer les poissons rouges à travers le bocal, des canards prenant leurs ébats, un garçonnet armé d’une hart avec laquelle, il essayait de pêcher de beaux nénuphars blancs. Par malheur il y avait en plus, le « petit homme jaune », haut-de-forme sur la tête, monocle à l’œil, teint bilieux et un air si haïssable, que je frissonnais d’antipathie à sa vue et que je détournais aussitôt les yeux.

Lorsque je connus, à peu près par cœur, tous les trésors du « Livre », je demandai à grand-père, timidement, s’il ne me prêterait pas la « Lunette d’optique ». J’espérais confusément qu’il me l’apporterait en cachette de grand’mère, mais ce fut celle-ci, au contraire, qui me la remit, avec une bonté digne et en me recommandant seulement d’en prendre grand soin. La Lunette remplaça donc le Livre, dans le pupitre de la surveillante ; mais m’arrivait-il de la réclamer ? Aussitôt, les petites filles m’entouraient, se confondaient en prévenances, afin qu’ensuite, je les laisse voir un peu. Il était difficile, n’est-ce pas ? de se montrer mal-à-main ? Mais après une fillette, c’était une autre et la récréation prenait fin, que je n’avais pas encore joui. Témoin de ce malheureux état de choses, la petite mère Saint-Louis dont j’ai parlé, obtint que j’allasse regarder mes cartes dans sa classe, les jours de congé.

C’était le jeudi que nous avions congé. Les pensionnaires soignaient alors un peu plus leur toilette ; quelques-unes s’attendaient à être demandées au parloir. Thérèse me mettait alors ma robe carreautée ou, plus souvent, ma rouge qu’on avait trop ménagée et qui devenait courte, avec un beau tablier blanc. Pimpante, je me rendais ainsi à la classe de mère Saint-Louis où je passais l’avant-midi entière, absorbée dans la contemplation des cartes, lesquelles semblaient prendre vie, dès que je les regardais à travers la lunette ; la perspective s’établissait alors, les détails s’accusaient et l’air baignait les choses, comme dans les tableaux de tel maître espagnol. Je m’attardais volontiers à regarder la chute Niagara, dont le premier plan se composait d’un tronc d’arbre et d’une énorme grappe de racines pendantes. Les vues d’Italie ou d’Orient, les ruines grecques, les collections de l’Exposition de Philadelphie passaient plus vite ; mais quel délice lorsque je rencontrais la bergère ! En robe à paniers, manches au-dessus du coude, souliers à boucles, elle s’est avancée jusqu’au bout de l’allée, dans le jardin feuillu et appuyée sur sa houlette, elle se penche, son sage et jeune visage exprimant une inquiète sollicitude : loin, en arrière d’elle, on reconnaît un petit agneau blanc.

Il faut bien parler, aussi, de la vieille dame aux papillotes et de sa grimace en peine ; près d’elle, un monsieur en habit qui enfile son gant d’un air renfrogné. Sur la table, un lourd tapis, un vase peint, d’une transparence laiteuse, d’où débordent des fleurs ; des bougies aux candélabres, un riche mobilier, du velours, des franges. Un mot de l’autre dame, jeune, celle-ci et qui s’est endormie sur un canapé au dossier duquel, elle avait appuyé son ombrelle. Sa robe blanche s’étale et en arrière du canapé, un homme, jeune aussi, se penche et la regarde, étonné peut-être. Ces visions m’ouvraient de brusques aperçus — mon Dieu ! tellement confus — sur les mille et une choses que je n’avais pas encore eu le temps de connaître, étant si petite. Et frémissante, soupirant d’aise, j’attendais la vie.

Au lieu de goûter, à trois heures, le samedi, nous montions au dortoir, en vue de la toilette hebdomadaire. Pour ce qui restait de la journée, Thérèse me mettait le plus souvent ma robe noire, avec un tablier de satinette noire aussi et mes chères pantoufles de tapis. Elle exigeait que je changeasse ma poche de dessous, tous les quinze jours et avant de l’envoyer dans le sac avec le linge que je venais d’enlever, j’avais soin d’en retirer mon chapelet, mes bouts de crayon, mes médailles, gommes élastiques, enfin tous les objets durs que mes doigts rencontraient ; j’y laissais mon mouchoir et à peu près invariablement, j’y oubliais le voile noir, indispensable pour entrer dans la chapelle.

D’ordinaire, je m’en avisais lorsque la cloche avait déjà sonné les rangs : alors, je me sentais chaud et froid, tout à coup et je m’asseyais sur le bord de mon lit, bien déprimée. Se pouvait-il que je l’eusse encore oublié ? Après avoir perdu ainsi un temps précieux, je courais à Thérèse déjà en rang et lui exposais ma détresse. Souvent, elle faisait d’abord la sourde oreille, puis me gratifiant d’un mot mordant, elle allait demander la clé de l’armoire aux sacs, fouillait le nôtre et en retirait enfin la fameuse poche et le sempiternel voile. Tout le monde nous attendait en silence, prêt à descendre à la chapelle, tandis que la religieuse qui était chargée des petites, sortait son carnet et y inscrivait une mauvaise note d’ordre pour Marcelle Sablé. Ensuite, quand il m’arrivait de mal dormir, je rêvais que je cherchais inutilement mon voile, ce qui faisait ricaner le petit homme jaune.

Bientôt le soleil prit de la force, la neige fondit, ce fut Pâques, puis mai et le mois de Marie, chaque soir, à l’église, au lieu de la prière à la chapelle, puis juin ; on parla de la distribution des prix et j’en reçus un tel coup de fouet qu’on nota une amélioration sensible chez moi. Aussi, vers la fin du mois, nos grands-parents, oncle Ambroise et famille présents, je reçus deux minces petits livres rouge et or. Gravement, je fis la révérence à tante Hermine qui me les remettait et le soir, nous étions en route pour Lowell.

Ma neuvième année rappela, à peu de chose près, ma huitième. Ma nonchalance s’accrut encore, surtout à partir de janvier et même, entraînée par de mauvais exemples, je m’appliquai à mal faire : à la paresse, je joignis la désobéissance, autant que le permettait ma timidité, je murmurai quand on me reprit et si mes modèles étaient punis, je souriais vilainement. À la Lecture des notes et même au parloir, vis-à-vis de grand’mère, je m’efforçais de garder un air cynique. Qu’est-ce que cela voulait donc dire ? Le diable qui me travaillait, sans doute. On avait d’abord parlé de me faire faire ma première communion, quoique je n’eusse pas dix ans, mais finalement, à cause de mon inconduite, je suppose, on résolut d’attendre.

Vers la fin des vacances, une nouvelle nous parvint en coup de foudre : le couvent de Saint-Claude était brûlé. Comme nos religieuses possédaient une maison plus considérable à Maricourt, elles décidèrent de ne pas rebâtir. Nous irions donc, désormais à Maricourt, où le prix de la pension était un peu plus élevé. Cette décision me causa une impression extraordinaire : j’en fus secouée, réveillée. Deux autres perspectives contribuaient aussi à me tenir en suspens : Thérèse avait fini son cours, je ne la verrais plus, dix mois durant et puis, l’année ne se terminerait pas, que je n’eusse communié. Aussi, passais-je mon temps à implorer : « Mon Dieu, que je fasse une bonne première communion ! » avec la terreur du sacrilège, surtout depuis mes derniers mois de manquements.

Thérèse, cœur tendre, ne pouvait se résoudre à appartenir désormais au monde et elle finit par se déclarer en pleurant. On se moqua fort, mais elle persista dans sa résolution et obtint de retourner au pensionnat un an encore, pour y continuer la littérature, la musique et les travaux d’aiguille. Et de cela, sans qu’on eût l’idée de s’en douter, moi, j’étais follement heureuse.