Moisson de souvenirs/6

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 53-63).

ADOLESCENCE

VI


Nous arrivâmes en parfaites étrangères à ce couvent de Maricourt, beaucoup plus considérable, je l’ai dit, que celui de Saint-Claude. Plusieurs compagnes avaient émigré comme nous, mais pas une seule de nos maîtresses. Les élèves y étaient nombreuses, la discipline sévère et je m’y plus dès l’arrivée. Il en fut tout autrement pour ma pauvre grande sœur qui se désespérait. En décembre, n’y tenant plus, elle réunit tous nos fonds et sans avoir prévenu chez nous, elle partit pour Lowell, guérie du couvent.

On m’avait placée dans la première division de la dernière classe, en me prévenant que je serais préparée à ma première communion ; mais les exercices ne commencèrent qu’un peu après les vacances d’hiver. Ces vacances avaient été très calmes pour nous : nous n’avions pas bougé de Saint-Claude, mon oncle Ambroise et sa famille étant en voyage aux États-Unis où ils possédaient plusieurs parents. En réintégrant le couvent, je n’avais vraiment qu’une préoccupation : me bien préparer à recevoir Notre-Seigneur pour la première fois.

Mère Saint-Robert, notre maîtresse, fut spécialement chargée des préparantes. Nous n’étions que deux de cette catégorie, dans sa classe ; une petite de neuf ans et moi. J’en étais heureuse, il me semblait être mieux surveillée et suivie. Mère Saint-Robert était délicieuse : une vraie maman des petites. Patiente, fine, pratique, toute petite elle-même, avec un visage rond d’enfant ; je trouvais qu’elle ressemblait à maman. Lorsqu’elle sortait de sa classe, sa robe de bure noire était toujours brodée, dans le bas, de quatre bons doigts de poussière et si on le remarquait :

— Que voulez-vous ? répliquait-elle avec tranquillité en se secouant, les enfants n’apprendront jamais à s’arrêter avant d’avoir les pieds sur nous.

Les exercices eurent d’abord lieu une fois par semaine, le jeudi après-midi. Avec mai, ils devinrent plus fréquents et la petite dans ma classe, faillit être renvoyée, ce qui m’impressionna fort. Comme on nous annonçait la retraite préparatoire au grand jour, une nouvelle nous parvint à ma sœur et à moi, des États-Unis. Maman prenait le train pour Maricourt. Depuis septembre, un nouveau petit frère était venu se joindre aux autres pour user ses forces et tante Hermine, lors de son voyage, l’avait trouvée si abattue et déprimée qu’elle lui avait fait promettre de se rendre à Maricourt pour ma première communion.

Je ne pus embrasser maman et Victor, le bébé, que deux fois avant la retraite. Celle-ci commencée, nous appartenions au bon Dieu tout seul, séparées des autres, même au réfectoire, même au dortoir où nous nous rendions les premières. Ces quelques jours d’attente et de préparation me parurent longs ! Sans doute à cause de la contrainte que je m’imposais.

Le matin du grand jour, je me vois debout à côté de mon lit, les lèvres encore strictement closes par le silence, tandis qu’Amanda achève de draper mon voile ; quand c’est fait, elle me prend la tête dans ses mains et me baise doucement au front. J’ai hâte qu’elle s’éloigne : elle a apporté dans le soin de ma toilette, une attention si respectueuse et si délicate que j’en suis touchée aux larmes et que je ne sais si je pourrai me retenir longtemps. Tout le dortoir est en silence et les élèves achèvent de s’habiller. Dehors le soleil irradie et les oiseaux pépient dans les arbres. Mère Saint-Robert s’avance dans l’allée et aussitôt, nous nous formons en rangs et nous descendons à sa suite les escaliers, blanche cohorte des petits anges de la terre, se rendant à la rencontre du Créateur inconnu. Nous arrêtons à la chapelle y faire notre prière, puis nous descendons encore jusqu’à la petite salle où avaient lieu les leçons de catéchisme.

Quelques quart-de-pension s’y trouvaient déjà ; les dernières arrivent peu à peu, discrètes, silencieuses, toutes voilées et vêtues de blanc des pieds à la tête. D’une voix émue, mère nous lit les actes préparatoires. La cloche sonne à l’église toute proche, c’est pour nous appeler. Nous reformons nos rangs derrière mère Saint-Robert et je suis la troisième des plus petites. On nous fait placer à droite de la grande allée ; les petits garçons sont à gauche, tout de noir vêtus, col, cravate et brassard blancs. Nous entendons les gens qui ne cessent d’entrer ; l’église doit être remplie. L’autel est paré de fleurs et il y a un ruban blanc noué à la lampe du sanctuaire. Je me mets à frissonner, incapable de me recueillir. J’ai oublié l’ordre des signaux, j’ai peur de mal avaler et de profaner l’Hostie sainte.

La messe qui commence au milieu du chant des cantiques m’apaise enfin, mais trop émue pour prier, je me contente d’être heureuse. Voici le moment solennel ; le prêtre va venir avec son présent incommensurable ; mère Saint-Robert nous fait avancer, banc après banc et claque des signaux attendris, comme sa voix de tout à l’heure. Et puis, c’est l’action de grâces. Je rends mes devoirs à Jésus-Hostie, je l’adore, je le remercie, je le prie pour ceux qui me sont chers et suivant la recommandation qui nous a été faite, je lui demande de connaître et suivre ma vocation. J’en viens à causer familièrement avec lui : je l’entretiens de chez nous, je lui avoue que j’aime bien Thérèse et je lui parle aussi de Jean.

Le saint sacrifice est déjà fini. Le prêtre nous a adressé quelques exhortations, je crois, et à la suite de mère Saint-Robert, nous retournons au couvent. Les élèves s’étaient débandées dans la petite cour qui sépare le couvent de l’église. Nous sommes vite entourées, complimentées, mais qu’elles sont bruyantes, frivoles, me semble-t-il. Par bonheur, nous sommes presque aussitôt appelées au parloir, ma sœur et moi.

En entrant, je vis bien maman, comme je m’y attendais, mais accompagnée de deux autres dames, de trois messieurs et d’un garçonnet grand et mince, vêtu de toile bise, son canotier à la main. Je demeurai si bouleversée, que j’eus l’idée de m’enfuir. Alors, témoin de mon émotion, mon oncle Xavier s’écria rondement :

— Voyons ! voyons ! est-ce que tu ne nous reconnais pas ?

C’en était trop. Depuis le matin que j’amassais des larmes. J’éclatai en sanglots, tandis qu’on m’embrassait, malgré mes mains et mon mouchoir. Quand ce fut au tour de Jean, il me supplia à l’oreille :

— Pleure pas, Marcelle !

Si mon oncle Xavier n’avait pas été là pour sauver la situation, ma sotte contenance aurait sûrement amené la gêne. Il m’apprenait loyalement que tante, papa et lui n’avaient pas fait le voyage pour moi seule ; deux sur trois au moins étaient requis de se rendre à Montréal et comme de Montréal à Maricourt, il n’y avait qu’un pas… On prolongea un peu le parloir à cause de ma sœur à qui le règlement sévère ne permettait pas, comme à moi, communiante, d’aller déjeuner en dehors ; j’eus tout le temps de sécher mes pleurs. Papa me regardait avec insistance ; peut-être trouvait-il singulier de penser que cette petite fille en blanc lui appartenait ? Nous nous connaissions assez peu, mon père et moi. Lorsqu’il nous arrivait d’être tous deux à la maison, douze autres enfants réclamaient à la fois son attention et la petite Marcelle n’étant ni l’aînée, ni la cadette, ni surtout la plus bruyante, possédait toutes les chances de passer inaperçue.

Mes grands-parents nous attendaient chez oncle Ambroise. Grand’mère baisa respectueusement mes lèvres, puis m’ayant scrutée jusqu’au fond des yeux, elle me baisa de nouveau. Omésie aussi demanda la faveur de m’embrasser et même Camille, le frérot de Jean. À table, je me trouvai à côté de maman et on eut toutes les attentions pour moi, mais je n’y étais pas ; mon émotion et ma joie me servaient de nourriture. La salle à manger, fraîche et ombreuse, donnait sur le jardin ensoleillé d’où nous arrivaient, avec le gazouillis des oiseaux, des parfums d’arbres fruitiers en fleurs.

Après déjeuner, on me montra mes présents, car jusqu’ici, je n’avais encore reçu que deux ou trois images, dont l’une en dentelle, offerte par Amanda. Nous nous assîmes aussi quelques instants sur la galerie. Je parlais peu. Jean m’offrit d’aller me bercer quelques instants dans le hamac, avec lui, mais je refusai.

De retour à l’église, dans l’après-midi, je dus faire effort pour prier, car la fatigue m’enfiévrait. On nous fit renouveler les promesses de notre baptême, on nous reçut du scapulaire et avant de partir, à chaque petit garçon et à chaque petite fille, on donna une grande image-souvenir. Je passai la récréation du soir à examiner les cadeaux de mes compagnes et à leur montrer les miens. En me mettant au lit, un peu plus tard, je pensai à toute ma journée, souris au bon Dieu et m’endormis de lassitude. Au milieu de la nuit, je m’éveillai, ce qui, pour moi, était un véritable événement ; on avait oublié de baisser les lattes de la jalousie, la seule de tout le dortoir dont les lattes fussent mobiles et la lune m’inondait le visage. À travers les lattes, je distinguai aussi, maintes petites faces d’étoiles souriantes et me tournant de l’autre côté, je ne tardai pas à me rendormir, heureuse tout de même, de cette caresse du ciel.

La deuxième communion eut lieu un peu plus tard, dans la chapelle du couvent ; maman y était et de nouveau, nous avions notre livrée blanche. Le dimanche qui suivit, l’âme remplie de désir candide, les mains tendues, sous la nappe, nous demandions encore à Jésus de descendre en nos cœurs. Cette fois, nous étions en robes noires, de costume, avec le voile blanc des communiantes et en descendant l’escalier, après avoir quitté la chapelle, m’étant retournée par hasard, j’éprouvai une nostalgie étrange à voir les benjamines qui pliaient leurs voiles noirs, avant de l’enfouir dans leurs poches de dessous. À la porte du réfectoire, je me retournai et les regardai de nouveau, le cœur un peu plus serré. J’avais franchi une étape ; jamais plus, je ne pourrais faire partie du groupe des petites. Je ne regrettais rien, mais qu’y avait-il donc de si poignant dans cette pensée : fini

J’eus trois prix, cette année, deux rouges et un bleu, car la couverture représentait bien, n’est-ce pas ? la moitié de leur valeur. Maman me les remit et j’étais fière. Le lendemain, je passai quelque temps avec Jean, chez lui, en attendant l’heure du train. Je ne refusai pas, alors, de m’asseoir dans le hamac. Nous parlions de notre première communion. Jean avait fait la sienne deux ans auparavant, dans son lit et bien malade. Tout à coup :

— Regarde-moi bien, Marcelle, fit-il, en se figeant tout droit.

Je le regardai.

— Quand tu reviendras, au mois de septembre, continua-t-il, tu ne me reconnaîtras plus.

— Pourquoi ? lui demandai-je, troublée.

— Parce qu’on m’aura redressé les yeux et que je porterai des lunettes.

Et il m’expliqua que c’était pour ménager ses yeux, aussi bien que sa santé en général, qu’il avait pris des leçons d’un professeur, toute l’année, au lieu de fréquenter l’école. Mais si l’opération réussissait, il entrerait au collège, en septembre et se trouverait dans la même classe que mon frère Gonzague. Tandis qu’il parlait, je n’avais pas détaché mes yeux des siens, soupirant par moments et le cœur traversé par la même étrange angoisse que devant les petites pliant leurs voiles.

L’opération réussit et nous avions bien hâte de nous revoir en septembre. Mais, sotte déveine, ayant manqué notre train, ma sœur et moi, nous arrivâmes une journée après la rentrée. Alors, faute de mieux, je me promis bien de découvrir Jean parmi les enfants de chœur qui rempliraient le sanctuaire, à la grand’messe. J’oubliais que Jean avait de la voix : à cause de cette particularité il fut de ceux qui montent au jubé, sans soutane ni surplis, en redingote d’uniforme, la ceinture de laine bleue nouée sur le côté et martelant de leurs talons le plancher de bois franc.

Le premier dimanche d’octobre, un peu avant que le prêtre ne montât à l’autel, sa voix fraîche et impeccable commença tout à coup :

Viens dans mes doigts, ô mon rosaire

Je tressaillis d’une surprise extrême. Je n’avais pas pensé qu’on le ferait chanter seul et je ne pouvais croire que c’était bien la voix de mon cousin Jean qui emplissait ainsi l’église. Il me semblait que tout le monde allait me regarder et se joindre à mon émotion. Après la communion du prêtre, de nouveau, la pure et souple voix agile s’éleva et supplia tendrement :

Agnus Dei…

Il devint très vite le favori de Maricourt, où l’on avait pourtant le droit d’être difficile, la chorale du collège ayant de tout temps été réputée excellente.

Cette année, j’eus pour maîtresse, une religieuse assez âgée, usée déjà, mais d’un zèle prudent, infatigable. Elle était québécoise de naissance, je veux dire, de la région de Québec et se nommait mère Sainte-Sabine. Devinant en moi des dispositions et surtout, une grande malléabilité, elle me persuada, qu’étant arriérée, je devrais faire deux années dans une. Je voulus bien et en conséquence, je doublai mon travail, ce qui m’enleva un peu du temps consacré à jouir des gravures de mon livre de lecture à haute voix, par exemple, ou à jeter dehors, de longs regards avides sur le paysage qui changeait doucement et à mesure, suivant le soleil, le vent et les saisons.

En décembre, j’eus onze ans et je commençai de me réjouir à la pensée des vacances et des étrennes probables.

— Absolument, me disais-je aussi, que je pourrai rejoindre Jean, au dîner de famille et ensuite, chez lui, le jour des Rois.

Je le vis, en effet, et il était bien tel que je me l’étais représenté. Mais je ne pus jouir de lui, comme je l’aurais désiré. Gonzague était toujours entre nous, et puis… il faisait son homme, je crois bien. Ce qui l’obligeait à des prévenances, à des galanteries qui l’éloignaient sans cesse. Somme toute, je m’amusai bien pourtant, souvent avec lui, mais il me fut impossible de rien apprendre de sa nouvelle vie, au collège, et les confidences que j’avais moi-même préparées demeurèrent inutiles. Le jour des Rois, j’arrivai chez lui, malade d’une forte migraine ; je ne voulus pas souper et tante me fit coucher. Lorsque je descendis au salon, mon malaise enfin dissipé, comme trois ans auparavant, tout était fini et l’on organisait le départ.

Je revins avec plaisir au couvent ; j’étais très encouragée ; pour me stimuler davantage, ma maîtresse me fit encore monter de division. Entre ses mains, je devenais un sujet d’émulation pour les autres élèves, mais elle agissait avec une prudence si parfaite que je ne me doutais nullement de son action sur moi, et que je trouvais tout naturel et même intéressant au possible, de faire effort, après avoir langui si longtemps. Pour me récompenser, mère Sainte-Sabine me décernait parfois un compliment, toujours le même : elle disait que je n’avais pas la tête dure. Pour elle, il y avait deux catégories d’élèves sur la terre : les têtes dures et les autres. Et je sais que je suis restée dans sa mémoire, comme le type accompli de l’enfant, cire molle, qu’on pétrit à son gré.

Comme Thérèse, Amanda n’avait pu se plaire à Maricourt et maintenant, elle répétait volontiers qu’aucune puissance au monde ne pourrait l’obliger de revenir au couvent, l’année suivante pour y graduer.

Il en fut comme elle disait. Mais le plus étonnant, c’est qu’elle se trouva, par cette décision, à rencontrer le désir de nos parents. Mon père traversait alors une impasse financière et l’on réduisait les dépenses, le plus strictement possible. Chose plus étonnante encore, ce fut elle, Amanda, qui mise au courant, parut se sacrifier. Elle soupirait souvent et me répétait que j’étais bien heureuse d’être si jeune. Tandis que j’essayais de me faire à l’idée de retourner sans elle, au couvent.