Moisson de souvenirs/7

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 63-74).

VII


La cour du couvent, le soir de la rentrée. Je suis assise dans la balançoire avec quelques autres. Certes, la pensée de mon isolement m’étreignait au départ de Lowell et elle m’a tenue en souffrance durant tout le trajet, mais maintenant, je ne sais si c’est par la vertu de la balançoire, je me sens heureuse, j’ai envie de me réjouir et le couvent reconquis m’apparaît comme un second chez nous, tout plein de poétique sécurité. Voici qu’on m’appelle à l’autre bout de la cour ; à regret, je descends de la chaise mobile, en suppliant qu’on réserve ma place et je m’élance à la course. Mais la cour est coupée par un étroit trottoir qui part de la rue pour aboutir à la porte des élèves ; les surveillantes de la récréation s’y promènent, ordinairement. Ce soir, c’est mère Saint-Robert qui surveille, avec une autre religieuse que je n’ai jamais vue. J’arrive au trottoir, comme elles allaient passer ; j’arrête, mère Saint-Robert saisit à poignée ce qu’elle peut, de mes cheveux courts et dit à sa compagne :

— Encore une petite Américaine. Elles sont venues trois sœurs d’abord, puis deux et maintenant, la voici seule.

— C’est la plus jeune, je suppose ?

— Oui, elle est même beaucoup plus jeune que les deux autres.

— La plus jeune, cela veut dire un peu gâtée ?

— Non, répondit gravement mère Saint-Robert, non, elle est bien raisonnable ; c’est une bonne enfant.

Et après m’avoir souri, elles poursuivirent leur promenade. Avec empressement, je m’informai de cette nouvelle religieuse. Elle se nommait mère Saint-Blaise, me dit-on, et serait chargée de la seconde division de musique. Elle avait un air doux, posé, une distinction attirante dans ses moindres gestes ; grande, belle comme une madone, de parfaits beaux yeux bruns, de la même teinte que ses cheveux dont on distinguait une pointe, sous la cornette relevée des Dames de la Congrégation. Désormais, lorsqu’il m’arriva de la rencontrer, au hasard des corridors, elle me salua toujours d’un charmant sourire.

On ne me jugea pas assez forte pour monter de classe et j’en demeurai d’autant plus humiliée que j’avais déjà annoncé la chose comme certaine et accepté des félicitations. Si l’orgueil m’aida à conserver mon flegme, mes joues n’en demeurèrent pas moins brûlantes toute la journée ; mère Sainte-Sabine, d’humeur plutôt grave, à l’ordinaire, pourtant, me taquina beaucoup, tandis que je faisais l’impossible pour paraître naturelle et détachée, afin que les élèves, au moins, ne se doutassent pas de ma déconvenue ; mais il me semblait vivre un cauchemar et ma voix devait paraître factice.

Mes énergies mobilisées n’empêchèrent pas la catastrophe et vers la fin de l’après-midi, comme j’ouvrais mon pupitre pour y prendre un livre, les larmes me surprirent. De la main droite, je cherchai mon mouchoir, tandis que la gauche maintenait soulevé, le couvercle du pupitre. Quand, en classe, les petites filles veulent manquer au silence, ou qu’elles ont un gros chagrin à passer, elles s’abritent toujours sous le couvercle de leur pupitre. Je sentis bientôt qu’on s’occupait de moi ; il y eut des chuchotements, puis une petite risqua :

— Elle pleure, mère…

— Laissez-la faire, répondit tranquillement notre maîtresse.

Mais dans son ton, encore, je crus discerner une sorte d’amusement. Lorsqu’elle eut fini de faire réciter la troisième division, elle descendit de sa tribune, vint à moi et me prenant par le chignon du cou :

— C’est assez, assura-t-elle en riant. Marcelle, je vous défends de pleurer davantage ! Je suis donc bien mauvaise, bien haïssable que vous ayez tant hâte de me quitter ?

Et s’adressant à mes compagnes :

— Vous trouvez-vous si à plaindre, vous autres, avec mère Sainte-Sabine ?

Sincère ou non, la réponse fut spontanée et couvrit toute la superficie de la classe :

— Oh ! non, mère.

Plus gravement, mère Sainte-Sabine, conclut :

— Appliquez-vous comme vous avez fait jusqu’ici, Marcelle, et je vous donne ma parole que vous monterez de classe au Jour de l’an.

Je redoutais fort le prochain parloir et les sarcasmes probables de grand’mère à propos de mon échec ; d’autant plus qu’Amanda ne serait pas avec moi. Mais au contraire, grand’mère parut à peine surprise, contente peut-être, et elle me fit l’éloge de mère Sainte-Sabine. Elle se montra très bonne, ce jour-là, très douce. Grand’mère avait-elle de particulières pitiés pour ceux qui souffrent d’humiliation ?

Parrain et marraine venaient aussi souvent, me rendre visite avec Camille et ils m’apportaient toujours quelque cadeau ; des bonbons ordinairement. Mais ce que je prisais davantage, sans aucun doute, c’étaient des nouvelles de Jean. Je n’avais pu l’atteindre, le jour de la rentrée et à y réfléchir, je trouvais que nous nous voyions bien peu souvent ; ce n’était pas la peine, alors, d’être cousins et de si bien s’entendre. Par bonheur, mes études m’absorbaient joliment, et puis, les quatre premiers mois de l’année passent vite et puis encore, je l’entendais chanter à l’église. Ô les pures joies d’alors ! On eût dit que la jeune voix étonnante allait se perdre sous les voûtes, mais ce n’était pas cela et je sais bien, moi, où elle venait se réfugier pour y vivre à jamais dans sa fraîche beauté.

Aux neiges de décembre, lorsque j’eus douze ans bien sonnés, je pensai aux vacances : que me réservaient-elles cette année ? Une chose à laquelle je ne m’attendais certes pas. Maman m’écrivit que nous allions demeurer à Montréal et que j’aurais ainsi le bonheur de passer le Jour de l’an en famille. Tous, me mandait-elle, s’occupaient de paqueter et la maison présentait l’aspect d’un véritable capharnaüm. Cette nouvelle me laissa atterrée, bouleversée, étourdie. Devais-je regretter ou me réjouir ? Elle m’impressionnait à ce point, qu’il me devenait impossible d’en parler.

Aussi bien, ce fut grand’mère qui avertit la supérieure. Grand’mère était débordée de joie. Elle m’entretenait sur un ton familier et avec une expansion !… Ne parvenant pas à démêler mes impressions, je me concentrai dans le plaisir de recevoir Jean chez moi et de le voir enfin !

Papa nous attendait à la gare et ce fut vraiment délicieux ce Jour de l’an au complet. Les projets d’installation, les nouvelles habitudes à créer donnaient un entrain extraordinaire aux conversations. On ne s’entendait plus. Grand-père, grand’mère et tante Louise étaient venus nous voir, mais ni Jean ni les siens. Au jour des Rois, quelques-uns accompagnèrent nos parents à Saint-Claude et j’aidai Amanda à garder les plus petits.

Mais en arrivant à Maricourt, voici que j’eus l’heureuse surprise de rencontrer Jean. Il allait justement partir pour le collège avec son père, quand on m’ouvrit la porte. Il me parut encore grandi. Il portait un complet de serge bleue sous le paletot qu’il enleva prestement en me voyant et il me parut que lui aussi s’était ennuyé. Il parla gaiement, mais peu, me regarda beaucoup et par moments, le visage renfrogné, il faisait la moue, comme pour protester contre la rareté de ce bonheur qui nous réunissait. Avec son père il me reconduisit ensuite jusqu’à la porte du couvent.

Devant toute la classe attentive, mère Sainte-Sabine me présenta en ces termes, à mère Saint-Roch, ma nouvelle maîtresse :

— C’est une bonne petite fille. Elle m’a toujours donné satisfaction et je lui dois même, de vraies consolations, accentua-t-elle. Je ne voudrais pas, cependant, qu’on la croie sans défauts. Il y a de l’amour-propre dans cette petite tête et puis, je pense que vous feriez bien de visiter son pupitre, quelquefois ; il n’est pas toujours beau, car elle est immanquablement pressée quand il s’agit de remettre un objet à sa place. Enfin, il lui arrive aussi de bayer aux corneilles.

— Nous y verrons. Je vous remercie, ma sœur Sainte…

Au moment de se nommer entre elles, les religieuses, parfois, ne se rappellent plus leurs noms ; mais elles ne risquent pas grand’chose à commencer par Saint ou Sainte.

Mère Saint-Roch était une grande personne brune et maigre, une pince-sans-rire qui prenait plaisir à nous effrayer. Il était fort rare qu’elle ne nous parlât pas sur un ton ambigu, déconcertant. Devait-on la prendre au sérieux ? Voulait-elle plaisanter ? Il était presque toujours impossible de le savoir. On lui avait confié des âges difficiles ; de treize à seize ans en moyenne. Et en vérité, sa manière originale ainsi que sa franchise énergique ne la servaient pas trop mal.

Elle me plaça, non pas dans la troisième, mais dans la deuxième division, ce qui m’avançait encore d’une année. Et je ne sais si je me fatiguais trop à étudier, ou si ma croissance (?) m’épuisait ou, enfin, si la cause que je recherche fut toute morale, car mère Saint-Roch d’abord, puis toutes mes compagnes, plus âgées que moi — m’intimidaient ; toujours est-il que je redevins gênée comme à l’âge de sept ou huit ans et volontiers solitaire durant les récréations. Intermittente, ma timidité toutefois, me faisait assez peu souffrir. À certains moments, je m’en amusais follement moi-même.

Un jour, comme je me trouvais à sa portée, mère Saint-Roch me pria d’aller voir l’heure à la chapelle, son cadran s’étant subitement arrêté. En rentrant, je dis :

— Onze heures moins dix, mère.

Aussitôt, mère Saint-Roch me regarda fixement, pendant une minute, puis elle eut un sourire d’ironie, si sarcastique, que je le sentis courir sur ma peau, ainsi qu’un frisson désagréable.

— Sottise ! murmura-t-elle enfin. Quelle stupidité ! C’est la première fois que je rencontre une enfant de douze ans ne connaissant pas encore l’heure.

Et me dédaignant, tandis que tous les yeux se braquaient sur moi, mère Saint-Roch demanda à Flore d’aller y voir à son tour. Celle-ci, revint presqu’aussitôt et modestement gentille :

— Dix heures et cinq minutes, fit-elle.

Et comme elle était vraiment charmante, elle me souffla :

— Tu avais pris la petite aiguille pour la grande.

C’est égal. À partir de cette époque, à la moindre velléité, je tremblais qu’on ne m’envoyât voir l’heure. Et si ce désastre m’arrivait, à moins que je n’eusse la chance de faire vérifier, ma vue se troublait, je calculais trop et finalement, je me trompais.

Une autre misère dont j’ai oublié l’origine : il m’était impossible d’ouvrir une porte avec une clé. La clé s’entêtait à ne pas vouloir tourner, tandis que je l’enfonçais, que je la retirais un peu, que j’essayais encore, avec la terreur de mêler la serrure. Invariablement, je revenais bredouille et une élève était chargée de m’accompagner, une de celles que je fuyais d’instinct, une espiègle, une taquine, une rieuse qui pensait tout haut ; sous son geste adroit, clic ! c’était fait et la porte s’ouvrait toute grande, comme dans les contes de fées. Pour moi, on me déclarait gauche, si gauche. J’avais garde de protester.

Toute timide que j’étais, il ne m’en coûtait pas du tout, cependant, de paraître en public, pourvu que mon rôle fût tracé à l’avance. Aussi, étais-je de toutes les séances, de toutes celles, du moins, où il fallait une petite fille à face ronde et à voix menue. Un jour, je dus représenter une petite châtelaine que sa gouvernante, dame Mahaut, quitte pour quelques moments. Le diable survient, obtient qu’elle échange ses pantoufles doublées de vair, contre de mignons sabots qu’il lui apporte et dès lors, la prend dans ses filets, tant qu’il veut. À chaque faute, cependant, les sabots la brûlent et elle trépigne.

Tout avait bien commencé, quand soudain, à l’instant où dame Mahaut me faisait ses adieux, je perçus que sa voix s’étouffait sous les châles et les capelines dont elle croyait devoir s’emmitoufler. Instantanément, elle m’apparut — comme les caricaturistes doivent voir leurs modèles — ridée, le nez plus aquilin que jamais et rejoignant presque le menton, la voix chevrotante. Et cependant, c’était ma petite compagne d’hier. Je me sentis prise du fou-rire.

Dame Mahaut partie, je me ressaisis un peu, tout en demeurant frémissante et voilà qu’en piétinant, à un moment donné, je sens que mes sabots de carton vont céder et que mes pieds menacent de passer au travers. Pour comble, voici ma duègne qui revient. Je me sentais humiliée, furieuse contre moi-même, mais je vous assure que je ne pouvais pas m’empêcher de rire.

Après la séance, grand’mère me fit demander au parloir et comme mère Saint-Robert passait justement, elle s’empressa de la féliciter — car c’était elle qui nous avait exercées.

— Seulement, ajouta grand’mère, avec son air trop digne des grands jours, j’ai des excuses très humbles à vous offrir, ma sœur, à cause de ma petite fille.

— En effet, répliqua mère Saint-Robert, ce n’était plus à son tour de rire.

— C’est dame Mahaut, commençai-je en pouffant encore.

Grand’mère eut un geste brusque.

— Voyez-vous, ma sœur, Marcelle se considérant comme parfaite, a bien le droit, n’est-ce pas ? de rire un peu de ses compagnes. D’en rire à gorge déployée, acheva-t-elle avec une violence que je jugeai au moins ridicule.

Dès lors, je ne pouvais, sans malaise, entendre parler de la séance aux sabots.

La première de la classe, la plus talentueuse, la plus raisonnable, et pour employer un mot dont on abuse, la plus distinguée, était sans contredit Flore, élégante blondinette d’une quinzaine d’années. Elle était la seule à qui mère Saint-Roch parlât sur un ton naturel, comme à une grande personne. Gracieuse pour toutes, aimée de chacune, elle était si polie qu’on n’aurait jamais eu l’idée de lui manquer d’égards. Lorsqu’elle recevait des bonnes choses de chez elle, son premier soin était d’en offrir à tout le monde ; naturellement, on lui rendait ensuite ses politesses, mais alors, elle protestait vivement contre tant de gracieuseté et ne se servait enfin que pour obliger et en levant délicatement le petit doigt.

Or, un jour, au lieu de revenir du parloir, avec un visage heureux, comme d’habitude, elle nous apporta un air bouleversé et se mit aussitôt à raconter l’affaire. Intriguée, je m’approchai avec quelques autres et elle recommença pour nous. C’était une petite fille de par chez elle, à qui le diable faisait des malices.

— Ce ne peut être que lui, affirmait Flore, car la petite fille est bonne, je la connais. Le bon Dieu, sans doute, permet qu’elle soit éprouvée.

Les draps s’arrachaient de son lit, les chaises se déplaçaient, des objets qui étaient sur le chiffonnier, allaient d’eux-mêmes se nicher dans les coins et par moments, la petite fille entendait comme un bruit de chaînes, autour de sa chambre. On ne parlait plus que de ces choses au village.

Cette histoire donna le branle et chacune s’empressa de raconter ce qu’elle savait de revenants importuns, de maisons hantées, d’hommes sans foi ni loi, qui tournaient en loups-garous, au bout de la septième année passée sans confession. J’écoutais, victime d’un besoin maladif et pourtant, quel ravage en moi-même ! Certes, il ne fallait pas risquer de tourner en loup-garou, mais il n’était guère plus prudent de se conserver trop pieux. Le bon Dieu éprouve ses saints ; Flore l’avait remarqué et avec terreur, je me demandais si je n’étais pas un peu sainte ? Ma ferveur ne s’était pas démentie depuis ma première communion ; je communiais avec enthousiasme et l’on s’accordait à me déclarer une bonne enfant. Certes, je ne demandais pas mieux que de continuer à me maintenir en cet état, mais à la condition que le diable ne vînt pas s’en mêler. Autrement, je ne répondais plus de rien.

Au dortoir, les lumières fermées, je souffris des peurs inénarrables. J’étais convaincue que mon lit s’ébranlait et il me semblait entendre du bruit, dans la direction de mon chiffonnier. Je désirais le sommeil et en même temps, je le redoutais. Si, le lendemain, j’allais m’éveiller, complètement désabriée et incapable de ramener à moi, mes draps malins ? Si, au moment de faire ma toilette, le savon me partait des mains et refusait de revenir ? Si, après avoir rempli ma petite cuvette émaillée, l’eau me sautait à la figure, avec un retentissement de soufflet ? Je prévoyais tout.

Encore, j’aurais consenti à souffrir des choses pour le bon Dieu mais à une condition, toujours : à la condition que ce fût entre Lui et moi. Si les autres devaient tout voir et en parler, comme au village de la petite fille, non ! non ! non ! Et je pris la ferme résolution de commettre des péchés le plus tôt possible.

Le matin me trouva plus calme, mais toujours aussi résolue et pour inaugurer ma nouvelle manière, je m’amusai à toutes les distractions qui passèrent, durant la messe. Je ne voulais pas me noircir l’âme, mais simplement la ternir par de petits péchés mignons, destinés à tromper le diable. Entre temps, Flore nous apprit que sa payse n’était qu’une vulgaire menteuse, qui s’ennuyant, sans doute, avait voulu en faire accroire à ses parents. N’importe, l’aventure n’en demeurait pas moins redoutable pour moi et je persévérai dans mes sottes résolutions.