Moisson de souvenirs/8

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(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 74-85).

VIII


Je m’étais réjouie, je m’étais dit : « Maintenant que nous demeurons à Montréal, Jean viendra se promener chez nous, pendant les vacances, je suppose. » Il avait de l’argent à sa disposition et voyageait souvent. Qui sait ? Peut-être me permettrait-on un petit déplacement à moi aussi ? Je me voyais déjà, pimpante, une valise à la main et prenant le train pour Maricourt et Saint-Claude. Je fus désappointée sur toute la ligne. Jean ne mit pas les pieds chez nous ; son année l’avait fatigué, paraissait-il et on l’envoya passer ses vacances chez son grand-oncle, dans les montagnes. Revenu chez lui, en août, il alla finir les quinze derniers jours chez grand’mère. Je n’osai demander un voyage : chacun se privait, les affaires ne se remettant que très très lentement. Mes grands frères du collège avaient travaillé tout l’été avec un courage admirable.

Lorsque je me présentai chez marraine, le jour de la rentrée, on m’apprit que Jean n’était pas encore revenu de Saint-Claude et je dus retourner au couvent, sans l’avoir vu. J’en demeurai irritée contre grand’mère que j’accusai formellement dans mon dépit. La revanche de l’entendre chanter à l’église, me fut de même refusée : il se taisait. Je n’y comprenais rien et chaque dimanche, mon espérance timide retombait lourdement sur mon cœur. L’exemple de Gonzague aurait dû m’avertir, mais c’est curieux, je ne devinai pas.

Rien ne me plaisait comme de me reconnaître des loisirs et je me morfondais plutôt à étudier, pour qu’ensuite, un tiers ou un quart du temps alloué pour l’étude, m’appartînt bien en propre. Alors, je me rendais auprès de la surveillante et je lui demandais la permission de prendre mon livre de bibliothèque. Elle disait quelquefois oui, quelquefois non : dans ce dernier cas — ou si c’était mère Saint-Roch qui surveillait, car d’elle je ne réclamais jamais aucune permission spéciale — alors, dis-je, je m’amusais à parcourir mes livres de classe les plus intéressants, ou bien, je rêvais tout en faisant semblant de lire.

Après la lecture, rêver représentait assurément mon passe-temps favori et je connaissais depuis longtemps, le secret de jouer avec mon imagination. S’il m’avait été loisible de le faire, j’aurais aussi crayonné avec passion. Instinctivement, dès que j’avais un crayon en main, je dessinais. Souvent, c’étaient les personnages de mes rêves qui prenaient corps sur le papier : petits garçons et petites filles grands pour leur âge, d’une élégance fluette, avec des jambes grosses comme des cannes de quêteux. Tel était mon idéal. Parfois, j’essayais des natures mortes, des paysages, une feuille sèche volant au vent, une porte ancienne à l’entrée d’un jardin, une rive très calme, toutes choses qui m’apparaissaient par les fenêtres de la salle d’étude. La plupart du temps, je copiais, m’inspirant de mon livre de lecture ou du dictionnaire. Dans ce dernier, je manifestais une prédilection marquée pour la recluse de Ville-Marie, Mlle Le Ber. Je la réussis si bien, à mon avis, que je ne cessai de la répéter jusqu’à la savoir par cœur.

Le jour de la sortie, veille du Premier de l’an, grand-père vint me chercher en sleigh, comme lorsque j’étais petite et ayant revêtu mon tablier à manches, j’aidai grand’mère et tante Louise, dans les apprêts du lendemain. Mes frères couchaient au collège et nous les attendions pour le Jour de l’an même, avec la famille de mon oncle Ambroise. Que j’aurais aimé, attendre au lendemain, moi aussi, pour arriver en voiture, avec Jean. Mais, je le comprenais, il était plus gentil d’aider.

Chez nous (sous-entendu : ceux de…) arrivèrent d’abord, puis, ce fut Jean et les siens, avec mes frères. Nous nous mîmes à table ; je compte et constate que nous étions vingt et une personnes. Aussi, tante Louise avait-elle offert de présider la table des petits, dans la cuisine. Chez les grands, je me trouvai la cadette.

Jean m’avait fort surprise, non seulement à cause de sa haute taille, mais parce que sa voix changeait : c’était la raison qui l’empêchait de chanter à l’église. Mon cœur s’était serré en entendant cette grosse musique éraillée et je ne sais si elle en fut cause, mais je m’intimidais un peu, avec Jean. Sans doute, avais-je moins changé, car lui paraissait tout à fait à son aise pour m’aborder.

Nous eûmes une heure entière, je crois, de délicieuse causerie en tête-à-tête, où j’appris bien des choses. De sa voix basse, comme amortie à dessein, Jean me fit connaître par le menu, sa vie de collège ; il eut des confidences touchantes ; il m’initia à la politique, car il serait, comme mes frères, un ardent de la chose publique. Enfin, gouailleur il me questionna à son tour sur le couvent et s’informa cavalièrement de telle et de telle. De celle qui avait un casque de chat sauvage, de celle qui se donnait tant de peine pour voir les écoliers du chœur, de la petite excitée dont la tête allait comme une girouette. J’avais honte pour elles et la conversation avait tourné depuis quelque temps, quand Jean revint à ce sujet étrange et me confia ce qu’il avait au bord des lèvres depuis tantôt :

— Toi aussi, dit-il, ils te connaissent au collège Ils trouvent que tu as l’air fine.

Je ne savais quelle contenance prendre.

— Il y en a un, continua Jean, qui te trouve la plus belle du couvent et il t’aime.

Alors, c’était un sot : les petites filles ne se gênent pas pour se faire connaître leurs vérités et je savais depuis longtemps que je n’étais qu’un « gros pâté », que j’avais une « face de lune » et les yeux petits. On n’est pas belle dans ces conditions. Jean acheva :

— Il le dit à tout le monde et il voulait que Gonzague te demande de lui écrire.

Jusque-là, j’avais balancé entre l’incrédulité et le plaisir étonné, mais à ce dernier mot, le sang me monta au visage.

— Je veux pas qu’il parle de moi !

— Pourquoi ? dit Jean. Ça te choque ?

— Je veux pas ! répétai-je.

— Dans ce cas-là, sois tranquille, je vais le faire taire, moi, affirma mon cousin. C’est un grand, mais ça ne fait rien.

Et après un moment :

— Vas-tu lui écrire ? demanda-t-il encore.

Je secouai la tête en rougissant.

— Tu feras bien, approuva-t-il. Parce que, vois-tu, si les maîtres le découvraient, ils le diraient aux sœurs et tu te ferais punir en grand.

Cette menace me froissa : certes, l’avertissement avait son prix, mais Jean me croyait-il donc capable d’écrire aux écoliers ? Depuis lors, cependant, par pure curiosité et dans des rôles dédaignés ou ridicules, je mêlai souvent aux héros de mes rêves, la personnalité énigmatique de celui qui m’aimait.

Connaissant mon goût effréné de la lecture, tante Hermine m’avait offert en étrennes : La Madone des Fareilli. Je demandai à Jean, si c’était beau.

— Je crois bien ! fit-il avec admiration.

Lui l’avait lu en feuilleton dans une revue que recevait sa mère. Nous en parcourions les gravures ensemble, quand s’approchant, grand’mère me demanda le livre, un instant. Après l’avoir feuilleté :

— Il me semble, dit-elle, que ce n’est pas de ton âge.

Elle le feuilleta encore, haussa les épaules deux ou trois fois, en signe de regret et finalement, me le rendit.

À peine arrivée à Montréal, je me plongeai dans la lecture du livre que Jean avait trouvé beau. Il ventait dehors, il neigeait, le froid faisait rage, mais moi, je me chauffais à l’ardent soleil d’Italie, tout en compatissant au malheur poétique du comte — il me semble que c’était un comte — lequel, fugitif et poursuivi s’était caché sous un buisson, en tenant précieusement contre lui, un tableau protégé par des planchettes. Un berger l’emmenait chez lui et là, le comte découvrait la précieuse toile en faisant promettre au berger et à sa mère d’y veiller avec le plus grand soin et même, de ne jamais la laisser voir. Il viendrait la réclamer quelque jour et saurait bien récompenser ses gardiens.

Maman avait-elle entendu la réflexion de grand’mère ? Elle parut inquiète de ce que je m’absorbais ainsi et elle s’ingéniait à me trouver des besognes ; je les exécutais sans me plaindre, mais de si mauvaise grâce, que ma pauvre maman disait :

— Je n’aime pas te voir prendre ces airs de victime, Marcelle. Ce n’est pas pour te martyriser que je te demande ces choses, c’est pour te former, autant que pour m’aider.

Ce que j’acceptais le plus volontiers, c’était encore de bercer Victor, demeuré le benjamin. Il était facile à apaiser et longtemps après qu’il avait clos ses paupières, je le gardais encore sur mes genoux ; de cette façon, tout en paraissant occupée, j’avais repris mon livre et je n’en appartenais pas moins, corps et âme, à ma chère « Madone ».

Le comte parti, un peintre français qui voulait prendre des croquis de la place se présenta chez les bergers et sollicita, à cet effet, la permission de séjourner quelques heures par jour, dans la chambre au tableau. Les pauvres gens refusèrent longtemps, à cause de leur promesse, mais le Français était tenace et presque de force, il finit par obtenir ce qu’il désirait. Ayant jugé le tableau d’un coup d’œil, il eut une idée infernale, le copia à la hâte et disparut après avoir opéré la substitution.

Et le berger et sa mère tombèrent dans une grande tristesse, car ils remarquaient que la suave figure de la Madone avait pris un air rêche, comme qui est mécontent, et que le divin Bambino ne leur souriait plus. Ils pensaient que c’était à cause de leur faute. Or, le comte revint et fou de colère et de désespoir, il finit cependant par comprendre que ses hôtes avaient été plus naïfs que coupables et recueillant en hâte, tous les renseignements possibles, il se rendit à Paris, jurant de recouvrer son bien. Une idylle se mêlait au récit, mais pour moi, la véritable héroïne était cette toile merveilleuse, peinte par le génie, qu’on aimait comme une personne et qui pouvait sourire, charmer, émouvoir, alors que sa fidèle copie demeurait froide et sans âme.

Certain après-midi, revenant de dehors, je cherchai inutilement mon livre. Hélas ! je n’avais pas encore pris des habitudes d’ordre et laissais volontiers les objets un peu partout. Où avais-je donc déposé la Madone ? Ma mémoire me disait : « Sur la machine à coudre » mais enfin, elle n’y était pas. Je ne la revis jamais et à n’en pas douter, je sais, aujourd’hui, que c’est maman elle-même, qui l’avait fait disparaître. La fougueuse passion que j’apportais à dévorer ce livre, avait dû tourmenter sa prudence maternelle ; j’étais à un âge inquiétant. Et je remercie le bon Dieu de n’avoir rien soupçonné, alors. Sûrement, j’aurais été ingrate, tandis que me voici touchée dans l’âme et débordée de reconnaissance ravie.

Un jour, pendant l’étude, j’obtins la permission d’aller chercher mon dictionnaire à la classe. Je me sentais une surabondance de vie, je ne sais pourquoi : peut-être parce qu’une jolie neige venait de tomber en beauté. Je frappai légèrement, entrai aussitôt et après avoir sorti le livre de mon pupitre, une idée gamine me passa tout à coup par la tête et en trois bonds sur la pointe des pieds, je fus auprès du tableau noir. Je détestais écrire sur le tableau : la craie s’usant sous les doigts, me faisait mal aux nerfs, mais en n’appuyant pas trop, on pouvait toujours s’en tirer, et avec une vélocité qui était comme un épanchement de mon bonheur intime, je traçai le portrait de Mlle Le Ber que j’effaçai aussi précipitamment, après l’avoir un instant, regardé.

— Dommage ! fit une voix. Vous auriez dû la laisser.

Me retournant, j’aperçus mère Saint-Blaise, près de la tribune. Confuse, je ne trouvai rien à dire, rien de rien et je m’en retournais piteusement, quand elle me rappela.

— Vous aimez à dessiner ? questionna-t-elle.

— Oui, mère.

— Et vous n’avez jamais pris de leçons. Pourquoi ne pas vous y mettre ? C’est un art charmant, du moment, surtout, que vous avez des dispositions.

Elle essaya de poursuivre l’entretien, mais devant ma stupidité persistante, elle eut la bonté de me renvoyer.

Des semaines passèrent. Un samedi de fin de mai, à la toilette de trois heures, je mis mes souliers noirs du dimanche, à boucles et sans talons, un ruban bleu-pâle à mes cheveux que je portais encore en brosse et enfin, ma robe bleu foncé semée de tout petits pois blancs : jupe froncée à la taille, blouse bouffante, grand col de piqué blanc, genre marin. Quoiqu’il fît chaud, dehors, moi qui venais de prendre mon bain, je me sentais très fraîche et reposée et assise sur la chaise, à côté de mon lit, je songeais à toutes sortes de jolies choses à la fois et en attendant qu’on donnât le signal de descendre, je me disais aussi, ô honte, qu’il y aurait peut-être du hachis, au souper. Le samedi, cela arrivait souvent et j’avais faim. Après souper, nous prîmes notre récréation dans la cour, en attendant le mois de Marie et je venais d’être invitée à jouer aux Quatre coins, quand une petite fille accourut m’avertir que mère Saint-Blaise me réclamait.

— Voulez-vous m’accompagner ? me demanda celle-ci, de son ton charmant.

Je la suivis dans le parterre et là, elle se mit en frais de repeindre les deux mignonnes chaloupes suspendues, qui portaient des fleurs en guise de passagers. Elle me chargeait de menus objets qui auraient pu l’encombrer et je trouvais singulière, la palette chargée de petits paquets de couleurs et merveilleux le pinceau si sûr, qui semblait participer au privilège des doigts vivants.

— Vous aimez ces choses n’est-ce pas ? disait mère Saint-Blaise. Vous devriez demander à vos parents de vous faire apprendre le dessin. Vous avez certainement des dispositions. Oui, oui, vous êtes un tempérament. Il y a longtemps que je vous remarque, ma petite fille, depuis le premier soir de notre rencontre. Vous rappelez-vous ?

Mon affirmation spontanée la fit sourire.

— Vous ne prenez pas de leçons de musique, non plus, si je ne me trompe pas. Pourquoi ? Il faudrait vous y mettre. C’est le temps pendant que vous êtes jeune. Quel âge avez-vous ?

— Treize ans, mère.

Le pinceau resta en l’air, tandis que le front de mère Saint-Blaise se couvrait instantanément de rides.

— Vous vous trompez, fit-elle enfin.

C’était toujours ce qu’on me disait. J’aurais bien voulu me tromper, car je n’aimais pas vieillir. Nous traversâmes de l’autre côté du grand escalier, conduisant au parloir, et mère Saint-Blaise commença de me parler art. Elle choisissait ses mots, se mettait à ma portée et étonnée, extasiée, il me semblait qu’une petite âme insoupçonnée se levait en moi, toute timide, grandissait, s’enlaçait à l’autre.

L’herbe était déjà haute : par moments, le vent la moirait d’argent, frissonnait dans les feuilles et m’empoignait mollement à la gorge en faisant claquer les rubans de mon béret de toile blanche. Le voile de mère Saint-Blaise se soulevait, gracieux et elle me parlait toujours de l’Art. Tout à coup, la cloche sonna à l’église, notre voisine, annonçant le Mois de Marie. Je jetai à ma compagne, un regard de détresse, espérant je ne sais quoi. Mais, comme s’il lui eût été naturel d’interrompre ses plaisirs, elle reprit tranquillement ce qu’elle m’avait confié, en disant :

— Hâtez-vous ! Vos compagnes sont déjà en rangs.

Dès lors, très souvent, mère Saint-Blaise, occupée avec ses pinceaux dans le minuscule cabinet de musique qui lui servait d’atelier, me demanda de lui faire sa lecture spirituelle. Nous causions d’abord un peu ; je me sentais gênée avec elle, délicieusement, car je comprenais bien que cela ne durerait pas ; puis, elle me donnait le livre pieux. Lorsque j’avais lu à peu près quinze minutes, elle me remerciait d’un sourire et me donnait congé en disant :

— Cela suffit.

Et j’avais bien envie de répondre :

— Moi, je ne trouve pas…

Les vacances survinrent, sur les entrefaites et je les accueillies assez mal. En quittant le couvent, le meilleur de ma pensée et de mes regrets était pour mère Saint-Blaise et je tremblais qu’on ne la changeât de mission.