Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire/Molière/Notes sur le Tartuffe

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 103-150).

NOTES SUR LE TARTUFFE[1]



ACTE PREMIER


Scène première

MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE, FLIPOTE


MADAME PERNELLE
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.




Excellent caractère de vieille, bilieuse et active. Toutes les vieilles à l’exception de celles qui ne le sont pas comme Mme du Deffand, ressemblent à Mme Pernelle. Qui osera peindre une vieille après cette première scène, et celle de l’incrudilité ? Voilà un des véritables avantages d’être venu le premier. Nous avons des avantages que Molière n’avait pas. Il n’avait pas par exemple mon caractère de Williams, mais aussi celui de Mme Pernelle est bien autrement général. Il peut y avoir cent Williams en France, il y a deux ou trois millions de Mme Pernelle. Outre cela c’est un caractère éternel. Parler beaucoup, ne partir que de ses idées, ne recevoir aucune impression nouvelle, enfin des manières de voir formées avec peu d’esprit, mais soutenues avec opiniâtreté, sera encore le caractère des vieilles dans deux mille ans.



MADAME PERNELLE
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.


Il faut dire ce vers comme s’il était précédé de la particule car. Cela montre le vrai chagrin de Mme Pernelle, c’est de ne pas avoir place pour parler, de n’être pas écoutée.



MADAME PERNELLE

C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère,
Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,


Art de Molière, personne ne s’aperçoit que ces mots ne sont pas dans la nature. Il expose on ne peut pas plus clairement.



MADAME PERNELLE
… Si j’étais de mon fils son époux,


Idem.



DORINE
Daphné, notre voisine,…


Ces noms grecs me choquent. La manière moderne de prendre des noms possibles vaut bien mieux quoiqu’il n’y ait nul mérite à l’avoir inventée.

[Dorine ne nous semble être ni dans la nature ni dans nos mœurs, ni dans celles de Louis XIV. Elle a trop d’esprit ; et jamais les domestiques n’ont parlé si longuement devant leurs maîtres, excepté dans le peuple. Pourquoi Molière n’a-t-il pas mis toutes ces remarques fines, ces portraits qui supposent de l’observation et du tact, dans la bouche d’un personnage de la société, de Cléante par exemple !

C’est que, pour le parterre, cela a plus de grâce dans la bouche d’une femme, d’une soubrette.


à son corps défendant.


Le vulgaire rit un peu, comme d’une polissonnerie[2].]



CLÉANTE
Et laissons aux causeurs une pleine licence.


Que l’acteur qui fait Cléante ait un ton animé, et le moins pédant qu’il sera possible ; cela relèvera beaucoup la pièce.



DORINE
Et l’on sait qu’elle est prude, à son corps défendant.


Les badauds rient démesurément de ce vers à cause du mot son corps. Je crois qu’ils ne comprennent pas trop la phrase.



MADAME PERNELLE
… L’on est chez vous contrainte de se taire.


Voilà le vers du rôle. Comme on ne revoit jamais ce qu’on a déjà vu, celui de l’Inconstant.



MADAME PERNELLE

Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confusion de telles assemblées ;


Ces deux vers peignent bien le parti des Sots et des Tristes. Dans la plupart des expositions, on voit un ami qui satisfait la curiosité de son ami. Ce sont là les meilleures, elles sont raisonnables. Ici un des caractères se peint, fait conclure sa définition et outre cela peint les autres, d’une manière piquante, en leur adressant leur portrait à eux-mêmes ; le spectateur regarde quelle mine ils font.



Scène II

CLÉANTE, DORINE


DORINE

Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils ;
Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
Nos troubles l’avoient mis sur le pied d’homme sage
Et, pour servir son prince, il montra du courage.


Molière aurait dû avoir la petite attention de faire arriver Cléante d’Angleterre, ou de Bordeaux, ou de l’armée. Il vient de loin puisqu’il ignore que son beau-frère s’est bien conduit pendant la Fronde.



DORINE
Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide !


La société et les convenances se sont perfectionnées. Ce vers serait exécrable fait aujourd’hui.



Scène IV

CLÉANTE, DAMIS, DORINE


DORINE
Il entre.


Jeu. Ce mot très bien dit par Mlle de Vienne peint seul la manière dont Orgon est regardé dans sa famille.



Scène V

ORGON, CLÉANTE, DORINE


CLÉANTE
Je sortois, et j’ai joie à vous voir de retour.


Ce vers ne cadre pas avec l’arrivée de Cléante d’un pays éloigné qui est nécessaire à la vraisemblance du récit de Dorine.



ORGON
Le pauvre homme !


Suivant l’idée de Burke, on n’aime bien que ce qui est absolument sans rivalité avec nous, de là vient que le mot pauvre exprimant faiblesse, est un mot de tendresse. Nous aimons et nous conférons notre protection. Ces deux jouissances se redoublent mutuellement.

Ce mot pauvre n’irait point dans l’amitié. On attend du secours de son ami, ainsi ce ne peut pas être une qualité pour lui que d’être faible ; mais aussi on est bien loin d’être sans rivalité avec lui.



DORINE
Pour réparer le sang qu’avait perdu madame,


Plaisanterie.



DORINE

Et je vais à madame, annoncer, par avance.
La part que vous prenez à sa convalescence.


Sarcasme.



Scène VI

ORGON, CLÉANTE


ORGON
C’est un homme… qui… ah ! un homme… un homme enfin…


Je vois avec plaisir qu’il n’y a point de virgule après enfin : Les acteurs jouent comme s’il y avait un point, tandis que la définition suit, et qu’il faut dire comme s’il y avait

Un homme enfin tel que, qui suit bien, etc.



ORGON

Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m’en soucierois autant que de cela.


Excellent trait contre la religion, non pas celle de l’Évangile, mais celle de nos prêtres. C’est peut-être un de ces traits pour lesquels Bourdaloue blâme l’auteur.

Molière n’a pas pu faire conclure au spectateur cette vérité, que l’homme religieux, que Chateaubriand et tous les dévots qui ont quelque éloquence, cherchèrent à anoblir par les images les plus élevées et les plus touchantes, n’est au fond qu’un égoïste complet et très triste, un plat calculateur, qui sacrifie douze ou quinze ans de plaisir, pour avoir en échange un bonheur éternel. Rien n’est moins touchant que ce calcul par le spectacle duquel on veut nous attendrir[3] et cependant tel est l’empire de l’éloquence, que peu de gens aperçoivent cette vérité. Cela aurait fait une belle réponse de Cléante Pour qu’elle fût bien piquante, il faudrait la faire adresser à un Chaclas faisant le fat avec son éloquence, et sacrifiant une fête charmante à Dieu, c’est-à-dire au plus égoïste de tous les calculs. J’ai eu cette idée il y a deux ou trois ans. Faute d’écrire, je me donne la double peine de trouver du nouveau.



ORGON
Et de l’avoir tuée avec trop de colère.


Pour le spectateur homme d’esprit, il n’y a plus rien à dire sur Orgon, après cette tirade. Molière fait conclure tout un caractère de trente vers. Mais aussi la critique précédente subsiste. Je ne rirai pas beaucoup d’un homme qui vient parler sérieusement de la mort d’une puce. Tout au plus pourrais-je rire si l’on me le montrait désappointé dans ce qu’il a de plus fort, c’est-à-dire sa conduite, la manière dont il cherche le bonheur, les calculs qu’il fait pour cela, et auxquels il apporte plus d’attention sans doute qu’aux simples actions ordinaires.



ORGON

Et, comme je vous l’ai plus de dix jours prêché,
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.


Ne pas oublier que probablement cette scène serait bien meilleure, si Molière, homme riche comme Regnard, l’eût écrite dans ses terres, sans se soucier du lieu ou du temps où elle serait jouée.


Méchante


Prouve même qu’il y avait une espèce d’inquisition. Louis XIV parlant de Faupertuis au duc d’Orléans depuis régent.



CLÉANTE

En chaque caractère ils passent ses limites,
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.


Cela est fort bien dit : mais pour désabuser Orgon, ne valait-il pas mieux partir des choses qu’il vient de dire, du récit de la manière dont Tartuffe s’est introduit auprès de lui, et chercher à lui faire voir dans ces actions les traces de l’hypocrisie.

Les critiques auraient dit alors que Molière s’était donné beau jeu, en remplissant le récit d’Orgon de choses appartenant évidemment à un hypocrite.



ORGON
Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.


Cléante, pour réussir à désabuser Orgon, devait surtout chercher à éviter que ce sot ne prît la chèvre de cette manière. Sa belle maxime générale « Les hommes la plupart sont étrangement faits », ne semble pas la plus propre du monde à ménager l’amour-propre de la petite tête à laquelle il a affaire.



CLÉANTE

Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
Du faux avec le vrai faire la différence.
Et, comme je ne vois nul genre de héros
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ;
..............................


Le raisonnement ci-dessus sur l’égoïsme de la dévotion montre qu’il y a quelque distance d’un martyr à Codrus, ou aux Bourgeois de Calais et tout le ridicule de cette assertion. Doit-on louer un avare passionné qui fait un commerce singulier, dans l’espérance qu’il lui rendra cent pour cent ?


Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
Voilà l’exemple enfin qu’il se faut proposer.


Cela est pour l’Archevêque de Paris, mais il ne faut jamais dire de maxime générale à un sot, vous lui faites mal à l’esprit, vous le faites souffrir, ce n’est pas un moyen de le ramener.



CLÉANTE

Mais il est nécessaire
De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?


ORGON

De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ? De faire
Ce que le ciel voudra.


Jésuitisme en action. Molière sort du raisonnement avec une rapidité admirable. L’action commence à cette dernière scène. L’action est le désabusement d’Orgon. L’idée la plus naturelle avec un sot de cette force était de conquérir l’Italie, en portant la guerre en Afrique, de porter le Tartuffe à quelque démarche démarcante. Par exemple d’être auprès d’Orgon l’espion des Jansénistes, si Orgon est moliniste comme il y a apparence. Un grand seigneur, ami de Cléante, ferait appeler Tartuffe, et éblouissant facilement un cuistre qui n’a pas le sou, quelque finesse qu’il ait, il pourrait au bout de trois semaines ou un mois d’intrigue tirer de Tartuffe quelque écrit propre à le perdre en le faisant passer sous les yeux d’Orgon. Ceci est une idée du moment. Je note toutes celles qui viennent sans leur faire subir d’examen.

J’observe qu’on a bien peu ri dans ce premier acte. On a souri en reconnaissant l’excellence de quelques-unes des traits de Mme Pernelle ou d’Orgon, mais il faut se souvenir de la différence du rire au sourire. Dans un sujet qui frise l’odieux comme celui-ci, le premier acte est, ce me semble, celui où il est le plus possible de faire rire, car c’est le temps de la pièce où le spectateur hait le moins.


ACTE II


Scène première

ORGON, MARIANE


ORGON
Mariane !


L’armée ennemie fait un pas. Orgon annonce à sa fille qu’il veut la marier à Tartuffe. Cela rend le désabusement plus urgent.



Scène II

ORGON, MARIANE ; DORINE (entrant doucement, et se tenant derrière Orgon, sans être vue).


Art excellent de Molière. Il rend piquant tout ce qui suit, et qui sans l’arrivée de Dorine eût été un peu fade, peut-être même un peu odieux. C’est un vautour déchirant tranquillement une colombe qui n’a aucune défense.



ORGON (apercevant Dorine)
…… Que faites-vous-là ?


Idem ; par le piquant, Molière distrait tout à fait les spectateurs, de l’odieux que peut avoir tout ce qu’Orgon va dire.



DORINE

Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle,
Et j’ai traité cela de pure bagatelle.


Une critique bien vieille et bien vraie, c’est que Dorine n’est pas du tout dans nos mœurs.



DORINE

Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie,
Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?


Surprise piquante, par le ton de Dorine.



ORGON

J’avois donné pour vous ma parole à Valère ;
Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin,
Je le soupçonne encor d’être un peu libertin ;


Un de ces mots dont le sens a totalement changé depuis le siècle de Louis XIV, où il voulait dire indévot.



ORGON

Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles.


C’est une des prétentions de l’Église d’ôter le plaisir du mariage ; elle est jalouse de tous les plaisirs, cela est une superbe vue politique dans Grégoire VII (Hildebrand) et une grande sottise dans tous les moutons qui gobent cette manière. Polyeucte, dans la tragédie de ce nom, met en avant sérieusement plusieurs maximes de Tartuffe comme


Ce Dieu est jaloux, etc.
 acte… scène…



ORGON
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés…

DORINE
Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez !


La mine d’Orgon prouve d’une manière invincible la force et la bonne foi de sa dévotion.



ORGON

(Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine, et, à chaque mot qu’il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans parler.)

Ma fille, vous devez approuver mon dessein…


Voici le comble de la distraction. Le spectateur ne songe presque plus à ce que dit Orgon. Cette scène piquante a très bien dissipé le sérieux.



Scène III

MARIANE, DORINE


DORINE

Fort bien. C’est un recours où je ne songeois pas ;
Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.


Ce vers a perdu de son comique depuis que la mode du suicide a fait des progrès, et que l’on a eu plus d’occasion de dire cela sérieusement.



DORINE

Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
Le bal et la grand’bande, assavoir, deux musettes,


Sarcasme. Rôle ridicule que l’on prête à quelqu’un en lui parlant à lui-même.



DORINE
Je suis votre servante.

MARIANE
Eh ! Dorine, de grâce…


Jeu de théâtre qui peut être vrai au fond mais qui de la manière dont il est exécuté, a le défaut de détruire un peu l’illusion, en faisant penser qu’on est à la comédie.



MARIANE

Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
Fais-moi…


DORINE
Fais-moi… Non, vous serez, ma foi, tartuffiée.


Indécence bien vraie et bien bonne que notre bégueulisme actuel sifflerait outrageusement et avec indignation. On voit bien ici la vérité du bégueulisme que Beaumarchais reproche au public, dans la préface de Figaro.



Scène IV

VALÈRE, MARIANE, DORINE


MARIANE
Eh bien, c’est un conseil, monsieur, que je reçois.

VALÈRE
Vous n’aurez pas grand’peine à le suivre, je crois.


Diversion la plus gracieuse possible, au sombre de la pièce. L’action se repose pendant cette scène. La marche de Molière est lente. Il peint parfaitement tout ce qu’il rencontre. Je voudrais qu’il y eut aussi une diversion gaie.



VALÈRE

Sans doute ; et votre cœur
N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.


MARIANE
Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.


Jeu. Ce vers très tendrement avec l’œil fixe et ouvert.



VALÈRE (se tournant vers Mariane).

Mais ne faites donc point les choses avec peine ;
Et regardez un peu les gens sans nulle haine.


Sourire extrême, vue du bonheur, on est attendri.



DORINE
À vous dire le vrai, les amants sont bien fous !


Excellent vers qui fait durer notre sympathie en empêchant notre orgueil de l’attaquer.



DORINE
En attrapant du temps, à tout on remédie.


Attrapant, excellent ton de Molière qui fait t’imposant autant que nos sots écrivains actuels le recherchent. Voilà un des grands vices de la conversation actuelle. La monarchie en vieillissant chassera ce défaut.



DORINE

Quel caquet est le vôtre !
Tirez de cette part ; et vous, tirez de l’autre.


Qu’on ose comparer quelque comédie antique à cela ! n’ai-je pas bien raison de n’apprendre ni le grec ni le latin.


ACTE III


Scène première

DAMIS, DORINE


DAMIS

Que la foudre, sur l’heure, achève mes destins,
Qu’on me traite partout du plus grand des faquins,
S’il est aucun respect ni pouvoir qui m’arrête,
Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !


Je voudrais tenir ici quelque partisan outré de la règle de la voute : « Qu’on ne puisse rien ôter d’un drame. » Ils consultent cette règle, au lieu d’avoir l’œil sur le cœur du spectateur, seule boussole du poète. Quelqu’Alfieri, quelque Boileau, (je suis peut-être injuste envers ce dernier en le nommant ici, il sentait peut-être le mérite de cette scène mais aurait probablement désapprouvé par suite de la même règle, et faute de regarder le cœur du spectateur, le grand nombre d’acteurs du Timon de Shakespeare.)

Il est évident qu’on peut mettre cette scène après celle de la proposition du mariage, en sautant la brouille, sans qu’il y paraisse. Mais que de plaisir n’aura-t-on pas perdu, et combien plutôt le ton sérieux de la pièce ne fatiguera-t-il pas ?



DORINE

Plût à Dieu qu’il fût vrai ! la chose seroit belle.
Enfin, votre intérêt l’oblige à le mander :


Style pour la porte à le mander. Obliger a changé de sens.



DAMIS
Non ; je veux voir, sans me mettre en courroux.

DORINE
Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous.


Ce mot a aussi un peu changé, il est là pour importun.

On sent que l’attaque de Damis faite sans jugement n’aura pas de succès.



Scène II

TARTUFFE, DORINE


DORINE (à part).

Comme il se radoucit
Ma foi, je suis toujours pour ce que j’en ai dit.


Jeu. Mlle de Vienne a grande raison de grossir sa voix d’une manière comique en disant ce vers.



Scène III

ELMIRE, TARTUFFE

(Damis, sans se montrer, entr’ouvre la porte du cabinet dans lequel il s’était retiré, pour entendre la conversation.)


La présence de Damis caché met beaucoup de piquant[4].



ELMIRE
Que fait là votre main ?

TARTUFFE
Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.


Les Français sont bien heureux que cela ait paru avant leur siècle de bégueulisme.



TARTUFFE (maniant le fichu d’Elmire).

Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux !
On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux
Jamais, en toute chose, on a vu si bien faire.


Tartuffe, malgré tout son esprit, est timide. Molière passe ici à côté d’une imperfection que Mys[elf] ne saurait pas éviter. À force de sublimer son Tartuffe, il se fut dit : « Un homme de beaucoup d’esprit qui ne croit à rien et qui s’exerce continuellement et avec le plus grand succès, à jouer la comédie, doit savoir parler à une femme, et n’être pas assez timide pour chercher à séduire une femme honnête en commençant par des caresses ; cette manière ne peut tout au plus convenir qu’à un très beau jeune homme de dix-huit ans. »

Ce raisonnement est juste, mais à force de diezer un la on en fait un si, et il change de nature. Molière voulant jouer les hypocrites, il fallait que Tartuffe conservât un de leurs traits les plus distinctifs, malgré tout leur esprit : la gaucherie, ou il n’était plus Tartuffe, donc en sublimant prendre garde à ne pas supprimer l’imperfection qui fait le caractère.

C’est comme si Cervantes à force de donner de l’esprit à D. Quichotte, lui eût ôté l’erreur, l’imperfection de vouloir mettre en vigueur la chevalerie errante.

Le défaut de Mys[elf] est un peu dans le genre de celui d’Alfieri, il provient de même de l’abus d’un esprit fort.



TARTUFFE

Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
..............................


Même remarque. Malgré son adresse Tartuffe emploie mal à propos les termes de dévotion, et étant d’un esprit supérieur dans l’art de séduire les hommes, il a gardé cette erreur, ridicule inhérent à chacun de ses discours, et sans lequel Molière eut été bien embarrassé pour éviter l’odieux, tout le temps pendant lequel l’esprit du spectateur pense au ridicule, de dire à une femme du grand monde


Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles


d’où il [suit qu’une paire de jolis tétons est une réflexion du Ciel.

Tout ce temps, dis-je, est volé à l’indignation, ou au dégoût qu’eût produit la déclaration d’amour du Tartuffe.


Il a sur votre face épanché des beautés, etc., etc.

Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l’Auteur de la nature
Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.


Jeu. Elmire fait un geste ou plutôt une mine d’horreur, Tartuffe reprend avec l’intonation de quelqu’un qui répond à une objection comme s’il y avait :

« Vous avez raison, d’abord j’appréhendai, etc. »



TARTUFFE
Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande.


Jeu. Tartuffe change ici tout à fait de ton. Il quitte l’intonation d’un homme qui répond à une objection, pour prendre le ton galant. Ce qui suit sont des galanteries de dévot (on m’annonce, la Ballu, que le Vice-Roi a tourné casaque et que 60.000 hommes arrivent de la Suisse pour nous couper tous).


De vos regards divins l’ineffable douceur
Força la résistance où s’obstinoit mon cœur ;
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes.


Y a-t-il quelque chose de vrai là dedans ou le tout est-il belle hypocrisie toute pure ? me rappeler le bon caractère de frère Thimotée de la Mandragore, qui croit au fond et n’est qu’un peu hypocrite. Caractère qui n’a pas encore paru sur la scène française, et qui n’est qu’esquissé dans Machiavel.



TARTUFFE

J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille !
Une dévotion à nulle autre pareille.
Votre honneur avec moi……


Jeu. Changement complet de ton. Prendre celui d’un homme qui expose avec chaleur des raisons qu’il croit évidentes.



ELMIRE

N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur
À dire à mon mari cette galante ardeur,
Et que le prompt avis d’un amour de la sorte
Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?


Style. Cela n’est pas assez vif ; couper les deux derniers vers en mettant


Peut-être un prompt avis, etc.
Pourrait bien altérer l’amitié, etc.


Il serait bon de contraster avec le style périodique de Tartuffe.



ELMIRE

C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
L’union de Valère avecque Mariane,
De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;
Et…


Abus du style figuré. J’ai remarqué il y a trois ou quatre ans sur le Misanthrope que le langage familier admettait de nos jours bien moins de figures que sous Louis XIV. Notre commerce avec les Anglais est, je crois, en partie cause de ce changement.



Scène IV

ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE


DAMIS (sortant du cabinet où il s’était retiré).

À détromper mon père, et lui mettre en plein jour
L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.


Indignation de jeune homme cela peint ; bien Damis, mais la scène eut eu plus d’effet si le caractère eut permis de lui faire dire à Tartuffe deux ou trois plaisanteries ou sarcasmes bien vifs.



Scène VI

ORGON, DAMIS, TARTUFFE


TARTUFFE

Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
Je ne saurois avoir tant de honte en partage,
Que je n’en aie encore mérité davantage.


ORGON (à son fils)
Ah ! traître…


Voilà une des grandes scènes probantes de la pièce, une dénonciation de tentative d’adultère très probable n’est pas crue par le mari, après une justification jésuitique. Il est fâcheux que la vérité du caractère d’Orgon n’ait pas permis de faire durer plus longtemps le danger du Tartuffe. C’est le seul qu’il coure dans la pièce. (Voyez les réflexions générales à la fin de la pièce.)



ORGON

Vite, quittons la place.
Je te prive, pendard, de ma succession,
Et te donne, de plus, ma malédiction !


Ce de plus là est un peu pamphlet. Peut-être était-il nécessaire pour sauver de l’odieux. L’âme du spectateur est sans cesse suspendue à deux pouces au-dessus du fleuve de l’odieux.

Voilà Damis battu. Il faut qu’il ait une irréussite dans toutes les attaques mises sur la scène, autrement on ne les croirait pas réelles. Mais ce Damis a peu d’esprit sans sortir de son caractère de jeune emporté de vingt-deux ans, il fallait faire des politesses ironiques à Tartuffe en présence du vieillard et lui payer exactement une rente de coups de bâtons, jusqu’à ce qu’il eut déguerpi.



Scène VII

ORGON, TARTUFFE


ORGON

Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit :
Et que puisse l’envie en crever de dépit !


Vanité puérile d’Orgon, dans le genre de celle de Pacé. Je commence trop à perdre de vue cet excellent caractère original. La faute en est à la campagne de Russie. Gina trouve que mes lettres d’il y a deux ans étaient bien plus enflammées que celles de ce voyage-ci. C’est ma léthargie.


ACTE IV


Scène première

CLÉANTE, TARTUFFE


CLÉANTE
Oui, tout le monde en parle,


Tout le monde peut-il parler d’une chose arrivée il y a trois ou quatre heures au plus ? Toutes les fois qu’on fait intervenir l’opinion publique, il faut allonger les vingt-quatre heures, au reste, il me semble que sans le dire, Molière et Corneille se sentent assez de ces règles de pédants. Cela comme la division en cinq actes est une invention de gens avec qui nous ne pourrions pas soutenir dix minutes de conversation, sans bâiller à nous démettre la mâchoire. Au reste quand nous voyons Émilie se faire rendre compte de l’état de la conjuration dans le cabinet de l’Empereur, n’est-il pas évident qu’il n’y a pas unité de lieu ? mais comme dit Horace : « Il faut ménager les habitudes du peuple des spectateurs. » (Métastase, tome 12 ou 15.)



CLÉANTE

Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
Et remettez le fils en grâce avec le père.


Scène qui me semble ennuyeuse ; Tartuffe étant un hypocrite comme le spectateur en a la preuve, à quoi bon le mettre à pied de mur, puisqu’il n’y a pas de spectateurs ? Cléante pouvait tout au plus lui faire une menace énergique de quatre vers, appuyée de la vue d’un pistolet. Voilà la nature, mais était-elle bonne à mettre en scène ?



CLÉANTE

Quoi ! le foible intérêt de ce qu’on pourra croire
D’une bonne action empêchera la gloire ?


Ici la figure que Molière prend pour faire son vers est une absurdité. Sans doute si le public ajoute foi à une fausseté, la vérité n’aura pas de gloire.



TARTUFFE

Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;
Qu’il ne trouve des gens qui, l’ayant en partage,
En fassent dans le monde un criminel usage,

Et ne sen servant pas, ainsi que j’ai dessein,
Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.


Voilà le ton dont Tartuffe répondra jusqu’à demain ; que prétend Cléante ? en tirer un aveu ? ou le croit-il de bonne foi et seulement manquant de lumières ou prétend-il lui donner des leçons sur ce qu’est l’opinion publique ? fichue scène, d’autant plus mauvaise qu’elle redouble le vice auquel l’ouvrage ne penche déjà que trop. Cette scène redouble le sombre et mène droit à l’odieux ; de plus elle ennuie. Mais elle fut peut-être nécessaire à Molière pour la police.



Scène III

ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE


MARIANE (aux genoux d’Orgon).

Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.


Belle ombre qui prépare très bien la scène d’Orgon sous la table.



ORGON (se sentant attendrir).
Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !


Vers qui montre la religion empêchant l’effet de la sympathie naturelle à l’homme.



ORGON

Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
Et vous auriez paru d’autre manière émue.


Qui diable vous demande votre théorie ? elle est d’autant plus déplacée ici, qu’il faut détourner Orgon, et promptement, de donner sa fille à Tartuffe.



Scène IV

ELMIRE, ORGON


ELMIRE
Approchons cette table, et vous mettez dessous.


Concision admirable. Un moderne aurait mis là une préface infinie.



Scène V

TARTUFFE, ELMIRE, ORGON (sous la table)


TARTUFFE

Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
Et planter dans mon âme une constante foi
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.


Voilà un homme d’esprit et de caractère, mais qui a conservé le ridicule de ses termes de piété. Au reste, il est assez malaisé d’avoir deux langages. On peut citer en exemple les comédiens qui, quand ils sont bons, sont dans le monde ce qu’ils sont sur la scène, et qui, quand ils sont mauvais comme Alex. Duval, portent sur la scène ce qu’ils sont dans la société.



ELMIRE

Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
Du foible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?


Mauvais style de maxime qui jette une froideur extrême dans un dialogue qui devrait être brûlant.



TARTUFFE

Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
..............................


Ici la tournure On est fort bonne pour faire l’équivoque.



ELMIRE

Il n’importe ; sortez, je vous prie un moment
Et partout là dehors voyez exactement.


Voilà sans doute la situation la plus forte qui soit au théâtre, et que notre bégueulisme n’y laisserait sans doute pas mettre de nos jours.



Scène VII

TARTUFFE, ELMIRE, ORGON


ORGON (arrêtant Tartuffe).

Vous épousiez ma fille et convoitiez ma femme !
J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
Et je croyais toujours qu’on changeroit de ton ;


Toujours ce maudit on.



TARTUFFE

Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
Ceux qui parlent ici de me faire sortir !


Voilà l’odieux qui commence.


ACTE V


Scène première

ORGON, CLÉANTE


CLÉANTE

Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,
Et, s’il vous faut tomber dans une extrémité,
Péchez plutôt encor de cet autre côté.


Passage mis pour la police de Parlement et de Mgr l’Archevêque, et que l’on fait fort bien de supprimer. Si Cléante a de l’esprit, ce dont sa scène avec Tartuffe me fait un peu douter, il doit savoir qu’un sot, tel qu’Orgon, est incapable de se conduire par raisonnement, qu’il est de ces gens qui ne marchent qu’en vertu de leurs préjugés, et que ce qu’il y a de pis c’est de les accoutumer à raisonner leur conduite. « On dit, on fait, c’est l’usage, » doivent être leurs lois suprêmes, sans cela il n’est pas de bêtise alors où ils ne puissent tomber.

(Fleury par manque de caractère trouvait toujours au milieu de l’action une objection nou[velle] au raisonnement par lequel il s’est décidé.)


Les préjugés, ami, sont les lois du vulgaire,


est une chose fort vraie, mais dans un autre sens que celui de Voltaire ; et le plus grand tort des philosophes.



Scène IV

ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE, MONSIEUR LOYAL


ORGON (à part).

Du meilleur de mon cœur je donnerois, sur l’heure,
Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
Et pouvoir, à plaisir, sur ce muffle asséner
Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.


On a tort de supprimer ces quatre vers qui relèvent un peu Orgon, et nous rappellent l’homme qui s’est distingué dans les guerres de la Fronde. Orgon n’intéresse plus comme étant tombé trop bas. Au reste c’est une terrible épreuve que celle de cent cinquante ans passés sur une pièce comique. On voit ce que cette masse d’années peut faire même sur une tragédie dans le sort de Bajazet (Feuilleton du 4 novembre 1813). Jadis on s’intéressait à Atalide ; aujourd’hui que l’amour partage l’empire du théâtre avec les autres passions, c’est Roxane qui est l’objet de l’intérêt.

La comédie de Dominique faite loin de Paris sera beaucoup plus la comédie de tous les temps, la comédie durable.



Scène V

ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE

..............................

ORGON
Taisez-vous. C’est le mot qu’il vous faut toujours dire.


On a encore grand tort de supprimer ces dix vers qui éloignent le sentiment de l’odieux.



Scène VI

VALÈRE, ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE


VALÈRE

Le moindre amusement vous peut être fatal.
J’ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,


Vu l’état du luxe, en 1664, nous sommes ici avec des gens de la première volée. Molière probablement pour donner plus de généralité au tableau a fait que Damis ne parlât pas de son régiment ou de sa charge de président. Il a eu tort. Il faut être général par les passions et les habitudes de l’âme. Du reste très particulier par les signes extérieurs.



Scène VII

TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE


L’EXEMPT

Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même,
Et, par un juste trait de l’équité suprême,
S’est découvert au prince un fourbe renommé,
Dont sous un autre nom il étoit informé.


Il y a des caractères de Tartuffe dans Gil Blas dont la scène est placée dans un pays fort religieux.



ORGON (à Tartuffe que l’exempt emmène).
Eh bien, te voilà traître !…


Orgon, outre qu’il est un sot, est une âme basse.


RÉFLEXIONS GÉNÉRALES
SUR LE TARTUFFE



La marche de cette pièce n’est pas rapide, il est vrai, mais Molière peint parfaitement bien tout ce qu’il rencontre.

Orgon est un sot et une âme étroite. Tartuffe un homme fin, un bon comédien qui ne peut se défaire en parlant à Elmire des manières de parler ridicules, qui, par l’usage journalier, sont devenues habituelles chez lui. Damis est un jeune homme nullement remarquable pour l’esprit, il en est de même du raisonneur Cléante. Dorine qui est toujours prête à employer l’industrie a beaucoup d’esprit. La dignité d’Elmire nous cache le sien. L’esprit d’une jeune femme décente, est diablement voilé en France par les convenances. Tartuffe est un personnage en dedans qui ne fait jamais de confidences à personne. Ses confidences auraient fait mal au cœur.

De qui rit-on dans cette pièce ?

Il faut avouer qu’on rit peu. Voilà un défaut auquel il était facile à un homme tel que Molière de remédier. Placer par exemple un vrai dévot à côté de Tartuffe, un vieil évêque pieux, oncle d’Elmire âgé de soixante-dix ans et retiré à Paris, comme l’ancien évêque d’Alais, Mgr de Bausset, où il jouit de beaucoup de considération dans la clique dévote. C’est en sa présence que l’attaque de Cléante qui commence le quatrième acte aurait été sensée. Il importe à Tartuffe que ce saint homme ne soit pas contre lui. Il le ménage extrêmement. C’est dans le désir de se le concilier, qu’on pourrait trouver le moyen de nous montrer une ou deux fois Tartuffe désappointé. L’évêque dirait à Orgon devant Tartuffe : Ces maximes sont infâmes, en parlant des maximes prêchées par Tartuffe un instant auparavant. Celui-ci trouverait moyen de se retourner. À la fin, l’évêque qui a assez d’esprit, serait convaincu de la scélératesse de Tartuffe, mais pour ne pas nuire dans le public à la cause de la religion ne voudrait rien faire contre lui. Voilà une source de mouvement. D’ailleurs dans cet évêque, on pouvait présenter, toute police à part, les ridicules des vrais dévots, montrer combien il est facile d’abuser de quelques-unes de leurs maximes.

Je trouve à cette pièce un peu du défaut de Télémaque, les caractères n’y sont pas marqués par assez de traits. Tartuffe par exemple gagne une grande fortune à bon marché. Il n’est embarrassé qu’une fois, à l’accusation de Damis, et il se justifie avec tant de facilité que réellement il n’y a pas de mérite. Le personnage du vieil évêque est un premier aperçu dans un moment où malgré moi je pense à plusieurs choses (je crains que la comtesse S. ne dissimule avec moi, and should beliewe me the auth. F’s letter), mais il aurait cet avantage d’embarrasser un peu Tartuffe.

Sans doute en faisant Orgon moins bête, Tartuffe aurait plus à faire. Mais faire Orgon moins crédule, n’est-ce pas le dénaturer ? Tartuffe a à ménager en général son parti, en particulier sa dupe. Pourquoi ne pas le montrer recevant un des matadors de son parti et lui donnant à déjeuner ? Mélange comique de la sensualité et du langage mortifié de la pénitence. Les repas sont froids à la scène.

Pourquoi nous montrer Orgon tout séduit ? Cela n’a-t-il pas des inconvénients analogues à nous montrer Dandin contrit et humilié, tout à fait guéri de la vanité qui lui a fait faire un mariage noble, et préparé à recevoir avec soumission tous les camouflets qu’il peut lui attirer ? Une scène de séduction nous aurait montré comment Tartuffe s’y est pris pour arriver au point où nous le voyons.

Il convierait Orgon à quelque mauvaise action ; les anciens principes d’honneur s’opposant, chez un sot, aux suggestions d’un homme de beaucoup d’esprit qui les surmonte avec le langage mielleux de la dévotion et par les maximes de la religion, formaient une scène du plus haut comique.

Pour faire rire, de temps en temps, Tartuffe serait arrêté court, un instant, par un argument jaculatoire d’Orgon, une question, etc. Cette scène dans L[etellier] est bonne, mais bien moins comique puisque L[etellier] n’est pas un homme éminemment dévot comme Tartuffe.

Voilà deux objections qui me semblent dignes de la pièce :

La première qu’il fallait nous montrer Tartuffe en danger, par le moyen du vieil évêque, si l’on veut, à qui Orgon aurait fait confidence des maximes à lui inspirées par Tartuffe, maximes dont le vieil évêque s’effaroucherait.

La deuxième qu’il fallait nous montrer Tartuffe exerçant son métier, c’est-à-dire séduisant Orgon.

Les défauts de la pièce sont : 1º d’être un peu froide, une des causes c’est que l’action marche lentement.

2º qu’on y rit trop peu.

Une des causes de la froideur c’est sans doute l’imbécillité presque obligée d’Orgon.

On pourrait remédier à ce défaut en le doublant du vieil évêque, ou en le faisant amoureux de sa femme à laquelle il aurait tout confié. Au premier abord ce second moyen semble rendre difficile la scène de la table, mais cela peut s’arranger. Cet amour motive même la tentative de séduction de Tartuffe, qui ne serait plus mu simplement par l’envie d’enf… cette femme, mais qui aurait le motif plus digne d’un ambitieux hypocrite, que, pour mener tout à fait Orgon, il a besoin d’être d’accord avec sa femme. Cela préviendrait la critique de La Bruyère (Article Onuphre), qui au reste me semble un enfantillage. L’amour est absolument une maladie, une fièvre qu’on ne peut pas plus se donner que s’ôter.

Je crois que le succès de la pièce est dû d’abord au sujet si hardi, 2º à la scène de la table, qui est le qu’il mourût de la comédie.

Quels seraient les moyens de faire rire davantage dans le Tartuffe[5] ?

(Écrit à Milan dans l’intervalle des rendez-vous du 9 au 11 novembre 1813. Lu à Milan le 8 mars 1816, malade de battements d’artère nerveux. Approuvé autant le permet le peu d’attention que je me permets. Si je meurs, regret d’avoir fait l’A[mour], au lieu de travailler au genre Monicego.)

On me. — La moindre distraction le matin me nuit infiniment. Mon esprit est un paresseux qui ne demande pas mieux que de s’accrocher à une chose moins difficile que de composer. Ensuite vers les deux ou trois heures vient le dégoût de cette autre occupation, et un fond de mécontentement jusqu’à ce que je sois distrait par autre chose. Tandis que trois ou quatre heures de travail à mon objet me donnent un fond de contentement pour toute la journée et redoublent my tendresse for comtesse Sim[onetta].

  1. Ces notes, écrites à Milan du 9 au 11 novembre 1813 se trouvent à Grenoble aux tomes 10 et 18 des manuscrits cotés R. 5896, et dans le Molière de 1812 à Chantilly. N. D. L. É.
  2. Le passage entre crochets a été ajouté plus tard après dit Stendhal, une lecture avec Seyssins (Crozet). N. D. L. É.
  3. Saint François tenant dans ses bras l’enfant-Jésus, petit tableau charmant du Dominiquin, au Musée no
  4. Stendhal qui écrivit ce qui précède le 10 novembre à 7 heures du soir s’arrête ici et ajoute : « Après cela passé with Gina, de 8 ½ à 10, j’étais faible, ayant eu un peu de fièvre. Heures charmantes, tendresse douce, les plus charmantes peut-être de ce voyage. » Le manuscrit reprend le 11 novembre. N. D. L. É.
  5. 13 nov. 1813. Sujet de Comédie. Idée étrangère au Tartuffe.

    Faire un honnête homme avec un cœur excellent et pas trop d’esprit, qu’un Tartuffe porterait par une suite de scènes de séduction à agir suivant les principes de la religion chrétienne. Cet honnête homme aurait les remords du monde les plus touchants et ferait des horreurs chrétiennes qui ne seraient pas odieuses. Il faudrait ou que le conseiller fut de bonne foi ou qu’il eût des motifs pour porter l’honnête homme à agir suivant les principes purs de la religion. Par exemple faire le directeur jésuite et attendant son avancement de son général qu’il ne peut gagner qu’en conduisant suivant les principes de la religion l’honnête homme son pénitent, qui est intendant de Province, je suppose et l’homme le plus marquant de la ville où le hasard a placé le Jésuite. Celui-ci dépourvu de protection auprès de son général n’a pour s’avancer d’autres moyens que ses œuvres.

    Cette pièce intitulée le Directeur serait destinée à montrer tous les ridicules de la Religion chrétienne. C’est en même temps le sujet d’une comédie de M. Maisonneuve dont il m’a parlé. Un homme sensible malgré lui qui veut être dur et ne peut en venir à bout.

    Le Jésuite n’ayant pas d’ordre de son général pour séduire l’Intendant, au profit de la Société, se plaint de ce manque d’occasion de se signaler, et en attendant en fait un chrétien parfait. Il expose celà à un Visiteur qui passe par la ville où l’action a lieu.