Mon bon nouveau gros paletot

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Imprimerie Bénard (1p. 3-14).

LES CEUX DE CHEZ NOUS
(QUAND J’ÉTAIS P’TIT)


Marcel Remy


Mon bon nouveau
gros paletot

CONTE I

LIÉGE
Imprimerie Bénard, société anonyme
Rue Lambert-le-Bègue, 13
1916

I

Mon bon nouveau
Mon bogros paletot


Et voilà que j’ai presque sept ans ; et que je sais lire. Pas tout ; pas les mots trop longs et les trop difficiles qu’on ne sait pas ce que ça veut dire. D’abord moi, je crois que personne ne sait lire et que quand on regarde dans un livre ou bien sur la gazette on fait semblant, mais on devine tous ces mots-là qu’on a déjà entendus autre part. Comme je suis petit et qu’on m’empêche d’écouter tout, c’est pour ça que je ne sais pas fort bien lire.

On m’a mis à La campagne, chez une grand’tante, parce qu’il y a une meilleure air, dit-on ; je ne vois pas que l’air est si bonne. C’est encore une de leurs idées, ça. Moi, je vois fort bien que le fumier, les écuries des bêtes et les pipes des ouvriers sentent aussi mauvais qu’à Liége ; peut-être encore plus fort, parce qu’on est tout le temps tout près.

Ils ont encore répété bien des fois : « Il faut le changer d’air parce qu’il grandit beaucoup. » Quel rapport ça a-t-il ? Je ne trouve pas, moi, que je grandis. Comme si ça se voyait ! Et pourtant ma grand’tante fait une figure, mais une figure ! Quand c’est qu’il me faut des nouvelles affaires parce que les vieilles sont devenues trop petites : Awet, èdon, i crèh’si pô, paret ! qu’elle dit chaque fois ; et elle serre sa bouche toute mince qui va bien loin dans ses joues, elle souffle fort avec son nez en faisant nenni, nenni avec sa tête. Puis elle me regarde sévèrement et je crois qu’elle va me donner une calotte pour m’apprendre et aussi pour me faire plus petit, sans doute. Mais qu’est-ce que j’en peux donc, moi ! Elle peut barboter tant qu’elle veut, ma tante, ça n’empêchera pas que je m’rafie d’être grand, un jour ; parce que j’ai tout plein des choses à savoir et à me revenger quand je ne serais plus petit. Et d’abord je voudrais déjà être assez haut pour prendre tout seul des allumettes sur le djiva et jouer avec.

Mais il me faudra encore bien rattendre, allez. Enfin, djan !

Cet hiver-ci voilà qu’il fait si froid qu’on n’a plus envie de se laver, au matin. Merci, aller tout se refroidir, être dibîhi (gercé) et encore du savon dans les yeux. Et puis on ne le voit pas. J’aime bien mieux raccourir devant le crama avec un paquet de tous mes affaires et me rhabiller tout près du feu. Comme c’est drôle : quand on met son mollet trop près du feu, ça pique, et quand on a froid très fort, ça pique aussi. Alors, à quoi ça sert ? comme c’est bête !

Un jour, tout au matin, ma tante a venu me faire lever ; elle m’a appelé houyeu ! et elle m’a lavé malgré moi en frottant de tous ses plus fort dans mon cou. En bas, dans la place, il y avait un monsieur avec un gros paquet en dessous de son bras.

On ne me dit rien, mais je vois bien que c’est des gros paletots à choisir. Le vieux est devenu si petit qu’on ne sait plus le raboutonner et les manches sont si courtes que mes mains pendent dehors, et encore un morceau de bras avec. On le donnera à la femme Djôr qui a déjà venu demander après, deux ou trois coups. C’est pour Zante, le garçon que je joue aux maïes avec. Zante de chez Djôr est encore plus petit que moi, alors c’est moi qui est maître, de nous deux. Et pour le faire tout fâché, je fais comme le maître d’école et je l’appelle avec une grosse voix : Alexandre Joiris ! alors il enrache et il court après moi.

Comme ils sont beaux les nouveaux gros paletots ! Le monsieur dit des pardessus. C’est un homme comme il faut ; et il déplie si bien les paletots comme s’il y avait quéque chose dedans.

C’est le bleu qu’il me faut ; mais je n’ose pas le dire parce que peut-être alors qu’on ne me le donnera pas. On me les fait essayer tous ; ça ne coûte rien, est-ce pas. Quand j’ai mis un, je dois aller jusqu’à l’horloge, et puis revenir ; je marque le pas comme à l’école en laissant pendre mes bras pour que ce soit plus beau, et mieux faire comme les postures des boutiques dans la rue Léopold que j’ai vues une fois en allant à la foire.

Dans les paletots, ma tante veut justement choisir le plus laid ; c’est un gros poyou à taches jaunes moutarde et brun sirope, et comme on ne sait pas le nom de cette couleur là elle l’appelle coleûr sitoffe. On dirait une vaute avec des poils ; je vais pleurer si on me fait prendre celui-là, parce que les garçons de l’école crieront après moi : Kott, Kott, Kott, Kodok ! parce que j’aurais l’air d’une poule.

Alors mon grand-oncle qui ne dit jamais rien, et qui a regardé tout le temps, en faisant des drôles de clignettes, crie tout d’un coup, en montrant le jaune paletot :

Hie ! vola sûrmint n’coleûr di malâde tchin ! èdon !

Le monsieur aux paletots fait semblant de rien, mais il doit être tout fâché, et il replie le jaune paletot en l’appuyant sur son ventre comme s’il portait un petit enfant. Puis il prend un autre et il le tient étendu par les épaules comme une propre chemise.

— Prenez celui-ci, Madame, qu’il dit, c’est le gris à la Souwarof ; c’est très habillé, et puis on ne voit pas la crasse. Ma tante va choisir celui-là, je crois. Parce que quand on ne voit pas la crasse, c’est comme s’y en avait pas.

On me le fait un peu mettre ; c’est une toute crolée étoffe, comme un mouton de Saint-Nicolas qui serait fort sale. Je ne l’aime pas beaucoup ; le golé me gratte à la hanette et les manches me hagnent aux poignets ; il est trop grand, voilà.

Il iret foert bin l’anneye qui vint, dit ma tante, et elle me regarde en tusant et en pinçant son menton. Moi je ne sais pas quoi faire pendant qu’ils font tous les trois des ronds yeux sur le paletot ; et puis tout d’un coup je retire mes mains dans les manches, je cache ma tête dans le paletot et je marche en me faisant encore plus petit, comme si le gros crolé paletot allait tout seul ; si Zante était là, il aurait peur, il est si bête.

Pah ! i ravisse li tchin d’ax vix Hanesse li biergi d’mon Legraye. C’est mon oncle qui vient de dire ça ; et maintenant je déteste le paletot quand même qu’on n’y verra pas la crasse.

Et voilà qu’on ne le prend pas non plus ; c’est le bleu, le beau bleu que je vais avoir. Ah, comme j’ai bon !

— Nous prendrons celui en bleuve sitoffe, savez-vous, Monsieur, mais vous me l’lairez pour cinq pièces.

— Celui de 27 francs ? La maison ne marchande pas, Madame.

— Je n’donnerai pas un aidant de plus.

— Enfin, il faudra bien ; nous le laisserons à 25. Mais c’est parce que c’est vous.

Pendant que l’homme refait un beau paquet bien droit avec ses paletots (comme ça sent bon, les nouveaux gros paletots !) ma tante va chipoter après son argent dans le tiroir d’en haut de la grosse armoire où il y a la belle cafetière à fleurs, dessus. C’est si haut, le tiroir, qu’elle ne peut presque pas voir dedans et qu’elle doit grawer à la vire pour trouver ses cennes.

Il est bin prôpe avou, dit mon oncle, deux ou trois fois ; mais il faut que j’aille me montrer bien vite à Trînette qui est dans le fournil ici à côté. J’ouvre la porte et je reste sur le seuil sans rien dire ; elle remarquera bien que…

Mais il fait assez noir dans le fournil et Trînette fait justement une payeie pour les bêtes avec des pommes de terre, des morceaux de pétraves et du laton qu’elle mêle avec un pailot dans un côpé.

— Trînette ! que je crie alors, en poussant mon ventre en avant pour qu’elle voie…

Elle devine bien, à ma figure, qu’il y a quelque chose d’arrivé, mais elle ne sait pas quoi. Mais je frappe fort avec mes deux mains sur ma poitrine…

Binamé bon Diu don, qui v’s’estez gaïe et bin r’netti. Vinez on po cial qui ji v’rilouque !

Je ne peux mal d’aller tout près d’elle pour m’abîmer. Je rentre vite dans la place et ma tante barbote déjà, à cause du paletot.

Vos y loukerez savez vireux, et gare à voss sogne si vo l’kitapez maie ! Et elle me donne déjà une calotte. Pendant que je frotte avec ma main sur ma tête pour faire aller le mal un peu de tous les côtés et pour que ça ne pique plus, ma tante arrache l’étiquette qui était restée à la manche ; elle la déchire à tout petits morceaux, puis elle va les jeter dans le feu. Pourquoi fait-elle une figure comme s’il y avait un mâlheur, pour aller brûler un petit papier !

Allez n’gotte fer veye voss bai nou jâgau à voss matante Dolphine, allez, dit mon oncle en prenant ses bériques dans le beau sucrier de porcelaine où il les met toujours. Quand il ne sait pas quoi faire, il lit encore une fois la vieille gazette, l’Avenir du canton de Soumagne, parce que la nouvelle ne vient que dimanche, à la semaine.

Chez ma tante Dolphine, c’est ici tout près, trois maisons plus loin. J’irais bien tout seul, mais ma grand’tante a déjà mis son châle à carreaux verts et noirs qui va plus haut que ses oreilles, et elle me pousse fort mon chapeau sur ma tête. Comme je le fais toujours tourner au bout de mon doigt, il lui a venu une pointe, à mon chapeau, hi, hi.

Nous sortons par le chemin tout blanc entre deux gros murs de neige toute neuve.

Il fait froid, et voilà qu’mon nez est bouché et que je dois laisser ma bouche ouverte pour marcher. Et quand je pousse fort mon haleine, ça fait une petite fumière comme la machine du convoi ; alors je le fais tout le temps.

Sur la route, il y a les roues des charrettes qui ont boulé et ça fait des belles plaques toutes douces et reluisantes comme en dedans de la couverture du beau livre de messe de ma tante. Je mets mon pied sur une des places de neige dure, je ride et je tombe. Comme on est vite à terre ! on ne sait pas comment, et on est tout d’un coup étendu. Les maisons et les arbres ont l’air tout drolle.

Je me relève vite, juste pour attraper une calotte qui enfonce la pointe de mon chapeau.

C’est que le bon nouveau gros paletot doit être tout plaqué de neige par derrière. Et ma tante frotte si fort dans mon dos que je ne sais pas si elle m’essuie ou bien si elle me bat ; je n’ose pas lui demander, pendant qu’elle répète tout le temps pourçai et voleûr.

Sans doute que ma tante Dolphine nous a vu arriver, outre des carreaux de sa fenêtre où il y a des beaux dessins comme des grandes décalcomanies, car elle vient ouvrir la porte pendant que nous faisons encore aller nos pieds de tous les côtés pour faire tomber la neige bas.

Oho, qu’elle dit.

Awet, c’est nos autes ; nos v’nans on po veyi qwoè et comme.

Et ma grand’tante dit encore, en me montrant avec son menton :

C’est qu’i n’ direut nin bonjou, savez ! Est si grossir, dai !

Moi, je l’aurais dit, bonjour, si elle m’avait laissé le temps. Maintenant ça ne vaut plus la peine, et je m’amuse à sauter sur un pied sur toutes les pierres sans jamais toucher les lignes, comme au tahai. C’est difficile, surtout que je ne peux pas tenir mon autre pied dans ma main, à cause du gros paletot qui pend.

Dimorez keu, qu’on v’dit vormint ! Je tâche, à cette heure, de rester tranquille, mais sur mes deux talons seulement, et sans sortir de la pierre où que je suis.

Ma tante Dolphine est une gens bien plus comme il faut que nous autres. D’abord elle parle français, même quand il n’y a pas des étrangers ; et puis elle lit toujours des gros rouleaux de feuilletons coupés hors des gazettes que la femme au lait lui rapporte de Liége.

Pour un beau gros paletot, c’est un beau gros paletot, dit-elle, en venant pincer l’étoffe pour voir si c’est bon et regarder la doublure qui reluit comme la barbe d’un noir masque.

Vingt-cinq francs qu’il coûte ! que je dis, moi, tout content.

Paf ! encore une calotte et encore une autre après. — On n’el dit nin, biesse !

Il ne faut jamais dire le prix de ses affaires, dit ma tante Dolphine, en se retenant pour ne pas rire, sur le temps que je frotte ma tête avec mon chapeau tout attrapé.

Elle me donne une longue boîte vide où il y avait des boules de savon ; ça sent les fleurs de procession, et il y a une belle dentelle au bord. J’y mettrai des abalowes quand il y en aura.

Nous retournons chez nous. Il fait chaud quand nous entrons dans la place : c’est comme quand on met sa joue au-dessus de sa jatte de café.

Et vola l’ bâbô louquiz, qu’a stu braire to costé l’prix di s’mousseure, dit ma tante en me poussant du côté de la gazette toute dépliée que mon oncle est derrière. Alors il baisse un peu son grand papier, et il me regarde par au-dessus de ses bériques en faisant tout plein des plis dans son front.

Co pu biesse qu’ine biesse ! dit-il tout doucement.

Et Trînette, qui a entendu tout, vient sur la porte du fournil avec ses bras tout déplaqués de payeie et me crie :

On n’dit nin l’prix, ènocint m’vé !

C’est bon, mon Dieu, je ne le dirai plus, le prix. Qu’est-ce que je savais donc moi ?

Je ne l’aime déjà plus tant, leur gros paletot. Et, puisque c’est vrai, pourtant, qu’il coûte vingt-cinq francs. Pourquoi qu’on ne doit pas l’dire ?

Mais pourquoi ?