Mon encrier, Tome 1/Élargissez-vous le front !

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Madame Jules Fournier (1p. 114-119).

ÉLARGISSEZ-VOUS LE FRONT ! [1]

Je croyais avoir, en de récents articles, marqué suffisamment jusques à quel point, malgré toute mon admiration pour le génie allemand, je lui préfère cependant, pour une foule de raisons, le génie français. Mais il paraît qu’il est des gens durs d’entendement. Puisqu’il faut y revenir une fois de plus, revenons-y donc : et n’en accusez, vous tous, que mes contradicteurs !

J’ai soutenu, il est vrai et je le confesse, que les Allemands, depuis cent ans et davantage, avaient fait infiniment pour le progrès du monde. Sans me dissimuler en rien leur défauts ; lourdeur, obscurité, pédantisme, etc., j’ai cru voir en eux, selon l’expression de Renan, « les grands initiateurs de l’investigation scientifique », c’est-à-dire du principe qui est à la fois à la base, au centre et au sommet de toute l’activité moderne, tant intellectuelle que matérielle. J’ai cru que pour avoir trouvé ce principe, qui devait comme vous savez « renouveler la pensée de l’homme » (TAINE) et changer la face du monde, ils méritent véritablement d’être tenus pour les créateurs de l’âge moderne, c’est-à-dire de la plus grande période historique qui se soit vue depuis la Renaissance. J’ai cru enfin que, l’Allemagne n’eût-elle fait autre chose que de trouver ce principe, — fût-elle même disparue entièrement du globe depuis 60 ans, — il n’en serait pas moins juste de prétendre que, sans elle, il n’y aurait pas aujourd’hui, en quelque pays que ce soit, « un savant qui travaillât comme il travaille, un écrivain qui écrivît comme il écrit, un artiste qui peignît ou qui sculptât comme il le fait ».[2]

Oui, j’ai cru tout cela, et même, je l’ai écrit. Ne pensez pas pourtant que je sois sans excuse, si tant est que j’aie besoin d’excuse et que la bonne foi en soit une. — Pourquoi, me disais-je, puisqu’on n’a jamais refusé aux Italiens le mérite d’avoir fait la Renaissance (qui pourtant n’a pas produit que des génies italiens), pourquoi refuserait-on aux Allemands le mérite d’avoir fait l’époque moderne ? Il est bien vrai qu’on leur reproche[3] d’avoir emprunté, pour bâtir, quelques matériaux aux autres peuples : mais quel grand constructeur n’en est là, et faudra-t-il donc enlever maintenant aux Français, sous prétexte que Molière et Corneille se sont inspirés des Espagnols, la gloire de leur XVIIe siècle ? Les Allemands ont subi des « influences », leur grand œuvre scientifique n’a pas éclos par génération spontanée : et après ?

Voilà donc ce qu’à propos des Allemands, en ces derniers temps, j’ai dit ou pensé. Sans aller aussi loin que ces messieurs de l’Université de France, qui depuis vingt-cinq ans enseignaient officiellement, il y a six mois encore, que l’Allemagne — et non la France — est « la seconde patrie de tout homme qui pense », j’ai dit que l’Allemagne était, avec la France, la nation la plus cultivée de l’univers.

Et si je l’ai dit, ce n’est pas parce qu’à l’Action l’on n’admire pas la France, nos lecteurs habituels s’en douteront bien un peu. C’est au contraire parce que nous éprouvons pour elle l’admiration non-seulement la plus ardente, mais encore la plus réfléchie. C’est parce que nous avons une foi trop solide en son génie, c’est parce que nous la plaçons trop haut dans nos pensées, pour pouvoir jamais craindre qu’elle ait à souffrir de la justice donnée à une autre nation.

Si nous la connaissions moins, nous pourrions, peut-être, le craindre. Mais nous savons trop ce qu’elle est, et quel merveilleux degré de supériorité, même à l’égard de l’Allemagne, elle représente dans l’échelle de la civilisation. Nous l’avons dit ici il n’y a pas si longtemps : tout ce que l’Allemagne, au prix de patients labeurs, avait pu conquérir de richesses intellectuelles, la France se l’est approprié depuis longtemps et elle se l’est complètement assimilé. Elle le possède aujourd’hui, « repensé » par son clair cerveau, allégé de toutes les obscurités, de toutes les longueurs, de tout le pédantisme germaniques. Et elle a en plus — ce que l’Allemagne n’a pas, n’aura jamais, — elle a le trésor de ses qualités proprement françaises : la mesure et la clarté, la délicatesse et le savoir-vivre, l’esprit et la gaieté. Elle a la souplesse, elle a la grâce, elle a le charme. Elle a, enfin, de la culture, à la fois la fleur et le fruit. Cet héritage, qu’elle tient de ses ancêtres les Grecs, il faudra plus pour le lui ravir que tous les plus gros canons du Kaiser juchés sur tous les plus gros tomes de la science germanique.

Il faudra plus surtout que de reconnaître à l’Allemagne la place éminente qu’elle tient dans la pensée contemporaine.

Ceux qui en douteraient peuvent bien aimer la France d’instinct, ils ne la connaissent pas. Ils n’ont en elle qu’une foi vacillante et mal éclairée. Autrement ils comprendraient que la France n’a pas besoin, pour être grande, de rapetisser ses concurrentes. Ils comprendraient qu’un peuple peut être très grand dans le monde, qu’il peut avoir été dans le monde l’initiateur d’une science nouvelle et d’un âge nouveau, sans cependant pour cela pouvoir porter le moindre ombrage à la France immortelle.

Surtout ils seraient assez fiers et assez sûrs d’elle pour ne lui vouloir, à ce moment solennel de son existence, qu’une ennemie digne d’elle. Ils ne voudraient pas qu’un jour, au lieu d’avoir à célébrer son triomphe sur l’un des plus grands peuples que le monde ait connus, on n’eût en somme à la féliciter que d’avoir mis à la raison un certain nombre de « hordes barbares ».

Pour nous, s’il nous est permis de le dire, pour nous qui avons appris des Français mêmes à admirer l’Allemagne intellectuelle, rien ne nous empêchera, chaque fois que nous en aurons l’occasion, de reconnaître la valeur éminente de la culture allemande, non plus que l’étendue des services qu’elle a rendus à l’humanité. Cette culture, nous le savons bien, n’est pas la culture française ! Mais depuis quand n’est-il plus place sous le soleil pour plus d’une esthétique, pour plus d’une littérature — et pour plus d’une culture ? Depuis quand n’est-il plus permis, parce qu’on admire le Parthénon, d’admirer aussi les cathédrales gothiques ?

Oserons-nous bien en terminant formuler ici, à l’adresse de ceux qui à cet égard pensent au contraire de nous, y compris M. Trefflé Berthiaume et M. Charles Robillard, le vœu que formulait jadis, à l’égard de la déesse, l’auteur de la Prière sur l’Acropole, quand il souhaitait que Minerve toujours calme pût s’élargir le front pour « concevoir divers genres de beauté » ?

Élargissez-vous le front, mes bons messieurs, élargissez-vous le front !

  1. Action, 19 décembre 1914.
  2. « …Et ce penchant (ce penchant à tout traiter par la méthode rationaliste) s’est trouvé tellement souverain qu’il a soumis à son empire les arts et la poésie elle-même. Les poètes se sont faits érudits, philosophes ; ils ont construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d’après des théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques ; ils n’ont point eu de naïveté ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi ; ils n’ont point aimé leurs personnages pour eux-mêmes ; ils ont fini par les transformer en symboles ; leurs idées philosophiques ont débordé à chaque instant hors du monde poétique où ils voulaient les enfermer ; ils ont été tous des critiques, occupés à construire ou à reconstruire, possesseurs d’érudition et de méthodes, conduits vers l’imagination par l’art et l’étude, incapables de créer des êtres vivants sinon par science et par artifice, véritables systématiques qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu de formules, les actions des personnages et la musique des vers. »
  3. TAINE, « Histoire de la littérature anglaise », tome 5, p. 240-7.