Mon encrier, Tome 1/Impressions de traversée

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Madame Jules Fournier (1p. 13-24).

IMPRESSIONS DE TRAVERSÉE [1]

À bord de l’Empress of Britain.
Samedi, 14 août.


Mon cher rédacteur,


Si j’ai enfin consenti, sur les instances de mon médecin, à me séparer de mes nombreux ennemis durant quelques semaines, ce n’est point, je vous prie de le croire, pour continuer d’écrire des articles de journaux. J’aurai, j’espère bien, autre chose à faire pendant la traversée, et si vraiment je ne devais pas trouver d’occupation plus intelligente, ce serait à me faire croire à la fatalité du vendredi treize : car vous savez que je me suis embarqué un vendredi treize.

Pourtant, vous êtes si bon garçon, mon cher rédacteur, et vous avez une façon tellement suppliante de me demander ce « service », que je ne puis faire autrement que de vous accorder encore quelques lignes. Je m’en vais donc vous griffonner ce que je pourrai, au hasard du voyage. D’avance, j’ai grand peur que cela ne vaille pas le diable : mais en ce cas vous n’aurez qu’à jeter le tout au panier, et la terre, soyez-en sûr, n’en continuera pas moins de tourner. — Tout ce que, dès ici, je puis vous garantir, c’est de laisser les géographes en paix et de ne découvrir ni golfe, ni océan, ni continent, manie dont souffrent à l’état aigu, vous le savez, nombre de voyageurs, mais dont je me défie, pour ma part, non moins que du mal de mer.

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En face de Québec.

Quand on entre en prison ou qu’on part pour l’Europe, on commence par se demander au milieu de qui l’on se trouve. L’Empress a cette supériorité sur la prison de Québec, qu’elle possède une liste imprimée de tous ses pensionnaires. En consultant pour la première fois ce document, je frissonnai de la tête aux pieds ! Sur quatre-vingt-seize passagers de première, j’étais le seul voyageur de langue française, et il y avait là, je crois, au moins cinquante Anglais d’Angleterre…

Oh ! je n’ai rien à dire contre les Anglais d’Angleterre… « Peuple modèle », je l’ai écrit moi-même dans mes articles et je continue de le penser ; mais, il n’y a pas à dire, pour un tempérament français, ce n’est pas précisément une société « désennuyante ». Ah ! mon cher rédacteur, si vous les voyiez comme je les vois depuis hier. — On se dirait dans un entrepôt frigorifique.

La perfide Albion se manifesta d’abord à moi sous forme d’une dame fort mûre, à toilette luxueuse, voyante et compliquée, à figure si extravagante qu’on l’aurait pu croire échappée des pages illustrées de la Presse, à cheveux carotte recouverts d’un voile vert-pâle, et qui, comme le paquebot quittait à peine l’Athènes de l’Amérique septentrionale, me marcha brusquement sur les cors. Je poussai un hurlement de douleur. La dame ne s’excusa point ; mais elle s’éloigna, et je lui dis « merci »…

Même jour.

C’est dans la salle à manger qu’il faut surtout les voir.

Tous alignés pareillement devant les plats, tous formant avec la table le même angle parfait, tous sérieux comme des condamnés à mort, ils passent là une heure et plus, chaque jour, sans esquisser un sourire, sans faire un geste, sans même remuer la tête, immobiles et graves comme la statue de Crémazie au square Saint-Louis.

Leur aspect a je ne sais quoi d’irréel et, si j’ose dire, de troublant. Ne seraient-ce point des ombres, des revenants ? Ne serait-ce point ce soir le dîner, non pas des armures comme dans Théophile Gautier, mais des… habits noirs ! Ne me serais-je pas embarqué dans le Vaisseau-Fantôme ? Mais non : leurs mains vont de la table à leurs bouches, leurs lèvres s’ouvrent et se referment. Ils mangent !

Le garçon m’a même affirmé qu’il leur arrive de prononcer quelques paroles.

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Entre les repas, vous les trouvez sur le pont.

Ils se promènent quelquefois, seuls, ou deux par deux. Le garçon a raison : ils parlent ! J’en ai épié un, ce matin, au fumoir : après une heure d’attente patiente, j’ai entendu qu’il disait à son voisin : Well… Mais, je ne sais de quoi cela dépend, il a fait aussitôt une grimace affreuse, comme s’il se fût, par exemple, arraché une dent.

Le fait de marcher paraît constituer aussi pour eux, quoique à un moindre degré, une opération douloureuse. Chacun de leur pas semble calculé et l’on croirait qu’ils ne posent jamais leurs pieds qu’avec une extrême précaution. C’est probablement pourquoi, la plupart du temps, ils restent assis sur le pont. Là, tandis que les uns lisent, les autres boivent du chicken broth ou dévorent méthodiquement des sandwiches ; ou bien encore, ils s’absorbent, des heures durant, dans une muette contemplation des flots…

Même jour encore.

Tout à l’heure, je suis allé dire adieu à ma province, en regardant s’effacer dans le lointain les côtes de la Gaspésie.

« Salut, ai-je dit, salut, terre qui portes l’avenir de ma race ! Toi que baigne l’infini de la mer, et que l’« emplissage » illimité, comme un autre gouffre, enserre… Terre de Jacques Cartier et de Rodolphe Latulippe, terre de Champlain et de Turgeon, terre de Dollard des Ormeaux et de Thomas Côté, je te salue ! Que les cieux tout-puissants te protègent, ô mon pays, et que Laurier te reste favorable ! Demeure à jamais la terre de la candeur et de l’ignorance satisfaite. Ne va jamais douter de tes « contracteurs », et que tes fils continuent de lire la Presse. Ainsi soit-il. »

Ce matin, nous avons rencontré une banquise. Les Anglais s’en sont étonnés. Moi, pas du tout : en fait de glace, ce qui m’étonne, ce ne sont pas les banquises, ce sont les Anglais.

Ma voisine, ce midi, m’a dit (en anglais) :

— Ce potage est excellent, n’est-ce pas, Monsieur ?

— Délicieux, Madame !

J’ai voulu, là-dessus, lui causer littérature. Elle m’a répondu :

Yes.

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Quelques instants plus tard, elle s’est penchée vers moi :

— Ne trouvez-vous pas, Monsieur, ce rosbif très bon ?

— Oh ! très bon, Madame.

Et j’essayai de lui parler musique. Elle m’a déclaré alors :

I don’t know.

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— Ce pudding me paraît exquis ; ne vous semble-t-il pas de même ? m’a-t-elle dit au dessert.

— En effet. Madame ! Ce cuisinier français est vraiment très fort.

Et je lui dis, à ce propos, quelques mots de la France. Mais, cette fois, elle ne me répondit seulement pas.

Même jour.

J’ai vu, ce matin, l’océan pour la première fois.

Jamais, avant cet instant, je n’avais pu me figurer parfaitement l’étendue démesurée de l’ineptie humaine. Maintenant, je comprends. L’infini des flots m’explique l’infini de la Bêtise.

Mais non, mais c’est en vain… Tes horizons, ô ciel marin, n’enfermeront jamais les perspectives de démence, les panoramas de délire, que nous découvrent les gazettes. Tes flots n’ont pas d’immensités que ne dépassent et ne confondent les audaces des journalistes et des politiciens. Tes replis ne cachent pas de végétations plus insensées que les raisonnements d’un Dansereau, ni de monstres plus tortueux que la conscience dépravée d’un ministre. Et tes profondeurs, enfin, gouffre, n’égaleront jamais, si loin qu’elles atteignent, l’effroyable crédulité du peuple…

Mardi.

Il se publie à bord de l’Empress un journal quotidien.

Je crois, que, justement, j’en ai un numéro sous la main… C’est l’Ocean Daily News. Il comprend huit pages in-douze, dont six conservent le même texte pendant plusieurs semaines, tout comme les nombreuses pages d’annonces de la Presse et de la Patrie. On n’y lit pas autre chose, du reste, que des réclames en faveur des Empresses. Les deux pages d’intérieur sont seules réservées à l’inédit, et encore n’en utilise-t-on généralement qu’une, de sorte que l’autre reste en blanc ; mais ce peu d’espace suffit encore à nous tenir au courant des dernières nouvelles, communiquées par la télégraphie sans fil, et que vous faudrait-il de plus ?…

Je ne voudrais cependant pas exagérer. Ce service d’information, si précieux qu’il soit, n’est pas parfait. Il est même quelquefois fort incomplet. Ainsi, figurez-vous qu’il ne donne pas un seul compte-rendu d’accident ni de noces d’or, qu’il ne nous dit pas un mot des séances du Club Letellier, et qu’il passe complètement sous silence celles de la Cour du Recorder. Il annonce que le Parlement persan siège toujours, en quoi il l’emporte sur la Presse ; mais, au contraire de celle-ci, il omet de nous dire si l’Association des Bouchers s’est réunie depuis la semaine passée. Il néglige tout-à-fait la crise municipale et la question du verre à quinze cents. Enfin, croiriez-vous que j’y ai vainement cherché, tout-à-l’heure, la dernière phrase de Mousseau ? Pas plus de Mousseau que sur la main ; ni vu ni connu : ce serait à croire que Mousseau n’existe plus, si, justement, un fort vent venu de l’ouest ne nous indiquait trop sûrement que le député de Soulanges, en ce moment, est en train de faire quelque part un discours…

Tout de même j’aime beaucoup le Daily Ocean News, je dois le dire…

Mercredi.

… Et je n’hésite pas un instant à le proposer en modèle à nos journaux canadiens. J’aime sa page de dépêches, et surtout j’aime sa page blanche. Ah ! cette page blanche !… voilà, au moins, une innovation à recommander ! Voyez-vous, par exemple, le Nationaliste remplaçant par des blancs ses articles contre les juges ou contre les ministres ? Voilà, du coup, la liberté de son rédacteur assurée, et les geôliers peuvent dormir en paix ! Ah ! priez, Monsieur Gouin, priez le Ciel que cette idée se réalise, et vous verserez bientôt des larmes de joie : tous nos entrefilets contre votre faux-nez, tous nos articles contre vos chers « contracteurs », on n’en verra plus dans nos colonnes, que l’ombre atténuée, et, si les remords qui vous rongent viennent encore troubler vos nuits, du moins ça ne sera pas de notre faute.

Et la Presse ?… Pourquoi la Presse, elle aussi, ne mettrait pas en blanc toute sa quatrième page ? C’est alors qu’elle aurait des idées claires, un directeur renseigné et des « gérants de rédaction » qui savent leur français ! C’est alors qu’elle pourrait se vanter d’être loyale dans la discussion et de n’avoir jamais trahi personne ? M. Berthiaume peut nous en croire : il y a une mine là-dedans. Il y a une mine au point de vue moral (si l’on peut dire), et il y a une mine au point de vue des affaires. Depuis quelque temps, le tirage baisse, chez la commère ; c’est depuis que la Patrie donne, elle aussi, ses seize ou ses vingt pages par jours. Avec la réforme que nous proposons, M. Berthiaume tue définitivement la concurrence, car il double la valeur de son journal au point de vue commercial : son épicier le lui dira tout de suite.

Il y a donc tout profit pour les journaux, quels qu’ils soient, à s’emparer de cette idée. Espérons qu’ils le feront. Pour moi, je ne peux plus penser à autre chose. Quel beau jour que celui où l’on vendrait dans les rues de Montréal, au lieu des haillons que vous connaissez, des journaux aux trois-quarts immaculés, dont on pourrait faire, suivant les besoins du jour et de l’heure, des cahiers de collégiens, des sacs à cassonade, des carnets pour les patates frites, des cerfs-volants, ou même des statues pour M. Gouin, quand le gouvernement de la province de Québec, au nom de la Patrie reconnaissante, aura décidé d’honorer de la sorte ce grand citoyen !

Si le journalisme, au Canada, doit remplir une mission, elle est là, — bien plus que dans l’art, hélas ! trop facile, de berner les pauvres gens avec des histoires à dormir debout. — Le journal blanc ! tel doit être désormais le mot d’ordre ; et non pas seulement blanc aux trois-quarts, mais tout blanc, entièrement blanc, blanc comme la neige, comme le lait, comme le lis de la vallée, blanc comme une âme d’échevin !

Oui, décidément, ce serait là un grand pas de fait !… d’ici, bien entendu, qu’on ait pu abolir tous les journaux, ce qui serait un bien autrement rude service à rendre à l’humanité. Mais la marche du progrès est lente.

Jeudi.

Nous approchons du port. La traversée ne m’aura pas été trop dure. Malgré roulis et tangage, je suis demeuré tout le temps sur le pont, et vous m’eussiez vu là, pendant les plus gros temps, parmi les Anglais à moitié morts, opposer aux flots un front introublé… À ce régime, un journaliste est toujours sûr d’engraisser : c’est, hélas ! ce qui m’est arrivé, et vous me prendriez aujourd’hui, Monsieur, pour un pur ministériel.

Il ne vous faudrait cependant pas croire que la vie, à bord des paquebots, est extrêmement attrayante. Elle est au contraire extrêmement monotone, et, sans le journal, je me demande en vérité comment nous aurions pu vivre. Heureusement, le journal était là qui nous apportait, chaque soir, quelque distraction nouvelle, en fournissant à l’imagination de ses lecteurs, par l’indication la plus laconique, une source presque inépuisable de méditation et de rêverie.

Ainsi, l’autre soir, il nous apprenait que les ministres coloniaux réunis à la conférence de Londres avaient, après discussion, décidé la création d’une armée impériale. — Cela, tout d’abord, ne me dit trop rien, tellement c’était prévu. Mais au bout d’un moment : « Mais Brodeur était là ! » pensai-je ; et cette idée de voir Brodeur « discutant » avec les hommes publics et les amiraux anglais les intérêts de l’Empire, puis « décidant », avec eux, la création d’une armée impériale, cette idée me plongea dans les réflexions les plus douces et j’en eus pour deux jours de bonne gaieté.

Vendredi.

Mon cher rédacteur, permettez maintenant que je prenne congé… Nous arrivons à Liverpool. Demain, je serai en France. Lorsqu’en vous quittant, l’autre soir, je vous demandai si vous n’aviez pas à me charger de quelque message pour les vieux pays, vous m’avez répondu, dans un grand geste à la Sarah Bernhardt, par le mot de l’Aiglon : « Saluez de ma part la colonne Vendôme ! »

Souffrez, mon cher rédacteur, qu’au moment de fouler le sol des lords je vous donne moi aussi mon message et que je vous dise, au nom de Brodeur :

Saluez de ma part la colonne Nelson !

  1. Nationaliste, 12 septembre 1909.