Mon encrier, Tome 1/Lettre ouverte

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Madame Jules Fournier (1p. 1-10).

LETTRE OUVERTE [1]

À Son Altesse Royale
le Prince de Galles,
aux fêtes de Québec,


Altesse,


Quand vous quitterez notre pays pour retourner en Angleterre, on vous aura présenté plus d’une adresse et vous aurez écouté plus d’un discours. Vous aurez assisté aux parades de nos soldats, vous aurez entendu des bruits de fanfares et des clameurs de fête, vous aurez reçu les acclamations de vos fidèles sujets. Vous aurez aussi conversé avec notre gouverneur et nos ministres, vous aurez lu nos journaux, et vous croirez connaître le Canada.

Il vous manquera encore d’avoir pu pénétrer les sentiments de deux millions de citoyens de ce pays, qui tiennent pourtant dans notre situation politique une place trop importante pour qu’on les puisse ignorer. Ceux-là ne figuraient point dans les processions de ces jours derniers, ils n’ont fait aucun bruit et nul n’a entendu leur voix s’élever ni pour applaudir ni pour protester. Ils sont restés silencieux. Mais au moment où vous allez rendre compte au Roi de votre mission, il ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous de connaître leur pensée.

Les Canadiens français, Altesse, regretteront profondément que vous ayez cru devoir participer aux fêtes actuelles. Ces fêtes, telles que vous les avez vues, sont un outrage à leur adresse. Ils voulaient célébrer cette année le trois-centième anniversaire de la fondation de Québec par Samuel de Champlain, leur ancêtre. C’était pour eux une fête de famille, à laquelle ils auraient été heureux de convier leurs concitoyens d’origine anglaise, mais à condition de lui conserver son caractère essentiel, qui était la glorification de Champlain. Notre gouverneur, en s’ingérant brutalement dans cette entreprise pour nous y enlever toute direction, et en transformant cette fête de famille en une démonstration impérialiste, en a par le fait même exclu le tiers de la nation.

Nous sommes de fidèles sujets du Trône, nous n’avons aucun sentiment d’hostilité à l’égard de nos concitoyens anglais, et nous serons heureux, lorsque le moment en sera venu, de nous associer à eux pour fêter le souvenir de Wolfe. Seulement ce n’est pas cette année l’anniversaire de Wolfe, et en reléguant à l’arrière-plan la figure de Champlain pour faire des fêtes de 1908 l’apothéose du conquérant de la Nouvelle-France, notre gouverneur aura commis une lourde erreur. Il aura pu par là créer au loin l’impression que l’idée impérialiste a gagné du terrain chez nous, mais au fond il n’aura réussi qu’à blesser dans leurs sentiments les plus chers tous les Canadiens de langue française.

Les sentiments de race en eux-mêmes peuvent prêter à discussion ; ils reposent souvent sur des préjugés. Mais, quels qu’ils soient, ils constituent des faits qu’il est toujours périlleux de méconnaître. C’est pour n’avoir pas tenu compte des sentiments de race dans l’Égypte et dans l’Inde que l’Angleterre se voit aujourd’hui menacée de perdre ces deux colonies. On ne dira pas que l’incident de Denshawi, en 1905, eut une grande importance en soi : il a suffi cependant pour déchaîner en Égypte le plus vaste mouvement anglophobe qu’on y eût encore vu. Pareillement, la division du Bengale en deux provinces, pour les fins administratives, pourrait sembler justifiable à un étranger : aux Bengalis, accoutumés pourtant de longue date à des vexations en apparence bien plus graves, cela a paru plus inique que tout le reste. On les avait vus, lorsque la famine les fauchait par centaines de mille, sacrifier sans se révolter jusqu’à leur dernier morceau de pain pour payer l’impôt, pour entretenir à des sinécures les fils de famille dégénérés ou ruinés à qui la vie n’est plus tenable dans la métropole. Mais la division du Bengale — pour eux le Royaume sacré — est à leurs yeux pire que tout cela : c’est un sacrilège sans nom, tellement monstrueux que tout le monde a pris le deuil et qu’une agitation terrible couve aujourd’hui contre l’Angleterre dans toute cette contrée. Le jour cette agitation aura chassé les Anglais de l’Inde, les impérialistes pourront se féliciter de leur œuvre. Ce sont eux en effet qui depuis longtemps dictent dans une trop large mesure la politique anglaise en Orient. En Égypte comme aux Indes, c’est l’arrogance impérialiste qui a porté les gouvernants anglais à fouler aux pieds les sentiments des races indigènes. Cette politique est inhumaine, mais surtout elle est maladroite : elle est à la source de toutes les difficultés survenues dans le passé entre les colonies et la métropole, et si l’Angleterre voit aujourd’hui les trois-quarts de son domaine asiatique lui échapper, elle ne peut s’en prendre encore qu’aux champions de l’impérialisme.

Ce sont les gens de cette école qui ont donné aux fêtes de Québec la tournure qu’elles ont prise. Ce sont eux qui nous ont enlevé toute part de direction dans cette entreprise qu’on disait destinée à honorer l’un des nôtres. Ce sont eux qui ont trouvé moyen de faire de cette fête en l’honneur du fondateur de Québec une manifestation en l’honneur du conquérant de la Nouvelle-France. Nous retrouvons ici tous leurs procédés. Sous la différence de formes, imposée par la différence de mœurs et de circonstances, c’est le même sans-gêne, la même arrogance, le même parti pris brutal d’ignorer les sentiments d’une autre race.

Ce sont ces gens-là encore qui vous ont décidé à venir au Canada pour prendre part aux fêtes de Québec. Ils ont voulu se servir de vous, de votre nom, de votre prestige, pour donner plus d’éclat à cette célébration, et étouffer d’avance les protestations qu’elle aurait pu soulever. Ils sont allés vous trouver et ils vous ont dit que tous les Canadiens n’avaient qu’un cœur et qu’une âme en vue des prochaines fêtes et que tous en parlaient avec un égal enthousiasme. Altesse, on vous a trompée sur la situation. Croyant venir participer à une fête qui réunissait tous les Canadiens, vous êtes en réalité venue donner votre concours à une coterie qui ne représente les idées que d’une infime partie de la nation.

Les Canadiens de langue française voulaient glorifier le fondateur de Québec. Notre gouverneur les en a empêchés sous prétexte de les y aider.

Il a fait comme un étranger qui, dans une réunion de famille où l’on célèbre la mémoire d’un défunt cher, irait sans y être invité se mêler à la fête, s’asseoir à la table, boire et chanter, sous prétexte qu’il est propriétaire de la maison et que l’on ne peut l’en chasser…

Voilà, Altesse, si vous voulez la connaître, la pensée des Canadiens français sur ces fêtes.

De la voir exprimer de la sorte, cela vous surprendra probablement, car ce n’est sûrement pas ce que vous avez entendu dire depuis votre arrivée parmi nous. Ceux de nos hommes publics que vous avez rencontrés — je parle de ceux de notre race — vous ont sans aucun doute tenu un langage tout opposé. De plus, ce que vous savez, le rôle que nous avons joué depuis un certain nombre d’années, vous autorisait à croire que nous accepterions avec une certaine joie cette nouvelle humiliation. Vous étiez donc doublement excusable de venir à ces fêtes qui font le bonheur de nos propres chefs et qui à en juger par l’histoire de ces derniers temps devaient plaire à tous les Canadiens français.

Mais il y a une chose que vous ne pouvez pas savoir : c’est que ces Canadiens français avec qui vous avez causé, et que vous avez décorés, ne reflètent à aucun degré les sentiments ni le caractère de leurs concitoyens de même origine. Quand vous les aurez vus, il ne vous faudrait pas croire que vous nous connaissez.

Dieu merci ! nous valons mieux que ces gens-là.

Ce n’est pas eux, la race.

La race, c’est l’ouvrier penché sur son outil, c’est l’industriel à son usine, c’est le marchand à son comptoir, c’est l’habitant courbé sur son sillon, c’est le colon ouvrant à la civilisation des terres neuves, tous faisant pousser de belles familles, tous gardant en réserve des trésors d’intelligence et d’énergie aujourd’hui perdus par le crime de nos gouvernants.

Eux, nous les connaissons aussi. Hommes de tous les partis, il y a quarante ans qu’ils nous trahissent et qu’ils nous vendent. Sans autre souci que le luxe ou la gloriole, ils n’ont jamais perdu une occasion de nous sacrifier au profit de leur intérêt personnel, en détruisant graduellement le résultat de deux siècles et demi de combats et d’efforts. Nos pères, les découvreurs et les premiers colons de ce pays, avaient conquis à notre race, dans toutes les provinces du Canada, des droits égaux à ceux de la population anglaise : eux les ont fait supprimer par des lois et l’on a vu au Parlement du Canada le spectacle de députés et de ministres canadiens-français réclamant l’abolition de la langue française dans deux provinces [2]. Durant le siècle qui suivit la Conquête notre population s’était élevée de soixante mille âmes à un million et demi, et avait pu maintenir ainsi un certain équilibre entre elle et l’élément anglais : eux, nos hommes publics, sont aujourd’hui les premiers à favoriser une politique d’immigration contraire à tous les intérêts du pays, et qui d’ici à vingt ans, si elle se continue, aura eu pour résultat d’assurer l’irrémédiable déchéance de notre nationalité. Dans la province de Québec nous avions notre domaine public. Nous qui depuis un siècle et demi n’avons eu aucune relation avec la France, nous qui n’avons pas, et qui n’avons jamais eu, comme nos concitoyens d’autre origine, les capitaux des vieux pays pour nous aider, nous avions nos forêts. Qu’ont fait nos gouvernants de cet héritage merveilleux ? Au lieu d’en faire bénéficier le peuple, au lieu de s’en servir pour faciliter aux nôtres l’accès de la richesse, ils l’ont partagé entre une poignée de spéculateurs. Nous aurions pu rivaliser fraternellement avec nos concitoyens anglais dans la course du progrès ; nous aurions pu prendre notre part du développement du pays. Ces gens-là nous en ont empêchés. Également absorbés par la chasse aux pots-de-vin et par la chasse aux décorations, ils n’ont pas trouvé un seul moment à nous donner.

Voilà, Altesse, les hommes que vous avez rencontrés et qui vous ont renseignés sur nos sentiments.

Dieu merci ! nous valons mieux qu’eux. Si tous les Canadiens français leur ressemblaient, vous auriez eu raison de croire que nous avions assez peu de dignité pour nous contenter de la mascarade impérialiste de lord Grey, et en réalité ceux-là n’auraient pas tort qui prévoient la disparition prochaine de notre nationalité. Nous serions mûrs pour la tombe, et les fêtes du IIIe centenaire pourraient tout aussi bien être nos funérailles.

Mais ces gens-là ne sont pas les Canadiens français. Ils incarnent une époque de défaillance qui tire à sa fin. Ils représentent la génération qui s’en va, et la génération qui se lève les méprise.

Ce n’est pas aux hommes de cette nouvelle génération que lord Grey aurait osé soumettre son projet de manifestation impérialiste, car ceux-ci ont conscience de leur dignité et de leur devoir. Ce sont eux qui nous tireront de l’ornière où leurs précécesseurs nous ont tenus pendant quarante ans.

Quoique l’heure soit sombre, et en dépit de toutes les apparences, ce petit peuple, bientôt perdu au milieu de cent cinquante millions d’hommes d’autre origine, étonnera une fois de plus ceux qui l’auront cru mort. Après l’avoir vu écrire, de 1608 à 1867, les plus belles pages peut-être de l’histoire de ce continent, on aura pu croire pendant quelques années qu’il allait faire banqueroute à sa mission. Mais il saura se ressaisir et reprendre la tradition momentanément interrompue. Il ne sera pas dit que tant d’efforts auront été dépensés en vain, et que tant de travaux et de combats, de sueurs et de sang, n’auront servi qu’à préparer la gloire des derniers décorés.

L’humiliation qu’on nous a imposée, en fouettant notre fierté nationale, n’aura servi en définitive qu’à hâter l’heure de notre réveil. Et tel est le message que vous pourrez rapporter au Roi…

  1. Nationaliste 26 juillet 1908.
  2. Ontario et Manitoba