Mon encrier, Tome 1/Notre députation

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Madame Jules Fournier (1p. 67-87).

NOTRE DÉPUTATION [1]


I


Je me sens un peu gêné au début de cet article. J’ai à vous parler des députés ministériels canadiens-français, et je vois que je ne pourrai le faire qu’avec une extrême dureté.

Si j’exprime un tel regret, vous entendez assez que ce n’est point par aversion soudaine pour le langage énergique ou les jugements sévères : aussi longtemps que je tiendrai une plume, je n’aurai certainement jamais de plus grande joie que de pouvoir frapper sans ménagement sur les coquins. Mais, justement, les députés ministériels canadiens-français ne rentrent pas dans cette espèce. Je les connais tous assez bien, et je puis leur rendre ce témoignage : sauf un très petit nombre, ils sont, je crois, d’honnêtes gens, remplis de bonnes intentions et incapables d’une canaillerie réfléchie. On me dirait même qu’ils ont gardé quelque reste de patriotisme, que je n’en marquerais nulle surprise…

D’où vient donc qu’ils jouent à Ottawa un si triste rôle ? D’où vient qu’ils font ici, en même temps que la risée de leurs collègues anglais, la honte et l’humiliation de leur race ?

Je m’en vais tâcher de vous l’expliquer en peu de mots. J’écarte d’abord la question de leur attitude politique. Je ne leur reproche aucun de leurs votes. Je suppose qu’ils ont toujours eu raison d’appuyer M. Laurier, et je me place, pour les juger, au point de vue strictement ministériel.

Vous avez lu dans les journaux le compte-rendu de cette fameuse séance d’il y a eu vendredi huit jours.

On discutait le budget, aux Communes, et le ministre des Travaux publics allait s’attaquer aux crédits de la province de Québec (une bagatelle de $694,000), lorsqu’on lui fit remarquer qu’il n’y avait pas à la Chambre, sur les banquettes de la droite, plus de cinq ou six de nos députés. De là, ajournement forcé du débat. Une semaine se passe, nous voici rendus au vendredi 17, et M. Pugsley propose de nouveau les crédits du Québec. Mais nos députés brillent encore, comme on dit, par leur absence, et le ministre, obligé de procéder quand même, annonce qu’il avait pris la peine de les avertir, et que, s’ils ne sont pas là, ce n’est pas de sa faute…

On a là une idée de l’attention qu’ils portent généralement aux débats, quand il s’agit des affaires de leurs propres électeurs. Jugez un peu, maintenant, combien ils doivent s’intéresser aux questions qui regardent les autres provinces, ou le pays en général !

Il y a au parlement fédéral :

I. — Une tabagie ;

II. — Une vaste salle où l’on peut jour et nuit se faire servir du scotch ou de l’eau minérale, au choix ;

III. — Des chambres où les députés sont censés faire leur correspondance, mais où l’on peut tout aussi bien jouer aux cartes et aux dames.

C’est entre ces différents endroits que nos représentants, pendant les séances de la Chambre, partagent leurs heures.

C’est là qu’on est toujours sûr de les trouver.

Quelquefois cependant ils sont ailleurs : soit au restaurant, soit dans les couloirs… Il n’y a que deux endroits où ils ne mettent jamais les pieds, sauf par accident : c’est la Chambre et c’est la bibliothèque.

Leur paresse est prodigieuse ; cependant ils y échappent, en de certaines circonstances, devant les sollicitations de leurs électeurs. Ils écrivent parfois des lettres, ou bien ils courent les ministères pour obtenir quelque faveur à un chef de leur comté.

En revanche, leur ignorance de tout ce qui a trait au travail législatif est sans limites. Neuf fois sur dix, ils ne connaissent même pas le premier mot des questions qui leur sont soumises, et ils ne sauraient seulement pas de quel côté sont les ministres si le « whip » ne le leur indiquait au moment du vote.

De temps en temps — oh ! très rarement — on entend chuchoter à la tabagie qu’Un Tel, député de la province de Québec, va faire un discours.

Si vous n’avez pas l’expérience de la boutique, vous vous imaginez, d’avance, un événement, une sensation.

Au jour dit et à l’heure fixée, le ban et l’arrière-ban des députés québecquois envahissent la Chambre. Tarascon au départ de Tartarin pour l’Afrique ne devait pas être plus bouleversé.

C’est, presque toujours, au commencement d’une séance. On voit se lever le héros du jour, en redingote sévère, rasé de frais, la chevelure bien peignée. Il a les mains pleines de papiers, des piles de gros livres s’étalent sur son pupitre, et quelquefois sur celui de son voisin. Il sait que les yeux du pays sont fixés sur lui, et qu’il est le centre de quelque chose de grand. Il est pâle et grave. Il sent sa responsabilité, et il le laisse bien voir.

Et alors il commence… Son discours (généralement en anglais) dure trois quarts d’heure, à tout coup. Lieux communs, généralités, développements aqueux et boursouflés. — Le Canada est un grand pays… ses ressources sont immenses… les libertés dont nous jouissons… nos pères ont été des héros… la gloire du drapeau britannique… sir Wilfrid est un grand homme… Pas un mot qui touche au cœur du sujet, rien qui ne sente de dix lieues sa rhétorique de collégien.

Les autres Canayens applaudissent à tout casser, pendant que les Anglais, ministériels comme oppositionnistes, écoutent avec un sourire amusé… Combien de fois aussi n’en ai-je pas vu, pendant ces grotesques comédies, sortir tout simplement de la Chambre en haussant les épaules de pitié !

Mais notre orateur a repris son siège, et un quart d’heure après la tabagie est plus prospère que jamais. C’est là que, tout en fumant la pipe et en jouant aux cartes, on continue de veiller sur les grands intérêts du pays, d’ici que la cloche annonce le vote.

Mais c’est surtout dans les comités qu’il faut les voir… quand ils y vont.

Et c’est là que nous les retrouverons demain.


II


Des hommes de toute première importance, dans les comités, ce sont, vous le savez, les agents de la haute finance, et tout d’abord les coulissiers des chemins de fer.

C’est à ces gentlemen que nous sommes redevables de tant de projets, iniques et absurdes à leur face même, aujourd’hui inscrits dans nos statuts, et dont on se demande comment nos législateurs ont pu s’arrêter seulement à les discuter.

Chaque année, dès les premiers jours de la session, on les voit arriver à Ottawa, affairés et sérieux, la tête pleine de schemes et les poches pleines de bills.

Celui qui ne connaît ni ces schemes ni ces bills, celui-là ignore encore les limites de l’audace humaine.

Voici par exemple, cette année, une compagnie, la Saint-Lawrence Power Transmission Company, qui demande au parlement des privilèges tellement excessifs qu’on croirait d’abord à une plaisanterie. C’est ainsi qu’elle voudrait obtenir le pouvoir de barrer le Saint-Laurent à la hauteur du Long-Sault pour produire de l’énergie électrique, ce à quoi s’opposent à peu près tous les corps publics tant de l’Ontario que du Québec, et sur ce point elle échouera très probablement. Le reste de son bill passerait, cependant, que nul n’en serait surpris ; or, ce bill réclame en outre, pour la compagnie, le droit, dans les comtés de Leeds, Grenville, Dundas, Stormont et Glengarry (province d’Ontario), et dans les comtés de Soulanges, Vaudreuil, Jacques-Cartier, et dans la cité de Montréal (province de Québec), de

« pénétrer sur tout terrain de « particuliers », d’arpenter, choisir, prendre et acquérir telles parties de ces terrains qui sont nécessaires à quelques-uns des ouvrages ou à quelqu’une des entreprises de la compagnie, et d’exproprier le tout. » (Bill 115.)

Cette demande d’exproprier en bloc ou séparément tout ce qu’elle voudra dans la ville de Montréal et dans sept comtés du Canada, la compagnie en question ne l’a pas faite sans y avoir mûrement réfléchi.

Elle sait que sa requête heurte de front des principes de droit que nul ne s’aviserait de contester dans aucun pays civilisé.

Elle sait que partout ailleurs qu’au Canada on exproprie les particuliers ou les compagnies au bénéfice du public, mais jamais le public au bénéfice de particuliers ou de compagnies — ainsi qu’elle le demande.

Elle sait que ce qu’elle réclame est proprement insensé.

Mais elle sait aussi que, si elle y met le prix, elle peut l’obtenir, et c’est pourquoi elle va tout de même de l’avant.

Pour les chemins de fer, vous le savez, le parlement est une vache à lait réellement intarissable (je vous demande pardon de la métaphore). À chaque session ils se font voter, par nos honorables représentants, des subventions énormes en terres et en argent. Seulement en 1908-09, le trésor fédéral leur versait, en espèces sonnantes et trébuchantes, près de deux millions, soit exactement $1,785,887.39 (voir Rapport de l’Auditeur général, 1908-09, vol. III, p. W. - 5). Notez bien ces détails ; ils nous serviront dans un instant.

De plus, les chemins de fer ont tous les ans à présenter quelques nouveaux bills comportant les demandes les plus exorbitantes. Ils réussissent généralement à les imposer, avec des modifications la plupart du temps légères. Mais toujours ou presque toujours ces faveurs leur coûtent cher. On se fera difficilement une idée des sommes folles qui se dépensent au parlement fédéral, chaque année, dans les intérêts du Grand-Tronc, du Canadien-Pacifique, du Canadien-Nord. Ce sont les députés qui en profitent.

Je ne veux pas dire les députés de la province de Québec. Non ; sauf quelques exceptions, ceux-ci n’ont pas l’habitude des pots-de vins.

Est-ce honnêteté ? me direz-vous. Votent-ils donc contre ces projets ?

— Non.

— Alors, c’est qu’ils font comme beaucoup de leurs collègues anglais : en retour de leur vote, ils obtiennent sans doute des compagnies, pour leurs comtés, des faveurs précieuses ?

— Vous n’y êtes pas davantage… Un député de chez nous demanderait pour ses électeurs quelque chose aux chemins de fer ? Vous croyez cela ? Il voudrait les forcer, par exemple, à construire dans son comté les lignes pour lesquelles on leur votait des subventions il y a déjà dix et quinze ans ! Ah bien ! détrompez-vous : tout cela ne les empêche pas de dormir, nos députés.

Ils votent pour ces bills sans les connaître et, les trois quarts du temps, sans les avoir, jamais lus.

Voici, un beau matin, M.***, l’un des députés de la province de Québec, qui arrive au parlement.

Il va d’abord à la tabagie, — tout droit, comme d’instinct ; puis il parcourt à la hâte les corridors ; enfin il entre précipitamment à la Chambre, lançant partout sur son passage cet appel collectif aux Canadiens-Français :

— Hé ! hé ! là-bas, les amis, arrivez donc prendre un verre… C’est le bill de H… ou de L… à matin (sic).

Dociles à cette voix, les députés de la province de Québec défilent à la queue-leu-leu, pour aller boire le champagne à la chambre de M.***.

Puis, après avoir trinqué, ils s’en vont voter tranquillement, en bloc, pour le bill de H… ou de L…, c’est-à-dire pour un nouveau scheme, particulièrement effronté, du Canadien-Pacifique ou du Canadien-Nord.

Voilà une scène comme n’importe quel journaliste parlementaire a pu en voir je ne sais combien dans une seule session. Comprenez-vous maintenant ?…

Quelquefois, Billie X*** (ils sauront de qui je parle) ou Jimmie L*** leur procure une « passe » pour leur femme ou pour leur neveu, de Sainte-Madeleine à Saint-Hyacinthe, ou de Trois-Rivières à Batiscan.

Quelquefois, on leur enverra une boîte de Fortunas.

Plus rarement, — mais seulement dans les grandes occasions, — on ira jusqu’à leur payer le dîner (côtelette et vins compris).

Certains d’entre eux, — tel ce gentleman d’en bas de Québec dont le nom est sur toutes les lèvres, ou cet autre des Cantons de l’Est que tout le monde, à Ottawa, reconnaîtra sans que j’aie besoin d’autrement le désigner, — certains d’entre eux reçoivent, par-dessus le marché, des chèques variant de cent à deux mille piastres. — De celui-ci, qui est au mieux avec M. Laurier, chacun vous dira qu’il touche annuellement $5,000 du Canadien-Pacifique, pour rassembler les députés canadiens-français aux heures décisives.

Pourtant, comme je l’ai dit plus haut, les chéquards, chez nos députés, sont la petite exception. La plupart d’entre eux n’émargent à aucun fonds secret. Seuls sont rémunérés les malins qui se chargent de conduire le troupeau du bon côté.

Les schemers sont bien consentants à délier les cordons de leur bourse en faveur des Anglais, ou tout au moins à les satisfaire de quelque autre façon ; mais, pour ce qui est des députés de la province de Québec, c’est une autre affaire ! Ils ne prennent même pas la peine de les acheter.


III


Ce sont là nos députés ! Je les peins comme je les ai vus.

Serez-vous maintenant bien étonné si je vous dis que leur influence au parlement égale zéro ?

Non-seulement on ne les consulte pas sur les projets de haute politique, dont au reste ils se désintéressent comme de leur première chemise ; non-seulement on les ignore absolument dans l’élaboration des schemes qu’on leur fera ensuite voter les yeux fermés, moyennant une traite au champagne ou une boîte de cigares, — mais encore ils ne peuvent obtenir la moindre faveur administrative qu’au prix d’extrêmes difficultés… Dans tous les ministères, sauf peut-être un ou deux, les députés de la province de Québec sont traités comme des quantités négligeables. On en voit faire antichambre pendant des heures pour une affaire de cinq sous que le premier venu de leurs collègues anglais règlerait en trois minutes. Juste conséquence du discrédit qu’ils se sont attiré par leur paresse persévérante, leur ignorance abjecte, enfin leur manque de dignité.

Il n’est pas jusqu’aux ministériels anglais qui ne leur témoignent, en toute circonstance, un mépris à peine déguisé…

Tout à côté de la Chambre d’Assemblée se trouve une vaste salle que l’on appelle la chambre 16, et qui est censée appartenir au groupe entier des ministériels. Eh bien ! entrez là quand vous voudrez ; trois fois sur quatre vous n’y trouverez pas un seul de nos députés. On leur a fait comprendre depuis longtemps que là n’est pas leur place… Ils seraient sûrs d’y paraître importuns à leurs propres collègues. Et puis, il se passe là, souvent, des choses dont la nature leur échappe, mais auxquelles ils sentent que leur présence n’est pas indispensable. C’est en cet endroit que les coulissiers, qui y pullulent, se livrent — le soir de préférence — à l’accomplissement obscur de leurs rites. Mystères qui dépassent, pour l’instant, l’entendement du député de chez nous ; auxquels il se contentera de donner, plus tard, la consécration muette de son vote, mais qui lui inspirent d’avance et comme d’instinct un respect profond. Il est trop discret pour troubler d’aussi graves cérémonies… Aussi lui ou ses amis ne mettent-ils jamais les pieds dans la chambre 16.

Ils veulent bien se contenter de la tabagie, où les Anglais, en revanche, et comme par un accord tacite, ne vont presque jamais.

C’est donc à la tabagie qu’on les a exilés, et c’est là par conséquent qu’il faut aller les contempler.

C’est là leur domaine, et, si j’ose dire, leur petit Canada.

Dans tout journaliste, même le plus emporté, il y a un philosophe qui sommeille, un observateur amusé des hommes et des choses. Si je n’avais à juger les députés de la province de Québec qu’au point de vue politique, je m’y intéresserais certainement comme peintre de mœurs ou de caractères.

Oui, vraiment, je voudrais les décrire comme types d’humanité (oh ! d’une humanité très inférieure), et je sens que j’y aurais du plaisir.

C’est avec amour, il me semble, que je dessinerais la figure de ces hommes, qui ont élevé le culottage des pipes à la hauteur d’un art et qui ont su faire du tabac canadien la base de leur vie parlementaire.

Qui sont-ils ? Comment sont-ils arrivés là ? — Notaires ou médecins de campagne, avocats de petite ville, marchands de village, ils se ressemblent tous comme des frères et leur histoire à tous est la même.

Il y avait longtemps, quand ils furent élus, que chacun d’entre eux préparait sa candidature, dans un petit coin de pays où la chute d’un glaçon devient un sujet de conversation palpitant, où le passage d’un commis-voyageur constitue un événement. Assis sur le comptoir, au bureau de poste ou au magasin général, dans la boutique de forge, chez le meunier, quelquefois à l’hôtel, entre deux verres de bière amère, l’aspirant-homme d’État causait politique, faisait et défaisait à son gré les ministères. Que de jours perdus de la sorte et, dans une année, que de semaines sacrifiées !

Viennent les élections : notre homme est élu. Il arrive à Ottawa ; malgré ses habitudes de paresse il voudrait travailler, faire quelque chose, essayer, au moins. Mais on le pousse à la tabagie, et c’est bientôt l’abrutissement définitif.

Là, on fume et on cause. De quoi cause-t-on ? Tiens, j’ai vu Lemieux, à malin. Ah !… et qu’est-ce qu’il dit ? — C’est son idée que le bill de la marine va encore nous retenir longtemps… Un autre : Une fois, je revenais du haut du comté ; c’était après les vêpres ; on venait d’avoir une assemblée à Saint-Apollinaire, à la porte de l’église… On entend : — Tiens, je suis à dame… Ou bien : — Passez-vous, monsieur Mayrand ? Et l’on fume du tabac Quesnel. À peine si l’on s’aperçoit à travers la fumée.

Observez-les bien.

Leurs fauteuils sont profonds et moelleux. Des calorifères bien réglés entretiennent en tout temps autour d’eux une chaleur bien tempérée. Ils savent qu’ils trouveront au logis, en rentrant, (à moins que ce soit au restaurant de la Chambre), un repas appétissant. Leur traitement les attend à la fin du mois, et il n’y aura sûrement pas d’élections avant trois ans… Ils ont donc le cerveau parfaitement libre ; car de quoi s’occuperaient-ils ?

La casquette ou le chapeau rabattu sur la figure, les yeux mi-clos dans une attitude de béat contentement, chacun d’eux, — dans la tiède atmosphère de la salle, — se laisse vivre doucement, d’une vie reposante et purement végétative, comme une plante — comme un légume.

Et c’est ça, notre députation !


IV


Ils ne furent pas toujours ainsi. On se rappelle un temps où la province de Québec pouvait avec raison se glorifier de sa députation fédérale. Il y a seulement dix ans, nous aurions trouvé sans peine, parmi les libéraux de chez nous, une vingtaine peut-être d’hommes distingués, dont la présence à Ottawa ne contribuait pas peu à relever le niveau moral du groupe canadien-français.

Ils n’étaient pas tous doués à un degré égal. Ils avaient leurs faiblesses, dont ils donnèrent la preuve. En 1899, la plupart d’entre eux votaient, quoique en rechignant, notre participation à la guerre inique du Transvaal, et, dans quelques autres circonstances, ils n’eurent pas une meilleure attitude, peut-être, que leurs congénères d’aujourd’hui.

Mais du moins, jusque en leurs pires égarements, n’aliénaient-ils point leur cerveau. Ils avaient gardé, des jours généreux de l’opposition, la faculté de s’intéresser à une question publique, de se passionner même pour une idée. En un mot ce n’étaient pas des végétaux.

En très peu d’années, ces hommes ont disparu de l’arène. Ils ont accepté une place quelque part loin de la politique, les uns par dégoût, tous traînant avec eux de la lassitude et des désillusions.

Et nous voici, dix ans plus tard, en présence d’une députation de Gauvreaux, de Boyers, de Gladus, — députation la plus veule, la plus nulle, la plus totalement et la plus absolument abrutie, dont on ait encore entendu parler dans aucun pays démocratique.

Au lecteur ordinaire, qui n’a jamais vu que de loin nos représentants, ces mots pourront paraître exagérés et violents. Je ne les ai écrits cependant qu’après mûre réflexion. J’affirme qu’ils ne vont pas au-delà de la vérité. Ils expriment un fait que tous ceux qui ont jamais passé quelque temps dans la capitale ont pu constater par eux-mêmes.

J’ai vécu à Ottawa assez longtemps. J’ai été journaliste. J’ai pu voir de mes yeux ce qui se passait là. Eh bien ! je vous déclare une fois de plus (en m’excusant d’avoir à le répéter) que le groupe ministériel canadien-français se compose, pour la très forte majorité, de bonshommes tellement bornés, ou inconscients, que les trois quarts d’entre eux — au moins les trois quarts n’hésitent pas à voter en retour d’une « passe », d’une boîte de cigares ou d’un verre de champagne, des bills d’intérêt privé qu’ils n’ont seulement jamais lus[2].

On les verra s’informer gravement, auprès d’un whip quelconque, à la fin d’un débat où ils sont les premiers intéressés, s’il est vrai qu’il faille voter de tel côté.

Monsieur, s’écrie, dans je ne sais plus quelle comédie, un Georges Dandin quelconque, monsieur, pardon : un renseignement !… Il est bruit, chez le concierge, que vous épousez ma fille ?

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Voilà ce qu’est devenue, ô monsieur Laurier, votre vieille garde !

Hier la grande armée, et maintenant troupeau…

À qui la faute ?

Surtout à M. Laurier lui-même.

Sans doute les circonstances ont contribué dans une large mesure à cette transformation. Il est normal qu’un parti politique ne dispose pas, après quinze ans de pouvoir, d’hommes aussi bien trempés qu’il pouvait en avoir après vingt ans d’opposition ardente. C’est une vérité de La Palisse que le succès attire les faiseurs. Après 96, on vit se rallier au parti libéral, en même temps que la plupart des boodlers de l’ancien régime, les arrivistes de toute nuance politique et de toute catégorie morale. C’est alors que se rua contre les meilleurs partisans de M. Laurier, au sein même de leur parti, la tourbe des médiocrités ambitieuses. Les hommes de mérite ne tardèrent pas à se décourager, et cela finit par le triomphe complet des incapables.

Il est bien certain qu’il n’était pas au pouvoir de M. Laurier, malgré toute son autorité, d’empêcher complètement ce résultat. Il l’aurait pu, cependant, à un certain degré, et qui prétendra le contraire ?

Il ne l’a pas voulu.

Vingt fois, dans des circonstances où tout dépendait d’un mot de sa bouche, on l’a vu sacrifier froidement un homme sérieux aux intrigues d’un comédien. Conséquent, sinon avec ses principes du moins avec ses instincts, il a voulu s’entourer, autant qu’il l’a pu, de mentalités inférieures.

Ce que M. Laurier veut à Ottawa, en effet, pour représenter la province de Québec, ce sont des hommes qui votent — et rien autre chose. Moins ils penseront, mieux ils voteront.

Mais enfin, on n’a pas encore écrit à la porte du parlement : défense à l’esprit d’entrer. Malgré tous les vœux du premier-ministre, il se glisse toujours, parmi la cinquantaine de partisans que lui envoie sa province, un petit nombre d’hommes intelligents. C’est en faveur de ceux-là que je faisais, je crois, une réserve au cours d’un article antérieur.

Je connais à Ottawa quelques députés qui auraient le goût et l’ambition de faire du travail, de se cultiver et d’apprendre quelque chose. Vous vous imaginez peut-être que ce sont les préférés du premier-ministre ; qu’il les encourage à s’intéresser de plus en plus aux questions publiques ; enfin qu’il les aide de son expérience et de ses conseils ? Ah bien, vous vous trompez — et plutôt deux fois qu’une !

Que de fois un jeune député, encore nouveau dans la carrière et plein d’illusions, ne s’était-il pas proposé de traiter devant la Chambre un sujet qu’il aurait étudié à fond ! Il allait trouver M. Laurier pour lui confier son projet, comptant, malgré tout ce qu’on lui avait dit, sur une approbation. Invariablement le premier-ministre, avec des paroles paternelles et des gestes péremptoires, lui laissait entendre que mieux valait ne pas se fatiguer pour si peu ; que cela pouvait inutilement embarrasser le ministère, et qu’au surplus cette ardeur à faire autrement que les autres était de mauvais goût…

Après trois ou quatre de ces conversations, notre homme était complètement gelé. Il ne voyait plus dès lors dans la politique d’autre perspective que de toucher son traitement pour ne rien faire.

C’est là l’histoire de je ne sais combien de nos députés. Quelques-uns (l’exception) se donnent tout entiers, pour se consoler, à l’exercice de leur état. Les autres se jettent tête baissée dans la nicotine, et peu d’années après ils n’ont plus rien à envier à leurs collègues.

Voilà l’action de M. Laurier sur le groupe parlementaire canadien-français.

Depuis dix ans, il n’a pas eu d’autre objet que de le désintéresser des questions publiques, et de l’amener à ne plus penser.

Depuis dix ans, on a vu sa nature de raffiné tendre constamment à ce but, de pousser à la tabagie les ministériels de la province de Québec.

Depuis dix ans, sinon par calcul au moins par instinct, — pour ne pas être dérangé, — il s’est appliqué, avec persévérance et ténacité, à avilir la députation canadienne-française, afin de la mieux tenir dans sa main.

Il faut avouer qu’il n’a pas manqué son coup.

Après tant d’années et tant d’efforts, il a réussi enfin à faire de ce groupe, autrefois influent et respecté, un innombrable ramassis, — un troupeau, — qui n’excite plus, chez nos concitoyens anglais, que la risée ou le mépris.

  1. Article paru, en quatre parties, dans le Devoir des 22, 23, 24 et 25 février 1910.
  2. Je ne dis pas que sans le champagne ni les cigares ils ne voteraient pas ces bills. Il est au contraire infiniment probable qu’ils les voteraient quand même. Du reste, je l’ai déjà dit, on ne prend même pas la peine de les acheter.

    Quand je rappelle qu’ils acceptent de petits cadeaux, je n’entends pas trouver dans ce fait une preuve de vénalité ; j’y vois seulement un manque de dignité sans nom, — et surtout de l’inconscience.

    J’ai nommé plus haut trois députés, en particulier. Il n’est pas à ma connaissance personnelle que ceux-là aient jamais rien reçu des schemers ; et je ne voudrais pas le laisser entendre, attendu que je n’en sais rien…