Mon père

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AnonymeErnest Legouvé

Mon père
— Août 1832 —



 
Je n’avais pas cinq ans lorsque je le perdis
On m’habilla de noir... La mère de ma mère
Me couvrit, en pleurant, de ces sombres habits,
Et, sans l’interroger, moi, je la laissai faire,
Tout heureux d’étaler de nouveaux vêtements ;
Et mon cœur seul porta le deuil sacré d’un père...
Je n’avais pas cinq ans.

Mais, parfois, au milieu des plaisirs de mon âge,
Je demandais : Où donc est mon père ? en quel lieu ?
Et l’on me répondait : Votre père ?... Il voyage ;
Ou bien encor : Ton père est avec le bon Dieu ;
Et, satisfait alors, sans vouloir davantage,
Je retournais au jeu.

Cependant, une nuit, dans un rêve prospère,
Un homme jeune, avec un sourire d’ami,
Se pencha tendrement sur mon front endormi,
M’embrassa, prit ma main, et dit : Je suis ton père.
Nous causâmes longtemps, et lorsque le matin
M’éveilla de ce songe et si triste et si tendre,
J’étais trempé de pleurs... Je venais de comprendre
L’affreux nom d’orphelin !

Orphelin ! qu’un seul mot peut cacher de tristesse !
Ah ! lorsque j’aperçois, en parcourant Paris,
Deux hommes, dont l’un jeune et l’autre en cheveux gris,
L’un sur l’autre appuyés, souriant d’allégresse,
Et se parlant tous deux de cet air de tendresse
Qui dit à tous les yeux : C’est un père et son fils...
Des pleurs viennent troubler ma paupière obscurcie ;
Je les suis, les regarde... et je connais l’envie !

O fleur de l’âme, amour, tu brillas dans mon sein,
Tu parfumas le ciel de mes jeunes années,
Et je sais ce que c’est que vivre des journées
Avec un serrement de main !
Je connais l’amitié, je connais tous les charmes
De répandre son cœur dans un doux entretien,
Et nul, entre ses bras, avec plus douces larmes,
Ne presse un ami qui revient !

J’eus, quand j’étais enfant, ma bonne vieille aïeule,
Dont le cœur, pour m’aimer, n’avait que dix-huit ans-.
Et qui ne souriait qu’à ma tendresse seule
Quand je baisais ses cheveux blancs.
J’ai des parents bien chers, une sœur bien-aimée ;
Mon enfance a trouvé des amis protecteurs
Qui m’ont toujours ôté l’épine envenimée,
Pour ne me laisser que les fleurs.

Mais, ni l’attachement, ni la reconnaissance,
Ni l’amour pur et vrai, ce grand consolateur,
Ni l’amitié, n’ont pu combler ce vide immense...
Il reste une place en mon cœur !
Et jamais sur ma vie heureuse ou malheureuse
Le deuil ne s’étendit, le bonheur ne brilla,
Sans qu’une sourde voix, plaintive et douloureuse,
Me dît : Ton père n’est pas là !

Mon Dieu ! je l’aurais tant aimé, mon pauvre père !
Je sens si bien, aux pleurs qui coulent de mes yeux,
Que c’était mon destin, et que, sur cette terre,
Son fils l’eût rendu bien heureux !

Et pas un souvenir de lui qui me console !
Je me souviens pourtant de plus loin que cinq ans.
Et pour plus d’un objet ridicule ou frivole,
J’ai mille souvenirs présents.
Je me rappelle bien mon jouet éphémère,
Le berceau de ma sœur, les meubles de satin,
Et le grand rideau jaune et le lit de ma mère,
Où je montais chaque matin.

Je me rappelle bien qu’après notre prière
Ma mère me disait : Vas embrasser ton père ;
Que j’y courais, tout faible encor ;
Qu’alors il me pressait vingt fois sur sa poitrine,
Puis m’ouvrait, en riant de ma joie enfantine,
Un livre qui me semblait d’or.

Je me rappelle aussi sa voix grave et sonore...
Mais son front, mais ses yeux, mais ses traits que j’implore,
Mais lui !... lui, mon rêve éternel ;
Rien... toujours rien !... Le ciel m’a ravi son image ;
Ah ! n’était-ce donc pas aussi mon héritage
Que le souvenir paternel ?

C’est peu d’un tel regret... Ceux que je vois, que j’aime,
Parlent toujours de lui ; l’indifférent lui-même
S’attendrit en le dépeignant :
Dans leurs cœurs trop heureux son souvenir abonde ;
Tout le monde l’a vu, le connaît... tout le monde,
Hélas ! excepté son enfant.

Aussi de quelle ardeur j’interroge et j’appelle
Les témoins de sa vie... ou même de sa mort !
Comme j’écoute, accueille, embrasse avec transport
Un mot qui me le peint, un trait qui le révèle,
Et comme avec délice, en mon âme fidèle,
J’enfouis mon trésor !

C’est surtout dans les cœurs, sur les bouches de femme
Que j’aime à retrouver son nom !
Leur âme comprend mieux mes regrets et son âme,
Et leur reconnaissance est son plus beau renom
Aussi quand j’aperçois, en racontant sa vie,
Une d’elles donner un signe de douleur,
Il me prend dans le cœur une secrète envie
De lui tendre la main, en lui disant : Ma sœur !

C’est ainsi que toujours je vais avec courage
Quêtant un souvenir ou brûlant ou glacé,
Pour me nourrir le cœur, me refaire un passé,
Et recomposer son image.

Et puis, lorsque mon âme est pleine jusqu’au bord,
Que je la sens gonflée et riche de ces quêtes
Qui me semblent à moi comme autant de conquêtes
Que je fais sur la mort,
Je vole au monument qui me garde ces restes !...
L’œil morne, le front nu, j’arrive aux lieux funestes,
J’ouvre la grille noire, et sur le banc grossier,
À droite de la tombe, en face du rosier,
Triste, je m’assieds en silence,
Et là, je rêve, écris, pleure, médite et pense.

On m’a dit quelquefois que je lui ressemblais...
Eh bien ! par la pensée anticipant sur l’âge,
Je blanchis mes cheveux, je ride mon visage,
Et du temps, sur mon front, j’accélère l’outrage,
Pour lui ressembler mieux et me rendre ses traits ;
Et puis, pour réveiller sous ce froid mausolée
Et réjouir son ombre un instant consolée,
L’esprit plein de ses vers touchants,
Je me prends à redire, à côté de sa cendre,
Les douloureux accords où son cœur triste et tendre
Se répandit en plus doux chants.

Mais bientôt le soir vient et m’arrache à mon rêve !
Mon fantôme si doux s’envole... je me lève,
Je pars comme on part pour l’exil ;
Puis, après quelques pas, un moment je m’arrête,
Regarde encor sa tombe, et lui dis de la tête :
Adieu, père... Hélas ! m’entend-il ?