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Monographie du château de Salses/Deuxième partie

La bibliothèque libre.
Ch. Tanera éditeur (p. Partie2-65).


DEUXIÈME PARTIE.

DESCRIPTION DU CHÂTEAU.


DEUXIÈME PARTIE.

DESCRIPTION DU CHÂTEAU.

Pour bien saisir les motifs qui ont guidé l’ingénieur militaire dans la construction du château de Salses, il importe d’etre parfaitement au courant des moyens d’attaque et de défense existant au moment de cette construction ; nous allons les rappeler en peu de mots, Nous savons quel était l’état de la fortification au moyen âge avant l’invention de la poudre : des murs élevés, crénelés à leur partie supérieure, garnis en outre de défenses en bois ; des tours de distance en distance, des enceintes successives composées des mêmes éléments, et enfin un donjon plus élevé, plus fort que les autres ouvrages, dernière ressource de l’assiégé. Les moyens d’attaque étant bornés, la défense avait alors l’avantage.

Lorsque apparurent les premières armes à feu, leur peu de valeur ne changea rien à cet état de choses : les projectiles, trop faibles contre les maçonneries, avaient cependant une action réelle contre les approches en bois de l’assiégeant ; le défenseur n’eut rien à changer à ses ouvrages, il dut seulement élargir ses parapets pour y placer les nouveaux engins, ce qu’il fit presque toujours en y appuyant des terrassements. Il remplaça en même temps dans les défenses supérieures le bois par la pierre. Ces moyens suffirent pour lui conserver l’avantage sur son adversaire. Il en fut ainsi pendant le xive siècle et pendant la première moitié du xve ; les moyens défensifs se modifièrent très peu. Mais sous le règne de Charles VII, l’artillerie dut aux frères Bureau de grandes améliorations, et entre autres le remplacement du projectile en pierre par celui en métal (voyez l’ouvrage de l’Empereur Napoléon III, Sur le passé et l’avenir de l’artillerie, t. II, liv. ier, ch. 1er. L’attaque prit de suite une supériorité incontestable. Aussitôt les ingénieurs se mettent à l’œuvre pour relever l’art défensif : ils n’introduisent point de suite de changements radicaux dans le système de fortification employé depuis si longtemps, l’esprit humain ne marche point aussi brusquement ; mais ils améliorent tantôt une disposition, tantôt une autre de l’ancienne fortification, parant avec plus ou moins d’adresse à ses principaux inconvénients. C’est une époque de transition, et par suite aussi de confusion ; il n’y a plus de système adopté généralement, chaque ingénieur a le sien : les idées de Machiavel n’offrent aucune ressemblance avec celles d’Albert Dürer, et les fortifications de Langres, de Schaffausen, de Salses, de Milan, toutes construites vers cette époque, ont de notables différences entre elles dans l’usage des principaux moyens défensifs ; il se passera près d’un siècle avant que l’on ne soit d’accord sur l’emploi du système bastionné terrassé qui rendra l’avantage à la défense ou au moins rétablira l’équilibre entre elle et l’attaque, jusqu’à ce que les inventions de Vauban (les parallèles et le ricochet) viennent une seconde fois faire pencher la balance du côté de cette dernière.

Le château de Salses, construit en 1497, sous le règne de Ferdinand et d’Isabelle, doit nécessairement offrir la trace de toutes les hésitations et de toutes les tentatives de l’art défensif à cette époque. Nous allons tâcher de les faire ressortir dans la description suivante.

Nous avons indiqué dans la première partie quelle était importance de la position de Salses lorsque le Roussillon était au pouvoir des Espagnols. Examinons maintenant d’une manière plus spéciale le site choisi par l'ingénieur Ramirez, auquel évidemment on laissa toute liberté d’action, puisque la ville avait été détruite dans le siège de 1496 et que, par suite, il ne pouvait rencontrer aucun obstacle. Le défilé qu’il fallait défendre s’étendait entre la montagne d’un côté, et les étangs et marais qui aboutissent à la mer de l’autre. Le temps était passé ou l’on se fortifiait sur les sites élevés ; la nécessité de construire en plaine autant que possible était imposée par les progrès de l’artillerie ; Machiavel le dit expressément : « Les fortifications situées sur une montagne d’un accès facile sont extrêmement faibles, à cause de l’artillerie et des mines ; aussi le plus souvent, quand on veut construire aujourd’hui, on cherche un terrain plan que l’on rend fort par son industrie, » (Art de la guerre, liv. vii.) C’est ce que fit don Ramirez ; seulement, au lieu de s’éloigner de la montagne de laquelle on devait voir à revers ou d’enfilade une partie de ses plateformes, il s’établit tout à fait au pied. Il n’est pas probable qu’il ignorât le danger de cette position et qu’il n’ait élevé les traverses et parades qu’après coup ; tous les reliefs sont trop bien combinés pour que l’on puisse supposer une pareille erreur ; mais il est à croire que l’existence au point déterminé d’une source abondante et peut-être aussi le désir de s’éloigner des miasmes pestilentiels exhalés en été par les marais et les étangs le dirigèrent dans son choix et lui parurent des avantages plus grands que l’inconvénient de la proximité de la montagne.

Le château a la forme rectangulaire, avec une tour à chacun de ses angles (voir la perspective cavalière jointe à ce mémoire). Le rempart, tout en maçonnerie, entoure une cour intérieure abaissée à 4 mètres en moyenne au-dessous du sol naturel : il se compose d’une escarpe et d’un mur de gorge reliés entre eux sur trois des faces par des voiles qui supportent les plateformes. Ces voûtes, en briques, sont à l’épreuve de la bombe ; l’espace qu’elles recouvrent, divisé de distance en distance par des murs de refend, et partagé en deux dans le sens de la hauteur par un plancher, forme, concurremment avec les parties voûtées des tours et du donjon, de très bons logements pour la garnison. En couchant les hommes sur des lits de camp provisoires, ce que l’on peut admettre en temps de siège, on trouverait facilement la place d’en loger 1 000 ou 1 200, nombre très suffisant. Une terrasse est à la hauteur de l’étage, et c’est sur elle que débouchent les chambres. En-dessous de ces logements est un souterrain voûté dont le sol est à peu près à hauteur du fond du fossé, et même un peu plus bas : il a 2m,50 de hauteur sous clef, et sert de magasin ou d’écurie.

Le profil de l’escarpe est parfaitement combiné pour la défense : d’abord, la profondeur du fossé, qui est en moyenne de 7 mètres, met à l’abri des coups lointains une partie de la maçonnerie, qui est en outre construite en talus assez doux (2 de base pour 3 de hauteur) pour augmenter la force de la résistance contre la mine, rendre plus facile la défense du pied de la muraille et surtout pour accroître les difficultés de l’escalade. Au-dessus vient une partie verticale d’une si grande épaisseur (10 ou 12 mètres) que le canon ne pouvait guère la détruire, et, pour amoindrir encore ses effets, pour faire ricocher le boulet, le mur est terminé par une partie arrondie maçonnée en moellons piqués et disposés par assises réglées. Cette disposition se retrouve dans plusieurs constructions de la première moitié du xvie siècle, comme au château de Collioure, à Nuremberg, etc. Elle est indiquée dans l’ouvrage d’Albert Dürer sur les fortifications, ouvrage publié en 1527, et en 1564 deux auteurs italiens, dans un livre très remarquable intitulé Fortifcatione delle citta, la recommandent encore comme très utile contre l’escalade. Nous croyons que ce dernier avantage fut ce qui décida don Ramirez à adopter cette forme, car il ne la conserva ni pour les murs des ouvrages extérieurs qui craignent peu l’escalade, ni pour les tours et le donjon, plus élevés que les courtines.

De grandes précautions sont prises aussi contre la mine : une galerie règne le long des quatre courtines, en avant des souterrains, et de distance en distance sont des amorces de galeries d’écoute ingénieusement disposées.

L’organisation des tours est tout a fait indépendante de celle que nous venons d’indiquer, et il faut y signaler cette espece d’hésitation qui devait exister chez tous les ingénieurs à cette époque de transition ; on sent que le constructeur ne peut se détacher des anciens errements : ses tours dominent les courtines comme dans la fortification du moyen âge, mais à un moindre degré ; la tour cotée C dans le plan est aussi complètement indépendante des courtines, On pourrait faire la même réflexion sur les deux tours A et D ; mais nous verrons tout à l’heure que leur surélévation, comme leur indépendance, doit être attribuée à d’autres causes.

Les courtines ne sont point organisées pour porter de l’artillerie. Celle de gros calibre, destinée à agir au loin dans la campagne, est réunie sur les plateformes des tours et d’autres ouvrages dont nous parlerons plus loin ; leurs parapets en pierre sont percés d’embrasures encore trop nombreuses pour la dimension des plateformes, dont la plus grande suffit à peine pour trois pièces ; mais il est probable que l’on faisait servir une seule pièce pour tirer dans différentes directions.

Sous la plateforme des tours sont deux ou trois étages de voûtes, et à chacun deux existe de chaque côté, dans la direction des courtines, une ou deux canonnières pour le flanquement ; leurs faibles dimensions portent à croire que cette défense de flanc n’avait lieu qu’au moyen de fauconneaux et peut-être même seulement avec des armes demi-portatives, comme les hacquebuttes, qui se tiraient appuyées sur une fourchette. De larges ouvertures pratiquées aux voûtes, au centre des tours, et se répétant d’étage en étage jusqu’à la plateforme, donnent un aérage convenable. Le flanquement des courtines se tire encore d’embrasures situées sur la plateforme supérieure des tours, et c’est celui dont l’importance est la plus grande, puisque nous venons de dire que là seulement on pouvait mettre de la grosse artillerie.

Une disposition empruntée aux siècles précédents devait en outre, aux yeux de l’ingénieur, contribuer au flanquement : sur le milieu de la courtine de l’est en I, et à chaque point de rencontre des tours avec les courtines, s’élevaient de petites guérites ou échauguettes dans lesquelles un ou deux hommes pouvaient se placer pour battre le pied de la muraille. Cette défense ne pouvait résister aux coups de l’artillerie ; aussi a-t-elle complétement disparu ; la base seule de ces guérites existe encore ; mais les anciennes estampes nous les montrent en pleine conservation et avec leurs toits pointus (telle est la gravure dont nous parlons dans la première partie et celles insérées dans les Travaux de Mars, de Mannesson-Mallet, ainsi que dans l’ouvrage intitulé : Plans et profits de villes fortes, par le chevalier de Beaulieu).

Occupons-nous maintenant des constructions extérieures à l’enceinte. On sort du fort par un chemin deux fois coudé sous le rempart ; il est ferme par trois portes intérieures et un pont-levis à l’extérieur. L’ennemi arrêté par ces obstacles successifs serait en butte aux coups horizontaux tirés dans l’intérieur par les créneaux des corps-de-garde, et aux projectiles verticaux dont on l’accablerait par les ouvertures supérieures ou machicoulis pratiqués aux voûtes. Au delà du pont-levis est un pont dormant en bois supporté par des piles de maçonnerie, puis un boulevard K dont l’escarpe, tracée en arc de cercle vers la partie extérieure, est terminée à droite et à gauche par deux portions rectilignes perpendiculaires à la courtine. Entré sous la voûte de ce boulevard, le passage oblique carrément à gauche et en sort par une porte ouverte dans le flanc. On traverse alors un étroit fossé sur un pont-levis, puis, par un large pont dormant en maçonnerie recouvrant des souterrains, on arrive à un second boulevard L rejoint au premier par un mur épais et crénelé pour couvrir des coups extérieurs la porte et le passage dont je viens de parler. Après avoir passé le second boulevard sous une voûte renfermant un corps-de-garde, on traverse le fossé sur un pont dormant en arc de cercle, et l’on est aujourd’hui dans une espèce de chemin couvert qui a remplacé un troisième petit ouvrage avec fossé, rasé du temps de Vauban et par son ordre.

Nous sommes entrés dans quelques détails au sujet de cette communication pour montrer combien on était encore préoccupé à cette époque de la défense des portes : c’est qu’en effet il arrivait souvent que l’assiégeant, pour éviter les fatigues et les lenteurs d’un siège en règle, amenait son artillerie vis-à-vis des sorties, la couvrait à la hâte de mantelets ou de gabions, et, après quelques décharges qui ruinaient portes et ponts-levis, penétrait dans la ville par ces ouvertures. De là les précautions nombreuses que nous venons d’énumérer, Les boulevards extérieurs ont à peu près le même profit que les tours ; mais leur escarpe est moins élevée que celle des courtines, et la plateforme supérieure est disposée de manière à recevoir de l’artillerie. On trouve dans cette disposition le germe d’une idée qui recut plus tard de nombreuses applications et dont nous croyons qu’il faut attribuer tout l’honneur à l’ingénieur espagnol : les ouvrages extérieurs permanents couverts par le même fossé que l’enceinte principale n’avaient été employés, jusqu’à cette époque, que dans le but de couvrir les portes ; on avait bien élevé, au moment d’un siège et vis-à-vis les parties faibles des courtines, des ouvrages en terre nommés par les Italiens bastioni ; l’histoire en fait souvent mention, et Machiavel en parle expressément pour les désapprouver. Ces ouvrages, faits en terre, bois et fascinages, étaient toujours passagers ; don Ramirez construisit en maconnerie des ouvrages permanents analogues : il en place un M sur le milieu de la courtine de l’est. Le trace de cet ouvrage extérieur, faisant les fonctions de la demi-lune actuelle et pouvant en porter le nom à juste titre, est le même que celui du boulevard qui couvre immeédiatement la porte d’entrée du fort, et sa disposition intérieure est semblable, Un rez-de-chaussée à hauteur de la place d’armes du chateau offre un vaste et bel espace mis à l’abri des feux verticaux par une voûte à l’épreuve. Cet espace est ouvert à la gorge de l’ouvrage ; deux canonnières sont percées à droite et à gauche dans les flancs pour contribuer à la défense du fossé et des tours. La plateforme supérieure porte de la grosse artillerie couverte par un parapet en pierres de 4 à 5 mètres d’épaisseur, percé d’embrasures. Ces pièces ont action sur la campagne concurremment avec celles des tours voisines, beaucoup plus élevées que l’ouvrage extérieur. On y arrive de l’intérieur du fort par une galerie souterraine en capitale de l’ouvrage ; le sol de cette galerie est au niveau du fond du fossé ; toute la maçonnerie est donc apparente, et les pieds-droits sont percés de créneaux pour une défense rasante du fossé ; elle aboutit à un étage souterrain de l’ouvrage extérieur, disposé comme celui des courtines, avec une petite galerie de contre-mines. Le boulevard situé en avant de la porte a une communication souterraine semblable, en sus de celle pratiquée pour le passage des voitures.

Un ouvrage analogue est encore placé en N en avant de la tour du nord-ouest, qui est le point d’attaque pour une armée venant de France. C’est une véritable contre-garde à la disposition de laquelle nous ne nous arrêterons pas, car elle est exactement semblable à celle adoptée pour l’ouvrage M. Seulement, ses fossés étaient trop obliquement flanqués pour que notre ingénieur considérât leur défense comme suffisante, et il ajoute à droite et à gauche de la contre-garde, et fermant les fossés, deux casemates percées de créneaux pour la mousqueterie ; leur partie supérieure forme, en outre, un parapet en pierres derrière lequel peuvent se placer d’autres mousquetaires montés sur une banquette. Une porte percée à la gorge de ces trois ouvrages extérieurs permet de passer de leur étage inférieur dans les fossés pour exécuter les retours offensifs. Des escaliers montent leurs divers étages.

Nous devons faire remarquer la saillie en maçonnerie ou éperon qui est en avant de toutes ces pièces extérieures sur leurs capitales. Son but est de rendre plus complet le flanquement venant des tours voisines, en supprimant en partie l’angle mort dû à la forme arrondie. Quelques auteurs ont aussi pensé qu’elle était destinée à renforcer une partie de muraille très exposée aux coups de face. Cette seconde raison peut, en effet, quelquefois s’être jointe à la première pour déterminer l’ingénieur à employer ce moyen : ainsi le boulevard K est armé d’un éperon, bien qu’il ait son fossé peu ou point flanqué ; mais les quatre tours d’angles en sont dépourvues, et cependant trois d’entre elles peuvent être battues de face. La première raison nous semble donc toujours la raison prédominante. C’était, au reste, une disposition déjà ancienne à cette époque, car on la retrouve dans beaucoup d’ouvrages antérieurs, comme au Castillet de Perpignan et aux tours qui défendent la porte Narbonnaise à Carcassonne.

Les préoccupations de la défense de détail, si fréquente au moyen âge, si rare, au contraire, depuis les progrès de l’artillerie, se retrouvent dans toute la partie ouest du fort. Le constructeur s’aperçut que la présence de la contre-garde N, en avant de la tour A, rendait l’attaque plus facile du côté de l’est, et il voulut rétablir l’équilibre en se préparant un réduit, un retranchement intérieur ou plutôt une suite de retirades aboutissant à un dernier asile. Voici les moyens qu’il emploie ; il arrête les remparts sur les deux courtines du nord et du sud, à 40 mètres environ de leur extrémité, par une coupure faite dans la plateforme, sans interrompre la continuité de l’escarpe, ni à l’inténeur celle des parados dont nous parlerons plus tard, et il élève en arrière un cavalier en maçonnerie dont la plateforme peut porter une ou deux pièces d’artillerie qui contribuent à la défense éloignée en même temps qu’elles battent les courtines du sud et du nord.

Si l’ennemi s’empare de ces premiers retranchements, il sera séparé des deux tours d’angle par une seconde cour intérieure difficile à franchir, car elle est battue de tous côtés par les feux de créneaux et de machicoulis percés dans des couloirs étroits et fermes de plusieurs portes faciles à défendre, qui établissent seuls la communication entre les tours et les cavaliers. Les difficultés, les chicanes, s’entassent donc sur les pas de l’assiégeant qui se trouve perdu dans ce dédale, au milieu de solides maçonneries que les mines seules peuvent ouvrir. Enfin, à force de patience et d’industrie, arrive aux tours et s’en rend maître : alors l’assiégé se retire dans un donjon quadrangulaire G élevé sur le milieu de la face ouest. L’ingénieur a déployé toutes les ressources de son art pour la construction de ce dernier refuge : sa plateforme, plus levée que toutes les autres parties du fort, est organisée pour quatre ou cinq pièces d’artillerie tirant à embrasures à travers un solide parapet de maçonnerie : elle porte, en outre, trois guérites ou échauguettes pour flanquer le pied de la muraille, qui a une épaisseur considérable sur tout son développement. Deux cours profondes, situées à droite et à gauche, l’isolent des tours voisines et donnent du jour dans les chambres inférieures. On se réfugie des tours dans le donjon par d’étroits couloirs longeant l’escarpe et le mur de gorge, et semblables à ceux qui réunissent les cavaliers aux tours ; ils se répètent à chaque étage et sont crénelés, garnis de machicoulis et munis de fortes portes de distance en distance. De légers ponts-levis permettent de traverser les coupures qui les séparent du donjon. Il résulte de cette disposition que la courtine ouest n’a pas de plateforme ; deux étroites banquettes situées au dessus des corridors dont nous venons de parler peuvent seules porter quelques mousquetaires.

Un petit ouvrage, casematé et flanqué par une espèce de bonnet de prêtre, isole la partie ouest de la cour et tout ce qui est destiné à former réduit. Il n’y a point de fossés en avant ; et son parapet est un simple mur crénelé ; une porte avec passage coudé comme celui de l’entrée du fort donne accès dans cette seconde cour, Les différents étages, jusques et y compris les souterrains, sont organisés de manière à arrêter l’ennemi à l’aplomb des différents réduits que nous venons de signaler.

L’organisation de ces réduits successifs montre de la part de l’ingénieur qui l’a conçu et fait exécuter une grande intelligence des besoins de la défense au moment de la construction ; seulement, il dépassa le but qu’il s’était probablement assigné : l’équilibre de résistance entre les différentes parties du fort fut rompu, et la tour A redevint le point d’attaque choisi dans les différents sièges, malgré la contre-garde qui la couvre. C’est que les retirades successives étaient ainsi tournées, et l’assiégé n’avait plus que le donjon pour dernière ressource.

Nous avons déja dit que la position du fort avait été tellement choisie qu’il était dominé par les hauteurs voisines, derniers contreforts de la chaîne des Corbières. Le donjon, par son élévation et par la petitesse de sa plateforme, échappe en partie à ce grave inconvénient et présente, au contraire, une défense dominante très gênante pour l’assiégeant. Mais les tours, les courtines, les ouvrages extérieurs, ne pouvaient rester soumis à ces vues de revers ou d’enfilade ; il fallait nécessairement les abriter sous peine d’avoir toute la défense supérieure annihilée ; c’est ce que fit l’ingénieur avec un talent remarquable pour l’époque. Voici le mode de défilement qu’il emploie : le parapet des tours et des ouvrages extérieurs est exhaussé du côté du terrain dangereux de manière à couvrir toute la plateforme ; les embrasures sont alors recouvertes par la partie surélevée du parapet, au lieu d’être à ciel ouvert, et au-dessus règne une banquette pour la mousqueterie. Ce défilement direct ne peut être employé pour la tour C, qui est vue de revers, et à sa gorge est un mur élevé en forme de parades. Les deux tours de l’ouest, plus rapprochées des hauteurs, sont plus élevées que celles de l’est ; la courtine ouest a son escarpe plus élevée aussi que celle des trois autres pour couvrir les corridors qui conduisent au donjon, ainsi que la portion de la courtine du sud comprise entre le cavalier et la tour D. Pour abriter la portion analogue de la courtine du nord, sans trop surélever les parapets de la tour A, on construisit une traverse en maçonnerie à la gorge de celle-ci.

Un mur de 3 mètres d’épaisseur, formant parades, couvre la plateforme des trois courtines du nord, du sud et de l’est, contre les vues de revers ; celle du sud est, en outre, abritée des feux d’enfilade par les parapets élevés de la tour D ; mais ceux de la tour A ne suffisent point pour garantir la plateforme du nord, dont il a fallu voûter une partie, ainsi perdue pour la défense et transformée en logement ou magasin. Cette perte est peu considérable en réalité, car nous avons fait remarquer que l’artillerie se trouvait concentrée exclusivement sur les plateformes des tours, cavaliers, donjon et ouvrages extérieurs, et que les courtines étaient seulement construites pour la mousqueterie.

Au delà des fossés, qui ont environ 7 mètres de profondeur et 12 à 15 mètres de largeur, est la contrescarpe, composée d’une série de parties droites qui sont comme les cordes des arcs de cercle que l’on emploierait aujourd’hui. Ce mode de construction était peut-être considéré comme plus facile que celui circulaire ; mais nous croyons surtout qu’il fut mis en pratique pour rendre plus facile le tir en bricole dans lequel on avait, à cette époque, une grande confiance. Ce tir consiste, comme on le sait, à lancer le projectile très obliquement contre une surface de maçonnerie, de manière à ce qu’au lieu de pénétrer il ricoche et vienne ainsi frapper un point que l’on ne pouvait voir directement. Castriotto, que nous avons déjà cité, est encore partisan du tir en bricole, que Maggi, qui écrivait peu de temps après, traite déjà d'inutile. Quoi qu’il en soit, il n’en est pas moins vrai que ce tir fut usité tant que la poudre n’imprima pas au boulet une trop grande vitesse, et que ce tracé par plans successifs devait le favoriser.

Le défenseur ne pénètre dans les fossés que par des ouvertures restreintes et peu commodes. Une étroite poterne, partant des souterrains de la tour D, débouche seule au fond du fossé dans l’angle formé par cette tour et la courtine du sud. L’ouverture est masquée par une traverse en maçonnerie allant de la tour à l’angle du boulevard K. Le passage à l’intérieur est coudé à plusieurs reprises et fermé par des portes successives défendues par un ou deux créneaux. En outre, nous avons déjà signalé les poternes qui mènent des ouvrages extérieurs dans le fossé : ce sont autant d’issues pour l’assiégé. Mais ces dispositions, dans lesquelles on retrouve toutes les préoccupations du moyen âge pour la défense intérieure, étaient loin d’être suffisantes et rendaient bien difficile toute défense du fossé par les coups de main et sorties.

Une galerie de contrescarpe crénelée est située en face du boulevard L ; on y pénètre par une porte pratiquée vis-à-vis la tour C. Son but est évidemment le flanquement des fossés en avant des boulevards K et L, qui offrent de grands angles morts. M. Joblot, ingénieur en chef à Perpignan, a fait en 1718 un mémoire sur le château de Salses, dans lequel il prétend que les galeries de contrescarpe sont assez nombreuses. On voit, en effet, dans cette muraille plusieurs portes masquées par de la maçonnerie ; mais on n’est en droit de dire que la galerie existe que là où l’on voit des créneaux. Il essaya de faire démasquer ces portes ; mais, comme il avait pas de fonds, il dut suspendre le travail, qui ne fut jamais repris. Croyant à l’existence d’un chemin couvert construit en même temps que le reste de la forteresse et ne voyant aucun moyen extérieur d’y communiquer, M. Joblot suppose que l’on y arrivait par des passages voûtes situés en arrière de la contrescarpe, et partant des ouvertures dont nous venons de parler. Nous ne pensons pas que don Ramirez ait mis des chemins couverts autour du château ; voici quels sont nos motifs pour repousser cette assertion : en premier lieu, ni Albert Dürer ni Machiavel, les deux plus anciens auteurs qui aient écrit sur la fortification, ne signalent à leur époque l’existence des chemins couverts ; Tartaglia, dont l’ouvrage est de 1554, est le premier auteur qui en fasse mention : il les appelait via delle sortite, et l’on sait que le château de Milan, qui est de la première moitié du xvie siècle, possédait en haut de la contrescarpe une espèce de chemin couvert (voir à ce sujet l’Histoire de la fortification permanente, par M. de Zastrow, et l’Architecture militaire au moyen âge, par M. Viollet-Leduc), D’un autre côté, aucun des auteurs qui s’occupent du siège de Salses en 1503 ne parle du chemin couvert, qui n’existait même probablement pas encore lors du deuxième siège de l’année 1639, car Feliu de la Peña dit positivement, dans les Annales de la Catalogne, que les Espagnols, au moment de l’investissement, le 19 septembre, repoussèrent deux régiments occupant un camp retranché en avant de la place, les firent rentrer dans le château et insultèrent la contrescarpe[1].

Quel était donc le but de ces ouvertures aujourd’hui masquées ? seraient-ce par hasard des amorces de galeries de mine ? L’art de La défense était trop peu avancé pour croire à cette explication, et nous aimons mieux n’en risquer aucune que de le faire au hasard ; nous nous bornerons à exprimer le désir que l’on soit autorisé à se renseigner à cet égard en faisant faire quelques fouilles.

Revenons à notre description. Nous avons parlé plus haut d’une source dont la présence avait peut-être servi à déterminer l’emplacement du fort ; elle sourd de terre avec une grande abondance dans les souterrains de la courtine du nord, et, après avoir traversé le fossé, elle passe dans la campagne en suivant un canal souterrain construit sous les glacis. L’entrée de ce canal dans la contrescarpe qui est vis-à-vis la tour B peut être fermée ; alors l’eau retenue dans le fossé s’y élève graduellement. D’après un mémoire militaire daté de 1700, il fallait six ou sept jours pour que l’eau s’élevât d’environ 2 mètres, c’est-à-dire au niveau de la cour intérieure ; en retenant les eaux plus longtemps, on pouvait avoir jusqu'à 4 mètres de hauteur ; M. Joblot réduit ce maximum à 3 mètres. Dans tous les cas, et aussitôt que le barrage est fermé, les souterrains et les contre-mines dont le sol est un peu inférieur à celui du fossé, sont noyés, ainsi que les communications avec les ouvrages extérieurs (ce résultat se produit presque tous les hivers, au moment des pluies) ; si l’eau s’élève davantage, la cour elle-même devient impraticable. Nous ne voyons donc pas l’avantage d’une disposition qui paralyse une partie de la défense sans ajouter beaucoup de sécurité à une place dont les escarpes ont près de 15 mètres de hauteur. Ajoutons que l’ennemi devient maître de l’inondation aussitôt qu’il est logé sur la contrescarpe. Aussi est-ce une ressource extrême que l’on n’emploiera que dans des cas tout à fait exceptionnels, comme le fit le marquis d’Espenan au deuxième siège de 1639 (voir la première partie).

On peut juger, d’après ce que nous venons de dire, de l’intérêt archéologique que présente le château de Salses, construit à une époque de transition sur laquelle il n’y a presque point de documents écrits. Nous avons dû cependant supprimer de nombreux détails de construction susceptibles d’éveiller la curiosité, mais dont la description eût été trop longue, et nous avons restreint cette légère esquisse au développement des dispositions générales les plus remarquables. Salses est un monument complet ; le temps n’a encore produit que peu de dégâts sur cette épaisse masse de maçonnerie, et la seule portion dégradée est la partie supérieure, depuis la tour A jusqu’au cavalier F, laquelle fut démolie par les boulets français au premier siège de 1639. Les dégradations ne furent jamais réparées, et deux siècles se sont écoulés sans les augmenter sensiblement, preuve de la solidité et de la bonne façon du travail.

Loin de partager avis de M. le général Crestin d’Oussières, qui avait demandé que le château de Salses fit rasé, nous pensons qu’il serait digne d’un gouvernement qui protège tous les arts militaires de réparer le château et de le maintenir en bon état, comme curiosité archéologique. Ces réparations ne seraient pas bien coûteuses, car les plates-formes et les voûtes sont généralement bonnes ; il serait inutile de rétablir les planchers dans la chapelle et dans le logement du gouverneur, et les principales dépenses consisteraient à déblayer les éboulements de certaines parties, à rétablir la tour A, c’est-à-dire sa plate-forme dans son état primitif, et enfin à démasquer quelques ouvertures aujourd’hui murées qui arrêtent l’ingénieur curieux de tout ce qui concerne son art, lorsqu’il veut se rendre compte de toutes les dispositions défensives.

Ces dépenses ne seraient pas, d’ailleurs, inutiles, car si le château de Salses n’a plus une grande valeur militaire, on peut tirer parti de ses voûtes si belles et si bien construites pour en faire de vastes magasins. Déjà l’artillerie a, dans le donjon et dans les bâtiments qui l’avoisinent, un dépôt de poudre considérable : ne pourrait-on de même organiser les autres abris que présente le fort pour y établir des dépôts de matériel de guerre, qui y seraient certainement très en sûreté ? Cela se ferait facilement et sans toucher aux curieuses dispositions défensives que l’on voudrait conserver. Il ne faudrait pas objecter contre ce projet l’insalubrité du pays, car on s’occupe activement en ce monument de l’assainir, et tout fait espérer que ce ne sera pas une opération très difficile.


FIN.
  1. Il serait cependant possible que ce mot de camp retranché désignât des chemins couverts, mais cela ne me paraît pas probable, puisque l’on sait que la garnison étant trop considérable, on avait dû en faire camper une partie en dehors du fort.