Monographie du château de Salses/Première partie
PREMIÈRE PARTIE.
Salses date de l’époque romaine. On trouve son nom dans plusieurs auteurs romains, et entre autres dans Pomponius Mélas ; l’itinéraire d’Antonin, copie faite au moyen âge de documents datant du règne des empereurs, nous indique Salsulis comme une station de la voie romaine allant des Gaules en Espagne, et nous donne même la distance qui la séparait de Narbonne (30 milles, ou environ 45 kilomètres), de manière à ne pas laisser de doute sur sa position. Il est probable que c’était un de ces postes établis tout le long des voies militaires pour veiller à la sûreté des courriers envoyés par les empereurs et leur fournir des relais ; de pareils postes ont été l’origine de beaucoup de nos centres actuels de population. Pour conserver la trace de cette origine, nous rendrons à ce nom son orthographe primitive, écrivant Salses, et non point Salces, comme on le fait aujourd’hui. Cette rectification nous semble d’autant mieux justifiée, que le mot catalan est Salsas, et que le mode d’orthographe que nous proposons existe dans de nombreuses pièces datées de la fin du xviie et du commencement du xviiie siècle, et placées dans les archives du génie.
Il ne paraît pas que Salses ait eu d’abord une grande importance ; située sur la route de toutes les invasions passant des Gaules en Espagne, elle dut être souvent ruinée par les Wisigoths, les Francs et les Sarrasins, qui tour à tour parcoururent cette voie ; il ne reste, d’ailleurs, aucune trace de son histoire pendant cette période de barbarie et de désolation, non plus que sous les comtes héréditaires du Roussillon. Gérard, le dernier d’entre eux, étant mort sans postérité, laissa le comté à Alpbonse II, roi d’Aragon, en 1172. À dater de ce moment, Salses acquit, au point de vue militaire, une certaine importance. Pour la bien comprendre, il faut d’abord jeter un coup d’œil rapide sur sa position géographique.
Le Roussillon forme un bassin isolé, d’une forme triangulaire très allongée, ayant pour limites au nord et au sud deux chaînes de montagnes, et à l’est la mer Méditerranée. La chaîne du sud, prolongement immédiat de celle des Pyrénées, porte le nom de chaîne des Albères ; elle est assez élevée, et présente un certain nombre de cols praticables donnant accès en Espagne. Au nord, la chaîne des Corbières, qui se rattache aux montagnes de l’Ariège, est beaucoup moins haute ; cependant ses pentes sont très abruptes, et elle n’offre à une armée que des points de passage très difficiles. Le petit nombre de ceux qui existent pour aller de Roussillon en Languedoc sont de fort mauvais chemins, praticables seulement pour les bêtes de charge et les gens de pied. Les derniers contre-forts de cette chaîne viennent plonger dans la mer à Leucate, la Palme et la Nouvelle.
Pour pénétrer dans le Roussillon en venant du nord, et partant de Narbonne ou de Sijean, la route la plus naturelle descend du côté de la Nouvelle, et suit le pied des montagnes en passant par la Palme, Leucate et le Fitou. On a alors sur sa gauche non point la Méditerranée elle-même, mais les étangs de la Palme et de Leucate, dans lesquels l’eau a peu de profondeur et dont les bords marécageux répandent dans le pays des miasmes pestilentiels. Tel est le tracé de la route actuelle, tel était aussi celui de la route existante au xiie siècle et plus tard : ce fait est prouvé par l’histoire, qui nous montre constamment les armées françaises pénétrant dans le Roussillon par Leucate, où était un château fort appartenant à la France ; de même que les armées espagnoles, pour entrer en Languedoc, sont obligées de s’emparer de ce château. Cette route est un long défilé suivant à droite le pied des montagnes, et à gauche le bord des étangs ; en certains points de son parcours, le défilé est réduit à la largeur strictement nécessaire pour le chemin, et il ne commence à s’élargir qu’entre le Fitou et Salses ; encore sa largeur en ce point était-elle moindre autrefois qu’aujourd’hui, l’étang se prolongeant alors davantage dans l’intérieur des terres.
À partir de Leucate, il y a une seconde voie pour entrer dans le Roussillon. L’étang est séparé de la mer par une langue de sable assez étroite, nommée grau (en catalan grao, en latin gradus) : c’est un chemin naturel, dépourvu de tout accident de terrain, mais non de toute difficulté. En effet, il faut toujours franchir un certain nombre de canaux, peu profonds, il est vrai, par lesquels l’étang communique avec la mer ; puis, par les vents d’est un peu forts, les lames sautent par-dessus le grau. Cependant nous verrons plus bas que cette voie de communication servit assez souvent.
1172. — La position de Salses état donc d’une haute importance pour arrêter les troupes venant du nord, surtout si l’on combinait son occupation avec celle des montagnes situées en avant. Des troupes légères, campées sur leurs crêtes avec leur retraite assurée sur Salses, devaient rendre le passage bien difficile. Telle fut l’idée d’Alphonse II ; par ses soins, la ville qui s’élevait sur l’emplacement actuel du château fut entourée de murailles, et, comme dernière ressource pour les défenseurs, on construisit sur une petite hauteur située au nord de la ville un château fort d’une assez faible capacité. Les traces en existent encore, tandis que celles de la ville ont complétement disparu : sa forme est celle d’un carré aux quatre angles duquel une masse de maçonnerie plus considérable fait supposer l’existence de quatre tours carrées, flanquant ses courtines intermédiaires. Il n’y a point de fossés autour des murailles, dont l’épaisseur est inférieure à 2 mètres et qui sont élevées sur le roc vif. Un puits, aujourd’hui comblé, donnait de l’eau aux défenseurs, qui d’ailleurs ne pouvaient être en grand nombre dans un aussi petit espace, le côté du fort étant à l’intérieur de 27 mètres environ. (Voir la planche ci-jointe, en O.)
Cette nouvelle forteresse ne fut pas d’abord d’une grande utilité, et l’histoire se tait pendant longtemps sur le rôle qu’elle fut appelée à jouer. C’est qu’en effet son importance avait diminué par suite de la constitution de l’Aragon, dont les rois possédaient non-seulement le Roussillon et la Cerdagne, mais encore la seigneurie de Montpellier et d’autres terres au delà des Corbières. Salses n’était pas sur la frontière et ne pouvait rendre les services qu’Alphonse II lui demandait, alors que ses domaines s’arrêtaient aux confins du Roussillon.
Il en fut de même après la création si impolitique du royaume de Majorque par le testament de Jacques Ier, petit-fils d’Alphonse, en 1276 : les deux royaumes furent continuellement en guerre ; mais la position de Salses, au centre du royaume, lui enlevait toute part active dans cette lutte. Un instant il appartint aux Français, ainsi que la ville de Perpignan, lorsque, en 1285, Philippe le Hardi, roi de France, envahit le Roussillon et la Catalogne pour secourir le roi de Majorque. Mais, après la défaite de l’armée française et la mort du roi Philippe, arrivée à Perpignan en cette même année 1255, Salses fut évacuée par les troupes de Philippe le Bel, en même temps que Perpignan et tout le Roussillon, et la France ne se mêla plus d’une manière active de la lutte entre les deux rois d’Aragon et de Majorque. Le dernier, dont les États étaient trop divisés, n’était pas de force a résister, et le royaume de Majorque disparut en 1344, absorbé par celui d’Aragon.
Alors le Roussillon se trouva de nouveau en Opposition d’intérét avec le Languedoc, dépendant de la France, et il devint important de conserver les avenues par lesquelles pouvaient arriver les habitants du Nord ou qui conduisaient chez eux. Des aventuriers des deux partis faisaient constamment des incursions d’un pays dans l’autre et y portaient le pillage et l’incendie. Salses devait les arrêter du côté du Roussillon, de même que le château de Leucate, appartenant au Languedoc, contenait les aventuriers catalans.
En 1344, au moment où don Pèdre IV, roi d’Aragon, faisait son entrée dans Perpignan, qui venait de se soumettre, le château de Salses appartenait encore au malheureux roi de Majorque, Jaymes ; il avait pour gouverneur Roger, comte de Pallas, qui protégea la ville contre une bande de routiers français qui allaient la piller. Sur l’ordre du roi détroné, le château de Salses fut remis entre les mains de Francois Aladren, envoyé par Pèdre IV.
En 1390, Salses résista une seconde fois a une troupe d’aventuriers français et anglais, qui tentèrent en vain de la surprendre. Nous n’ayons aucun détail sur cette tentative avorteée.
D’autres bandes revinrent en 1438, commandées par Alexandre de Bourbon, fils naturel de Jean, duc de Bourbon, par le capitaine Pothon de Xaintrailles et par le capitaine Villandrado. Le château résista à l’attaque de vive force qu’elles tentèrent ; mais la ville fut saccagée et brûlée. Après cet exploit, ces aventuriers rentrèrent en France.
Louis XI avait profité du soulévement des Catalans contre le roi d’Aragon Jean I] pour s’immiscer dans les affaires du pays. Par le traité de Saragosse, conclu au mois de mai 1462, il s’engageait à secourir ce prince contre ses sujets révoltés. Le 9 juillet de la même année (au mois d’octobre seulement, suivant dom Vaissette dans son Histoire du Languedoc), le comte de Foix, entré en Roussillon avec une armée de 22 000 hommes, fut obligé de mettre le siège devant Salses pour s’ouvrir un passage à travers le Roussillon jusqu’en Catalogne. Le château se défendit pendant trois jours ; mais il était trop faible pour se soutenir plus longtemps devant une si puissante armée.
La possession de cette petite place fut très utile à Louis XI lorsqu’il fit entreprendre en 1473 le siège de la ville de Perpignan, dont il ne possédait que le château, et, si elle ne put faire réussir cette entreprise, elle permit au moins aux assiégeants de se retirer sans de trop grandes pertes. C’était pour la France un point de communication très important, intermédiaire entre le Languedoc et le château de Perpignan. Aussi, en 1474, les Français arrivèrent-ils encore devant cette dernière place, dont ils se rendirent maîtres après neuf mois de siège ou de blocus.
Le traité conclu en 1493 entre le roi de France Charles VIII, qui ne pensait qu’à ses conquêtes en Italie, et Ferdinand le Catholique, stipula que toutes les places du Roussillon possédées par les Français seraient remises au roi d’Aragon. Cet abandon si impolitique ne s’exécuta pas sans quelque résistance de la part des agents du roi de France, soit qu’ils jugeassent combien cette mesure était fâcheuse pour le royaume, soit plutôt par regret d’abandonner des positions honorables et fructueuses à la fois. Mais il fallut céder devant la volonté expresse du roi, et Salses échappa encore une fois aux Français.
L’intention de Ferdinand était de remplacer l’ancienne forteresse par une autre plus considérable et surtout mieux appropriée à l’état actuel de l’art de la guerre ; mais la paix ne fut pas d’assez longue durée pour qu’il pût exécuter son projet : il fallut, en 1495, réparer à la hâte ses anciennes fortifications et y mettre garnison pour repousser les courses des Français qui venaient piller le pays. Cette garnison ne se contenta pas de ce rôle passif, et, vers le 15 novembre, une partie des troupes qui la composaient parcourut les environs de Narbonne et de Carcassonne en se livrant au pillage.
Les Français, ne pouvant plus suivre la route ordinaire, passaient par le grau de Leucate. Le capitaine général du Roussillon, Henri-Henriquez de Gusman, duc de Medina-Sidonia, fit barrer ce passage par un château de bois élevé près de Saint-Laurent-de-la-Salanque, « si bien construit, dit Zurita dans son Histoire du royaume d’Aragon, et placé en si bonne situation, qu’une troupe, si grande qu’elle fût, ne pouvait s’en emparer, à moins de le battre avec de l’artillerie. »
Ce fort était armé de trois petites pièces d’artillerie, dites Ribaudequins, envoyant des boulets d’une livre et un quart environ ; sa garnison se composait d’un escadron de cavalerie, de dix arbalétriers et d’autant d’arquebusiers.
Ce n’était pas pour de vains motifs que don Henriquez prenait toutes ces précautions : le maréchal de Saint-André avait rassemblé a Béziers une armée de plus de 18 000 combattants, avec plus de 30 pièces de grosse artillerie, quantité très considérable pour l’époque. Ils arrivèrent devant Salses un vendredi 8 octobre (M. de Gazanyola, auteur d’une histoire du Roussillon, que nous citerons plus d’une fois, dit le 28 octobre, mais nous préférons la date donnée par Zurita), vers le soir. Don Henriquez, qui connaissait les préparatifs des Français, avait mis dans Salses une garnison assez considérable : 700 soldats, 200 arquebusiers ou arbalétriers, et quelques seigneurs de marque, étaient chargés de la défense des murailles ; ils avaient avec eux 29 pièces d’artillerie et toutes les munitions nécessaires. Pendant la nuit, la place fut investie et les batteries immédiatement dressées ; au jour, elles commencèrent leur feu contre la ville. La muraille, vieille et peu épaisse d’ailleurs, n’était pas en état de résister longtemps, et, avant la fin de la journée, il y existait une large brèche. Comme aucun fossé ne la précédait, les Français purent donner l’assaut immédiatement, et ils le firent avec tant d’ardeur, que rien ne put leur résister. Les Espagnols abandonnèrent la brèche après avoir fait de grandes pertes et avoir vu tomber leurs deux principaux officiers ; 300 d’entre eux se réfugièrent dans le château. Les assaillants saccagèrent la ville et la brûlèrent ; ils s’apprétaient à escalader le château, et déjà ils avaient mis le feu à la porte qui le séparait de la ville, lorsque sa faible garnison consentit à se rendre, la vie sauve.
Don Henriquez, qui était à Perpignan, avait rassemblé tout ce qu’il avait de troupes sous la main à la première nouvelle qu’il eut de l’attaque de Salses ; mais il lui fallut un peu de temps pour réunir des forces suffisantes, et, quand il vint prendre position à Rivesaltes, il n’était plus temps, Salses était au pouvoir des Français. Cela ne l’empêcha pas de venir camper a 4 kilomètres de ce fort, sur la montagne qui le domine, avec 6 000 hommes environ. Le maréchal de Saint-André, qui n’avait pas d’ordre précis, n’osa pousser plus loin ses succès, et une trêve fut conclue entre les deux peuples. L’armée française abandonna Salses et se retira à Narbonne.
La ville de Salses était détruite ; le château était dans un état déplorable et ne pouvait plus servir à la défense, Don Sanche de Castille, qui avait remplacé comme capitaine général don Henri Henriquez, tué dans une émeute à Perpignan, ne voulut pas abandonner une position aussi importante, et fit mettre a exécution les intentions du roi Ferdinand. Le 10 août 1497, on posa la première pierre du fort actuel de Salses, dont les plans furent donnés par un ingénieur nommé Ramirez. Il occupa la place de la ville, au sud de la hauteur sur laquelle était l’ancien château. Les travaux furent poussés avec la plus grande activité, malgré la conclusion de la paix en 1498.
C’est qu’en effet elle ne devait pas durer longtemps entre les deux pays, et en 1503 se ralluma cette guerre dans laquelle la France combattait pour empêcher la monarchie espagnole d’atteindre ou de conserver une étendue et une force inquiétantes pour les autres nations, guerre qui dura environ un siècle et demi et ne se termina qu’au traité des Pyrénées. Le Roussillon, par sa position entre les deux pays, était naturellement appelé à être souvent le théâtre des hostilités entre les deux nations.
Le maréchal de Rieux réunissait entre Narbonne et Leucate une armée considérable, dont le quartier général était à la Palme ; le roi Ferdinand le Catholique s’empressa aussitôt de pourvoir à la défense du Roussillon, et il y envoya le duc d’Albe comme capitaine général. L’armée qu’il avait sous ses ordres ne comptait d’abord que 8 000 hommes environ ; mais elle s’accrut plus tard par des renforts successifs. Salses devait être le premier point attaqué ; ses fortifications n’étaient pas encore terminées complétement ; on les mit cependant en état de défense, et on composa la garnison d’environ 1 000 soldats et de 350 cavaliers, tous hommes choisis dans l’armée. Don Sanche de Castille reçut le commandement de la forteresse, dans laquelle s’enferma aussi l’ingénieur Ramirez, qui se trouvait ainsi appelé immédiatement à faire valoir son œuvre.
Le 10 septembre, le maréchal de Rieux fit lui-même une forte reconnaissance avec 600 cavaliers et 4 compagnies d’infanterie ; le canon de la forteresse le tint à une certaine distance, et il retourna à la Palme avec ses troupes sans avoir été atteint par le corps de ginètes lancé à sa poursuite (on nommait ginètes des soldats de cavalerie légère armés de la lance et du bouclier antique, à la facon des Mores), Le 15 seplembre, l’armée française, forte de 20 000 hommes, dont 41 000 soldats d’ordonnance et 9 000 miliciens environ, dépassa Leucate et vint camper à la fontaine, au pied de la montagne. Le lendemain 16, ils se portèrent sur la forteresse ; l’infanterie suivait la crête de la montagne, tandis que la cavalerie, les parcs et les équipages arrivaient par la route ordinaire, dans la plaine. Ces derniers s’arrêtèrent au nord du château, en arrière de l’ancienne forteresse, au pied même de la montagne, et on les couvrit immédiatement par des retranchements qui les environnaient complétement. De plus, une ligne partant de ce point allait rejoindre l’étang, afin de couper complétement la route ; tous ces retranchements étaient de terre avec fossés. Une partie de l’infanterie s’avançait en même temps vers l’ouest tournant le château en suivant la montagne et allant vers Rivesaltes, s’étendant même jusqu’à moitié distance de Salses à Opol. Ces troupes s’établirent dans ces positions, qu’elles fortifièrent avec soin, ce que les Espagnols ont dit avoir été une marque de frayeur (voir Zurita), tandis que c’était plutôt indice d’une entente de la guerre peu ordinaire à cette époque.
Tous ces différents travaux demandèrent plusieurs jours et ne se terminèrent pas sans quelques escarmouches. L’artillerie du château empêchait presque complétement de travailler pendant le jour, et, d’un autre côté, des arbalétriers abrités dans les ruines du veux château inquiétaient beaucoup les travaux. L’artillerie légère, mise en position en avant des parcs, suffit pour les déloger. Mais l’investissement ne put être complet, et la route de Salses à Perpignan resta toujours libre.
Aussitôt les troupes campées et fortifiées, on établit l’artillerie, qui était considérable ; mais il ne paraît pas que l’on ait suivi l’usage alors adopté de la rassembler toute en une seule batterie, dite batterie royale, pour ruiner un point donné de la forteresse : on la dispersa, au contraire, en différents points. Ainsi les auteurs font mention de grosses pièces disposées près de la route de Narbonne, à l’endroit où elle est coupée par le ruisseau sortant des fossés du château ; d’une autre batterie située en avant des parcs et composée de pièces plus légères ; une autre partie de la grosse artillerie fut placée sur les hauteurs du nord-ouest, et enfin une coulevrine occupait la dernière hauteur du côté de Rivesaltes. Toutes ces batteries étaient dans des espèces de petits forts, bien construits dans la plaine, mais imparfaits sur la montagne, où l’on rencontrait presque partout le roc vif à fleur du sol.
Pour assurer encore davantage sa position et empêcher que l’on pût la tourner en suivant le grau de Leucate, le maréchal de Rieux, qui agissait avec la prudence la plus consommée, fit fermer le passage par un fort de bois, construit au point le plus étroit et le plus facile à défendre du côté de Leucate.
Pendant ce temps, le duc d’Albe rassemblait ses forces, et, posté d’abord à Rivesaltes, puis ensuite à Saint-Laurent-de-la-Salanque, Clayra et Saint-Hippolyte, il harcelait constamment les Français, tantôt en envoyant les ginètes dans la montagne et jusque derrière l’armée francaise pour intercepter ses convois, tantôt en attaquant les différents postes qu’ils avaient fortifiés, soit dans la plaine, soit dans la montagne. C’étaient des escarmouches continuelles qui fatiguaient les Français, mais ne les empêchaient pas de poursuivre leur but avec vigueur. Leur artillerie tirait avec violence, et, malgré les assertions de Zurita, auteur d’une grande partialité, elle causait beaucoup de mal aux assiégés. L’artillerie française avait, à cette époque, une supériorité incontestable due à l’excellente organisation que lui avaient donnée les frères Bureau (voy. l’Histoire de l’artillerie, par le prince Louis-Napoléon Bonaparte). Aussi les défenses supérieures du château furent bientôt ruinées ; en même temps, les tranchées des assiégeants avançaient vers la contrescarpe. Tout nous fait croire que les attaques se dirigeaient principalement sur la contre-garde du nord-ouest et sur la tour qui est en arrière, désignées sur le plan par les lettres A et N, sans que cependant nous ayons pu en avoir la preuve matérielle ou écrite. Les différents auteurs ne désignent jamais au juste quels sont les tours ou boulevards attaqués ; mais il résulte de leurs indications que le choix que nous avons fait est le seul qui s’accorde complétement avec leurs récits, toujours très succincts.
À force d’être en butte à l’artillerie, une partie de la contre-garde se renversa dans le fossé et le combla : les Français attaquèrent alors cet ouvrage ; mais, sur le conseil de don Ramirez, les Espagnols avaient mis dans les souterrains une certaine quantité de poudre, et, quand les Français furent rassemblés en assez grand nombre, on les fit sauter, et il en périt 400, suivant Zurita. Feliu de la Peia, qui a laissé de nombreux documents sur cette époque dans ses Annales de la Catalogne, parle bien aussi de 100 victimes ; mais il ajoute qu’elles n’étaient pas toutes parmi les assiégeants, et que les assiégés qui ne s’étaient pas retirés assez tôt eurent beaucoup à souffrir de l’explosion. Ce dernier fait nous semble assez probable, car l’art des mines était encore dans l’enfance[1]. Quoi qu’il en soit, la position des assiégés commençait à devenir assez critique, malgré un renfort de 60 hommes d’élite que leur avait envoyé le duc d’Albe. Leurs défenses étaient ruinées ; le grand ouvrage qui couvre la porte n’était plus tenable et n’aurait pu résister à une attaque ; puis les Français, qui voyaient la mauvaise saison arriver et qui souffraient tant des pluies que du manque de vivres causé par les courses des ginètes sur la route de Leucate, redoublaient d’ardeur, et ils avaient attaché le mineur à la tour située en arrière de la contre-garde : il ne leur fallait plus qu’un léger effort et un peu de patience. En vain le duc d’Albe, dont l’armée se renforçait tous les jours, était venu le 13 octobre leur offrir la bataille et canonner leur camp, de dépit de ce que les Français ne sortaient pas de leurs retranchements. Le maréchal de Rieux ne voulut pas commettre au hasard d’un combat la réussite d’un projet qu’il croyait certaine.
Voyant le péril ou était cette forteresse, le roi d’Espagne quitta Girone avec de nombreux renforts et arriva à Perpignan le 19 octobre. Il vit tout de suite qu’une attaque directe contre des ennemis si bien fortifiés n’avait aucune chance de succès, et il résolut de tourner l’armée française pour l’obliger à lever le siège. Dès le même jour, une forte colonne se porta sur le château de bois qui barrait le grau de Leucate, et l’emporta, malgré son artillerie. Cette manœuvre réussit complétement. Voyant leur ligne de retraite menacée, les Français décampèrent à la hâte pendant la nuit, en emmenant toute leur artillerie, mais en abandonnant des approvisionnements en assez grand nombre ; ils se retirèrent sur Leucate en bon ordre et sans qu’on osât les attaquer, Ferdinand ne se mit à leur poursuite que le 21 ; mais son expédition se borna à une course de deux ou trois jours sur les terres de France, qu’il fut obligé d’abandonner, faute de vivres.
Le duc d’Albe alla, quelques jours après, mettre le siège devant Leucate, qui, investi le 25 octobre, se rendit dès le lendemain. Une trêve de trois ans mit fin aux hostilités, et la paix signée en 1506 rendit Leucate aux Francais, et laissa les Espagnols libres de terminer enfin les fortifications du château de Salses et de les mettre en l’état où nous les voyons encore aujourd’hui.
La guerre entre la France et Espagne ne tarda pas à se rallumer ; mais le Roussillon se trouva d’abord en dehors du cercle des opérations militaires, et ne fut troublé que par quelques incursions de partisans. Cependant, en 1542, le roi de France, qui avait été jusqu’alors absorbé par ses idées sur le Milanais, résolut de porter le théâtre principal de la guerre dans le Roussillon. Le Dauphin entra dans cette province avec une armée de 60 000 hommes. Pour éviter la forteresse de Salses et pouvoir tout de suite se porter sur Perpignan, que l’on voulait assiéger, il fit arriver une partie de ses troupes par différentes routes de montagnes et les réunit à Estagel, pendant qu’une forte colonne s’avançait la nuit en suivant le grau de Leucate. Tous les châteaux situés sur la rive gauche du Tet tombèrent au pouvoir des Français, à l’exception de Salses, qu’ils se contentèrent de surveiller. L’expédition échoua complétement par suite du dévouement des habitants de Perpignan, et le 1er octobre l’armée française quittait le Roussillon sans rien garder de ses conquêtes momentanées.
Pendant près d’un siècle, à partir de cette époque, aucune opération militaire importante n’eut lieu en Roussillon ; mais, en 1637, la guerre se ralluma dans cette province, et elle ne devait se terminer que par un changement complet dans sa destinée.
Cette année (1637), le duc de Cardone, vice-roi de Catalogne, rassembla des troupes pour pénétrer en France. D’après les auteurs du pays, elles étaient moins disposées pour agir contre les étrangers que pour intimider les Catalans, mécontents du comte duc d’Olivarez, qui violait ouvertement leurs priviléges. Quoi qu’il en soit, le comte de Cerbellone, à la tête d’une armée de 14 000 hommes, vint mettre le siège devant Leucate, qui fermait le passage. Outre des approvisionnements considérables, il avait 70 pièces de canon et 4 mortiers, machines de guerre encore rares pour l’époque[2]. Le château de Leucate, quadrilatère bastionné, avantageusement situé, mais ayant à peine 400 hommes de garnison, résista pendant vingt-six jours, et, dans cette lutte inégale, le gouverneur, Bourcier du Barri, ne se laissa ni intimider par les forces de l’assiégeant, ni gagner par ses tentatives de séduction. Enfin, le 28 septembre, le maréchal de Schomberg vint au secours de la place, et l’armeée espagnole, vivement attaquée, dut se retirer précipitamment pendant la nuit, en abandonnant son artillerie et ses munitions.
Le maréchal de Schomberg ne tira ancun parti de sa victoire, et ce ne fut que deux ans après, le 10 juin 1639, que les Français pénétrèrent en Roussillon au nombre de près de 20 000 hommes, dont 5 000 cavaliers. Ils commencèrent immédiatement l’investissement du château de Salses, et, tout en faisant leurs dispositions pour un siège en règle, ils coururent le pays, s’emparant de tous les châteaux, comme Opol, Clayra, Rivesaltes, etc. Cependant les premières batteries dirigées contre le château, placées trop loin, avaient produit peu d’effet, tandis que le feu des assiégés faisait perdre beaucoup de monde aux Français. Une batterie plus importante fut élevée sur l’emplacement de l’ancien château, et elle ruina le cavalier F, situé contre la tour du nord-ouest, mais sans pouvoir ouvrir de brèche dans ces épaisses maçonneries. On tenta de profiter des faibles débris amoncelés dans le fossé par la chute du cavalier pour donner un assaut ; mais cette tentative, faite le 9 juillet, n’eut aucun succès et coûta près de 600 hommes aux assiégeants.
Dès le lendemain 10 juillet, ils eurent recours à la mine, et creusèrent sous la contre-garde du nord-ouest et sous la courtine du nord. M. de Gazanyola prétend que l’explosion de ces fourneaux ouvrit une large brèche dans cette courtine le 19 juillet, et que ce fut la cause de la reddition du château. Ce fait ne nous paraît pas probable. En effet, une brèche praticable, faite dans des maçonneries d’une épaisseur aussi considérable (elle est de plus de 141 mètres), eût été bien difficile à faire à une époque où l’on employait peu de poudre et où d’ailleurs l’art des mines était encore peu avancé. De plus, cette brèche n’eût pu être réparée par les Français dans le peu de temps qui s’écoula entre la reddition du château et son investissement par les Espagnols, juste deux mois après ; la muraille aurait conservé la trace de cette réparation hâtive et faite avec des matériaux quelconques. Enfin des mémoires de dépense, conservés dans les archives du génie, parlent de réparations à faire aux voûtes des souterrains, crevées par les mines pendant le siège, et nullement de brèches faites à la muraille ; ces mines ne peuvent provenir du second siège, pendant lequel il n’en est pas question : ce sont donc celles faites pendant le premier, et dont l’effet fut moindre qu’on ne le dit.
Il est plus probable que la reddition qui eut lieu le 20 juillet fut la suite de l’affaiblissement de la garnison et du manque d’approvisionnements. Feliu de la Peña prétend même que le gouverneur livra la place pour une somme de 50 000 ducats, avec laquelle il alla vivre à Montpellier, et ce fait est considéré comme probable par M. Henry, auteur d’une Histoire du Roussillon.
Huit jours après, les Français évacuèrent le Roussillon en n’y gardant que deux ou trois places, parmi lesquelles était Salses, devant laquelle les Espagnols arrivèrent le 19 septembre, deux mois après sa reddition. Outre la garnison, composée du régiment du gouverneur, M. d’Espenan, deux autres régiments étaient à l’extérieur, dans une espèce de camp retranché sous les murailles de la place. On les attaqua immédiatement à la suite d’une reconnaissance, et on les refoula dans l’intérieur du château, dont on insulta même la contrescarpe, mais sans autre résultat qu’une perte considérable du côté des assiégeants. Dès le lendemain, l’investissement fut complet, et les Espagnols se fortifièrent du côté de France surtout, en profitant des travaux du dernier siège, que les Français n’avaient pas pu détruire complétement.
La garnison du château était de 3 000 hommes d’infanterie et de 400 chevaux, chiffre bien supérieur à celui nécessaire pour une bonne défense et pour lequel n’avaient pas été calculés les approvisionnements, surtout ceux en vivres. Le cardinal de Richelieu, dans sa correspondance, en exprima plusieurs fois son mécontentement : « On mit dans cette place, dit-il, ou trop de gens pour la défendre, ou trop peu de vivres pour les faire subsister. »
L’armée espagnole était de 30 000 hommes environ, dont 4 000 cavaliers. Après s’être fortifiée avec soin, tant contre les tentatives des assiégés que contre les attaques possibles d’une armée de secours, elle plaça ses batteries et canonna la place avec vigueur.
Les assiégés répondaient à ce feu avec vivacité, mais sans grand effet de la part de leur artillerie, tandis que leur mousqueterie gênait beaucoup les assiégeants, dont ils arrêtaient d’ailleurs les travaux par de fréquentes sorties rendues possibles par la force de la garnison. Le duc de Santa-Coloma, qui commandait l’armée de siège, était rebuté par la lenteur de ses progrès. Il éprouvait d’ailleurs d’autres contrariétés, par suite du mauvais vouloir de l’administration roussillonnaise, toujours mécontente du premier ministre, duc d’Olivarez, et cherchant à lui susciter des embarras. Les matériaux manquaient, les pionniers aussi ; il fallut que le premier ministre écrivit plusieurs fois au comte de Santa-Coloma pour lui signaler tout l’intérêt qu’il prenait à la prise de Salses, lui défendre d’en lever le siège et lui prescrire de ne négliger aucun moyen de se procurer les choses nécessaires, dût-il pour cela violer les franchises et libertés des Catalans.
Enfin, le 7 octobre, les assiégeants attaquent les fossés et s’en rendent maîtres, après une vive résistance. Ce premier succès leur en préparait un second : le lendemain, ils ermportèrent le petit ouvrage qui couvre la porte du fort ; ses 300 défenseurs se firent tous tuer plutôt que de s’enfuir. L’artillerie reprit alors son feu avec plus de vivacité ; mais nous savons qu’elle produisait peu d’effet sur les maçonneries épaisses du château.
Cependant le cardinal de Richelieu, qui connaissait la détresse des assiégés, pressait le prince de Condé, alors en Languedoc, de venir au secours de la place. Celui-ci parut enfin le 24 octobre en vue des ouvrages de l’assiégeant, et il comptait les attaquer le lendemain, quand un violent ouragan, accompagné d’une vérilable trombe d’eau, vint mettre le désordre dans ses troupes et le forcer à la retraite. Ce mauvais temps fut aussi nuisible aux assiégeants, dont les tranchées et fossés furent remplis d’eau et désorganisés, et qui manquèrent de vivres pendant quelques jours, toutes les routes ayant été rompues. Puis le terrain marécageux et malsain engendra de nombreuses maladies qui sévirent également sur les assiégeants et les assiégés jusqu’à la fin du siège.
Malgré tous ces inconvénients, les Espagnols, qui craignaient une seconde tentative de délivrance, perfectionnèrent leurs retranchements, qui s’étendaient de la montagne à l’étang sur une longueur de douze cents pas. Le parapet, précédé d’un bon fossé et convenablement garni d’artillerie, avait 9 pieds de hauteur ; il était flanqué par plusieurs redans, un ouvrage à corne et deux redoutes aux extrémités. Enfin la défense en était confiée à 8 000 fantassins armés de mousquets, d’autant de piquiers et à 2 000 cavaliers. Tels sont au moins les chiffres donnés par le prince de Condé, qui revint, le 2 novembre, pour tenter une seconde fois de secourir la place. À la vue de ces formidables préparatifs, il eut un instant l’idée de reculer ; mais les ordres du cardinal étaient si pressants, qu’il n’osa le faire ; il était animé, d’ailleurs, par le succès antérieur du maréchal de Schomberg à Leucate. Il donna donc les ordres nécessaires pour l’attaque, qui commença à trois heures du soir. Les feux d’artillerie et de mousqueterie suffirent pour arrêter nos colonnes, qui ne purent pénétrer en aucun point, malgré le dévouement des officiers. Après plusieurs attaques inutiles, il fallut se retirer. Dans son rapport sur cette affaire (voir les pièces relatives à l’Histoire du cardinal de Richelieu), le prince de Condé dit que nous eûmes 300 blessés et autant de tués, et que, sur ce total de 600, il y avait, chiffre énorme, 150 officiers. Feliu de la Peña fait monter notre perte totale à 1 300 hommes. Les Espagnols, satisfaits de nous avoir repoussés et certains maintenant du succès du siège, ne chercèrent pas à nous poursuivre.
Dès le lendemain de cette tentative malheureuse, qui devait enlever tout espoir au gouverneur, le comte de Santa-Coloma le fit sommer de rendre la place. M. d’Espenan refusa noblement, en disant qu’il pouvait encore lui arriver du secours, et que d’ailleurs il n’était pas aussi dépourvu de ressources qu’on le pensait. Le siège alors se transforma en blocus, car les Espagnols ne s’étaient pas laissé tromper par la réponse du gouverneur, et ils savaient quelles étaient les privations le la garnison.
Cela dura jusqu’au 22 décembre. Les vivres et les munitions de la place étaient épuisés, et les maladies, jointes au feu de l’ennemi, avaient réduit la garnison à 1 200 hommes : il était impossible de résister plus longtemps. Le gouverneur demanda alors à capituler, mais sans faillir en rien à la noble conduite qu’il avait eue jusque-là. Il posa comme condition qu’il livrerait la place le 6 janvier, si d’ici là il n’était secouru, et que jusqu’à cette époque on lui laisserait remplir d’eau ses fossés, probablement dans le but d’empêcher toute tentative de la part des Espagnols. Le comte de Santa-Coloma accorda tous ces avantages, desquels étaient dignes les braves défenseurs de la forteresse. Ajoutons qu’il en fut vivement blâmé par le duc d’Olivarez, qui sentait toute l’importance de cette position, et qui aurait voulu que l’on n’accordât eux défenseurs qu’un délai de deux jours.
Le 6 janvier, la garnison quitta le fort avec armes et bagages, bannières déployées, et emmenant deux pièces d’artillerie. Elle avait résisté pendant trois mois et demi, et supporté des privations sans nombre. Le courage de ces valeureux soldats, que les chefs de l’armée espagnole surent convenablement honorer, suffit seul pour expliquer cette longue résistance, et il n’est pas besoin, comme le fait M. de Gazanyola, de vouloir, en outre, en chercher la cause dans les dissentiments qui pouvaient exister entre les chefs des assiégeants.
Les Espagnols ne jouirent pas longtemps de leur conquête. Les Catalans avaient fini par se révolter ouvertement contre le gouvernement du duc d’Olivarez, qui voulait leur enlever leurs privilèges, comme nous l’avons déjà dit, et ils demandèrent des secours au roi de France, Louis XIII, dont ils se reconnurent les sujets par une convention conclue le 20 février 1641. 14 000 Français, commandés par les maréchaux de Schomberg et de la Meilleraye, entrèrent immédiatement en Roussillon par le grau de Leucate, en évitant par conséquent le château de Salses ; ils vinrent bloquer Perpignan au commencement de 1642, après avoir emporté Canet, Elne et quelques autres châteaux. 26 000 hommes s’établirent autour de la ville ; Louis XIII et le cardinal de Richelieu vinrent eux-mêmes visiter les travaux. Enfin, le 9 septembre, le gouverneur, marquis de Florès d’Avila, ayant épuisé toutes ses ressources, et supporté avec un courage héroique des privations sans nombre, fut obligé de se rendre.
Dès le lendemain, le fort de Salses était investi ; mais il était mal approvisionné, et, malgré l’assertion de M. de Gazanyola, le gouverneur, don Henriquez de Quiroga, se défendit assez mollement. D’après le père Daniel, dom Vaissette et Feliu de la Peña, il capitula dès le 15 septembre (M. de Gazanyola dit le 25 seulement), convenant de livrer la place le 29, s’il n’était pas secouru jusque-là, ce qui arriva effectivement. Une gravure datant de cette époque attribue à la famine la reddition du château de Salses : elle représente un Espagnol à genoux tiraillé par un Français, un Portugais et un Catalan lui enlevant chacun une partie de son vêtement, piquante allégorie du démembrement de la monarchie espagnole au moment du traité des Pyrénées. Dans le haut de la gravure, à gauche et à droite, sont deux cartouches représentant les villes de Perpignan et de Salses. Au-dessus de cette dernière est le titre suivant :
Pour la réduction de Salses (qui signifie Sausse en espagnol), après une longue faim.
Le quatrain suivant est au-dessous de ce même cartouche :
Ceux de Salses, contraints de se rendre à la France,
Nous ont quitté leur ville au milieu de l’automne ;
Et de vray pouvaient-ils, n’ayant ni chair ni pain
Pour tremper dans le plat, trouver leur Sausse bonne ?
Il y eut donc à cette époque plutôt un blocus qu’un siège réel du château de Salses. Au reste, nous avons déjà eu plusieurs fois l’occasion de signaler la partialité de M. de Gazanyola.
À partir de cette époque, le château de Salses ne cessa plus d’appartenir à la France, et son histoire militaire active est à peu près terminée. C’est une nouvelle phase dans laquelle nous allons entrer, et nous aurons pour nous guider les archives du génie, qui nous fourniront quelques documents intéressants.
Le cardinal de Richelieu voulait d’abord faire raser la forteresse ; mais le maréchal de Schomberg ayant représenté qu’elle était nécessaire pour assurer la communication entre Perpignan et Narbonne, on abandonna cette idée, et l’on fit, au contraire, quelques réparations aux murailles.
Le traite des Pyrénées, signe le 16 novembre 1659, céda le Roussillon à la France, sanctionnant ainsi un fait accompli. On s’occupa peu d’abord des fortifications de cette nouvelle conquête ; toute l’attention de Louis XIV était en ce moment tournée du côté de la Flandre et de l’Alsace, Cependant, vers 1679, Vauban vint explorer les places du Roussillon, et en 1686 il fit un mémoire sur les travaux à faire au château de Salses pour le mettre en état et l’améliorer. Dans ce mémoire, il parle de réparer les picotements du canon sur la maçonnerie, manière ironique de désigner le peu d’effet produit par le boulet sur ces épaisses murailles. En 1691, on se mit à l’œuvre sur les idées de Vauban ; deux petits ouvrages situés au delà de avancée L, qui couvre aujourd’hui la porte d’entrée, furent rasés, et lours fossés comblés ; les chemins couverts furent créés ou au moins réparés, car il est possible qu’ils existassent déja. En même temps, on réparait les dommages causés aux voûtes dans le siège de 1639.
Neuf ans aprés, Vauban, dans un mémoire que l’on trouve aux archives de la direction de Perpignan, mémoire écrit contre la trop grande quantité de places fortes qui existent dans le royaume, demande que l’on en abandonne plusieurs, parmi lesquelles se trouvent, en Roussillon, celles de Collioure et de Salses, et même cette forteresse de Mont-Louis, objet de ses prédilections, dont il avait déterminé le site et rédigé les projets d’ensemble. Ces projets de destruction ou d’abandon ne furent point mis à exécution, heureusement pour la France, qui aurait été privée de la place si importante de Mont-Louis, et heureusement aussi pour nous, qui avons pu retrouver dans Salses le type d’une fortification curieuse à plus d’un titre.
En 1718, M. Joblot, ingénieur militaire à Perpignan, présenta un long mémoire sur l’état du fort de Salses, sur lequel nous reviendrons dans la seconde partie : il était suivi de la demande des fonds nécessaires pour sa mise en état de défense, fonds s’élevant à 263 678 livres. Cette somme considérable effraya probablement le secrétaire d’État de la guerre, et ordre fut donné de faire connaître la dépense nécessaire pour raser le fort et faire place nette. Nous n’avons pu retrouver à combien on estima ce travail, mais une dépêche ministérielle datée du 14 mai 1726, et qui se trouve aux archives de la direction du génie, donne l’ordre de commencer la démolition, tout en trouvant l’estimation de la dépense un peu forte, et prescrivant de la réduire s’il est possible. Une seconde dépêche du 3 juillet de la même année renferme une instruction complète sur le mode de démolition à employer : la mine doit tre préférée, les emplacements des fourneaux sont prévus, ainsi que le prix des journées de mineurs, etc. Tout était prêt pour l’exécution lorsque, le 29 septembre, arriva un contre-ordre précis dont nous n’avons pu retrouver au juste les motifs.
Depuis cette époque jusqu’au moment de la Révolution francaise, on s’occupa fort peu du château de Sales, qui, malgré quelques restaurations partielles, allait en se dégradant tous les jours. Les mémoires de M. d’Auvaret, ingénieur militaire à Perpignan, sur les travaux à exécuter en 1786, 1787 et 1788, le signalent comme étant dans un état déplorable, et en 1789 il proposa, pour éviter en même temps et les dépenses d’entretien et les frais de démolition, et pour empêcher aussi que par un simple abandon on ve fournit un repaire aux voleurs et aux vagabonds, il proposa, dis-je, de murer la porte d’entrée, d’enlever les ponts, et de profiter des sources abondantes qui répondent aux fossés pour y entretenir constamment 3 ou 4 pieds d’eau, afin de les rendre impraticables.
Concurremment avec cette proposition, partait une demande de M. de la Houlière[3], alors commandant du château, qui offrait d’entretenir et de conserver la forteresse à ses frais, et sans qu’il en coutât rien à l’État, pourvu que l’on accordât à lui et à ses descendants les titres et droits de gouverneurs dudit château. Cette dernière proposition tomba naturellement lorsque l’Assemblée nationale décréta l’abolition de tous les droits seigneuriaux ; mais celles de M. d’Auvaret furent renouvelées par lui en 1790, 1791 et 1792. Cette année, les commissaires de la Convention nationale firent, en effet, murer la porte ; mais, l’année d’après, la guerre contre l’Espagne fit encore une fois changer d’avis, les portes furent démasquées, et le château reçut une garnison. Il ne joua cependant aucun rôle dans cette campagne, même quand les Espagnols réunis à Peyrestortes étaient le plus près de cette position, et en 1795 il fut clôturé de nouveau, puis rouvert en 1798. Son sort était toujours incertain, mais en attendant on entretenait les bâtiments, et il y avait un commandant sous le nom d’adjudant-commandant. Salses ne fut pas compris dans le classement des places et postes arrêté le 22 germinal an VIII ; on devait donc croire à son aliénation prochaine, et, en effet, en 1804, un décret impérial en ordonna la suppression, et au mois de mars 1806, après avoir vendu à l’enchère les effets et matériaux susceptibles d’être enlevés, on mura encore une fois la porte principale.
Dans le mois de juillet de la même année, un particulier, le sieur Roux, s’engagea à démolir le château dans l’espace de trois ans. Mais la condition de faire place nette, et de transporter dans les places voisines ce qui serait jugé de quelque utilité, le fit se désister de sa proposition.
Une décision du ministre de la guerre du 25 novembre 1808 ordonna d’en faire la remise au ministre de l’intérieur pour y établir un dépôt de mendicité. Le local ayant été jugé trop malsain, le dépôt ne fut pas établi, et au mois de novembre 1810 eut lieu un commencement d’aliénation ; les fossés et glacis furent vendus à un sieur Couret pour la somme de 2 050 fr.
Eu 1814, le château fut momentanément occupé par le maréchal Suchet, mais sans lui être d’une grande utilité.
On résolut, en 1818, de l’utiliser comme dépôt de poudre. Le donjon était éminemment propre à cet usage ; il fut restauré dans ce but, ainsi que les parties avoisinantes, et livré à l’artillerie, qui l’occupe actuellement. Le fort, classé comme poste, est entretenu, mais sans que l’on y fasse de grosses réparations ; en 1821, on racheta les parties de glacis et de fossés aliénées en 1810.
En 1833, M. Crestin d’Oussières, colonel du génie à Perpignan, proposa de nouveau la démolition du château ; mais cette idée fut rejetée par le comité des fortifications, et l’on continue à l’entretenir au moyen d’une somme annuelle de 2 ou 300 francs, qui suffit pour cet objet.
- ↑ La plupart des auteurs s’accordent pour dire que Pierre de Navarre se servit le premier des mines offensives dans l’attaque du château de l’Œuf, à Naples, en 1524 ; on voit, par le fait qui précède, que les mines défensives étaient connues longtemps auparavant. Les galeries souterraines du château en font foi d’ailleurs.
- ↑ On s’en était servi pour la première fois en 1588, et ce n’était qu’en 1633 qu’on était parvenu à lancer les bombes avec une certaine précision. (Aide-mémoire des officiers du génie, par M. Laisné)
- ↑ Une lettre de Voltaire, datée de 1770, adressée à M. de la Houlière, commandant du fort de Salses (ce nom est ainsi écrit dans l’édition de 1784, Correspondance), montre que le commandant était le neveu du poëte, à la mode de Bretagne, et que celui-ci avait obtenu pour son neveu, du duc de Choiseul, alors ministre de la guerre, la promesse du grade de brigadier des armées du Roi. La chute du ministre, arrivée le 24 décembre de la même année, empêcha probablement la réalisation de ces projets, car je n’ai pu trouver aucune trace de la nomination de M. de la Houlière au grade promis.