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Monsieur Auguste/05

La bibliothèque libre.
Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 63-81).


V

Le lendemain, Octave reçut là réponse suivante :


« Mon cher Octave,

» Nous n’avons rien à nous pardonner entre bons amis. Ta lettre m’a fait du bien. Dans les crises de l’affection, ce qu’il y a de plus affreux, c’est le silence. Une lettre est toujours une bonne chose, quand même elle serait irritante. Une querelle est le premier pas fait vers un raccommodement sérieux. Dès qu’on n’a plus même une injure à lancer à la personne aimée, on ne l’aime plus. Oui, ta lettre m’a fait du bien.

» J’ai trouvé Paris désert. Il n’y a qu’une foule. Cela ressemble à la poussière soulevée par le vent. Je ne savais à quel néant de plaisir donner ma soirée. Une porte de théâtre, je ne sais lequel, s’est ouverte devant mon vagabondage ; j’ai suivi un sillon tortueux qui allait composer un public, et je suis entré. On jouait la pièce qu’on joue toujours. Un homme qui aime une femme ; une femme qui n’aime pas un homme. Un rival qui veut tout tuer. Un farceur qui fait rire. Une mère qui fait pleurer. Je me jouais une autre pièce à moi sur le théâtre de mon imagination, et je n’ai pris aucun intérêt à l’autre. Ma loge était commode pour le sommeil ; je me suis endormi, et j’ai rêvé des ombrages de Chatou.

» Charge-toi d’une commission auprès de Mme de Gérenty ; dis-lui que mon sursis expire demain, et que j’aurai l’honneur de lui rendre ma visite d’échéance. Dis à M. Lebreton que j’ai trouvé ce que je cherchais sur la carte théodosienne. Dis-lui même tout ce que tu voudras. Je suis prêt à faire l’impossible pour te maintenir en bonne relation avec lui. Mais respecte ses bustes, et ménage Boileau.

» Tu vois que je suis gai ; ne me remets pas en tristesse. J’ai acheté pour toi une belle gravure de Marc-Antoine, un cadeau de réconciliation : elle réprésente l’empereur Adrien débarquant en Égypte avec Antinoüs. C’est superbe ! Le tableau original est inconnu. Tu le feras. Renonce aux poupées, toi qui es de la taille des grands.

» Tu m’écris des billets, je t’écris des lettres. C’est te dire le plaisir que j’éprouve à causer avec toi longuement.

» Et avec une amitié qui ne finira pas.
» AUGUSTE. »

En l’absence d’Auguste, Octave n’aurait pas osé faire sa visite au père de Louise, mais ce jour là, il avait un excellent prétexte pour forcer la grille du parc de son paradis.

C’était vers le milieu du jour. Le soleil brûlait la cime des arbres ; la nuit régnait dans le parc. On n’entendait que le bruit de la gerbe d’eau qui jouait sur la conque de la nymphée, et, par intervalles, la gamme éclatante du rossignol. La brise de midi échauffait le jardin et semait partout le suave parfum des fleurs. Sur la lisière du parc, une jeune fille, assise, tenait un livre ouvert, et ne lisait pas. C’était pour elle que les arbres donnaient l’ombre, les fontaines l’harmonie, les oiseaux le concert, les fleurs le parfum, le soleil l’amour. Ôtez la femme du plus beau des paysages, il se change en tombeau.

La flèche qui vole à midi perça le cœur d’Octave ; il avait vu Louise, et tout ce que la nature avait, dépensé en amour dans ce paysage, éclata dans l’âme du jeune homme, et lui ravit la raison. Il ne regarda qu’elle. L’univers n’avait qu’une habitante. Ses pieds, en prenant le sentier du perron, marchaient vers le parc, où les poussait une attraction invincible ; une voix manquait au concert de la nature, elle allait se faire entendre, si une femme voulait bien l’écouter.

Louise se leva lentement et sans affectation, déposa le livre sur la banquette, ouvrit son ombrelle, et marcha vers la terrasse, avec une nonchalance qui n’annonçait ni la frayeur d’une rencontre, ni l’intention d’offenser. Octave la regarda longtemps ; et il y avait dans ses yeux humides la vive empreinte d’un souvenir qui lui rendait une image ineffaçable, dérobée à la pudeur, dans une nuit d’extase et de surprise. Octave avait alors sur ses lèvres fiévreuses cette pensée d’un poëme ancien : Ô femme ! laisse tomber ta tunique et tes voiles, et demande des autels !

Il avait ainsi oublié sa mission et la lettre d’un ami : toujours marchant vers la banquette, il entrait dans l’air où la jeune fille avait mêlé son haleine, et il aspirait avec délices ces émanations subtiles qui gardaient quelque chose des lèvres de Louise, et il s’enivrait de cet air comme d’une rosée venue du ciel.

Il prit le livre et s’enfonça dans le parc, comme un voleur qui aurait dérobé un trésor. Ce livre venait d’être feuilleté par des mains divines. Il fallait couvrir de baisers toutes ses pages, pour ne pas manquer les pages heureuses, touchées par ses doigts ou favorisées de ses regards. Ce livre révélait par son titre le bon goût de la jeune fille. Les Feuilles d’automne ! Il sortait de la bibliothèque particulière de Louise et portait le chiffre L. L. sur la couverture. Il fallait donc le rendre, et retarder autant que possible la restitution. La première page avait cette blancheur virginale qui semble provoquer une confidence poétique de la plume ou du crayon. Octave céda bientôt à l’envie d’écrire quelques vers sur la feuille muette. Il chercha longtemps un sujet, car il lui répugnait d’écrire une banalité amoureuse, ou une déclaration imprudente, ou une confidence personnelle.

À force de chercher, il adopta cette idée et ces vers :

ESCLAVE ET REINE.

Oui, si tu me disais, sous cette voûte sombre,
OU l’amour est si vif et le gazon si frais :
Des feuilles de ce parc je veux savoir le nombre.
D’un air humble, voici ce que je répondrais :
— Dieu seul peut se livrer à ce travail immense.
— C’est vrai, me dirais-tu, mais n’importe ! commence.
Je ne finirais pas, mais je commencerais.

Il y avait, dans ces vers, un sentiment délicat de soumission et d’obéissance passive qui les fit adopter, sans plus long examen, car ils paraissaient résumer la vie d’abnégation que la femme demande au véritable amour.

Ensuite le peintre illustra les vers du poëte par un dessin exquis. C’était un jeune homme qui venait de couper une branche de sycomore, dans un bois, et qui en détachait les feuilles, une à une, en les comptant avec une minutieuse attention.

Ce double travail avait duré plusieurs heures ; le livre fut replacé sur la banquette, et Octave rentra dans le parc pour s’entretenir de son amour avec son cœur, ce confident de la solitude.

Son nom prononcé d’une voix forte le fit tressaillir ; il pirouetta brusquement sur ses talons, et vit à trois pas M. Lebreton, qui paraissait essoufflé dans sa marche.

— Où diable étiez-vous donc ? criait-il, en agitant ses bras ; je vous cherche depuis trois heures. Votre père m’a dit que vous aviez reçu une lettre de Paris, et que vous étiez sorti pour venir chez moi… notez qu’il y a trois heures ; M. Desbaniers vous le dira. J’ai cru que vous aviez piqué une tête dans la rivière, et que… bon soir pour l’éternité. Je vous croyais-au fond de l’eau… c’est une lettre d’Auguste, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! que vous est-il arrivé de fâcheux depuis trois heures ?

— Je cherchais un modèle pour mon berger d’Arcadie… un tableau que je destine à l’exposition de 1859.

— Mais il n’y a pas de bergers d’Arcadie dans mon parc.

— Oh ! M. Lebreton, les bergers de Chatou ressemblent à tous les bergers du monde… Là, sur le bord de l’eau, dans votre kiosque, au fond du parc, on voit passer sur la berge une procession continuelle de brebis et de chèvres, qui ravagent gratuitement les herbes communales…

— C’est vrai ! j’en parlerai au maire… Notre ancien maire, M. Bremond, était l’épouvantail des bergers en maraude.

— Ces bergers, reprit Octave, ont partout le même type, le galbe dit ariétaire, en phrénologie ; le galbe bélier, type contracté dans l’habitude de vivre avec les troupeaux, type d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Vous voyez que nous remontons loin, ainsi…

— Soit-il, interrompit M. Lebreton avec impatience ; mais la lettre, la lettre d’Auguste, de ce cher Auguste, que dit-elle ?

— Ah ! c’est juste, M. Lebreton ; voici le paragraphe qui vous concerne :

Lecture du paragraphe déjà connu.

Ensuite usant du droit supplémentaire qu’Auguste lui donnait dans sa lettre, il improvisa le paragraphe suivant :

« Il me tarde de revoir ce cher M. Lebreton et sa charmante fille, Mlle Louise. Le souvenir des heures charmantes que j’ai passées dans ce paradis de Chatou me rend Paris ennuyeux. Il me reste une recherche à faire, pour la seconde guerre punique, et je vais où sont tous mes vœux. Heureux Octave ! »

— Voilà ce qui vous concerne, monsieur Lebreton, dit Octave en serrant sa lettre dans son portefeuille.

M. Lebreton était ému aux Larmes, et disait en bégayant :

— Quel jeune homme !… la carte théodosienne !… Pourquoi va-t-il s’ennuyer à Paris ?… J’ai mon chasseur qui ne fait rien ici… il est très-intelligent… pas pour la chasse… mais pour le reste… il irait à Paris, chez les marchands de cartes théodosiennes et d’Annibal, et achèterait tout ce qu’il faut pour l’Institut… À quoi sert la fortune ? à ne pas se déranger quand on est bien. J’ai été surtout fort touché de ce passage : Ce cher M. Lebreton et sa charmante fille… Vous ne savez pas encore, monsieur Octave, tout ce qu’il y a au fond d’une phrase si simple ?

— J’ai lu textuellement, dit Octave.

— Oui, mais… enfin… le moment n’est pas venu de parler.

— Monsieur Lebreton, dit Octave d’un ton mystérieux, êtes-vous homme à garder un secret ?

M. Lebreton roidit fièrement son torse et regarda fixement son jeune interlocuteur.

— Bien ! poursuivit Octave, vous êtes un homme sûr… Il y a un autre paragraphe très-curieux dans la lettre de mon ami…

— Je le connais, interrompit M. Lebreton ; je le connais sans l’avoir lu… Ah ! il vous a donc fait sa grande confidence ?

— Oui, monsieur Lebreton… Auguste n’a rien de caché pour moi.

— Il s’agit d’un délai… de deux jours… demandé.

— Oui, oui, c’est cela ! interrompit Octave… Eh bien ! mon ami sera, dit-il, exact à l’échéance…

— Chut ! dit M. Lebreton… ceci est un secret peu connu.

— Oui, monsieur, reprit Octave, très-peu connu… Quant à moi, j’ai été ravi de ce passage de sa lettre… Enfin, ai-je dit, il est amoureux ! Un jeune homme de vingt-huit ans qui a toujours craint de parler à une femme… Des mœurs irréprochables… trop irréprochables… La science a été son unique maîtresse… que de nuits il a passées avec l’histoire romaine ! Enfin, le voilà amoureux comme tout le monde ! il sort de l’exception.

— Cela me rappelle, dit M. Lebreton, deux vers de Boileau, écrits sous une statue de l’Amour : Qui que vous soyez, voici ton maître ; il l’est, le fut ou le sera… Je change peut-être quelque chose…

— Presque rien ; c’est le sens qu’il faut regarder.

— Oui, l’Amour est notre maître à tous.

— Et il est si timide, si timide, ce cher Auguste, qu’il a failli garder son secret… Heureusement, Mme de Gérenty lui a fait des avances…

— Ah ! dit Octave en reculant deux pas… Mme de Gérenty… a fait… Et comment le savez-vous, monsieur Lebreton ?

— Parbleu ! c’est elle qui m’a instruit de tout. Vous devez savoir, vous, que votre ami Auguste était au désespoir…

— D’amour ?

— Et de quoi donc ?… et il allait partir pour Constantinople… Ah ! vous ignoriez cela ?

— Oui, monsieur Lebreton.

— Alors, Mme de Gérenty l’a retenu et l’a consolé. Le voilà heureux maintenant.

— Pourvu que rien ne transpire au dehors, dit Octave… Si le colonel… le beau-frère de Mme de Gérenty venait à connaître…

— Eh bien ! est-ce que cela regarde le colonel ?

— Oui, en l’absence du mari… et le colonel de Gérenty est un farouche Africain qui ne plaisante pas sur l’article de l’honneur de famille…

— Ah ça, dit M. Lebreton en ouvrant de grands yeux stupides, où diable avez-vous la cervelle ?… est-ce que l’honneur de la famille Gérenty est compromis ?

— Comment ! dit Octave avec feu, si tout le village apprend cette intrigue…

— Quelle intrigue ? interrompit brusquement M. Lebreton, il ne s’agit pas d’intrigue, mais de mariage.

Mme de Gérenty est veuve ! Ah ! voilà ce que j’ignorais.

— Et qui vous dit que Mme de Gérenty est veuve ?

— Alors, comment peut-elle épouser Auguste ?

— Et qui vous a dit qu’elle épousait Auguste ?

— Vous, monsieur Lebreton,

— Moi ? Ah ! ceci est trop fort.

— Puisque vous venez de me dire qu’il s’agissait d’un mariage, monsieur Lebreton.

— Oui, mais pas avec Mme de Gérenty.

— Et avec qui donc ? demanda brusquement Octave.

— Avec ma fille.

— Votre… avec Mlle Louise. Auguste épouse…

— Épouse ma fille… oui, oui… Nous jouons aux propos interrompus depuis un quart d’heure… Eh bien ! vous me regardez là comme une statue de jardin qui aurait des yeux noirs. Vous m’aviez dit qu’Auguste vous avait fait cette confidence, aujourd’hui, dans sa lettre. Voyons, il faut finir par nous entendre.

Octave fit un signe affirmatif, la voix lui manquait. Une pâleur mortelle perçait sous la couche ardente que la chaleur de midi avait heureusement mise sur ses joues. M. Lebreton n’aperçut donc aucun trouble sur le visage de son interlocuteur.

— Causons froidement, poursuivit Lebreton ; Auguste ne vous a parlé dans sa lettre que de Mme de Gérenty et des deux jours de délai ?…

— Oui.

— Pour moi, cela est très-significatif, reprit M. Lebreton ; mais je comprends maintenant notre quiproquo de tout à l’heure. Vous ignoriez, vous, le projet de mariage, et vous avez cru que votre ami était amoureux de Mme de Gérenty…

— Oui, dit une seconde fois Octave avec une voix de fantôme.

M. Lebreton poussa un éclat de rire foudroyant, et, pinçant Octave par le bras, il lui dit :

— Votre ami est le plus discret des hommes. La discrétion est aussi une vertu : j’aime les hommes discrets ; ils réussissent toujours… Venez faire mon quatrième au whist, le colonel de Gérenty nous attend… ce terrible colonel… vous savez ?

M. Lebreton accompagna ces derniers mots d’un second éclat de rire, qui contrastait avec l’attitude glaciale et sérieuse d’Octave. On était arrivé devant la maison, et plusieurs voisins, groupés sur la terrasse, attendaient le maître pour discuter sur la manière la plus efficace de tuer le temps, dans les heures brûlantes où le soleil distille l’ennui sur les riches et les oisifs.

Le colonel de Gérenty s’avança et serra la main de M. Lebreton, en lui disant :

— Sommes-nous quatre ?

— Oui, colonel. Voilà notre jeune artiste qui fait notre partie, répondit M. Lebreton en distribuant les poignées de main à la société campagnarde.

Octave resta dans son silence, et il suivit machinalement les joueurs de whist au salon.

Le colonel était un homme de trente-sept ans, un vrai Africain, à visage sévère et basané, au front dégarni, à la moustache recourbée en pointes d’arc. Ses petits yeux gris lançaient du feu sous leur prunelle épaisse. Son torse svelte était serré par un habit bleu, boutonné jusqu’au menton. Tout dans ses mouvements respirait l’impétuosité militaire, tempérée par la distinction de race. Il parlait peu, mais sa phrase courte allait droit au but, comme la pointe d’une épée. Il faisait des armes en causant ; il avait de l’esprit et de la gaieté, lorsqu’il n’était pas jaloux pour le compte de son frère ; mais, comme il voyait dans tout homme un amoureux de sa belle-sœur, il était presque toujours sombre de visage, et menaçant du propos. Il voulait toujours épouvanter, avec son idée fixe de surveillant fraternel.

— Quel est notre quatrième ? demanda le colonel en décachetant un jeu de cartes.

— C’est mademoiselle Agnès Darrigues, dit M. Lebreton ; elle va venir.

— Joue-t-elle bien ?

— Comme un homme.

Mlle Agnès entra d’un pas leste, une cravache à la main ; elle descendait de cheval. C’était une ravissante amazone, à voix de contralto, qui n’était nullement déplacée à une table de whist.

On tira les places. Octave faisait ce qu’il voyait faire, et sans savoir ce qu’il faisait.

— Je suis avec vous, dit le colonel à Octave… Eh bien ! placez-vous donc vis-à-vis.

— Agnès, je suis avec toi, dit M. Lebreton, et ne sois pas distraite… c’est à toi à faire… Quelles cartes prends-tu, les roses ou les blanches ?

— Je prends toujours les roses, répondit Agnès.

— Avez-vous été bien loin, avec Mme de Gérenty, dans votre promenade à cheval ?

— Jusqu’à Saint-Germain. Zerbina s’est emportée. Je vous conseille de vendre cette bête ; elle a peur de tout… Il retourne trèfle ; je n’aime pas cette couleur.

Le silence régna jusqu’à la treizième levée…

Le trick et les honneurs, dit M. Lebreton. Agnès, tu as joué comme un ange.

— Je ne fais pas le même compliment à monsieur.

— À moi ? dit Octave ; ça m’est bien égal.

— Avec notre jeu, nous devions gagner le trick, et nous le perdons.

— Voilà un grand malheur ! remarqua Octave.

— Pourquoi, monsieur, attaquez-vous par votre singleton ?

— Tiens ! c’est vrai.

— Et vous aviez une superbe couleur longue par as et roi.

— Oui, une superbe couleur longue.

— Et mademoiselle a filé tous ses petits carreaux, et a coupé votre as.

— C’est désolant ! dit Octave.

Le colonel crut remarquer un ton goguenard dans toutes ces réponses d’Octave, et haussa les épaules, avec l’air dédaigneux d’un lion lutiné par un épagneul.

On continua le jeu. M. Lebreton, ramassant la dernière levée, s’écria triomphalement :

— Quatre tricks… première manche triple !… trois fiches.

— Vraiment, monsieur ! dit le colonel en croisant les bras, vous faites des fautes d’écolier. Vous avez roi et dame de pique, et vous attaquez par la dame ! Ensuite, vous me faites une invite par le dix, dans une couleur où vous avez la tierce majeure ! Enfin, vous n’avez que le dix d’atout, et vous ne surcoupez pas le neuf de mademoiselle ! Que voulez-vous faire de votre dix ?… Ce n’est pas perdre la partie, c’est la donner.

Cette fois, Octave ne répondit rien ; il prit délicatement la cravache qu’Agnès avait mise sur un fauteuil voisin, et l’examina avec beaucoup d’attention, pendant qu’on tamisait les cinquante-deux cartes.

La seconde manche fut enlevée par M. Lebreton et Mlle Agnès, encore plus rapidement, et à égalité d’honneurs.

— Pourquoi n’êtes-vous pas revenu à mon invite ? demanda le colonel en amortissant sur la table un coup de poing qui partait pour être violent.

— Pardon, je n’ai pas pris garde, dit Octave, en jouant avec les fiches.

— Un invite du deux ! c’est superbe ! si, au moins, vous eussiez fait atout de votre as et de votre roi que vous avez seuls, vous auriez fait tomber les deux petits atouts de mademoiselle, qui les a employés à couper !… c’est désolant de voir jouer ainsi.

Octave se leva, en fredonnant, et dit ; — Il faut payer, que dois-je ?

— Mais vous ne prenez pas votre revanche ? dit M. Lebreton.

— Oh ! non ! dit Octave, le colonel joue trop bien pour moi… Je vais, vous chercher un quatrième, à la salle de billard… mon père doit être arrivé ; il joue beaucoup mieux que son fils… Voyons… je perds… deux triples… dix… à cinquante centimes… cinq francs… voilà… c’est désolant !

Le ton ironique de ces deux derniers mots n’échappa point au colonel. Octave se contenait depuis trop longtemps ; il éprouvait le besoin de respirer et d’éclater en malédictions furibondes contre Auguste. Un reste d’égard pour les convenances lui avait fermé la bouche devant M. Lebreton, et fait accepter une tournée de whist. Ces derniers devoirs de politesse remplis, il s’enferma seul dans son atelier, et dans un long monologue qui le soulagea un peu, il jura de se venger de ce perfide Auguste qui prenait le masque de l’indifférence pour enlever une femme, aimée de son meilleur ami. Ses derniers mots furent « je l’attends ! » Octave les prononça en étendant son poing fermé, dans la direction de la route de Paris.