Monsieur Ouine/III
III
La chambre de M. Ouine est tapissée de papier rose un peu fané, mais propre, et il a lui-même blanchi le plafond à la chaux. Malheureusement la crasse séculaire reparaît sous les badigeons, y dessine des caps, des golfes, des îles, toute une géographie mystérieuse. L’étroite fenêtre ne laisse passer qu’une lumière pauvre, encore assombrie par les sapins proches, trois arbres demi-morts, à la cime noire, et dont l’épaisse membrure craque sans cesse.
— De la chance… beaucoup de chance… répète le vieux monsieur d’une voix douce. Ordinairement je m’assoupis quelques minutes vers 7 heures. Mais j’ai entendu distinctement claquer la porte du vestibule, mon sommeil est léger… De toute façon, il est préférable que nous ne parlions plus, d’ailleurs, de ce détestable malentendu.
M. Ouine était assis au bord du lit, les jambes pendantes, un chapeau melon posé sur les genoux, sa vareuse boutonnée jusqu’au col, ses gros souliers soigneusement cirés. On l’eût pris volontiers pour une sorte de contremaître, n’était l’extraordinaire noblesse d’un visage aux lignes si simples, si pures que ni l’âge, ni la souffrance, ni même l’empâtement d’une mauvaise graisse n’en altéraient jamais la bienveillance profonde, l’expression de calme et lucide acceptation.
— Écoutez, dit-il après un silence, écoutez… Entendez notre amie faire les cent pas dans le corridor, malheureuse créature ! Ah ! Philippe (il me serait trop pénible de vous donner ce nom absurde de Steeny), souhaitez de connaître la pitié, avant que l’expérience du dégoût en ait empoisonné la source !
Une de ses courtes mains caresse doucement la cloche de feutre, tandis que l’autre vient se poser sur l’épaule de Steeny.
— Ne vous étonnez pas de me trouver ici, Philippe, ne me plaignez pas. J’aime cette maison. J’y ai connu des heures inoubliables. Oui, des jours et des jours, cette chambre que vous voyez là, si niaise avec son lit de bonne, sa cuvette et son pot, a été comme un petit navire battu par la mer. C’est moi qui ai voulu son dénuement, sa pauvreté grossière si favorable à un demi-sommeil, riche en rêves. Que de fois ai-je dû frotter, cirer, polir les carreaux rouges avant que se dissipât cette odeur de moisissure et d’eau morte qui sort ici des murs mêmes, empoisonne jusqu’à l’air du jardin ! J’ai dû curer les joints, pavé par pavé, les imbiber de chlore comme autant de petites plaies. Oh ! vous ne me croirez pas, jeune homme : la boue ainsi mordue par l’acide, la boue d’un siècle ou deux, tirée de sa longue sécheresse, n’en finissait pas de sortir petit à petit sous mes doigts, d’y éclater en grosses bulles grises. Je me couchais exténué, tout en sueur, avec encore dans l’oreille ce claquement mou, horrible. Le passé est diablement tenace, mon garçon.
— Bah ! fait Steeny, je n’aurais pas pris tant de peine, monsieur Ouine. Pour moi, le passé ne compte pas. Le présent non plus d’ailleurs, ou comme une petite frange d’ombre, à la lisière de l’avenir. L’Avenir !…
Il a tourné la tête d’instinct vers la fenêtre, le jour. Peine perdue. Le regard triste qu’il sent peser sur lui l’écarte déjà peu à peu, comme d’une pression mystérieuse, le ramène au lit où le corps blême s’efface dans l’ombre.
— Je suis votre ami, Philippe, dit simplement M. Ouine, mais avec une autorité prodigieuse.
Il a dressé brusquement la tête et le temps d’un éclair — ô rêve absurde ! — Steeny a cru reconnaître le compagnon prédestiné de sa vie, l’initiateur, le héros poursuivi à travers tant de livres. Et de le découvrir si différent de ce qu’il imaginait, vieux et malade, il croit sentir sa propre poitrine se creuser du même feu sournois qui dévore celle-ci sous la pauvre vareuse de laine ; et, pour étouffer un sanglot dérisoire, il jette lui aussi la tête en arrière, affronte il ne sait quel défi porté par cette maison même et ses puissances secrètes, servantes diligentes de la plus secrète de toutes, la Mort — la Mort à l’ouvrage si près d’eux, sous leurs pieds… M. Ouine caresse toujours son chapeau.
— Vous êtes un brave petit garçon, excusez-moi, dit le professeur après un silence. J’ai honte de vous avoir parlé sur ce ton de sollicitude imbécile, paternelle. Plût à Dieu que je fusse seulement votre égal !
Son regard pâlit un peu tandis qu’il presse discrètement, des cinq doigts de la main restée libre le haut de sa poitrine, à la naissance du cou. Rien d’autre, sinon peut-être la teinte grise des joues, leur affaissement, ne parut marquer cette défaillance, et pourtant l’instinct de Philippe, avec une force inouïe, l’avertit d’un danger proche, certain, hideux. Puis, tout s’effaça de nouveau.
— Oui, pardonnez-moi, reprit M. Ouine. En vous voyant tout à l’heure en compagnie de cette femme malheureuse, je n’ai pensé qu’à vous épargner un spectacle évidemment bien cruel pour un garçon de votre âge, avilissant. Mais sans doute êtes-vous plus capable que moi d’en supporter l’humiliation.
— Quelle humiliation ? dit Philippe. Comment serais-je humilié de voir encore M. Anthelme, mort ou vif ? Et d’ailleurs qui vous prouve que Mme de Néréis… Pensez-vous qu’elle ne m’a rencontré que par hasard… j’aurais dû promener les chiens…
— Promener les chiens ! s’écrie le professeur de langues. Hélas ! il y a ici plus de chiens que vous n’en promènerez jamais, une belle meute !… Mon enfant, reprit-il, après un silence, j’ai fait pour l’homme simple et bon qui va mourir ce que je n’eusse fait pour aucun autre. Et non point par compassion, notez-le, je me méfie de la pitié, monsieur, elle exalte en moi des sentiments plutôt vils, une démangeaison de toutes les plaies de l’âme, un affreux plaisir. Il n’en est pas moins vrai que le spectacle d’une certaine dégradation est à la longue intolérable. J’ai protégé ces gens contre eux-mêmes, jugez s’ils me sont connus ! Pas une encoignure de ces chambres qui ne me rappelle un effort, une lutte, ou quelque piteux mensonge écrasé par hasard, ainsi qu’un insecte. À présent, la besogne est faite, hélas ! — plus rien à tuer. Leurs pauvres secrets traînent partout. Oh ! notez bien, ça leur est égal, ils vont et viennent comme jadis, répètent indéfiniment les mêmes fables, oublient que la cachette est vide. Au dernier degré de l’avilissement, un homme perd sa vérité pour toujours, — ceux-là marcheraient dessus sans la reconnaître. Il est très possible que notre amie vous ait rencontré par hasard, l’idée lui sera venue en vous voyant… Ah ! de Fenouille à Néréis, la jument devait trotter !
— Pour trotter, elle trotte, c’est sûr… Écoutez, monsieur Ouine…
— Dites simplement monsieur, Philippe.
— Non. Oh ! non. Vous êtes M. Ouine, ou rien. Écoutez donc, monsieur Ouine. Si vous le croyez utile, j’irai volontiers dans la chambre de M. Anthelme, pourquoi pas ? Depuis ce matin, — on ne peut pas expliquer ça — ce qui m’arrive est extraordinaire. Le jardinier bourrant sa pipe, un char vide qui passe, il semble que tout me fasse signe, m’appelle… Comme cela s’est élargi brusquement autour de moi ! Comme la vie est belle et profonde ! Jamais la mort ne m’a fait moins peur que ce soir.
— Je vous apprendrai à l’aimer, dit tout à coup M. Ouine à voix basse. Elle est si riche ! L’homme raisonnable reçoit d’elle ce que la crainte ou la honte nous retient de demander ailleurs, et jusqu’à l’initiation du plaisir. Retenez ceci, Philippe : vous l’aimerez. Un jour même viendra où vous n’aimerez qu’elle, je le crains. Si ma modeste petite chambre, dans sa nudité, vous paraît douce, c’est justement qu’elle y est présente ; vous vous y êtes blotti dans son ombre, à votre insu.
Il venait de poser à ses pieds le ridicule chapeau de feutre et ses deux mains pâles, un peu gonflées, dessinaient un arbre mystérieux, on ne sait quelles grandes palmes invisibles.
— Hé bien ? fit Steeny, comme pour l’éveiller. Que décidons-nous, monsieur Ouine ?
Mais le regard du vieil homme lui fit aussitôt baisser les yeux.
— Je ne rentrerai pas ce soir, reprit l’enfant avec une colère soudaine. J’ai le cœur trop plein, trop lourd. D’ailleurs je hais la maison : aujourd’hui ou demain, qu’importe ? Tôt ou tard, il faudra bien que je traverse pour la dernière fois ce jardin ridicule, ses escaliers croulants, sa charmille et ses deux pâtures rôties. Pour la dernière fois, je verrai la façade bête et blanche, ce cube que soleil ni pluie n’arrivent à fondre — et plaise au ciel que je retrouve à sa place une mare de chaux et de mortier !
Sur le seuil, M. Ouine lui fait un signe amical, referme soigneusement la porte. Mais c’est en vain que Philippe prête l’oreille. Le merveilleux silence de la petite chambre paraît seulement s’ébranler, virer doucement autour d’un axe invisible. Il croyait le sentir glisser sur son front, sur sa poitrine, sur ses paumes ainsi que la caresse de l’eau. À quelle profondeur descendrait-il, vers quel abîme de paix ? Jamais encore, au cours de cette journée capitale, il ne s’était senti plus loin de l’enfance, des joies et des peines d’hier, de toute joie, de toute peine. Ce monde, auquel il n’osait pas croire, le monde haï de Michelle — « Tu rêves, Steeny, pouah ! » — le monde de la paresse et du songe qui avait jadis englouti le faible aïeul, l’horizon fabuleux, les lacs d’oubli, les voix immenses — lui était brusquement ouvert et il se sentait assez fort pour y vivre entre tant de fantômes, épié par leurs milliers d’yeux, jusqu’au suprême faux pas. « Chez nous, aucune chance de vaincre, il faut tomber ; M. Ouine lui-même tombera. » Ainsi parlaient toutes les bouches d’ombre. Et pour lui, Philippe, en vérité, qu’importe ! Il s’étonne seulement de ne pouvoir faire une place à son nouveau maître parmi ses héros favoris. Quelle sérénité autour de ce bonhomme épais, au front livide… « C’est peut-être ce qu’ils appellent un saint ? » pense Philippe avec une terreur comique.
On ne peut pas dire que le silence soit rompu, mais il s’écoule peu à peu, suit sa pente. Derrière lui monte un frémissement presque imperceptible, qui n’est pas encore un bruit, le précède, l’annonce… « Zut ! s’écrie Philippe, Ginette pleure.
Il faut d’ailleurs beaucoup d’attention pour reconnaître cette plainte monotone qu’accompagne un bourdonnement plus grave — la voix de M. Ouine sans doute — et qui s’enfle tout à coup, puis retombe. Silence.
— Hé bien ! monsieur Ouine…
Le professeur de langues haussa tristement les épaules.
— Aimez-vous les odeurs, jeune homme ? Moi je les hais.
— Quelles odeurs ?
— N’importe. Peu de spectacles sont capables d’ébranler mes nerfs ; mais une certaine puanteur m’épouvante, je l’avoue. Oui, jeune homme, l’épouvante entre pas à pas en moi par les yeux.
Mains jointes, il flairait craintivement ses ongles, un à un.
— Notre ami ne sent pas bon, dit-il enfin, avec un sourire blême.
— Quel ami ? M. Anthelme ? Et pourquoi ?
— Gangrène diabétique, je pense, répliqua le vieil homme soudain apaisé. Heureusement cette corruption est indolore : jugez-en vous-même. Notre pauvre malade a pris le lit voilà six jours. À son habitude — car la négligence de ces campagnards est extrême — il avait gardé ses chaussettes. Nous les lui arrachâmes hier au fond d’un baquet d’eau tiède dans l’espoir de faciliter le décollage — hélas ! facile à prévoir — du derme. Mais il n’a pas cessé de fumer sa pipe, riant de nos grimaces ou les contrefaisant comme un singe… oh ! oh ! c’était un garçon vigoureux, plein de force.
Il parlait tranquillement, posément, d’une voix à peine assourdie, et pourtant Philippe croyait sentir, non sans un vague effroi, le même silence se reformer autour d’eux, silence vivant qui paraît n’absorber que la part plus grossière du bruit, donne l’illusion d’une espèce de transparence sonore. Car c’est bien, en effet, à la magie limpide de l’eau, à ses souples enveloppements, au miracle éternel de l’eau que rêve Philippe…
— Que le bonhomme Anthelme s’en aille ainsi tout seul, sans tambour ni trompette, je trouve ça quand même un peu discret. Passe encore pour les voisins qui sont de méchantes bêtes ; mieux vaut, je pense, crever au bord d’un fossé que de voir accourir à son lit de mort la vieille Destrées par exemple — pouah ! la vieille avec son fusil, son imperméable et ses bottes — mon cousin par-ci, mon cousin par-là… c’est qu’elle sent le carnier, l’égorgeuse ! Seulement, ni prêtre, ni médecin, ni notaire… brrr… Oui, oui, vous pouvez rire, monsieur Ouine.
— Voyons, Philippe, pourquoi voulez-vous que nous n’ayons fait appeler ni médecin, ni notaire ? Il est vrai que nous ne donnerons au second que peu d’ouvrage. Mais un docteur de Boulogne est venu trois fois et nous le reverrons encore demain — visites de pure forme, d’ailleurs. Voici longtemps que notre ami n’est plus qu’une pauvre chair en pleine fermentation, saturée de sucre et d’alcool, un moût. Il en a même l’odeur miellée. Et quant au prêtre, notez bien que j’ai tenté l’impossible pour que Mme de Néréis ne lui interdît pas l’entrée de sa demeure : j’ai supplié, menacé, rusé, le tout en vain… Quel homme voudrait refuser à ce misérable, à ce déchu, la suprême chance qui lui reste d’entrer noblement dans la mort ? Peut-être même, je l’avoue, me serais-je résigné au scandale : M. l’abbé Doucedame n’a pas cru devoir en courir le risque… Honorez-vous Dieu, mon enfant ?
Il étendit aussitôt la main, l’appuya fortement sur la bouche de Philippe.
— Non, non, assez, pas un mot, vous allez dire une sottise, reprit-il sans cesser de sourire, bien que ses lèvres tremblassent d’impatience. Un garçon de votre âge ne répond pas volontiers à une telle question.
Il tourna brusquement le dos, fit quelques pas vers la fenêtre. Posée de biais sur le drap, la cloche de feutre laissait voir sa coiffe, jadis grenat, un mince croissant rose, pareil à une gueule délicate… « Couche-t-il avec ? » pense Steeny. Et il éclate d’un rire nerveux, trop longtemps contenu, irrésistible. Le ridicule globe noir rebondit au creux de l’oreiller, hésite, disparaît, flotte enfin dans la ruelle, roulant bord sur bord, ainsi qu’une bouée de liège balancée par la houle. « Laissez-moi ! laissez-moi !… » Mais ses bras traînent, impuissants, comme si la force du rire les avait cassés. Plié en deux, hoquetant, il travaille à reprendre son haleine.
— Ne gesticulez plus, dit sévèrement M. Ouine. Tenez-vous tranquille, là, ainsi, tête droite. Les nerfs ne peuvent pas grand’chose, sachez-le, contre un homme debout. Et retenez encore ceci : les petits garçons ni les femmes ne devraient jamais rire, il y a une malice dans le rire, un poison. Avec un peu de bon sens, vous vous seriez épargné, devant moi, l’humiliation de cette stupide défaillance. Reprenez un peu d’éther.
— Quelle défaillance ? s’écrie Philippe, pâle de rage. Je me suis étranglé en riant, voilà tout.
— Je crains que vous ne soyez sujet à de pareils malaises, continua M. Ouine, impassible ; notre origine est double, hélas ! et le premier tiers de la vie suffit à peine pour tuer en nous la femme. Peut-être encore ai-je présumé de vos forces ? Je suis devenu un homme simple, très simple, je ne calcule plus. Après un certain nombre d’expériences inutiles — qui de nous n’a cherché la brebis perdue, rapporté l’agneau sur ses épaules ?… — je n’irai plus au-devant de rien. Comme ces gelées vivantes, au fond de la mer, je flotte et j’absorbe. Nous vous apprendrons ce pauvre secret. Oui, vous apprendrez de moi à vous laisser remplir par l’heure qui passe. Que de fois, des lisières du bois de Frescheville où j’allais relire d’anciennes lettres — des lettres de jeunes gens que je n’ai détruites qu’à regret, si injustes, si fières — je vous ai vu traverser la route pour monter vers Hagron en tuant des merles ! Et du premier regard j’avais reconnu cette marche inégale, tour à tour impérieuse ou lente, et ces sursauts que vous avez comme d’un appel augural, ces haltes brusques, absurdes en plein soleil… ah ! c’était bien là l’image que j’ai caressée tant d’années, une vie, une jeune vie humaine, tout ignorance et tout audace, la part réellement périssable de l’univers, seule promesse qui ne sera jamais tenue, merveille unique ! Car ne vous y trompez pas, Philippe, une vraie jeunesse est aussi rare que le génie, ou peut-être ce génie même un défi à l’ordre du monde, à ses lois, un blasphème. Un blasphème. La Nature qui tire parti de tout, ainsi qu’une ménagère horrible, la couve d’une haine vigilante, entrouvre amoureusement ses charniers. Mais la jeunesse saute par-dessus, s’envole… Quand tout s’altère, se corrompt, retourne à la boue originelle, la jeunesse seule peut mourir, connaît la mort. Ah ! Philippe, chaque pas que vous faisiez en avant, sous l’averse de feu, chaque pas que vous faisiez le soir au-devant de votre ombre, arrachait de moi une crainte, un scrupule, quelque mensonge épargné à mon insu. Un jour les lettres que je tenais entre les mains m’ont paru tristes et laides, je les ai jetées, recouvertes d’une poignée de terre, je n’ai même pas voulu les brûler. C’était pourtant le seul souvenir que je gardasse d’années telles que je vous souhaite d’en connaître ; mais votre présence les effaçait.
La voix s’est faite de plus en plus sourde, un murmure presque indistinct qu’enveloppe le même silence, comme éternel… Le crépuscule a l’air d’être venu là exprès, pour tenir ces paroles trop précieuses au creux de ses ouates grises. Tout ce que l’enfance a laissé en Steeny de malice, d’ironie, de cruauté, lui remonte à l’instant du cœur aux lèvres et sa jolie bouche a le pli brutal que miss exècre, qu’elle efface parfois, distraitement, du bout de son doigt verni… Peut-on jouer avec ce vieil homme ? Où est le point sensible, vulnérable, de ce cou trop épais, proconsulaire, de la poitrine massive, des cuisses courtes posées gauchement sur le bord du lit — de ce corps, enfin, que l’on devine gras et fragile, pareil à celui d’une femme mûre ? Philippe voudrait rire, comme il a ri un moment plus tôt, comme il sait rire lorsqu’une certaine désolation qu’il connaît bien aussi risque de devenir tout à coup intolérable, le rire que Michelle appelle « ton rire de bébé, ton rire idiot ». Va donc pour le rire idiot… Trop tard ! Un autre sentiment déjà l’emporte, surgi du fond le plus obscur, la part demi-morte et croupissante de l’âme, où veille une pitié difforme, élémentaire, aussi vorace que la haine. Quel triomphe facile vaudrait la joie déchirante, l’ébranlement intérieur d’une victoire remportée sur le dégoût, la soumission volontaire à une sorte de grandeur humiliée, méconnaissable, presque repoussante ? Il prend la grosse main molle, la presse doucement sur sa poitrine, puis sur ses lèvres, et il éclate en sanglots.
— Mon enfant, répète deux fois M. Ouine, sans hausser la voix mais avec une force effrayante.
L’ancien professeur a dénoué aussitôt les doigts amis, reste un moment courbé vers la terre dans l’attitude d’un homme frappé de quelque coup imprévu et qui n’épuise que lentement sa surprise, terreur ou joie. Mais il n’en achève pas moins la phrase commencée, reprend sur le même ton :
— Voilà ce que vous étiez dès lors pour moi, Philippe. Je vous ai attendu cependant. Il a fallu cette conjoncture imprévisible, l’extravagance d’une maniaque pour que nous nous rencontrions face à face, ici même, où je n’aurais jamais espéré vous voir, dans cette chambre que vous n’oublierez plus, — qu’importe !… Et maintenant, un mot encore, le dernier : que pensez-vous de moi, oui, à cet instant ?
— Vous me faites peur, dit Steeny. Je vous suivrais au bout du monde.
Il secoue la tête, et le regard éclatant d’ironie, d’audace, d’une jeune et sauvage fierté :
— Demain, peut-être, dit-il, vous me ferez rire.
Mais déjà M. Ouine s’empresse autour de la table de bois blanc, la recouvre d’une serviette, y dispose un modeste couvert, ouvre un pot de marmelade. Le pain est justement ce pain de mie dont Philippe raffole.
— Vous boirez de ce vieux madère. Mon enfant, je vous ai quitté tout à l’heure dans l’intention de mettre fin à notre absurde malentendu. Bref, je pensais avoir facilement raison des caprices de ma pauvre amie, et qu’elle accepterait de vous reconduire ce soir chez vous. Il n’y faut plus songer. Notre malchance veut encore que le seul voisin capable de nous venir en aide, M. Malicorne, passe la nuit à Boulogne. Que faire ? Ma santé ne me permettrait pas de vous tenir compagnie et j’estime qu’il est bien tard pour vous laisser entreprendre seul une course de trois bonnes lieues.
— Bah ! dit Philippe la bouche pleine, je ne dormirai pas cette nuit.
— Reste à vous retenir ici : mais nous devons d’abord rassurer madame votre mère. Le petit valet des Malicorne qui, sa journée faite, nous apporte chaque soir notre provision de lait, possédait jadis une bicyclette. Il l’a vendue. Néanmoins je l’ai fait partir aussitôt pour Fenouille, par les raccourcis. À quelle heure dînez-vous ?
— Huit heures, huit heures et demie, monsieur Ouine. Mais il m’arrive souvent d’affûter les ramiers, en lisière de notre bois, sous les grands chênes qui bordent la route. Alors je ne rentre guère qu’à dix heures. Et puis…
Il écarte les deux mains, rejette au néant l’image d’une Michelle plaintive, ses reproches distraits, ses longs regards.
— Et puis quoi ? Que voulez-vous dire ? interroge le vieil homme presque avec colère. Comptez-vous sur moi pour vous enlever aux vôtres ? Ai-je l’air d’un ravisseur d’enfants ? Hélas ! vous vous ressemblez tous : pas un de mes élèves, jadis, qui n’ait fait le projet de me suivre, comme vous dites, au bout du monde. Il n’y a pas de bout du monde, cher garçon.
Sa voix s’adoucit brusquement, et Philippe crut voir glisser comme une eau trouble sur le globe des yeux que le léger pincement des paupières venait de recouvrir à demi.
— Mais chacun de nous peut aller jusqu’au bout de soi-même.
Un moment il demeura immobile, le buste incliné en avant, le cou un peu tordu portant la tête vers l’épaule dans une attitude incommode, presque effrayante, comme si la parole qu’il venait de prononcer l’avait lui-même cloué sur place.
— Vous coucherez donc ici, reprit-il enfin, dans ma chambre. Ne vous mettez pas en peine de moi, j’irai m’étendre sur le divan de la bibliothèque, cela m’arrive souvent, je m’y trouve bien. Peut-être irai-je d’ailleurs à la rencontre du petit valet ; la nuit sera noire. Inutile de vous inquiéter pour Anthelme : l’événement n’est pas si proche que je l’aurais cru, le médecin n’attend rien avant la semaine prochaine ; ces agonies sont très lentes. Quant à Mme de Néréis ses insomnies sont imaginaires. Il est vrai qu’à ma connaissance, elle ne se dévêt que rarement : une chaise, un carré de tapis, l’angle d’un mur lui sont bons, le sommeil qui la saisit alors tout à coup est celui d’un petit enfant. J’ajoute que vous avez peu de chance de la voir quitter désormais son étage : elle aimerait mieux, je crois, d’être battue, vous pourrez reposer tranquille.
— Monsieur Ouine…, commença Philippe.
Il pleurait presque d’énervement, d’impatience, d’une sorte de colère sournoise aussi proche du rire que des larmes.
— Vous vous fichez de moi, monsieur Ouine. Obéirai-je, n’obéirai-je pas ? on croirait que vous ne vous êtes même pas posé la question, c’est inouï ! D’autant que votre programme ne tient pas debout, permettez-moi de vous le dire. On n’a pas idée d’envoyer à Fenouille ce petit garçon quand il eût été si facile, en me prévenant une heure plus tôt, de m’y laisser aller tranquillement moi-même ; je connais la route mieux que lui. Beau moyen de rassurer ma mère, d’ailleurs ! « Steeny chez Ginette, voyez-vous ça, quelle horreur ! » Dans sa bouche, il est vrai, horrible a tout juste le sens de ridicule ou d’insensé ! Rien n’a jamais fait réellement horreur à ma mère, jamais…
Sa voix saccadée, grinçante avait perdu tout naturel, toute gravité, reprenait malgré lui l’accent maintenant abhorré de l’enfance, et il regardait avec désespoir trembler ses mains.
— Où voulez-vous en venir ? interrompit M. Ouine. Qui parle de vous contraindre ? Partez, demeurez, vous êtes libre.
— Non, je ne suis pas libre, hurla Philippe. Je-ne-veux-pas l’être. Cela me plaît de jouer un rôle, n’importe quel rôle, un vrai rôle. Et gardez-vous d’imaginer que je ne l’aurais pas accepté d’un autre que vous ! Bien malin qui saurait si je vous aime ou si je vous déteste, monsieur Ouine ! Je suis ma pente, voilà tout. Il n’y a pas de pente dans la vie d’un gosse. Avec nos petites joies, nos petites peines, nos petites révoltes, nette et rase comme une pelouse, un chemin de velours. Si le sol manque sous moi, c’est donc que je suis sorti de la pépinière !… Ah ! monsieur Ouine, quelle veine !
— Prenez garde seulement de vous étourdir, remarqua le vieil homme impassible. Vous en êtes à votre cinquième ou sixième verre de vin.
— Une glissade, une chute, que dire ?… À la rigueur on se contenterait bien d’un faux pas. Oui, moi qui ne suis rien moins que dévot — maman n’aime pas les prêtres, c’est connu…
— Pourquoi donc ? interrompit M. Ouine d’un ton piqué.
— Est-ce qu’on sait ? Elle en a peut-être peur, voilà tout.
— Et vous ?
— Moi, je me méfie. D’une manière ou d’une autre, monsieur Ouine, je me méfie de Dieu — telle est ma façon de l’honorer.
Il passait en riant ses deux paumes sur son visage enflammé.
— Allons, Philippe, dit M. Ouine, il est grand temps de dormir.
— Bon, bon, vous me croyez ivre… Et pourquoi n’avez-vous pas fait disparaître la bouteille plus tôt, vieux futé ? Elle est aux trois quarts vide maintenant. Mais pour ce qu’on veut, pas besoin d’y voir trop clair, après tout. Et d’ailleurs je ne tiens pas à voir clair, les grandes masses d’ombre ne me font pas peur, miss prétend que je suis un esprit synthétique… « Pareil à ces gelées vivantes au fond de la mer… » Ah ! Ah ! monsieur Ouine, il y a des jours où quoi qu’il arrive, on est sûr de ne pas se décevoir soi-même, il y a des jours visités par les dieux !
Frappant du poing la table, il s’étonne de rencontrer la planche nue. Devant lui brûle une chandelle dans un modeste bougeoir de cuivre. À quelque distance, le corps de M. Ouine, démesurément grandi, s’incline en tous sens, avec une agilité surhumaine.
— Parfaitement, lui crie Steeny, rageur — oui, monsieur. Les dernières volontés d’Anthelme, il y a de quoi rire ! Qu’ai-je à faire de cet imbécile ? Et, s’il est vrai qu’il tenait tant à me voir avant de mourir, avait-on besoin de m’enlever pour ça ? Maman m’y eût plutôt conduit elle-même. D’ailleurs voilà beau temps que nous en aurions fini, lui et moi, si vous n’étiez venu littéralement m’arracher des bras de cette folle… Une folle… pauvre Ginette ! Quand j’ai vu cette pauvre petite main trop maigre, trop longue, tachée d’encre… Elle sentait le chèvrefeuille ou l’anis. Je me souviens encore d’une grande abeille immobile, juste à la hauteur de nos fronts, emportée par le vent. Au virage, elle siffle à mon oreille comme une balle… Dites-moi donc, monsieur Ouine…
Sous ses yeux la silhouette déformée se balance toujours avec la même furie, et pourtant la réponse lui vient de l’autre extrémité de la chambre. Il se retourne stupéfait.
— Vous venez de tenir un discours à mon ombre, remarque tranquillement le professeur de langues. C’est bien curieux.
Il achève de border le lit, tape à petits coups durs le traversin.
— Vos remarques ne sont pas également absurdes. Et, par exemple, je regrette que l’état du… d’Anthelme n’ait pas permis tout à l’heure… Malheureusement nous n’avons pu réussir à l’éveiller. Comprenez bien, mon ami, que j’aurais vivement désiré de ne jamais vous voir dans cette maison. Mais puisque le hasard a tant fait que de vous y amener…
La voix s’éteint par degrés, n’est plus qu’un ronronnement vague que scande mystérieusement chaque bref sursaut de la bougie, dans un halo d’or. « Steeny, méchant Steeny ! » Est-ce donc miss qui, une fois de plus, referme sur lui ses cruels bras ? Mais c’est en vain qu’il prête l’oreille pour entendre éclater le grand rire farouche, triomphal : une main prudente, inconnue, creuse soigneusement l’oreiller autour de sa nuque brûlante. Comme la toile est fraîche !… Hein ? Quoi ? Revenir demain ?…
— Écoutez, monsieur Ouine, ai-je dormi ?
Il répète longtemps tout bas, pour lui seul, la même question sans oser ouvrir les yeux. Le vieil homme est loin maintenant, Dieu sait où — dans quel coin de cette maison morte ? Il aime mieux l’imaginer plus loin encore, à travers champs, sur la route douce. La route !… La route ?… Qui parle de route ? Non pas celle-ci, non pas l’une de ces routes pâles, mais la sienne, sa Route, qu’il a tant de fois vue en rêve, la route ouverte, infinie, gueule béante… La route ! ta route ! Et face à il ne sait quelle brèche immense, pleine d’étoiles, il s’endort, les poings fermés.