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Monsieur Ouine/IV

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PlonLa Palatine (Œuvres de Bernanos, tome VIp. 186-203).
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IV

— Je lui ai donné ma parole d’honneur, répète Steeny pour la deuxième fois.

La même pluie lourde, sans aucune brise, tombait d’aplomb sur le sol fumant. Très loin vers l’est et comme au bord d’un autre monde, l’aube orageuse formait lentement ses nuées, à travers une poussière d’eau.

— C’est bon, c’est bon, fit le petit boiteux Guillaume, j’ai compris, mais ne parlez pas trop fort, Philippe ; il est rentré ce matin couvert de boue, une oreille arrachée, il a perdu son fusil. Les gardes lui ont donné la chasse de Dugy à Théroigne. Ah ! si vous l’aviez vu vider le pot de bière tout d’un trait, à la régalade. Quelle soif ! De temps en temps, hors d’haleine, il baissait un peu la cruche, et je l’entendais mordre le grès, en gémissant… Mon Dieu, mon Dieu, Philippe, pourrais-je jamais l’aimer ?

— Tu ferais aussi bien de le tuer, dit Steeny gravement.

Et aussitôt, il éclata de rire et prit la main de son ami.

— Ne riez pas ! supplia l’infirme. Vous me faites peur, réellement, Philippe. Moi qui ne crains personne, pas même cet affreux bâtard, il y a des jours… il me semble que vous tirez sur moi de toutes vos forces, je vais tomber, mon cœur se vide.

— Eh bien ! lâche-moi, mon vieux, je puis bien tomber tout seul.

— Jamais, dit l’enfant d’une voix sourde, jamais !

De qui, de quel ancêtre, de quel maître farouche tenait-il ce petit visage barbare, avec ses pommettes mongoles, la dépression profonde des orbites sous le double arc frontal, la bouche impérieuse, presque sauvage, et ces crins noirs ? Mais plus étrange encore, ou plus effrayante, la paradoxale mobilité de ces traits, le frémissement perpétuel des faibles muscles sous la peau mate, l’appel incessant du regard ainsi qu’une flamme renversée par le vent.

Le vieux lui-même, l’aïeul aux épaules géantes, l’étranger venu quarante années plus tôt des plaines de Flandres, n’a jamais soutenu l’inconscient défi de ces yeux trop différents des siens, d’une autre espèce : il détourne un peu, juste assez, son visage rose et glabre. Que leur répondre ? Le fils est mort, la bru aussi et il a permis au fond que sa fille épousât ce mauvais gars, cet ivrogne. De plus l’incurie du médecin de Fenouille a fait de son petit-fils un boiteux. Un boiteux ! Plaise au Ciel que l’autre ne s’avise un jour d’engrosser sa femme, le manant ! Mais il faut dévorer sa honte en silence, s’asseoir à la table chaque soir bien droit, tête haute, luttant sournoisement contre les reins, la nuque, les jointures brûlantes, la hideuse vieillesse. D’ailleurs, le vieux prend sa part convenable de besogne, de soupe, d’eau-de-vie et il a dans sa cassette de quoi payer le curé, le docteur, acheter le cercueil, dédommager la fille pour les deux draps gâchés, le suaire. Nul ne sait mieux que lui saigner un cheval, désenfler d’un coup de trocart la bête bourrée de trèfle frais, ou le bras nu, engagé jusqu’à l’épaule, aider une génisse dans son premier travail. Au temps des mauvaises récoltes, jadis, on le payait d’un « merci à vous, monsieur Devandomme », la main à la haute casquette de soie noire, car en dépit de son mariage avec Zéléda peu se fussent enhardis à le traiter en cousin, et il avait son banc à l’église. Mais il accepte maintenant son salaire, entasse les billets de dix francs, de vingt francs, bien dépliés au pouce, un par un, les serre ensemble avec un vieux lacet. Chaque premier jour du mois, il pose le paquet sur la table, sans un mot, retire de sa poche une main énorme, pleine de monnaie : « Ici, petit, dit-il de sa voix rauque, voilà pour tes livres. » La fille remplit de genièvre un grand verre.

Non plus que sa mère défunte, Hélène n’aime guère son père, ce paysan orgueilleux ; elle le redoute avec une nuance de moquerie obscure, inavouée, profonde. La famille paternelle lui reste inconnue, aussi fabuleuse qu’une tribu d’Afrique — le vieux n’a ni frère ni sœur et depuis quarante ans n’écrit jamais à personne… Alors quoi ! elle appartient tout entière aux gens d’ici, à ces buveurs de bistouille, ces fanfarons avec leur belle chemise fraîche du dimanche sur leur peau brune, la casquette claire posée sur l’oreille, leur jolie bouche canaille, toujours humide et ce parler gras appris dans les bals d’Étaples. Certes, le père n’eût pas permis jadis qu’elle dansât aux ducasses, et c’est un bien pauvre soulas pour une fille que le regard furtif jeté chaque dimanche, au sortir de la messe, sur les vitres de l’estaminet ! Après quoi il faut qu’on aille sagement ourler du linge d’église dans la salle du presbytère à l’odeur aigrelette. Aussi quel coup sourd en pleine poitrine, quel grondement de tout son jeune sang lorsque voilà deux mois elle a vu un soir, à deux pas, derrière la haie, sa courte pipe au coin des lèvres et les yeux rieurs, Eugène, le bel Eugène, Eugène Demenou, venu six mois plus tôt avec son équipe de bûcherons, ses chars et ses chevaux, pour exploiter la forêt de Gardanne, au compte du syndicat juif de l’Ardenne… Ah ! ah ! dès le second jour, la tête pressée contre la veste de bure qui sent les bruyères et la mousse, elle a mordu son cou blanc !

(À leur double stupeur le vieil homme répondit : « C’est bien, nous ferons la noce en août », absolument comme il eût dit : « Voilà le temps des pommes », avec un coup d’œil au cadre doré où la grosse dame sourit toujours, d’un sourire mort depuis quinze années, placide, imperturbable sous la crasse et les chiures de mouches.)

Le soir même des noces, l’infirme caché dans l’herbe, tout en haut de la pâture, a vu le vieux venir à lui, de son grand pas lourd. Le peuplier frémit à peine, une vache attentive montre l’envers de son mufle rose. En hâte l’enfant a saisi ses béquilles, s’est dressé sur les mains et sur les genoux. Mais l’aïeul l’a pris déjà, lié de ses deux bras durs, soulevé de terre, pressé contre sa vieille poitrine aussi noueuse qu’un tronc de pommier. « Garçon, dit-il, garçon, nous sommes humiliés. »

La famille Devandomme n’est pas originaire d’Erighem, bien que quatre générations des siens y aient vécu, ni d’aucun autre village du pays flamand. Ardennaise peut-être ou meusienne — qu’importe ! Cent ans et plus, les bourgeois de Wormdhoudt, de Steinword, de Cassel ont répondu au salut de ces bons géants aux colères brusques, serviables, connus pour dresser les meilleurs chiens de contrebande mais loyaux en affaires et qui donnaient des fils à l’Église. Jusqu’au jour…

Ça, c’était resté le secret du mystérieux petit lieutenant à la culotte orange galonnée d’or, à la tunique vert pomme qui venait d’accompagner Charles X de Rambouillet à Cherbourg, puis en Écosse. Un cotre du port de Douvres l’avait débarqué à Dunkerque ; il regagnait la Lorraine au dos d’un roussin hirsute, insoucieux des policiers orléanistes, portant par défi la croix de saint Louis sur un invraisemblable uniforme datant de l’émigration. La fatigue du voyage, ou plus vraisemblablement le sourire de la jolie aïeule rencontrée près de la fontaine, et ses bras ronds le retinrent trois jours, couché tard, tôt levé, brossant le roussin dès l’aurore sous la fontaine, en sifflant comme un oiseau. Les bonnes gens s’égayaient de son flamand nasillard, appris chez les chevau-légers du régiment de Cassel, et plus encore de sa taille fine, de ses mollets avantageux, de ses jolies hanches, de son pas dansant. Dès qu’il eut ouï ce nom de Vandomme : « Vandomme. Hé là ! Vandomme… Saprejeu, Vandomme !… M. votre grand-père ne se prénommait-il pas Anthénor ? Anthénor de Vandomme ? — Oui, monsieur. — Saprejeu ! quelqu’un de vous l’a-t-il connu ? — Non, monsieur. Nous savons que c’était un fort homme, peu respectueux des prêtres, et, s’il ne faut rien cacher, joliment paillard. Dans ma jeunesse les vieux se souvenaient encore de l’avoir vu arriver un soir, tout comme vous, sur un cheval bourru, avec ses hardes dans un portemanteau… mais qui se souciait alors des gens ! D’Hazebrouck à Gravelines, les bandes tenaient la campagne, ce n’était que pilleries ; on voyait flamber les villages jusqu’à Furnes, par-dessus les coteaux de Bamberque, à vingt lieues. Enfin, il a acheté cette terre où nous sommes, et moins d’un an après, il épousait une fille de Vanhoutte, à Herschell. Puis il est mort, mon père n’étant encore qu’un marmot. »

Devandomme n’en put dire plus long cette fois, car le petit homme vert, hors de lui, frottait déjà contre ses joues un long nez barbouillé de larmes et de tabac : « Marquis de Vandomme, je suis votre serviteur ! Nos grands-pères furent ensemble Nisus et Euryale, Castor et Pollux, Achille et Patrocle. La guerre, le jeu, les filles et peut-être une méchante affaire de traite en Afrique, rompirent une amitié si tendre : votre aïeul disparut, laissant le mien dans les pleurs. Bénie soit la divinité qui nous rassemble ! Qu’ai-je besoin d’autres preuves ! Qui peut se vanter d’avoir rencontré un Vandomme de ce côté-ci de la Lys ? Et qui donc y a jamais porté le nom troyen d’Anthénor ? » Il avouait d’ailleurs qu’une pareille affaire était de conséquence, promettant de la mener jusqu’au bout, d’établir la filiation par des documents authentiques, tirés de son propre chartrier. « On vous a piraté, Monsieur, on s’est partagé vos dépouilles. Et que penser d’une Maison aussi médiocre que celle de Crescent-Vandomme, qui a repris votre nom, vos armes, le titre même de marquis — jolie portée de blaireaux ! Je puis en parler d’expérience, mon cher ; nous sommes divisés sur une question d’héritage depuis mil sept cent quatre-vingts, et sans Robespierre et Bonaparte, je les eusse mis nus comme saint Jean. Mais grâce à vous maintenant, compère, nous sommes de jeu ! »

La grande brise des Flandres roulait derrière les persiennes closes avec un grondement marin. De Rosendaël à Poperinghe, sur les collines naines, les moulins surmenés se jetaient l’un à l’autre leur cri déchirant. Par intervalles un nuage de givre, venu des profondeurs de la banquise infinie, fendait l’air de son coup de hache, tombait en sifflant sur la plaine, et c’était à travers la route gelée, aussi dure qu’une enclume, comme le claquement de dix mille sabots, une fuite immense… Sacré petit homme vert ! Il parlait encore que l’on entendit sonner l’angélus et le père lui-même, coudes sur la table, eut ce frisson douloureux, puéril, d’un dormeur réveillé à l’improviste… Quelle admirable histoire ! Les Vandomme rivaux de la Maison de Lorraine, non moins antiques et presque aussi puissants qu’elle, mais décourageant peu à peu la fortune par d’étranges excès, perdant et regagnant vingt fois leur héritage jusqu’à ce seigneur qui fit la traite en Afrique… « Ah ! mes amis, redoutez ce sang généreux que ni l’épreuve ni le temps n’ont refroidi, je le crains… Demeurez de braves gens, lorsque la Providence, par mes soins, vous aura rendu, à défaut des biens de vos ancêtres, leur nom justement honoré ! Pour moi, je jure d’accomplir ce que je dois à la mémoire du meilleur des grands-pères, qui fut un si fidèle ami. »

L’ancien émigré partit un soir ayant troqué son roussin contre une excellente jument boulonnaise, sur laquelle on dut le hisser, ainsi qu’un singe vert, car il était fameusement ivre. Hélas ! nul, à Erighem, ne sut jamais rien de plus de ce merveilleux petit homme, car deux jours plus tard on retrouva sa dépouille, scalpée par les loups, en pleine forêt de Lambercke, au bord de l’étang gelé.

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— Racontez-moi, racontez-moi, supplia l’infirme. Et d’abord êtes-vous bien sûr d’avoir compris ?

— Oui et non… Pas un moment il n’a ouvert les yeux, ni seulement bougé les doigts que je tenais serrés dans ma main, mais sa voix était quand même haute et forte, elle sonnait comme une trompette.

— Une trompette ? Et comment avez-vous pu me dire tout à l’heure que vous deviez coller votre oreille sur sa bouche ?

— Enfin, je l’ai cru… Mais si, Guillaume, je t’assure, elle sonnait comme une trompette. Il est vrai que j’étais un peu ivre. Jambe-de-Laine a gratté longtemps contre la porte, pauvre folle ! — elle n’était pas sûre que l’autre fût parti ; elle m’entendait geindre en dormant, comme M. Ouine. Car il geint toujours en dormant, figure-toi, et même éveillé, les yeux grands ouverts, tout à coup — dix secondes, vingt secondes peut-être — comme ça : heu… heu… quelle horreur !

— Alors ?

— Alors ? Eh bien ! voilà. Je pense que le pauvre type est mort maintenant.

— Vous ne trouvez rien à dire de plus, Philippe ? Non ? Oh ! Steeny, mon petit Steeny, je vous ai vu l’autre nuit, en rêve, cloué par le milieu de la poitrine sur un rocher aride, une espèce de muraille flamboyante, un mur de sel et, avant que j’aie pu seulement prononcer un mot, vous m’avez crié : « Non, non, reste là, ne bouge pas, laisse-moi », — absolument comme si vous étiez déjà damné.

— Tu m’embêtes. On lit ces histoires-là dans les manuels. Et d’ailleurs tu sais nos conventions, je fonce droit devant moi, toujours. Si la vie n’est qu’un obstacle à forcer, je la force, je sortirai de l’autre côté tout écumant, tout sanglant. Et toi, tu me suis, mais de loin, nous te verrons déboucher à ton tour, portant le poids de mes péchés. Enfin tu es mon âme, fiche-moi la paix, notre salut c’est ton affaire… Écoute, Guillaume…

La pauvre maison, avec sa ceinture de goudron, son crépi blême, ses minuscules fenêtres continuait d’entrer lentement dans le jour, poussait lentement hors de la nuit, ainsi qu’une carène naïve, ses vieux flancs ruisselants d’ombre. Un nuage, en passant, l’enveloppa de sa silhouette vertigineuse, poursuivit de colline en colline sa course démesurée, s’évanouit.

— Écoute, Guillaume… j’ai manqué à ma parole, j’ai manqué à ma parole le jour même où je me suis réellement senti une parole, le premier jour de ma vie d’homme. Rien pourra-t-il jamais effacer ça ?

La main du petit infirme s’était posée dans la sienne et il la sentait centre sa paume, aussi dure, aussi froide qu’une main morte.

— C’est ma faute, Philippe. Quand vous avez frappé, je vous ai reconnu tout de suite à travers la vitre, j’aurais dû vous laisser le temps de respirer. Oui, vous parliez d’une voix de somnambule, vos yeux tournaient comme des lampes.

Il essaya de croiser sur la poitrine les deux béquilles qui claquèrent l’une sur l’autre lugubrement. Mais Philippe, à plat ventre, ne cessait d’épier le petit visage résolu, peu à peu cerné par l’aube, au ras de l’herbe. Le jour insidieux en accusait encore l’excessive, la pathétique mobilité. Il voyait se tendre l’arc douloureux de la bouche, la double fossette au creux livide, la recherche anxieuse puis la brusque concentration du regard, tout ce drame familier dont il connaissait depuis longtemps chaque rite secret.

— Tant pis, murmure la voix dans un souffle, pour eux seuls — comme si la vieille maison pouvait entendre — ne vous mettez plus en peine de ça, Philippe, ne tournez jamais la tête en arrière, ne pensez jamais qu’au lendemain. Et puis dépêchons-nous ! Dépêchons-nous de faire de grandes choses ensemble, j’ai trop peur de ne pas pouvoir vous suivre jusqu’au bout, vous m’aurez usé avant.

Il a glissé les deux mains sous sa nuque et le jour éclaire en plein le visage de nouveau méconnaissable, avec son doux sourire sans âge.

— Répondez-moi, Steeny, ne faites pas la tête. Ou alors menez-moi un peu plus loin, jusqu’aux étables ; ils vont se lever d’une minute à l’autre.

— Pas la peine, dit Philippe, ce ne sera pas long. Mon Dieu ! Pourquoi t’ai-je raconté cette histoire ? Il est vrai que je n’avais pas beaucoup dormi, l’averse sonnait sur ma tête, jamais je n’avais tant désiré te voir, toucher ta main, t’entendre ! Pense donc ! J’avais eu beau chercher du haut de la crête les feux de la gare du Plantier, pas moyen, la nuit me poussait dans le dos… Ils auront trouvé ce matin le lit vide, mon chapeau est encore sur la table, et en ouvrant la porte à tâtons, j’ai dû casser quelque chose, un cadre, un vase, je ne sais quoi, cela craquait sous mes bottes… Après tout, ce n’est qu’une phrase tellement obscure, l’imagination d’un ivrogne agonisant, une leçon répétée peut-être ?… Qui pourrait le dire ? D’abord, figure-toi, il n’a même pas voulu tourner les yeux. Ginette avait tiré son bras maigre hors des couvertures, le secouait : « Anthelme, Anthelme ! voilà Philippe… Philippe, le petit Philippe auquel tu as toujours quelque chose à dire. (Oui, mon amour, ne le pressons pas trop, laissons-lui prendre son temps, il s’agit, je crois, de votre père, mon amour !…) Anthelme, allons, Anthelme… » L’autre s’ébrouait, reniflait ou geignait à petits coups en faisant « non ! » de la tête, tu aurais cru voir une nourrice avec son marmot, pouah ! Enfin il a tout de même cessé de pleurnicher. Jambe-de-Laine m’a poussé aussitôt vers le lit, ses deux mains sur sa poitrine, sa tête contre ma joue : « Il va parler, mon ange, écoute ! écoute ! Délivre un peu sa pauvre âme ! » C’est alors qu’il m’a dit cela… cette chose…

— Quoi, au juste ? Tâche de te souvenir. Répète-le-moi mot à mot.

— Est-ce que je me rappelle ? Il m’a parlé de mon oncle François, que je n’ai jamais vu, qui est brouillé avec ma mère — de mon père qui était son camarade au lycée d’Étouy — son copain, son vrai copain ! — ajoutant chaque fois d’autres mots incompréhensibles. Les longues mains de Ginette me passaient sous le nez, je crois qu’elle lui pinçait les côtes, il faisait hi ! hi ! avec une grimace. N’oublie pas qu’il empestait l’alcool, l’odeur de l’alcool couvrait tout… Enfin il a crié — mais j’ai menti, ce n’était pas d’une voix de trompette — il a répété, deux fois, le plus fort qu’il a pu : « Philippe n’est pas mort, garçon. Ton père vit toujours, mon garçon ! » Après quoi, ayant hoché gravement le menton à la manière du croquant qui vient de faire un bon tour — de vendre une vache soufflée, par exemple, ou un cheval cornard — il s’est remis à pleurnicher de plus belle, tandis que les larmes de Jambe-de-Laine me coulaient dans le cou. « Garde cela pour toi, Steeny. Il l’a voulu, nous devons respecter sa volonté, la volonté d’un mourant. N’est-ce pas, mon ange ? » Puis elle m’a demandé ma parole d’attendre, de ne rien dire à personne sans sa permission. « Pas un mot à notre ami, surtout ! »… Notre ami, c’est M. Ouine. Je l’ai donnée naturellement. J’ai donné ma parole… Une parole d’honneur à Jambe-de-Laine, je voudrais savoir ce qu’il en pense, M. Ouine !

— Vous me l’amènerez, M. Ouine, — si, vous me l’amènerez, je le veux ! Je le veux. Promettez-moi que vous me l’amènerez ? Vous me l’amènerez demain.

— Demain ? Pourquoi pas tout de suite ? Est-ce que je sais seulement où il sera demain ? Mon vieux, figure-toi, il m’a servi lui-même à dîner — du pain de mie, de la marmelade — un dîner de bonne sœur, quoi ! sur sa triste petite table de bois blanc. Et puis j’ai bu comme je n’avais jamais bu, mon cher. Alors, il a dû me coucher dans son lit. Peut-être l’ai-je vu après, un peu plus tard, en casquette, dans un drôle de paletot de cuir, et ses ridicules guêtres de toile, tu sais, comme on en vend dans les bazars. Peut-être l’ai-je vu, peut-être ne l’ai-je pas vu, peut-être n’était-ce qu’un rêve ? Quand je me suis réveillé tout de bon, il était parti.

— Parti ? Parti pour où ?

— Est-ce que je sais !

— Tout de même, en pleine nuit, sous ces torrents d’eau ! Regarde, les pâtures en bas sont noyées, la rivière a monté jusqu’au chemin de Langle.

— Que veux-tu que je te dise ! Il n’était plus dans la chambre, voilà tout. Après ça tu peux très bien croire qu’il était allé simplement coucher ailleurs, à l’étage au-dessus, par exemple. L’épatant, c’est qu’on peut l’imaginer dans n’importe quelle conjoncture vraie ou fausse, vulgaire ou inouïe, tragique ou comique, absurde — il se prête à tout, il se prête à tous les rêves. Moi, au contraire, je l’imagine très bien sous « ces torrents d’eau » dans la nuit noire, vers quelque but connu de lui seul, vers son but.

— Je dois le voir, reprit l’infirme pensif. Comment osez-vous parler de lui sur ce ton, quand hier encore vous ne le connaissiez guère plus que moi !… Quel homme est-ce donc ? Ah ! Steeny, j’ai peur pour vous.

— Idiot !

— Mais non, Philippe, je vois plus de choses qu’on ne pense, d’ici, de ce perchoir, avec ce sale village sous mes yeux, tout le jour. J’avais tellement espéré que vous me tireriez de là, mon ami ! Et maintenant, il me semble… Oui, vous avez beau rire ! J’en sais plus que vous maintenant, plus qu’aucun d’eux, j’ai trop souffert. Souffrir, voyez-vous, cela s’apprend. C’est d’abord comme un petit murmure au fond de soi, jour et nuit. Jour et nuit, qu’on dorme ou qu’on veille, n’importe ! Il arrive parfois que vous croyez ne plus l’entendre, mais il suffit de prêter l’oreille : la chose est toujours là qui parle, dans sa langue, une langue inconnue. Des semaines et des semaines passeront encore, et tout à coup, brusquement, voilà que vous commencez à comprendre. Oh ! sans doute, il y a comprendre et comprendre ! Naturellement, ce ne sont pas des mots, des phrases qu’on puisse répéter tels quels et cependant la conversation est établie, vous n’êtes plus seul, vous ne serez plus jamais seul. Même lorsque vous vous sentez bien creux, bien vide, la souffrance fait la demande et la réponse, pense pour vous. Il n’y a qu’à la laisser travailler. Quand je songe à ce que j’étais l’année dernière, tenez, Philippe, j’ai honte ! Si maladroit, si grossier ! Je n’aurais pu vous servir à rien.

— Et maintenant ?

— Maintenant je ne cherche plus à vous comprendre, je n’ai pas besoin : il me semble que toutes vos peines passent par moi.

Il détourne les yeux. Le beau visage de Steeny vient de se durcir, ses lèvres tremblent.

— Je te défends, dit-il.

Mais sa voix exprime moins la colère qu’une crainte farouche, irraisonnée.

— Ce ne sont pas des peines, d’ailleurs, reprend-il en secouant la tête. Je te défends d’appeler ça des peines. Voilà beau temps que je n’ai plus de maison — une cage de briques avec deux jolies bêtes dedans, ce n’est pas une maison.

— Philippe !

— Eh bien quoi ? Si le mot te gêne, pense à des tourterelles, à des colombes, je ne dépasse pas les bornes de la licence poétique. D’ailleurs la comparaison ne vaut que pour l’une des deux. On ne peut pas voir maman sans penser aussitôt à une cage dorée. Mais l’autre… Je la vois plutôt avec une muselière d’acier à son perfide petit museau, comme mes furets putoisés. N’importe ! Vois-tu, Guillaume, les types parlent toujours de la maison paternelle[1].

— Alors ?

— Alors, je ne me suis jamais senti si libre, mon vieux. Léger comme une abeille. Je ferai mon miel partout.

— Vous ne pensez pas ce que vous dites, Philippe. Pourquoi mentir ? Vous me l’avez dit cent fois : « Ce que je hais le plus au monde, c’est la facilité. » La facilité vous dégoûte.

— Et après ? Quand je mesure le temps que nous avons perdu à chercher des héros dans nos livres, j’ai envie de nous battre, Guillaume. Chaque génération devrait avoir ses héros bien à elle, des héros selon son cœur. On ne nous a peut-être pas jugés dignes d’en avoir des neufs, on nous repasse ceux qui ont déjà servi. Servi depuis 1789, avec une légère éclipse vers 1880, en faveur des héros de la science, autre soldat-citoyen, autre libérateur des peuples, autre champion de la démocratie et du droit, zut et zut, et zut ! Le plus comique, mon vieux, c’est qu’en 1914, forcés de justifier les définitions des manuels scolaires, la presse de leur imagerie d’Épinal a failli ne pouvoir suffire aux commandes. Trois, cinq, six millions de héros d’un seul coup. Autant de héros que de gros sous ! Ça vous dégoûte des hommes de bronze. Vive le héros en pâte d’amandes !

— Et pourtant, Philippe, vous êtes dur. Rien ne pourra jamais changer ça.

— Dur ? Avide plutôt. Ah ! oui ! avide. Tu ne trouves pas qu’ils ont tous l’air de regarder la vie de loin, de bas en haut, chapeau à la main, comme un monument ? Comprends-tu ce que je veux dire ? Palais, cathédrale, musée — ou simplement gendarmerie, caisse d’épargne, selon le goût de chacun. La vie pour nous, ça ne doit pas être un but, c’est une proie. Et pas une seule, des milliers et des milliers de proies, autant que d’heures. Il s’agit de n’en rater aucune, avant la dernière, la dernière des dernières, celle qui nous échappe toujours — couic ! Une chose qui bouge, et tu sautes dessus. Dès lors, pourvu que tu t’empares de l’animal, qu’importe si c’est par ruse ou par force ? Tu peux le poursuivre ou l’attendre, l’affûter, le tirer posé ou branché, le prendre au gîte. Ou encore l’avaler au passage comme une truite, à contre-courant, qui engoule le frai. « Je vous apprendrai, m’a-t-il dit, à vous remplir de l’heure qui passe !… »

— Qui ça, il ? Oh ! pas besoin de me répondre, allez ! Écoutez, Philippe, c’est horrible ; je suis sûr que vous venez de parler exactement comme lui, je n’aurais pas reconnu votre voix.

— Vrai ! Ne te moque pas de lui, Guillaume. Au grand jour, avec ses yeux mi-clos, ses joues glabres, il a l’air de n’importe quoi, d’un agent voyer, d’un mauvais prêtre. C’est dans sa petite chambre de Néréis qu’il faut le voir — tu dirais une chambre de bonne — entre ces quatre murs nus. Tu sais, parmi tant de gens qui se ressemblent, dont la ressemblance est ridicule, odieuse, obscène — tous pareils, quelle ignominie ! — on rencontre parfois des types, on pense : celui-là, c’est Rastignac, ou Marsay, ou Julien Sorel — mais on sent presque aussitôt que ce n’est pas vrai, qu’on est en train de jouer avec soi-même, avec son rêve comme un chaton avec sa queue. Tandis que M. Ouine… Tiens, ce mot de héros — quand il fixe sur toi son regard dormant, son regard qui a l’air de flotter au ras d’une eau grise — tu ne pourrais pas le prononcer sans rire. Et pourtant… Car nos héros, eux aussi, que veux-tu, ils se ressemblent ! Lui est particulier, unique.

— Taisez-vous, dit Guillaume, vous ne l’aimez pas.

— Je n’ai pas besoin de l’aimer.

— Vous vous servez de lui contre vous-même, il vous venge. Mon Dieu, Philippe, rien ne vous arrêtera plus !

— De quoi te plains-tu ? C’était dans nos conventions, vieux frère. Foncer droit devant moi, toujours. Quand le premier pas est fait, il n’y a plus qu’à garder l’équilibre, la pente vous tire toute seule. Ainsi je me demande pourquoi je suis venu chez toi ce matin. J’ai manqué à ma parole et je crève de froid dans ma veste trempée. Beau résultat !

— Rapprochez-vous, dit doucement le petit infirme, rapprochez-vous que je tienne votre main dans les miennes… là… ainsi… Mon Dieu, Philippe, vous allez me laisser seul, je ne vous reverrai peut-être plus. Comment exprimer en une minute ce que j’ai mis tant de jours à comprendre ? Et remarquez que ça aurait sauté aux yeux de n’importe qui. Philippe, vous avez trop longtemps tenu chez vous la place d’un mort.

— Et après ?

— Ne m’interrompez pas. Sinon je ne saurai plus, je perdrai le fil. Il y a mort et mort. Les morts de la guerre sont des morts à part, pas comme les autres. Les épuisés, les résignés, ceux que la maladie, les fièvres, les sueurs ont dégoûtés de leur corps, qui finissent par le haïr — j’ai connu ça, moi, Philippe — ou bien ceux que la catastrophe a surpris, qui sont entrés dans la nuit les yeux grands ouverts tels quels, avec leurs pauvres petits soucis quotidiens — une lettre à écrire, une visite à faire, un rendez-vous, l’apéritif, que sais-je… au lieu que…

— Es-tu bête ! La cheminée qui dégringole, l’autobus qui vous tombe dessus, une balle en plein front, quelle différence ?

— Énorme, Steeny ! La mort pouvait les prendre à l’improviste, elle ne les surprenait pas. Abattus en pleine vie, en pleine force et presque toujours à la minute même, comprends-tu, où ils engageaient les dernières réserves d’énergie, les dernières réserves de l’âme. Comment veux-tu que ce soient des morts pareils aux autres, qu’ils acceptent, qu’ils se résignent ? Si ! Si ! écoute encore, écoute jusqu’au bout. Maintenant cette idée-là ne me quitte pas, ni jour, ni nuit. La nuit surtout, vers deux ou trois heures, quand la fièvre tombe, il se fait autour de moi, en moi, en moi plutôt, un silence si profond — tu ne peux pas comprendre ! — si profond que je me figure… Mon Dieu, faut-il croire que rien — rien ne passe jamais d’un monde dans l’autre, jamais ? Un murmure, une rumeur, que sais-je ? Ça ne t’est pas arrivé de marcher un soir d’octobre, du côté de Brinqueville sur le plateau, lorsque la brise vient du nord-ouest ? Si tu colles bien ton oreille contre la terre, retenant ton souffle, tu finis par entendre une espèce de roulement sourd qui ne rappelle aucun des bruits de la plaine, qui retentit au creux de la poitrine, qui te serre le cœur : c’est la grande marée d’équinoxe vers Roulers ou Briville là-bas… Peut-être as-tu mis ton oreille juste au point qu’il faut, à la place même où commence à devenir perceptible — pas plus fort qu’une roue de charrette — l’immense détonation des vagues qui va se répercutant sur des milliers et des milliers de milles de mer, sous d’autres cieux que le nôtre — pas plus fort qu’une roue de charrette, tu te rends compte ? Eh bien…

— Je devine où tu vas… Mais sois tranquille, mon vieux, les morts sont morts.

— Pas ceux-là ! Pas comme tu penses !

— Des blagues ! On les a oubliés tout de suite, au contraire, tes morts. Ils étaient trop.

— Les oublier… les oublier… Vous voulez dire qu’on fait semblant, Philippe. Ils sont encore trop près, beaucoup trop près, ils n’ont pas encore lâché le monde, ils se cramponnent. Allez, Steeny, un mort qu’on vénère, celui-là est bien mort. La vénération en fera un modèle, un exemple, un symbole — une abstraction. Eux n’en sont pas encore à se nourrir d’encens, de fumées. Ils disent qu’ils les ont reniés, ça me fait rire. Des vaincus, eux ! Et s’ils étaient des tyrans, justement — nos maîtres, nos vrais maîtres ? « Ils n’auraient pas pensé, ils n’auraient pas voulu… » Sait-on ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent ? Le désordre universel, s’ils en étaient cause ? Moi, je les vois très bien à la frontière qu’ils ont franchie trop tôt, malgré eux, et qui s’efforcent de la repasser — les coups qu’ils portent ébranlent le monde. Une, deux, trois générations peut-être qu’ils auront gâchées, faute de pouvoir en façonner une à leur image — leur image vraie, authentique — non pas celle des anniversaires et des commémorations — leur ressemblance, à la ressemblance de leur dernier regard, de leur dernier cri, lorsque toute leur vie s’échappant d’un seul coup, ils griffaient et mordaient la terre. Mais vous verrez qu’ils réussiront, Philippe, ils ne manqueront pas toujours leur coup. Ils finiront bien par l’avoir, leur génération, et Dieu sait ce qu’elle sera. Leur génération à eux, corps et âme. Rien de commun sûrement avec le poilu de la place de la mairie, et sa bonne grosse moustache de zinc ! D’ailleurs m’est avis que nous ne les attendrons pas longtemps, mon vieux, les héritiers, les légitimes. Ils sont en route. Et vous par exemple, Philippe…

— Moi !

— Vous ! Votre avidité, votre dureté, votre passion de revanche — cette rage à vous contredire, à vous renier, comme si vous aviez fait déjà de grandes choses, des choses mémorables, et qu’elles vous eussent déçu… Tenez, votre admiration pour M. Ouine, votre idée d’un héroïsme à rebours… hélas ! Philippe, lorsque vous serez las des luttes contre vous-même, il sera trop tard, je serai mort.

Son visage à cette minute tout rayonnant d’intelligence et de volonté faisait face au paysage si nu sous la brume, pauvre et nu.

— J’ai pensé cela souvent, dit Steeny d’une voix sombre. Me crois-tu assez bête pour n’avoir pas compris depuis longtemps que ce n’est pas de moi seulement qu’elles ont peur là-bas ? mais que m’importe, à présent ? que m’importe surtout, si mon père vit ?

— Mon Dieu, Philippe, êtes-vous capable de croire une telle nouvelle possible et d’en parler comme d’une chose indifférente ? Mais vous ne le croyez pas possible !

— S’il vit, c’est aussi qu’il est mort pour moi, le plus vraiment mort, tout à fait mort : je ne lui pardonnerai jamais.

— Vous ne le croyez pas possible ?

— Tu m’embêtes ! Crois-tu aux marquis de Vandomme, toi ? Dans toute l’histoire d’Ardenne ou de Lorraine, pas trace de Vandomme, pas plus de Vandomme que sur ma main, tu me l’as dit vingt fois — le petit homme vert s’est fichu de nous. Eh bien ! nous voilà logés à la même enseigne, toi et moi, plus d’ancêtres, le monde commence. J’aime mieux ça.

Il s’était mis debout, dans sa veste trempée de pluie, et juste à la hauteur de ses épaules, Guillaume voyait fuir la ligne immense des collines sur un ciel brouillé, couleur de saumure.

— Allez-vous-en, dit l’infirme avec douceur, allez-vous-en ! Je veux dire éloignez-vous un peu, tournez-moi le dos, je suis sûr que vous allez pleurer.

— Hop ! Steeny… par ici Steeny, mon petit ange…

Du creux où ils s’étaient blottis la haie d’épines faisait un obstacle infranchissable. Même debout, Steeny ne distinguait qu’à peine, sur le fond encore obscur, la crête hérissée, les pousses du dernier printemps. Mais tout à coup, dans le silence, le fer d’un cheval invisible sonna sur une pierre, et presque aussitôt, contre la barrière, à deux pas, Ginette parut.

— Ici, par ici, Steeny, chère âme ?…

On voyait remuer, entre les lattes grises, son visage peint, verni de la pointe affaissée du menton jusqu’à ses hauts sourcils châtains — cette image violente, inexplicable, à cette heure, en ce lieu, parmi ces choses paisibles, aussi lugubre qu’une tête coupée. Avait-elle entendu les derniers mots prononcés par Philippe ?

Les avait-elle répétés à dessein ! Qui eût pu le dire ? La grande jument toussa dans le brouillard.

— Voulez-vous me rendre un grand service, Steeny ? (Elle glissait les doigts entre sa chemise et son cou, l’attirait doucement vers elle.) Rentrez chez vous, prenez votre bicyclette et courez informer M. Ouine que je ne puis m’arrêter à Fenouille. Je vais aller plus loin, beaucoup plus loin. N’est-ce pas, vous ferez ainsi, mon amour ?

— Peut-être, dit méchamment Steeny. Et d’abord je prendrai mon bain.

— Vous ferez, commença-t-elle en tournant le dos, de sa voix puérile… Mais à la même seconde le poitrail de la jument la heurtait en pleine poitrine, elle essaya de s’accrocher aux brancards et roula contre le talus.

— Philippe !

Un moment, la bête étonnée chercha son mors, secouant avec rage ses guides flottantes, et déjà les petites mains de l’enfant tiraient sur les longues branches d’acier, broyaient la bouche délicate. Admirable détente de l’être, merveille d’oubli ! Il sentait sous ses doigts, il tenait tout entière entre ses paumes la puissance de ces hanches énormes, de la croupe écrasée contre le sol, de ces cuisses géantes que la douleur faisait trembler, blanches d’écume, entre deux gerbes de boue. Maintenant, sa résistance brisée, elle fuyait devant lui, à reculons, de plus en plus vite.

— Attention ! cria l’infirme, de l’autre côté de la haie. Prenez garde, Steeny !

— Prendre garde à quoi ? La grande jument tombe sur les genoux.

— Sale bête !

Il a lâché exprès les rênes, essuyé son visage ruisselant de boue. Que dire ? Quoi de plus morne qu’un chemin défoncé par l’orage, la double coulée d’argile où le purin s’étale en flaques huileuses, l’immense gargouillis des terres saturées ? Qu’importe ! Il ne voit que la bête vaincue, il n’entend que le souffle rude, précipité, sur un rythme d’épouvante, le grincement des cuirs trempés de sueur, il aspire furieusement à pleine gorge une odeur si chaude, si vivante qu’elle ressemble à celle du sang. Tout ce qui en lui d’ordinaire juge, raisonne, accepte ou repousse, se tait. Dieu sait combien de fois déjà, au cours des dernières semaines, il a cru qu’allait se rompre un lien chaque jour plus fragile, surgir le monstre… « Qu’il est rageur ! disait miss avec son sourire ambigu, regardez-le, Madame ; vous croiriez voir un petit taureau. » Colères précoces, aux trois quarts feintes en dépit des larmes, vains simulacres impuissants à délivrer le dieu prisonnier ! Leur mensonge n’en finissait pas de lui empoisonner le cœur. Tandis qu’aujourd’hui…

— Rendez-moi ce paquet, Philippe…

La robe de Mme de Néréis est fendue à la taille, découvre une pauvre combinaison de jersey ; un pan de soie traîne dans l’eau jaune. Ginette aurait-elle peur ? Sa bouche esquisse une grimace douloureuse et le rouge des lèvres a coulé jusqu’au menton.

— Dans votre main… là… voyons, Philippe !

Tiens ! c’est vrai qu’un cahot a jeté hors de la voiture une chose informe, qu’il a rattrapée au vol… « Philippe ! Philippe !… » Comme elle prie ! Et pourtant le regard n’implore plus. Les deux mains gantées d’argile, avec leurs dix griffes peintes, dessinent en l’air, à son insu, on ne sait quelle menace, le geste gauche d’une de ces terreurs d’enfants, prompte à tuer.

— À bas les pattes ! crie Steeny, furieux. Est-ce que vous ne pourriez pas la demander poliment, au moins, votre saleté ?

Il a sauté en arrière et fait tourner le paquet au bout de sa ficelle. Pour le suivre, le regard affolé de Ginette va et vient comme la navette du tisserand. Flûte ! voilà que se crève brusquement le journal trempé de pluie, tout s’éparpille, et Steeny se penche pour retirer de l’ornière un petit paletot de velours brun… « Qu’est-ce que c’est qu’ça ?… » ricane-t-il. Mais il n’a pas le temps d’achever, ni même de lever la tête et il lance au hasard une ruade inutile. Ginette s’est laissée tomber sur lui, en gémissant. Lorsqu’il se redresse, ses mains sont vides, et la grande jument calmée s’éloigne au pas, puis au trot.

— Putain ! Sacrée putain de malheur !

— Venez jusqu’à la maison, Philippe, dit l’infirme de sa voix grave, vous pouvez monter par là, prenez seulement ma béquille. Tiens, c’est drôle, votre poignet saigne.

— L’idiote m’a mordu, je crois, constate Philippe. Oui, voilà toutes ses dents marquées dans ma peau. Oh ! oh ! Guillaume, voilà déjà qu’elle tourne aux Roches, tout là-bas, on croirait même qu’elle galope ! Où diable peut-elle aller si bon matin !… Et puis ne hausse pas les épaules comme ça, mon vieux, tu m’agaces…

— Je ne hausse pas les épaules, dit l’infirme, vous me faites seulement pitié, Philippe.

Il enveloppa son ami d’un regard rapide et reprit avec une extraordinaire noblesse d’accent, d’une voix si grave, si pure qu’elle parut effacer en une seconde jusqu’au souvenir de l’inexplicable, de la lugubre apparition :

— Peur et pitié…

— Adieu, Guillaume ! cria Philippe, et il s’enfuit.


  1. La présente édition omet ici une phrase qui figure dans le manuscrit et les éditions postérieures : « Ça a beau être un peu coco, un peu romance, c’est vrai qu’il n’y a pas de maison maternelle. » (voir Pléiade 2015, p. 585) — Note Wikisource.