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Monsieur Ouine/IX

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PlonLa Palatine (Œuvres de Bernanos, tome VIp. 266-274).
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IX

Drôle de cabane que ce cube de torchis crevé par la gelée !

Le toit de chaume s’effondre et les dernières pluies ont poussé contre la porte branlante un énorme tas de boue. Mais à l’intérieur les trous ont été soigneusement bouchés d’argile, les murs blanchis à la chaux et de la poutre la plus basse pend le fusil tout luisant de graisse, le couteau dans son étui de cuir, la carnassière et le sac à gibier encore raide de sang.

Il a sauté sur ses pieds, d’un bond. Sa veste et sa chemise finissent de sécher sur la paille, son torse nu luit dans l’ombre.

— J’ai à vous parler, Eugène, dit le vieux.

L’autre le regarde, stupéfait, avec la même grimace qui lui valut jadis tant de claques de maître Pécou, où se trahit moins l’insolence ou la gouaille qu’une timidité secrète, profonde, qui l’isole parmi les hommes, fait de lui un coureur de lièvres et de filles, féroce et rusé tout ensemble. Mais le vieux l’observe aussi sans mépris. Jamais le réfractaire n’a soutenu longtemps le regard trop clair, trop bleu, trop pur, qui réveille en lui quelque chose des terreurs de l’enfance. Cette fois, il y cherche vainement la nuance habituelle d’indifférence inexorable et la surprise qu’il éprouve lui fait oublier de baisser les yeux.

— Garçon, répète pensivement le vieux, à voix basse.

Est-ce le vent sous le chaume, un cri venu du ciel ou les pas dans l’herbe d’un animal inconnu ? D’un geste familier, le braconnier penche un peu la tête en avant, pour mieux entendre… Non ! c’est l’angoisse qui vient de lui sauter dans le cœur.

— Quoi qu’il y a donc père ? fait-il.

Le pressentiment du danger est à présent dans chacune de ses fibres, mais quel danger ?

— Ils savent tout, dit le vieux. Le mandat doit avoir été signé par le juge, hier soir. Vous serez arrêté cette nuit ou demain.

— Bon, fait-il simplement. Faut voir.

— Non, réplique doucement le vieux, non, Eugène, il ne faut pas voir.

Une branche passe et repasse au-dessus d’eux sur le chaume, avec un bruit soyeux. La tache de soleil qui danse de poutre en poutre s’immobilise tout à coup, s’ouvre juste au centre de la porte, comme un œil rond.

— Garçon, reprend le père, Hélène a fait ce qu’elle a voulu, contre mon gré, n’importe. Mais je vous crois un homme.

— D’accord, fait l’autre.

Son regard sauvage n’exprime aucune crainte précise, mais l’acceptation totale du risque encore incertain lui donne une espèce de noblesse extraordinaire qui ressemble à la pureté.

— J’ai fait ce que j’ai pu, garçon. Sans le maire, le mandat serait déjà lancé. Ils ont des preuves, ils ne vous lâcheront pas. Tout a une fin, garçon. Nous avons tous notre fin, aujourd’hui ou demain qu’importe ? Et maintenant… Et maintenant…

Maudite phrase. Elle reste là, au fond de sa gorge, inutile. Ce n’est pas qu’il doute de la culpabilité du bâtard, mais l’idée même du crime s’atténue, s’efface, sombre dans le silence — dans ce prodigieux silence sylvestre — désert de feuilles et d’eaux mortes, et où l’autre est chez lui, bête parmi les bêtes, libre comme une bête… Il essaie en vain de redresser sa haute taille, il a mal aux reins, aux cuisses : ses bras sont lourds. Toute la fraîcheur de la dernière nuit coule encore dans ses veines et il a envie de vomir.

Eugène décroche d’une main sa veste pendue au mur.

— Excusez-moi, dit-il, fallait qu’elle sèche.

Les derniers mots du père ont sonné à ses oreilles avec l’accent d’une obscure plainte. Certes, voilà longtemps que le mépris de l’aïeul ne le touche guère plus que la faim, la soif, le vent, les giboulées, toutes ces fatalités mystérieuses qui exercent la patience des hommes, n’irritent que les femmes et les enfants. « Le vieux a ses idées », dit-il simplement. Mais, pour la première fois, voilà que ce vieux semble lui parler d’égal à égal, et il s’avise tout à coup que c’est la chose du monde qu’il a le plus désirée.

— Quoi que vous voulez ? demande-t-il enfin. Vous pouvez parler franchement. Y a pas de crainte.

Mon Dieu, Vandomme ne sait plus. La volonté le tient toujours debout, mais sa pensée tourne en rond, de plus en plus vite, ainsi qu’une grosse mouche. Ce qu’il avait à dire devait être dit du premier coup, et maintenant il est trop tard. La phrase préparée qui flattait si âprement son orgueil n’a décidément plus ni poids, ni volume, ni chair — creux et vide. Et creux et vide comme elles, les ancêtres sans histoires et presque sans nom, les compagnons de la dernière nuit, auxquels il sera bientôt seul à croire. Qu’ont à faire ces fantômes avec l’enfant sauvage qui le fixe à cet instant cynique mais sans peur. Comme il est jeune ! Comme il est fort ! Comme il envie cette jeunesse et cette force jusque dans le creux de ses vieux os !

— Vous ferez à votre mode, garçon, dit-il.

L’ancien bûcheron penche la tête pour mieux entendre. Les mots n’ont jamais été pour lui que des signes dangereusement abstraits, trop difficiles à interpréter, plus traîtres encore que des chiffres. Il n’use, par prudence, que d’un petit nombre d’entre eux, mais il est au contraire merveilleusement sensible à l’accent, au geste, à ces mille nuances que saisit aussi, avec la même adresse infaillible, le regard attentif des bêtes. Et d’ailleurs, cette fois comme toujours, l’instinct l’a prévenu plus sûrement qu’aucune parole : la présence du père dans sa cabane à cette heure équivaut à un arrêt de mort.

— Y a pas de mal à s’expliquer, dit-il. En un sens vous êtes plutôt taciturne par nature, moi de même. Mais le passé est le passé. Si je vous ai tous mis dans le malheur, faut quand même que je répare, je ne suis pas un homme à chicaner sur votre droit, vous l’avez dit, je ne vous en ferai pas dédire.

Sa main cherche à la hauteur du front, penché sur l’oreille, une cachette imaginaire, puis retombe gauchement. Sacré veston encore humide qui lui glace les reins !

— C’est vrai que j’ai rencontré le petit commis en plein dans les nouveaux taillis, preuve qu’il avait manqué le chemin de Fenouille en voulant prendre au plus court, par Mauchaisme. On a remonté ensemble vers l’étang, pas moyen d’y voir plus loin que son nez, la pluie nous roulait dans la figure comme un tambour et j’ai perdu ma casquette. Qu’ils aient relevé notre passage, possible. Je connais l’endroit : l’eau court dessus, pareil que sur un ciré, tout pareil. Ces terrains-là, ça vous garde un pied de sanglier d’une saison à l’autre, parole !

Il serre la boucle de son pantalon en roulant les épaules, du geste canaille dont il affronte un rival, au seuil de l’estaminet. Ses joues brunes ont à peine pâli, sa bouche trop mince garde le même rictus impénétrable qui bravait jadis le curé, l’instituteur, le patron, toutes les puissances raisonneuses contre lesquelles on le croit révolté, alors qu’il se contente de les fuir, exactement comme les bêtes qu’il traque nuit et jour le fuient lui-même, sans haine et presque sans peur, aussi naturellement qu’elles boivent et mangent.

— Le malheur, c’est qu’on s’est contredit, la fille et moi, remarque-t-il avec une grimace pensive. Mais je ne regrette rien, coupable ou non, faut toujours mentir à la justice. Que vous leur laissiez sortir une vérité de leur sac pas plus gros qu’un grain de riz, le reste y passe, vous êtes fait.

Son regard cherche maintenant celui du vieux avec une audace tranquille.

— Pour la discussion, je ne suis pas de force, dit-il simplement.

D’un commun accord ils détournent les yeux, fixent à travers l’étroite ouverture la forêt qui s’apaise, s’immobilise peu à peu dans la tiédeur du jour. Une pluie fine, odorante, musquée, reste suspendue à la hauteur des feuillages et d’une extrémité à l’autre de l’immense futaie, la brise balance entre ciel et terre une vapeur irisée.

— Il y a des cas où l’on devrait parler net, remarque l’ancien bûcheron d’une voix dont il exagère exprès le grasseyement, mais possible que je n’en vaille pas la peine, ou quoi ?

— Je n’ai pas refusé de vous entendre, garçon, dit le vieux.

— Possible. Je ne suis pas avocat, répond le beau voyou avec une dignité singulière. Et d’abord, qu’est-ce que vous en feriez tous, de mes raisons ? Faudrait plutôt un alibi, je connais leur truc. Où veulent-ils que j’en trouve un, d’alibi, dites voir ?

— Eugène, commença le vieux…

— Bon, ça va, j’ai compris. Devandomme, il y a des choses en vous que je n’approuve pas, mais j’ai toujours eu du respect pour votre personne, parole ! Et, à bien aller au fond des choses, faut convenir que je ne vous ai jamais donné que du tourment. Que vous ne teniez pas à ce que j’aille m’asseoir à Boulogne, entre deux gendarmes, avec mon portrait dans les gazettes et tout, bon, d’accord. Maintenant, une question que je vous pose : ça vous intéresse-t-il de savoir si j’ai tué le petit commis, oui ou non ?

— Ça regarde d’abord la justice, dit le vieux d’une voix sourde.

— Eh bien ! vous ne le saurez pas, répliqua l’autre sur le même ton, avec un terrible sourire. La justice, d’une manière, vous n’en avez pas plus souci que moi, hein, pas vrai ? Il vous suffit que l’affaire s’arrange à votre convenance, correctement, moi de même. Entre nous deux, d’homme à homme, ça me va, j’ai jamais refusé le défi de personne.

Le vieux remue la bouche pour répondre, puis lui tourne le dos en silence. Sur le seuil, il hésite encore, et s’en va lentement, le plus lentement qu’il peut, la tête penchée, prêtant l’oreille. La porte ouverte laisse entrer un flot de lumière si éblouissant qu’il redresse le front, assure ses larges épaules, comme pour mieux faire face à la grande houle radieuse accourue du fond des cieux.

L’infirme semble l’attendre, debout contre la clôture, une béquille posée près de lui, accroché aux barreaux par ses deux petites mains grises. Le vieux essaie un instant de sourire, détourne les yeux, rougit. Chaque fois que le hasard les met ainsi brusquement face à face, il sent au cœur la même crispation bizarre, indéfinissable. Et c’est vrai qu’il a honte de sa santé, de sa force, de sa vigoureuse vieillesse, en présence de cette jeune vie fragile que rien ne défend plus et comme déjà flottante à la surface d’on ne sait quoi d’invisible, dans son instabilité merveilleuse. Et il a peur d’elle aussi.

La fille paraît un moment à l’étroite lucarne de l’étable, puis disparaît de nouveau.

— Laisse-les, dit le vieux timidement, laisse tes béquilles. Je vais te porter là-bas au soleil.

Il s’assoit contre le talus déjà tiède. Mais le petit se laisse glisser sur le côté, s’allonge doucement, les deux mains croisées derrière sa nuque. L’échancrure de la chemise découvre sa poitrine misérable.

— Petit, dit-il, je ne mangerai plus de leur pain.

Il a ôté sa casquette, passe sur son front et ses joues une main tremblante, puis crache à terre avec dégoût. L’infirme le regarde toujours en silence. Il n’interroge jamais.

— Maudit bâtard ! dit encore le vieux.

Lui aussi, comme l’autre, ne dispose que d’un petit nombre de mots, mais ce nombre lui a paru toujours bien supérieur à ses besoins. Et maintenant encore, la grande solitude où il s’est enfermé peu à peu, jour après jour, son ignorance ne saurait en mesurer la profondeur. Se peut-il qu’il soit malaisé de partager sa peine, ne fût-ce qu’une seconde, le temps de reprendre haleine ? Une parole devrait suffire peut-être, un geste. Quel geste ? Il lève naïvement et laisse retomber aussitôt ses poings énormes.

L’enfant le regarde toujours. Alors il s’éloigne de quelques pas les mains derrière le dos, puis s’approche de nouveau, tête basse. Toute sa colère est tombée, sa haine même se tait. La honte, rien que la honte, fait au fond de lui son petit bruit de bête rongeuse. Ah ! non, Dieu n’est pas juste !

— Écoute, petit, dit-il.

L’autre ne se détourne même pas, ferme les yeux.

— Écoute, mon garçon, reprend le vieux d’une voix tremblante, réfléchis bien avant de répondre, mon homme.

Il a rougi jusqu’aux oreilles, mais ce n’est pas lui qui pose la question, elle s’est posée d’elle-même, elle est sortie toute seule — tombée comme un fruit mûr.

— Que penses-tu du petit homme vert et des gens d’Ardenne, et de toutes ces histoires de seigneurs ?

Cette fois le petit penche la tête et son regard tombe dans celui du vieux comme un fer rouge dans l’eau.

— Il n’y a pas de petit homme vert, ni de gens d’Ardenne, et non plus d’histoires de seigneurs, il n’y a rien…

— Hein ? fait le vieux.

Ce n’est pas que la réponse le surprenne beaucoup, car il n’était pas loin de l’attendre, mais elle arrive trop tôt. Voilà deux jours qu’il a parlé au gendre, et depuis la police recherche en vain le bâtard. Pourtant une femme l’a vu hier, du côté de Plantier, et l’on croit qu’il a fait des provisions à l’estaminet, chez un camarade. Pis encore. Le vieux a dans sa poche un billet qui donne rendez-vous à Hélène mardi soir sur la route de Roye, près du Roudre. Mardi soir, aujourd’hui même. C’est vrai qu’il a trouvé le morceau de papier au fond de l’étable, sous la paille, et qu’il peut aussi bien dater de plusieurs semaines, car l’humidité a déjà délayé l’encre. Tant pis. Ce soir il se couchera plus tôt encore que d’habitude et s’il entend grincer la porte vers minuit, il ne mettra pas le nez à la fenêtre, il n’espionnera pas sa fille, non. Puisqu’il n’a pas osé faire la besogne lui-même, les dés sont jetés maintenant. Dieu sera juge.

Le regard de l’enfant reste toujours fixé sur le vieux, et il semble qu’il lit dans ses yeux.

— Vous l’avez vu ? demande enfin l’infirme. Vous lui avez parlé ?

Il n’a tout juste la force que de faire oui de la tête. Que ne donnerait-il pour trouver les mots qu’il faut !

— Le cœur m’a manqué, garçon, dit-il enfin, après un affreux silence.

Les yeux de l’infirme brûlent toujours, mais on croirait que le petit visage se décolore. Non, il ne se décolore pas, il s’efface, il s’efface réellement, ainsi qu’une vieille image, usée, ternie.

— Plus rien, reprit-il, jamais plus rien.

Les yeux s’assombrissent à leur tour, et il ajoute de sa voix ordinaire, sa voix d’enfant :

— Relevez-moi un peu, grand-père, s’il vous plaît. Je suis trop bas, j’étouffe.

Les petites mains que le sommeil même n’apaise jamais, toujours violentes, s’accrochent une seconde au bras de l’aïeul. Il semble au vieux qu’elles l’attirent vers la terre avec une force merveilleuse, et le corps si léger pèse effroyablement à ses reins. Mais ce qui achève de briser ses forces, c’est le gémissement qui sort des lèvres violettes, presque collées à sa joue, gémissement que son oreille saisit à peine, croit saisir, puis qui s’enfle un peu tout à coup — moins une plainte qu’une sorte de soupir solennel, un solennel adieu. Alors la fatigue accumulée depuis tant d’heures crève dans le cœur du vieil homme et pendant une minute peut-être, une longue minute, il essaie gauchement de mêler sa propre plainte à cet appel venu de si loin, d’un autre monde.

Il couche doucement l’infirme plus bas, dans un creux d’ombre. A-t-il rêvé ce qu’il vient d’entendre ? La double flamme sombre qui vient de saisir de nouveau son regard n’implore la pitié de personne. Et lui non plus n’implore pas la pitié. Quoi qu’il arrive désormais, il suffira juste de se tenir droit comme jadis ; comme il se tenait au pied de la fosse, quand le cercueil de la femme est descendu sous la terre, au bout des cordes grinçantes. Les bonnes gens qui pleurent à chaque enterrement s’interrogeaient entre eux, l’œil humide. « Vingt dieux ! qué courage ! » : il n’avait cependant aucun courage. Il ne souffrait pas non plus. Il subissait simplement sa peine à sa manière, dans un silence prodigieux. Alors comme aujourd’hui, la petite rumeur du cerveau s’était tue. Des pieds à la tête, il n’était plus que silence, entêtement, patience obscure. Toutes les images de malheurs dont le nombre et la diversité avaient affolé un moment ses nerfs s’étaient fondues en une seule, élémentaire : celle d’un obstacle, d’une masse inerte contre laquelle il appuyait le front.

Mais là-bas, au cimetière de Fenouille, sous le regard de ces gens, il avait souhaité quelque chose encore, il ne savait quoi — et cela montait maintenant du plus profond de lui-même, sans aucun effort, du plus profond de sa vie, ou peut-être d’en deçà de la vie. À l’extrémité de son dénuement, le rêve orgueilleux qu’il avait vainement nourri tant d’années, presque à son insu — si étroitement mêlé à la trame de son misérable et monotone labeur, à la tristesse, à l’humiliation de chaque jour — le voilà qui se dissipe, s’efface, qu’il ne le reconnaît plus, qu’il en a honte. Une nouvelle, une miraculeuse jeunesse gonfle sa poitrine, sa gorge, jaillit tout à coup de ses yeux ainsi qu’un filet de sang tiède. Il n’a pas pleuré depuis son enfance et la certitude qu’il pleure pour la dernière fois, qu’il ne pleurera plus jamais, que cette minute de grâce est unique, parfaite, lui est une amertume, un rafraîchissement indicible. Toute fatigue semble couler hors de ses membres, jusque dans la terre où s’enfoncent ses gros souliers. Un long moment, il reçoit la caresse de l’air sur sa face, il tient son regard bien fermement droit devant lui, sans penser. À quoi bon penser ? Le mal vient du cerveau toujours au travail, l’animal monstrueux, informe et mou dans sa gaine comme un ver, pompeur infatigable. Oui, à quoi bon penser ? Une nuit de discussion avec lui-même, d’inutile rumination a suffi pour faire de lui un autre homme, aussi faible qu’une femme. Que n’a-t-il abattu d’abord celui qui peut-être va demain déshonorer son nom ! À présent, il est trop tard. N’importe. Rien ne le détournera plus de son devoir. Et son devoir est de durer, durer sans plus. Durer, demeurer, rester immobile à travers ce qui bouge, durer comme un arbre, comme un mur, tenir bon.

Il essuie du revers de la main ses vieilles joues. L’infirme a fermé les yeux. On dirait qu’il dort, mais dans le demi-sommeil où il sombre, le mince petit visage a cette expression singulière qu’il retrouve d’ailleurs chaque fois que le regard n’y rayonne plus, la dureté sournoise qu’accuse encore le relief des pommettes mongoles, avec son indéfinissable sourire. C’est de ce sourire-là que le vieux a peur.

— Es-tu bien là ? finit-il par demander d’une voix hésitante.

— Oh ! non, grand-père, ramenez-moi.

Il l’a pris dans ses bras, il l’a porté jusqu’à la maison. La fille les regardait venir de loin, le dos au mur, une main sur les yeux. Elle leur a servi le café, comme les autres jours, puis s’est assise dans un coin, près du poêle, son bol entre ses genoux.