Monsieur Ouine/VI
VI
La chambre d’Anthelme est vide, et Philippe ne la reconnaît plus. À la lueur de la lampe, elle lui était apparue énorme, avec ses grandes dalles luisantes, et les hauts murs nus dont la corniche reste invisible. En somme, elle n’est pas beaucoup plus grande que la sienne, à Fenouille, et parfaitement inoffensive, banale même. Sale seulement. Et encore la crasse de tant d’années n’y excite-t-elle plus le dégoût. Elle a ce caractère de nécessité, cette vigueur vivante des lèpres végétales. Loin de la détruire, il semble que l’eau ne ferait qu’en gonfler la semence, profondément enfouie sous la pierre. Les murs détruits, elle régnerait encore longtemps sur leurs ruines, avant que l’herbe et les lierres aient fini d’en pomper les sucs puissants.
Fanny a descendu, seule, et sans broncher, la longue avenue crevée d’ornières. Elle a grimpé seule l’escalier, de ce long pas souple, un peu sauvage, dangereusement articulé, et qui fait penser à une danse de guerre. Mais cette souplesse a aujourd’hui quelque chose de violent et de fragile, et le regard trahit le même entêtement obscur, exténué, d’un animal pris au fer et qui — Philippe le sait — après une nuit, un jour et encore une nuit d’efforts immenses, traînant derrière lui le piège et la chaîne, face à la deuxième aube, toujours fatale, agonise debout.
Une pendule, très loin, sonne neuf coups grêles. Neuf heures. Que doivent penser là-bas miss et maman, les deux amies ?… Même en courant, par une nuit si noire, le petit berger n’est sûrement arrivé à Fenouille que très tard. Miss est venue lui ouvrir la porte en haussant les épaules, et bâillant, sa grande cape blanche jetée sur le pyjama. Peut-être n’aura-t-elle prévenu maman que ce matin ? « Il a couché là-bas, chez cette folle ! Qu’on aille le chercher tout de suite. J’irai dire ce soir même à Fanny ce que je pense de ça ! »
Mais les colères de maman sont brèves. Elle a l’air elle-même de les subir, ainsi qu’un spectateur indifférent. Nul doute qu’elle ne finisse par pleurer sur l’épaule de miss tout près de la nuque fraîche et secrète, sous un nuage de cheveux dorés. Et, comme pour effacer plus vite une telle image, il passe deux fois les paumes sur ses yeux.
Qu’elle est loin de lui désormais la maison aux charmilles ! Hier encore, ce matin peut-être, il croyait la haïr. Maintenant il y rentrerait sans regret, il y vivrait même, passager toujours prêt au départ, maître de son secret, sûr de sa solitude. Ce qu’il attendait est venu. Depuis des semaines et des semaines, des semaines beaucoup plus longues que les années de l’âge mûr, déjà libre bien qu’à son insu, il continuait de tracer par habitude autour de la maison sans âme, le même cercle chaque jour élargi. Pour le rompre, il n’a fallu que le signe d’une main étrangère, et, sans doute eût-il fallu moins encore. Qu’importe la main, qu’importe le signe puisque l’attend quelque part une aventure faite pour lui, et un maître ? Car c’était la délivrance qu’il croyait appeler de toute les forces de son âme, mais délivrance n’est qu’un mot vide. Nulle vie ne trouve en elle-même l’instrument de sa propre libération. Non pas la délivrance — mais un maître.
Cher M. Ouine ! Dès le premier regard de cet homme simple, la révolte s’est apaisée au cœur sauvage de Philippe. Dès le premier regard, puisque de tant de paroles, l’enfant n’a guère retenu que l’accent monotone d’une si poignante douceur et néanmoins d’une fermeté, d’une exigence souveraines. « Si je devais être pendu, songe-t-il, je voudrais que ce fût lui qui lût ma sentence. » Et c’est vrai que ce regard extraordinaire, trop bon, trop chargé de connaissance et de bonté, trop lourd, a comme repoussé dans la nuit, aboli jusqu’au souvenir des deux tyrans féminins, de leur énervante tendresse. Il a suffi d’un moment pour recomposer en une seule image haïssable, désespérée, toutes ces images d’hier : la chambre de cretonne fraîche, le petit boudoir à ramages et à pompons avec sa cheminée aux colonnes grêles, les tulipes violentes et crues dans un coin d’ombre. Les matins puérils, les midi d’azur parfait, le soir qui rampe de portière en portière, cerné par les lampes, et qui finit par se coucher sous la table ainsi qu’un animal familier. La tâche jamais achevée des heures vides, des paroles vaines et douces, le faux enjouement qui écœure, le froissement des jupes, le sauvage éclair des bagues, les faibles rires toujours complices, les parfums. Tout cela fait penser à une cage dorée — ornée si possible d’un grand ruban de taffetas rose — une cage dorée aux quatre coins relevés en pagode, une cage et rien dedans, rien. Tandis que…
Certes, la surnaturelle insolence de Philippe s’exalte au souvenir du demi-dieu bedonnant, son absurde chapeau sur les genoux. « Parions que je fiche un coup de pied dedans ! » Mais il sait qu’il perdra son pari. Chaque chose a sa place dans la merveilleuse aventure et le lieu même est celui qu’il eût choisi, la minuscule petite chambre, si parfaitement semblable à une chambre de bonne avec son lit de fer, sa lumière avare, l’ombre du sapin sur le mur. C’est dans cette chambre de bonne qu’il a senti se briser sa vie, ou ce qu’il appelait naïvement de ce nom — car il sait désormais que le passé n’était que l’abri provisoire, pareil à la coquille de l’œuf, où mûrissait sa joie. Quelle joie ? Il la goûte, la possède, l’absorbe, l’épuise sans la nommer. « Tu ne supporteras aucune contrainte, observe tristement Michelle, ni surtout celle du bonheur. » Et c’est vrai que depuis des années le mot même de bonheur — sa première syllabe de plomb, l’autre inachevée, béante — lui paraît sot. Celui de joie l’enivre par il ne sait quoi de bref, de fulgurant, d’irréparable. Lorsqu’il le prononce à voix basse, il lui semble que le battement rythmé de son cœur n’est plus qu’une seule vibration profonde, si profonde qu’elle détruit en un moment son plaisir, le laisse dans une espèce de stupeur farouche, l’ébranlement d’un grand risque accepté, la certitude enivrante de jouer pour soi-même un jeu hasardeux, une partie perdue d’avance, peut-être ?… Car il n’aime pas trop non plus le mot de victoire, énorme, hilare, et qui finit dans un bâillement. Mais en dépit de son autorité mystérieuse le personnage de M. Ouine ne rappelle assurément rien qui ressemble à une victoire. Et le temps d’un éclair, Philippe entrevoit qu’il correspond d’une manière merveilleuse à ce qu’il connaît le moins en lui-même, une part de lui-même si secrète qu’il ne saurait dire encore si elle est force ou faiblesse, principe de vie ou principe de mort. Du moins sent-il confusément qu’elle le distingue des autres hommes, qu’elle fait de lui un solitaire. Et justement M. Ouine est le premier qui soit entré dans cette solitude sans la briser.
Il quitte la chambre à pas de loup. L’escalier l’a déjà pris dans sa spirale d’ombre, le mur où il appuie machinalement la main glisse sous sa paume, gras et glacé… « Où est-elle ? »
Elle est là devant lui, debout contre la rampe, toute droite. Un faible jour tombe du palier supérieur sur sa nuque et ses épaules et il ne voit ni ses yeux ni sa bouche. Une de ses mains est comme suspendue en l’air à la hauteur de la poitrine et brusquement il en sent la chaleur sur ses lèvres.
— Parlez bas, dit-elle. J’ai fait porter le pauvre Anthelme ici dans sa chambre de jadis, sa chambre de petit garçon. Désirez-vous le voir ? Il est très beau.
— Ma foi non, franchement. Et qu’est-ce que vous faisiez là-haut depuis une heure ? Vous m’espionniez, je suppose ?
— Oui, fit-elle. Avec vous, on ne sait jamais ce qu’on veut. Vous êtes un singulier garçon.
Elle le fixa longuement, du même regard indéfinissable, reculant doucement vers le mur. Un instant son visage se trouva juste au centre du halo de lumière pâle et, avant qu’elle eût refermé les paupières, Philippe vit que ce regard avait perdu toute transparence.
« Peut-être a-t-elle été touchée plus durement que je ne pensais », songe-t-il, cynique… Au même moment elle lui fit signe de monter l’escalier, de la suivre.
La porte de M. Ouine est ouverte. Le courant d’air fait grincer sur leurs tringles les petits rideaux rouges et blancs. Elle pouffe de rire dans ses deux mains jointes.
— Voilà beau temps, chéri, qu’Anthelme a forgé une clef. Nous entrons ici quand il nous plaît. Une fois nous l’avons regardé dormir.
Elle se glisse sur le lit, se pelotonne dans l’angle de la muraille, les bras croisés sur ses genoux repliés. Un courant d’air met toujours Philippe hors de lui. D’un coup de pied, il ferme la porte.
— Écoutez, Philippe !… Assez, Philippe !…
Elle secoue son bras de toutes ses forces, mais la main de Steeny l’a saisi au-dessus du coude, serre dur.
— Dites-moi — si ! vous allez le dire — quel homme est-ce donc, ce M. Ouine ? Qu’est-ce qu’il fiche ici, M. Ouine ?
Du doigt, elle montre en pleurant son épaule nue qui vient de jaillir hors du peignoir, enflée, livide. Elle explique qu’elle a dû porter sur une roue, lorsque la voiture a culbuté.
— Et pourquoi m’avez-vous jeté la grande jument dessus, méchante ? Vous aviez plus de chance de vous tuer que moi.
— Chut ! fit-elle, vous étiez si petit… A-t-on pitié d’une mouche ? Et maintenant d’ailleurs tout cela n’a plus beaucoup d’importance, mon ange.
Elle repousse doucement Philippe de son bras tendu.
— Pourquoi vous aurais-je fait du mal, cher cœur ? Mais je me méfie de toi, tu lui ressembles.
— À qui ?
— À notre ami, fait-elle en riant. Quoi, ne vous l’a-t-il pas dit ? Non ?… Mon Dieu comme il a l’air stupide, comme il est drôle, quel amour ! Tenez, je vais vous montrer une photo.
Elle saute à terre, toute épanouie de plaisir. Est-ce la même femme qui ce matin rampait sur la route, le visage dans la poussière ?
L’image est si fripée, si jaunie, qu’on y distingue à peine un collégien court de manches, court de culotte et déjà trop gras. Que diable Philippe peut-il avoir de commun avec ce ridicule garçon ? Le regard sans doute… Et tout à coup, comme à travers le papier flétri, une double petite ombre bouge, recule, recule encore, se rétrécit à la mesure de deux prunelles imperceptibles, presque effacées, de deux points pâles qui fixent Steeny avec une espèce de tristesse impérieuse… « Mes yeux ! pense-t-il, juste mes yeux ! »
La châtelaine de Wambescourt met un doigt sur la bouche.
— Rendez-le-moi, mon cœur !…
Mais il est déjà trop tard, les morceaux volent à travers la chambre.
— Qu’avez-vous fait ? dit-elle. M. Ouine a si grand soin de ses petits trésors. Oh ! oh !
Elle se glisse aux pieds de Steeny, s’y blottit, la tête rejetée en arrière et, dans un pli du cou puissant et mince, Philippe voit le battement précipité de l’artère.
— Nous avons parlé beaucoup de vous ; comme il vous aime ! La première fois qu’il vous a rencontré, voici longtemps — des années peut-être… (les années passent vite ici) enfin, mon Dieu, oui, c’était un soir de septembre, boueux et triste. « Je viens de me revoir moi-même, dit-il, comme un mort regarde dans le passé… Le petit garçon que j’étais, je l’ai vu, j’aurais pu le toucher, l’entendre… » Oh ! certes, M. Ouine n’a pas un naturel bien gai, mais croyez-vous, mon ange, depuis ce jour-là nous ne l’avons jamais vu rire.
— Ça, par exemple ! Et pourquoi ?
— Que sait-on ?
Les longues mains se referment sur celles de Philippe.
— Je le hais, fait-elle sans cesser de sourire. Nous le haïssons comme la mort. Hélas ! il a tant besoin d’être protégé, servi ; sa naïveté est extraordinaire, passe toute mesure. Il ne fait rien par lui-même, aussi désarmé qu’un enfant. Servi, voilà le mot. Aveuglément servi, — honoré, servi à l’égal d’un dieu. Son caprice dispose de nous. Car, pour sa volonté, n’en parlons pas. Il n’a pas plus de volonté qu’un enfant.
— Des histoires, soupire Philippe avec dédain. Si vous le haïssez, pourquoi le servir ? Vous l’aimez à votre manière, voilà tout.
— L’aimer !
Elle s’est dressée sur les genoux, stupéfaite.
— L’aimer ! Il est gros, gras, tout gluant, ses mains glissent, pouah ! Ignorez-vous qu’il est malade ? Sa vieille voix vibre comme s’il parlait dans un tambour. Dieu ! L’aimer ! Mais, mon ange, quiconque l’approche n’a justement plus besoin d’aimer, quelle paix, quel silence ! L’aimer ? Je vais vous dire, mon cœur : comme d’autres rayonnent, échauffent, notre ami absorbe tout rayonnement, toute chaleur. Le génie de M. Ouine, voyez-vous, c’est le froid. Dans ce froid l’âme repose.
— Tarata tata… l’âme repose… l’âme repose… Alors comment fait-elle pour haïr, votre âme qui repose ? La haine à mon sens ça bouge, ça bouge, la haine !
Elle lève les épaules avec pitié.
— Si vous étiez un homme et non pas un gamin raisonneur, vous sauriez précisément que ça ne bouge pas. Une eau claire et glacée, voilà ce que c’est la haine. Du moins, je me la représente ainsi, mon cœur. Mais vous, sûrement, vous la voyez comme une bête enragée — le diable, quoi ! hein ? Steeny.
— Ne chicanons pas sur les mots. Haïr ou aimer, dans votre langue, c’est tout un.
— Comment ? Que dites-vous ? Qui peut voir clair en soi ? Et par exemple qui aime le mal ? Et pourtant lequel d’entre nous si cela était en son pouvoir oserait le chasser du monde ?
Elle appuie le menton sur sa main et Philippe voit maintenant de bas en haut les admirables yeux où le jour perd de nouveau toute couleur, pâlit, s’efface.
— Moi aussi, j’ai souhaité de plaire jadis… À quoi bon plaire ? Qu’importe de trouver le plaisir dans le plaisir d’autrui ? Que m’importe de recevoir ce dont j’ai d’avance acquitté le prix ? Mais cela… cela que nul ne donne volontiers, cela qu’on cède à regret, gémissant et pleurant, cela, cela seul…
Sa phrase s’achève en une espèce de murmure qu’elle étouffe entre les genoux de Philippe. À travers l’étoffe, il sent son souffle long et puissant, rythmé comme celui d’un animal au repos. Dort-elle ? Il se repousse doucement dans l’ombre, respire à peine, aussi immobile qu’à la lisière du bois de Fenouille lorsqu’il affûte ses ramiers.
— Des hommages, qu’elles disent… Dieu ! N’ai-je pas exprimé d’un homme plus qu’aucune n’eût obtenu de dix, de cent amants peut-être ?… Vois-tu, mon ange, il y a dans un seul homme assez de substance pour nourrir toute une vie — et quelle vie peut se flatter d’en avoir consommé une autre jusqu’au bout, jusqu’au fond, jusqu’à la lie ?
Elle lève tout à coup vers Steeny un regard chargé de méfiance.
— Qu’ai-je besoin de t’apprendre des choses aussi simples, mon cœur ? Tu les connais, tu es des nôtres. Il suffit de te voir, de voir tes yeux, de te toucher les mains, de t’entendre. Et d’ailleurs, il le sait, lui. Rien ne lui échappe.
Elle éclate de rire.
— Tiens, tu demandes si nous l’aimons. Eh bien ! nous l’aimons et le haïssons à la fois. Moi, je le hais comme j’ai appris à haïr ce qu’ils appelaient ma beauté, jadis. Je le déteste autant que mon propre corps, telle est la vérité. Regarde : je le couvre de vieux chiffons ridicules, je ne prends nul soin de lui, mon plaisir est de l’humilier. Il ne m’en sert que mieux. Qu’est-ce qu’un désir qui n’a pas surmonté le dégoût, forcé la nature, assuré sa prise dans le remords et dans la honte ?
Elle incline la tête, découvre à travers la chevelure remplie d’ombre un profil d’une incroyable pureté. Chaque trait de son visage s’est détendu, repose, et la bouche enfantine a l’air de s’ouvrir à une eau mystérieuse.
— Écoute, dit-elle après un silence, il nous faut sauver notre ami…
— Le sauver ? Comment ça, le sauver ?
— C’est un homme imprudent, vois-tu, plein d’audace…
— De l’audace ? lui, M. Ouine ?
— Taisez-vous, riposte-t-elle sévèrement. Et croyez-vous qu’il n’est d’audacieux que vos nigauds à moteurs et à pirouettes ? Notre ami fait ce qui lui plaît, rien ne l’arrête, et toujours à l’heure qu’il a choisie. Nous empêcherions plutôt Dieu de tonner.
Elle rit de nouveau.
— Il se méfie de moi, crois-tu ?… Car il est aussi plein de méfiance. Comme il sait déguiser son gros pas lourd ! La nuit j’entends son souffle à travers le mur. Sa respiration ne ressemble à aucune autre, elle trahit jusqu’au plus petit mouvement de son âme, elle rend vaines toutes ses ruses. Je sais où il va, d’où il vient… Je sais… Mais personne ne le saura que nous, s’écrie-t-elle soudain, livide. Il faut d’abord que vous me juriez, Steeny. Vous devez jurer. Il le faut absolument. Croyez-vous en Dieu ?
— C’est selon, oui peut-être. Et qu’ai-je besoin de croire en Dieu ? Une parole est une parole. D’ailleurs, je ne mens jamais.
Il se lève si brutalement que, pour ne pas glisser, Fanny doit poser à terre ses deux mains. Il est debout, la tête vide. Ce qui lui restait d’ironie et d’insolence vient de se dissiper en un clin d’œil et il épuise maintenant sa réserve d’aveugle entêtement, son dernier recours dans les cas désespérés. Certes, il ne craint rien de Jambe-de-Laine, ce qu’il redoute est en lui, à peine sensible, une sorte de ralentissement comme d’un coup de frein mystérieux. Quelques secondes encore, peut-être, et le délicat mécanisme aura cessé de tourner, ne fera plus qu’un bloc, une seule masse pesante, entraînée par son propre poids comme une pierre. Depuis longtemps l’expérience l’a mis en garde contre cela que miss appelle gentiment son caprice, la brute intérieure à qui la raison n’oppose que des pièges dérisoires ou de ridicules esquives, et dont rien ne saurait rompre l’élan.
— Je jure tout ce que vous voulez, dit-il. Est-ce que vous me prenez pour un mouchard ?
Fanny se relève, s’appuie sur son épaule. Il la trouve à présent laide, presque hideuse. Et c’est justement pourquoi il n’hésite plus. À de tels moments il se ferme toute issue, s’acharne contre lui-même avec une clairvoyance horrible. Ainsi passera-t-il sa vie à rêver d’admirables folies jusqu’à la satiété, jusqu’à l’écœurement, pour accepter à bout de forces, par pur défi, un risque sans grandeur dont l’absurdité l’enivre.
— Voilà, fit-elle, notre ami est sorti cette nuit…
Elle met un doigt sur sa bouche.
— Eh bien ! il vous faut me jurer de n’en rien dire à personne, jamais.