Monsieur Ouine/VII
VII
Le vieux a comme d’habitude mangé sa soupe en silence, mais la fille n’a même pas osé remplir son verre, elle s’est assise au coin du poêle, dans l’ombre, elle fait seulement semblant de recoudre son caraco du dimanche, tête basse, avec son air de bête sournoise et sa bizarre grimace des lèvres, ce pli amer de la bouche qu’y a imprimé le premier baiser d’Eugène — ah ! que n’est-elle morte ce soir-là !
L’assiette vient de tinter contre le pot de cidre et son cœur a bondi dans sa poitrine, mais elle n’a pas même levé les paupières. Son regard glisse entre les cils. Ses pauvres genoux tremblent sous la jupe. Depuis une semaine, depuis cette première visite du maire et le voyage mystérieux d’Eugène à Montreuil, elle n’a pas dormi, ne mange plus guère, avale jour et nuit de pleins bols de café noir, un morceau de sucre entre les dents, à la manière des gens d’ici. Alors sa tête devient légère comme une bulle de savon. Les plus simples besognes dont elle venait jadis à bout machinalement l’ennuient, sa pensée va toujours plus vite que ses membres, et la laisse tout à coup le geste inachevé, toute rouge. Oui, les plus simples besognes la rebutent, mais elle est prête au pire, c’est ce qu’il faut, elle fera face au pire. L’espèce d’étau qu’elle sent autour de sa poitrine, nulle force au monde ne le desserrera plus. Son amour est perdu, soit, mais elle le fera payer cher.
Le vieux est allé simplement s’asseoir au coin du poêle. Ouf !… S’il était venu droit vers elle ?… Il viendra tôt ou tard, elle l’attend, elle en est sûre. Qu’importe ! La force ne lui manquera pas pour l’entendre, et il ne lui arrachera rien. Si, par impossible, le cœur lui défaille, tant pis, elle fera ce qu’elle n’a jamais fait devant personne, elle pleurera. Tout vaut mieux que parler. Elle pleurera, elle sanglotera, dût-elle en crever de honte. — Dieu veuille qu’elle rachète ainsi l’imprudence de son aveu !
Maudite nuit ! Elle avait veillé cette fois-là encore jusqu’à l’aube, sans ennui, sans fatigue, car voilà bien du temps qu’elle ne dort plus guère. Puis le sommeil l’avait prise au petit jour. Elle s’est réveillée tristement, avec le bruit de la pluie dans les vitres et cette vague angoisse sous la langue qui donne à la salive un goût fade et miellé. Du premier coup d’œil, au bas de l’escalier, elle a vu la cafetière encore pleine et là-bas, de l’autre côté de la cour toute fumante sous l’énorme gifle de l’averse, la porte ouverte de la grange où d’ordinaire il va sommeiller une heure ou deux, roulé dans son manteau… Alors elle a bien vite commencé sa besogne, courageusement, cotte troussée, à grands pleins seaux d’eau claire sur les dalles, comme pour faire honte à la mauvaise chance, au pressentiment, au malheur… Vers midi, la pluie cesse, et il monte dans le ciel un soleil pâle qui s’efface aussitôt. L’averse redouble jusqu’au soir, tandis qu’elle coud derrière le poêle. Il n’est rentré qu’à la nuit close. Il a sifflé tout doucement, caché par la porte, invisible. C’est son plaisir qu’elle le rejoigne ainsi, en secret, comme jadis, et il lui a fait un ingénieux nid de paille, au-dessus de l’étable, dans un recoin du grenier où personne ne va jamais. « Tant que le vieux m’aura en mépris, dit-il, je ne te prendrai pas sous son toit, c’est déjà trop de manger son pain ! » Alors elle l’étreint en sanglotant, et toujours la jolie épaule lustrée comme celle d’une femme a sous sa bouche avide ce mouvement qu’elle adore, qui la rend folle, cette ondulation de reptile. Et souvent aussi, trop souvent, hélas ! la précieuse peau qui sent les halliers, l’étang, la feuille morte, garde une autre odeur encore, jamais la même, le parfum favori de ces filles qu’il rencontre à Montreuil ou à Étaples et qui bourrent ses poches de cigarettes blondes et de cartes postales ornées de paillettes multicolores. Elle n’est d’ailleurs pas jalouse de ces filles-là, pas plus jalouse d’elles que des jolis furets qui dorment, repus de sang, au fond du sac de cuir… Mais ce soir-là, ce soir maudit, c’est lui qui l’a repoussée doucement vers la porte — doucement, bien qu’avec un visage dur. Les cheveux bouclés, ruisselants d’eau, étaient aussi pleins de terre et sa bouche — sa chère bouche surtout — lui avait fait tant de peine, tordue de fatigue, toute tremblante !… « La Floupe a grossi, disait-il, chienne de rivière ! Le courant porte la moitié de mes engins, maintenant, Dieu sait où ! J’ai marché là-dedans quatre heures, avec de l’eau jusqu’au ventre. Puis le garde du marquis m’a coursé au petit jour, le long du bois Arbellot. Dans le coup, je lui ai laissé ma casquette, une casquette neuve, bon sang de sort ! » « Faut-il qu’il soit donc éreinté pour tout me dire ! » a-t-elle pensé. Aussi lorsque est venu, le lendemain matin, ce drôle de type à barbiche que le père a d’abord reçu si mal, elle a cru — pauvre fille — que c’était un copain d’Eugène, un de ces revendeurs qui lui paient comptant son gibier, elle lui a répondu de bon cœur, soucieuse seulement que le vieux n’entendît rien… C’est tout. Eugène ne lui a fait d’ailleurs aucun reproche. Il a ri. « T’as parlé à un gars de la police, grosse bête », qu’il a dit.
Dieu ! qu’elle est seule, seule avec son amour sauvage, plus sauvage que n’importe quelle bête des bois — ce désir que l’angoisse exaspère au lieu de l’apaiser. Même à cette heure d’attente mortelle, alors qu’elle lutte pour ne pas aller tout de suite jeter sa tête dans les bras du vieil homme silencieux, cacher sa tête sous son épaule, comme autrefois — car la suave enfance monte la première des profondeurs de toute agonie — même à cette heure où défaille l’espérance, les images qui passent et repassent sous ses paupières baissées la font rougir de honte et de plaisir… Quoi ! rien que la mort n’apaisera donc le feu de ses entrailles ! Ô le gentil, le gai compagnon que ce grand garçon effronté avec ses scrupules soudains, ses délicatesses imprévisibles, qui chaque fois la laissent naïvement éperdue de surprise et de tendresse. Dieu fasse qu’elle meure avec lui !
Du risque qu’il court, elle n’a d’ailleurs aucune idée nette. Que peuvent contre un tel homme policiers ou gendarmes ? Autant lutter de malice avec un lièvre hors du gîte, autant mettre un grain de sel sous la queue d’un martin-pêcheur ! Dès sa jeunesse elle a méprisé le bavardage des filles ; mais elle n’a appris que d’Eugène un certain silence mâle, farouche, qui lui fait prendre le reste du monde en pitié. Maintenant, nuit et jour, plus rien que ce silence où elle repose, se blottit, douce bête patiente — ce seul silence. Hors de lui, tout est fadeur ou lâcheté. Sûr qu’ils n’en viendront pas à bout, ces avocats ! Jusqu’au garde chef du marquis de Mirandol qui a dû se rétracter un jour devant les juges de Montreuil… Non ! ces bavards-là ne sont pas à craindre… Seulement il reste le père.
Elle penche plus fort la tête sur son ouvrage, ses yeux brûlent, mais quel froid dans sa poitrine ! À chaque mouvement brusque du vieux, ce soir, cela va du creux d’une aisselle à l’autre, et ce resserrement est si douloureux qu’elle passe parfois la main sous son corsage, s’étonne de caresser une peau tiède et lisse, vivante… Depuis deux ans, le père ne lui a parlé que rarement, bien que sans colère, comme il parle aux étrangers. Mais voilà que maintenant sa voix tremble un peu parfois, s’attendrit. Lorsqu’elle tourne la tête, il lui arrive de rencontrer son regard qui ressemble à un regard de pitié. Mon Dieu ! le mépris serait moins dur ! Nul doute que la décision est prise, l’arrêt déjà rendu et son destin — le destin de son pauvre amour, entre ces vieilles mains — son amour, car pour le reste, n’est-ce pas ? qu’importe ! D’ailleurs, il n’y a pas de reste, il n’y a rien. L’horloge sonne douze coups.
— Donne-moi ma casquette, fille, dit-il.
La voix l’a réveillée en sursaut, comme d’un profond sommeil sans rêves. Elle se met debout. Le sol oscille sous ses pieds tandis qu’elle lève les mains au hasard dans le corridor ténébreux, décroche la casquette. La lumière de la lampe la frappe au retour, en pleine face, et l’effort qu’elle fait pour ne pas cligner des yeux, sourire, est un de ceux qui font comme à la racine même de la vie une blessure irréparable — qu’on ne recommence pas deux fois. Une minute, qu’elle tienne seulement une minute encore, dans ce tournoiement frénétique, traversé de gerbes d’éclairs — une petite minute, et qu’elle roule après sur les carreaux et qu’elle y reste — ah ! que la mort serait douce !
Le vieux est allé droit vers les pâturages où sont les bêtes, les longues vaches flamandes aux yeux tristes, qui viennent en ronflant de plaisir manger parfois l’avoine au creux de sa main. Aucune n’a seulement levé la tête, aucune d’elles perdues dans leurs songes. Mais leur humble présence est juste ce qu’il lui faut, et lui non plus ne les regarde guère ! Il écoute leur souffle tranquille, et tout autour de leurs grands corps couchés l’herbe est tiède et douce, avec une vague odeur de lait.
Sacré petit homme vert ! Le souvenir s’en était presque effacé, faute d’usage. Le voilà qui reparaît dans le malheur, plus vivant que jamais, il croit le voir rire, chanter, vider son verre, et ces paroles qu’il a dites au cours de la nuit mémorable — un siècle plus tôt — ces paroles qui ont enflammé les cœurs, elles surgissent du silence et des ténèbres… Oui, vraiment, il croit sentir sur lui, à travers cent années, le regard railleur, insolent… Alors il secoue ses épaules énormes comme un cheval piqué par les taons. « Je l’aurais pris par la peau du cou, pense-t-il, tout rusé qu’il était… mais on ne peut rien contre les morts… »
Les morts. À ceux-là non plus il ne pense guère, mais dès que la fatalité nous tient, ils accourent de toutes parts, serrés autant qu’un vol de corneilles. La peine des vivants, c’est peut-être la nourriture des morts ? Oh ! il ne redoute pas ceux qu’il a connus, aimés ; aussi longtemps qu’il vit, lui, ils ne sont pas tout à fait morts. Restent les autres. Et certes, il n’est pas selon sa nature de refuser un rendement de comptes, mais qui pourra jamais se vanter d’être en règle avec les personnages fabuleux dont on ne sait même plus les noms ? D’ailleurs ils ne demandent rien, ou du moins rien qu’un honnête homme puisse donner ? On a beau les chasser cent et cent fois, ils reviennent encore — pis que des rats. Grand-père de Vandomme, par exemple, quel gaillard c’était ! Toujours plein de bière, à ras bord, jusqu’à son bonnet de laine, mais serviable au pauvre monde — pas son pareil pour réjouir les gars de batterie d’une chansonnette, et vif avec les filles, si vieux qu’il était… Au bordel d’Étaples, à septante-cinq années ou plus, lorsqu’il levait son grand corps tout d’une pièce, ses mains géantes à plat sur la table, promenant de l’un à l’autre son regard gris noyé d’ivresse, pas un garçon qui eût osé remuer son verre, aussi longtemps qu’il ne se fût pas laissé retomber sur la banquette avec un rire énorme. Jamais pourtant ses fils n’ont entendu de sa bouche une mauvaise parole, un juron, et au lendemain de ses ribotes il avait une façon de sourire en mangeant sa soupe qui leur glaçait le sang dans les veines. Parole ! ils se fussent bien laissé tuer par lui, ces jours-là, tonnerre de Dieu !… Le mal l’a pris debout, tel quel, derrière ses chevaux, en pleine brise d’hiver, au bord du sillon qui fume. On l’a mis dans la charrette sur une brassée de paille et de là sur son lit, ses grosses bottes boueuses à même le bel édredon neuf, et il a ouvert les yeux, une fois, deux fois, des yeux un peu étonnés, tranquilles. Pas un mot jusqu’au souper, rien : on entendait seulement son grand souffle. Et voilà que les camarades sont arrivés par groupes, à travers les pâtures, des types que la vieille mère n’avait jamais vus, entrant le chapeau sur la tête, sans essuyer leurs pieds, la pipe au bec, qu’ils allaient secouer dans les cendres. « Allons, Thierry, qu’ils disaient, ben quoi, Thierry ? » Et voilà qu’il a rouvert les yeux, toujours tranquille, avec un drôle de sourire qui lui remontait les sourcils et il a dit de sa voix dont il commandait les bêtes : « Assez comme ça, sortez tous ! » Le dernier sorti, c’était Manerville, un copain du régiment, au 12e cuirassiers. Le vieux lui a fait signe de la main. Puis il a repris son souffle, posément. L’autre se tenait debout, droit dans sa veste de velours, tout rouge. « Je leur en veux pas, dit le vieux, mais il y a temps pour tout, comprends-tu ? Un temps pour la rigolade, un temps pour mourir, pas vrai ? Rapport à ce que je suis, moi, de Vandomme que je m’appelle, s’agit de ne pas faire offense aux enfants. » Et il lui a encore parlé à l’oreille. Du coup Manerville a couru jusqu’au seuil, il a rappelé les gars, ils sont revenus pêle-mêle, la casquette à la main, pas fiers. « Vandomme… » qu’il commence. Alors on a entendu la voix du vieux, aussi tranquille que son regard, plus tranquille encore, peut-être bien : « Tu pourrais dire M. de Vandomme, hé, Louis ? » « M. de Vandomme — qu’il a repris, l’ancien cuir — ne veut rien devoir à personne. Des fois que vous ne seriez pas d’accord, faut parler net. » Ils ont grogné plus ou moins, pas trop contents, et le fils Mirouette a voulu répondre du tac au tac : « Oh ! la ! la ! des phrases… » Et voilà qu’on a entendu de nouveau la voix de plus en plus tranquille : « Fous le camp Mirouette ! Fais-lui foutre le camp, Louis ! Croit-il que pour avoir bu avec moi il ait le droit de cracher dans ma soupe ? » Là-dessus ils sont sortis. Et le vieux n’a plus rien dit jusqu’au souper. Chaque fois que la mère montrait son nez à la porte, il lui faisait signe de sortir, que ça allait bien, comme s’il avait peur d’arrêter seulement une seconde ce grand souffle qui ne voulait pas mourir. Puis il a sommeillé un peu, la peau de ses joues est devenue grise et ses fils sont allés s’asseoir à son chevet, dans l’ombre. Mais le mourant les épiait sans en avoir l’air, entre ses paupières mi-closes. C’est juste à ce moment-là qu’il s’est mis à râler tout doucement, d’une manière si naturelle qu’on aurait dit qu’il allait tousser un bon coup pour s’éclaircir la voix, comme jadis, avant de pousser sa romance. « Vandomme, qu’il a dit aux garçons, écoutez bien. J’ai peut-être trop riboté, n’importe ; n’allez pas juger votre père. Et si j’ai parlé un peu hautement aux amis, tout à l’heure, ça n’est pas que je les tienne en mépris, non. Mais au point où me v’là, faut garder chacun sa place. J’veux pas manquer à mon père, ni aux pères de mon père. Après tout, paraît que nous étions des seigneurs, nous autres, dans les temps. » Puis il a embrassé la mère sur sa vieille bouche, bonnement, et il est mort en silence, beaucoup plus tard, tout seul, la porte grande ouverte sur la cuisine où le feu ronronne et fait danser au plafond sa langue rose.
Sacrés fantômes ! Le vieux est depuis bientôt quarante ans sous la terre et c’est lui, Martial, à son tour, le vieux… Les voilà qui le cernent de leur vol noir, sacrées corneilles ! Il a beau les haïr — a-t-il seulement jamais cru à ces histoires de comtes, de barons ? — c’est tout de même à leur rencontre qu’il va, il faut qu’il les retrouve cette nuit coûte que coûte. Pas moyen de se passer d’eux cette nuit-ci ! À présent qu’il connaît son malheur, l’unique crainte est de lui mesurer sa part. Non ! qu’il entre une fois pour toutes, le malheur ! qu’il fouille, qu’il creuse, qu’il entre jusqu’au fond de sa vie, bien au fond. N’importe quoi serait préférable au sentiment vague et indéterminé qu’il a désormais de sa honte, à l’horrible fatigue de l’âme. Que ne donnerait-il pour sentir encore, comme à la première minute, à la première confidence du maire, ce coup aigu entre les épaules, qui est celui de l’épouvante ! Car l’image même du gendre assassin, toujours présente, n’excite en lui aucune révolte, aucun mépris — peut-être même sent-il pour elle une obscure, une inavouable sympathie, comme d’un complice. Et cependant il faut que la chose se fasse, elle se fera. Le garçon n’a plus qu’à se détruire, c’est clair. Il doit suffire de savoir lui présenter la chose, de trouver les mots convenables. Les trouvera-t-il, le moment venu ? Car les phrases répétées naïvement tant de fois semblent avoir perdu leur signification secrète, mortelle — leur force — et il en arrive à leur substituer malgré lui dix autres, vingt autres, de moins en moins efficaces, puis si compliquées, si obscures qu’elles sont dans sa bouche une vraie cendre. Ah ! la chose n’est pas, comme il l’a cru, de celles qu’on accomplit d’un cœur tout brûlant, mais sans doute par fatigue et dégoût, ainsi qu’un bourreau, les mains rouges, vient à bout du dernier patient.
Il a poussé plus loin, jusqu’à la route de Desvres, à travers les pâturages. Un long moment même, il a suivi d’un œil soupçonneux la frange vaguement lumineuse, recouverte peu à peu par la nuit. Elle reparaît plus haut, furtive, traîtresse, pressée de toutes parts, poursuivie de cime en cime par les vertigineuses masses d’ombre sans jamais arrêter ni même ralentir sa fuite oblique… Le village est là quelque part, enfoui dans ses tilleuls et ses marronniers, avec ses bicoques de briques ou de torchis jetées au hasard, si tristes sous la pluie de décembre. Et derrière chacune de ces portes basses, soigneusement closes, un de ces hommes qu’il méprise — ces bâtards d’Espagnols, noirs comme des mouches, et qui suent le café par tous les pores. S’il osait, il irait s’asseoir sur la petite place déserte au plus épais de la nuit, près de la fontaine. Mais au moment d’enjamber la haie, le cœur lui manque. À quoi bon ? Il n’y a pas là-bas d’ennemi à défier, rien que des liseurs de gazettes, de beaux parleurs d’estaminet, des bavards plus vaniteux que des filles, innocemment cruels à la manière des enfants. Et d’ailleurs il a bien le temps de les défier ! Car jamais il ne reverra le pays où il aurait tant désiré mourir, il ne cédera pas la place, il ne tournera pas le dos à sa honte. Quoi qu’il arrive, ces gens-là ne se vanteront pas de lui avoir fait baisser les yeux et ils l’enterreront un jour bon gré mal gré, chapeau bas. Même il laissera d’argent ce qu’il faut pour une belle pierre, un beau grand morceau de granit venu d’Ardenne, avec son nom écrit dessus, en lettres capitales, son nom à particule après tout, un nom de seigneur.
Ses pieds butent contre une souche de pommier, il tombe sur les genoux, se relève, sonde les ténèbres. Une lueur louche rampe encore autour du village, une espèce de brume au flanc roux que l’aube dissipe chaque matin, qui se reforme chaque soir, là-bas, derrière les bois de Saint-Venant et de Lamare, sous la pluie d’hiver, au-dessus des étangs décolorés. Puis elle s’éteint. C’est maintenant l’heure de la nuit qu’aucun homme ne connaît parfaitement, n’a possédée tout entière, qui tient en échec tous les sens lorsque l’ombre de plus en plus dense remplit l’étendue des cieux et que la terre saturée semble suer une encre plus noire encore. Le vent s’est enfui quelque part, on ne sait où, erre au fond des immenses déserts, des solitudes altissimes où sont venus l’un après l’autre mourir les échos de ses galops sauvages. Une brise, un souffle, un murmure, un essaim de choses invisibles glisse à trente pieds du sol comme flottant sur l’épaisseur de la nuit. Et le vieux, prêtant l’oreille, entend siffler doucement l’extrême pointe des peupliers.
Il a marché longtemps encore, à grands pas lourds, avec parfois un geste gauche de son bras tendu. Comme il a froid ! Ses mains tâtent le brouillard à peine formé qui va s’épaissir jusqu’à l’aube, et chaque aspiration remplit sa poitrine d’une vapeur subtile à l’odeur de fumée. Des pentes qu’il domine, l’immense croupe de la forêt de Merlimont apparaît vaguement, d’un autre noir que celui du ciel, nuit dans la nuit. Le gendre doit traîner quelque part, là-bas, bête de l’ombre — là-bas de son pas mou qui rappelle la marche oblique du renard, non moins agile, non moins infatigable, non moins prudent sous un air d’indifférence sournoise que les animaux qu’il poursuit. À moins que…
Il remonte lentement la pente vers la maison, attentif à ne pas faire grincer les silex de la cour sous ses souliers ferrés. Silence. L’imperceptible reflet de la mare met à la vitre une tache blême, le seau est au coin du seuil, et la vassingue que la fille passe chaque soir sur les carreaux de la salle, après souper… Il prête l’oreille une dernière fois, pousse la porte. L’air tiède l’assaille aussitôt d’une caresse si familière, si douce qu’il semble être son propre corps, l’enveloppe subtile de son propre corps, une autre peau. La braise du foyer rougit toujours dans la cendre, et voilà que les doigts du vieux rencontrent avec surprise non pas le bois de la table, mais une serviette fraîche, une des belles serviettes de damas toutes neuves, encore raidie par l’apprêt. Ce n’est pas pour lui, bien sûr, qu’Hélène a préparé l’assiette à fleurs, le pichet de cidre, et sur un couvercle d’étain le morceau de lard fumé, couleur de vieux chêne… Et sans doute ne reviendra-t-il même pas, son beau voyou aux yeux pâles, toujours calme, sans doute retrouvera-t-elle demain chaque chose à sa place, pauvre fille, dans l’aube livide… Demain.
Il est allé vers l’âtre, il a piétiné la braise de ses souliers boueux, il est reparti avec sa faim et sa soif. Et dès qu’il a passé la barrière de l’enclos, sa vieillesse l’a ressaisi aussi brusquement qu’un coup de vent du nord lorsqu’il s’arrête tout suant, derrière ses chevaux, à la crête du champ de Presles — la vieillesse s’est emparée de lui et il ne sait ce que c’est, pivote sur les talons, recule, fait rouler comme en face d’un adversaire les muscles de ses puissantes épaules, élève à la hauteur du front ses poings, ces mêmes poings qui ont mis à genoux tant de jeunes taureaux. Puis il se laisse glisser sur l’herbe gluante, le regard toujours fixé vers le pan d’ombre invisible pour tout autre que lui, la maison, la chaude maison.