Aller au contenu

Monsieur Ouine/VIII

La bibliothèque libre.
PlonLa Palatine (Œuvres de Bernanos, tome VIp. 248-265).
◄  VII
IX  ►

VIII

— As-tu fini de te frotter la peau, Arsène ? Y a-t-il du bon sens pour un homme de ton âge à s’étriller comme un âne ? Et dans notre cour, encore !

Le torse fumant du maire de Fenouille apparut un instant au seuil du bûcher plein d’ombre. Des deux mains, soigneusement, il tord une fois, deux fois la serviette trempée d’eau, l’étale au soleil sur la porte basse puis s’enfonce de nouveau dans l’ombre. De grosses flaques luisent au sol de terre battue où il pose prudemment, l’un après l’autre, ses pieds bossus.

— Et ton secrétaire qui attend la signature depuis ce matin. Le courrier n’est pas seulement décacheté, malheureux ! Rappelle-toi que le docteur…

La voix plaintive parut sortir du mur.

— Le docteur… Va-t-il maintenant me chicaner sur l’hygiène, lui, le docteur ?

Il se montre sur le seuil, culotté d’un caleçon de zéphyr rayé de mauve.

— Tu pourrais au moins achever de t’habiller dans le bûcher, dégoûtant ! On dirait un sauvage, et rouge comme une tomate encore !

— Hé quoi ! Malvina, un homme est un homme. Voilà bientôt deux mille ans que la pudeur empêche les gens d’ôter leur culotte, la religion maintient le pays dans la crasse, l’asphyxie, autant dire. Car la peau respire, mon amie, c’est connu, archiconnu !

— Passe au moins par la cuisine, tu vas salir mon linoléum avec ta sale terre. J’ai mis le peignoir au-dessus du poêle. Prends ton café bien chaud, innocent !

Mais il poussa doucement sa femme en avant et referma la porte.

— Minute, dit-il, Malvina, j’ai à te parler, ma fille.

— Ça recommence, s’écria-t-elle, découragée. Écoute d’abord, Arsène. Voilà deux mois que tu me rabâches tes sales histoires, tu ne m’en épargnes pas une. Et que veux-tu que j’y fasse, moi, à tes histoires ? Je peux-t-y les reprendre à mon compte, non ? Alors ?

— C’est pour l’aveu, fit le gros homme, honteusement. Rien que pour l’aveu, ça me met à l’aise, ça me soulage.

— Mais puisque je jure que je te pardonne, innocent ! Quoi, on ne fait pas toujours ce qu’on veut, il y a des moments de plaisance… Et encore faudrait que je sois sûre que tu les aies faites, tes bêtises.

— Sur la tête de ma défunte mère… commença le pauvre homme.

— Bon, bon, tu as toujours eu trop d’imagination, Arsène, l’imagination t’a perdu, c’est mon idée, tu ne m’enlèveras pas ça de la tête. Enfin, vrai ou pas vrai, je te pardonne, n’en parlons plus.

— N’en parlons plus ! Bon Dieu de bon Dieu ! mais puisque c’est d’en parler qui me fait du bien ! Vous autres femmes, soit dit sans offense, vous vivez là dedans sans y penser, ni plus ni moins que du bétail. Moi j’étais fait pour être autre chose que je suis, comprends-tu ? — je ne sais quoi… tiens ! une truite dans l’eau du moulin, quelque chose de frais, de pur… Et même l’eau… pour moi, ben, il n’y a pas d’eau pure. À l’œil, elle te le paraît, d’accord. Mais approche seulement ton nez juste au ras…

— Il est fou ! gémit la mairesse, fou perdu ! Il ne vit plus que pour son nez, pis qu’un chien, le malheureux ! Rhabille-toi. Arsène, tu vas prendre froid.

La bouillotte ronfle, les pavés luisent, la pile d’assiettes tremble au passage d’un camion sur la route, tout est à sa place ordinaire. On n’entend plus que les soupirs étouffés du maire de Fenouille qui lutte pour nouer le lacet de sa chaussure.

— Malvina, fit-il en assurant sa voix d’une petite toux, te souviens-tu de Célestine, la fille au père Dumouchet ?

— Zut !

— Celle qui s’est mise en place à Boulogne et s’est détruite avec de la pâte à phosphore pour les rats, hein ? tu te la rappelles ?

— Fiche-moi la paix, supplia la mairesse, un seul mot de plus et je m’en vais.

Immobile derrière lui, elle contemple la nuque écarlate de son étrange compagnon d’un regard ambigu où finit par l’emporter une sorte de pitié maternelle.

— Si tu tiens tant à tes histoires, pourquoi ne les racontes-tu pas à ton oreiller ? À moi ou à ton oreiller, d’abord, c’est tout comme. Chaque soir, depuis des semaines, tu me tiens jusqu’à des minuit une heure à ruminer tes contes. Crois-tu que je t’entende ? Je dors, mon pauvre homme, je prends mon repos. Quand tu te tais, ça m’éveille un moment, le temps de dire oui ou non, et tu recommences. D’ailleurs, tu sais, entre nous, vos bêtises à vous autres, c’est pas varié…

Elle essaie de rire par contenance, mais le visage qu’il vient de tourner vers elle ne prête pas à rire, non !

— Mal… Malvina…, balbutie le malheureux.

La voilà qui bégaye, elle aussi, perd la tête. Des incompréhensibles propos du maire, elle n’a retenu que le ridicule, les traite en secret de niaiseries, d’enfantillages. Certains jours, peut-être, l’idée de folie a traversé sa cervelle, mais le mot de folie, comme celui de religion, est de ceux qui révoltent sa conscience, la laissent honteuse et stupéfaite, comme d’une grossière injure. Celui de maladie, au contraire, n’évoque que l’image précise et simple d’une épreuve naturelle dont le temps vient toujours à bout, d’une manière ou d’une autre, par la mort, la guérison, l’oubli. Quelle autre souffrance que celle du corps ne finirait par céder au lent et monotone retour des félicités quotidiennes, — le travail, le repas, la couche, et ces beaux dimanches sonores avec leur bruit de pompes grinçantes et de seaux renversés, leur odeur d’encaustique, de linge frais — délices de l’enfance retrouvées miraculeusement chaque semaine, jusqu’à ce dernier des dimanches, blond et noir, la carriole déguisée en char funèbre, le cimetière avec ses buis et ses ifs et la grande rumeur paysanne du repas des funérailles… Comme la vie est simple, pourtant ! Il semble que l’œil l’embrasse d’un bout à l’autre ainsi qu’un champ familier. Qu’y peut donc découvrir ce gros homme, ce vieux compagnon — quel ennemi, quel obstacle invisible ?

— Allons, allons, Arsène…

Le maire de Fenouille a posé les mains sur ses genoux nus, baisse la tête. On dirait qu’il pleure.

— Allons, allons mon vieux…

— Tais-toi, fit-il doucement, c’est pas ta faute, tu ne peux pas comprendre. Le docteur non plus ne peut pas comprendre. Des fois, je me dis : « Il n’y a qu’un enfant qui pourrait me comprendre, un petit enfant… » Écoute, Malvina…

Il se lève, s’approche. Son regard misérable danse toujours, et les grosses mains qu’il appuie sur le dossier de la chaise tremblent.

— Écoute, Malvina, on ne sait pas ce que c’est, la rigolade. Tu jouis d’abord de la rigolade, bon ! Et puis un jour, c’est la rigolade qui jouit de toi. De chat, te voilà devenu souris, tu te rends compte ?

Elle hausse les épaules, sans colère.

— Pendant que tu causes, ton café refroidit, mon pauvre homme.

— Écoute, ma vieille… On est jeune, on a des idées, c’est le sang qui veut ça, personne n’y peut rien. Mais alors t’as le droit de choisir, tu prends une idée comme ta pipe ; la pipe finie, tu craches, et adieu ! Seulement un jour, voilà que t’as beau mettre la pipe dans le tiroir, bernique ! le tabac n’est plus dans ta pipe, il est dans ton nez, dans ta gorge, dans ton ventre, il te sort par la peau jour et nuit, tu es tombé dans le jus, quoi ! comme une mouche…

— Et puis après, voyons, Arsène… Des idées, ça ne porte tort à personne.

Il pose gauchement une main sur le bras de Malvina, et bien qu’il se cramponne de l’autre à sa chaise, la mairesse sent vibrer contre elle tout ce grand corps.

— L’idée, vois-tu, c’est féroce ! Une supposition que tu sois sale, tu te laves, il n’y paraît plus. Mais contre l’idée d’être sale — l’idée, comprends-tu ? eh bien ! contre l’idée il n’y a rien.

Certes, la pauvre femme n’eût pu répéter un traître mot de ce discours extraordinaire, elle s’efforçait seulement d’en saisir quelque chose au regard de l’homme malheureux en qui elle avait cru jadis, sans jamais l’avouer, trouver son maître.

Un instant, d’ailleurs, ce regard parut s’éclairer, s’affermir. Puis il tomba de nouveau.

— Tu ne me suis pas, reprit-il avec une affreuse tristesse. Frotte et frotte que je te refrotte, tout nu sous la pompe, c’est vrai que j’ai l’air d’un fou. Tant pis. Et que dire ? Va donc expliquer la lumière à un aveugle ! Une piqûre d’épingle te ferait sauter, mais la mauvaise odeur, pour vous, c’est du chinois. Le sens olfactif est atrophié chez l’homme moderne, rien de plus sûr, tu peux redemander au docteur. Vous ne sentez pas plus les odeurs que vous ne voyez les morts, et si tu voyais tout partout grouiller les morts, tu pourrais pas seulement toucher à ton pain. D’ailleurs, tout le monde pue, les hommes, les femmes, les bêtes, la terre, l’eau, l’air que je respire, tout — la vie entière pue. Des fois l’été, quand le jour n’en finit pas, devient mou, s’étire comme de la pâte, c’est à croire qu’il pue aussi, le temps. Et nous, donc ! Tu me répondras qu’on pourrait laver, rincer, gratter, bernique ! Il y a de la malice dans mon cas, d’accord. L’odeur que je veux dire n’est pas véritablement une odeur, ça vient de plus loin, de plus profond, de la mémoire, de l’âme, est-ce qu’on sait ? L’eau n’y fait rien, faudrait autre chose.

Il met contre la joue de la mairesse fascinée sa grosse moustache.

— À mon âge, on devrait pouvoir curer sa mémoire ; juste comme tu cures ton puits, tout pareil. La vase qui sèche au soleil, plus de secrets. Mes secrets, j’en veux plus de mes secrets, ma fille ! Note bien que leur mairie, au point où me v’là, je m’en fous. Tiens, une idée que j’irais sur la Grande Place un dimanche ? Je leur dirais : « Il n’y a plus de M. le maire, plus de magistrat municipal, rien qu’un homme, un homme tout vrai, tout sincère, un homme tout neuf, qui va vous raconter ses misères… »

Elle sanglotait maintenant à petits coups, la tête dans ses mains, toute honteuse.

— Pleure pas, ma belle, disait-il, faut en finir. Si tu m’avais écouté ces nuits-ci, au lieu de ronfler, ça me ferait moins deuil à présent, je me sentirais moins seul, comprends-tu ? Je pourrais vivre…

— Mais puisque je te pardonne, gémit-elle. Voyons, Arsène, je n’ai pas besoin de savoir — une femme de cinquante-huit ans, rends-toi compte !

— Fais donc à t’mode, reprend-il, furieux. J’irai donc trouver nos gens, diable m’emporte !

— T’iras pas, cria-t-elle désespérée. Non, t’iras pas, quand je devrais t’attacher au pied de mon lit, grand fou, grand innocent ! Je suis-t-y responsable de tes bêtises, moi ? Veux-tu nous faire montrer du doigt d’ici Boulogne ? Et si t’as honte et malaise de tes sottises, pourquoi qu’tu recommences, espèce de Nicodème !

Tête basse, il aspirait son café bouillant. Elle entendait grincer les dents sur le bol.

— C’est-y pas malheureux, continua-t-elle attendrie, c’est-y pas malheureux de voir un garçon comme toi, un maire, perdre la tête à cause d’une histoire de rien, d’un sale petit morveux de valet… Ben quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ?

Le bol échappe des doigts d’Arsène, éclate sur le pavé.

— Tu devrais prévenir, fait-il, livide. On doit pas me parler de ça sans prévenir. Autrement, je ne peux pas m’empêcher de tressauter, c’est les nerfs.

Il essaie de rire, mais elle le regarde à présent bien en face, de ses petits yeux ronds et noirs.

— Arsène, tu me caches quelque chose, dit-elle.

— Moi !

Déjà sa face s’empourpre, ses mains tremblent de plus belle. Depuis longtemps il a oublié le rythme heureux de la vie, son cours tranquille. La sienne n’est plus maintenant que somnolence coupée de brusques réveils, d’accès de terreur irrépressibles, suivis d’un court moment de détente, de rémission, qui, dit-il, lui coupe les jambes, le laisse sans volonté, sans pensée, dans un anéantissement délicieux. Comme elle sait, juste à cette minute, juste à la minute qu’il faut, le dominer d’un regard, de ce regard d’oiseau…

— Ça va vers sa fin, soupire-t-il, que veux-tu que je te dise ?… une affaire finie, pas moins… ouf ! Probable qu’ils arrêteront le gendre de Vandomme mercredi ou jeudi — des présomptions, quoi !… couru les bois la nuit du crime… ont relevé ses traces… le tort du gars, comprends-tu ? c’est qu’il ait nié d’abord… prétendu qu’il avait dormi dans sa grange… Seulement le fils Maloine l’a vu couper une baguette dans les fonds Boubaud vers quatre heures… trois lieues d’ici, tu te rends compte ?

Les larges joues commencent à pâlir et Malvina jurerait qu’elles se rétrécissent à mesure, tirent vers la tempe les coins de la bouche, dans une grimace douloureuse.

— Ben, fait-elle, simplement, le vieux Vandomme s’en relèvera pas.

Hélas ! non, elle ne comprend pas. « Ne peut pas comprendre… » Et miss fait de sa main blonde le geste d’écarter une fumée, une ombre, un rien.

Le dos tourné à la fenêtre, elle paraît plus petite qu’il ne l’a jamais vue, avec cet on ne sait quoi d’impassible et de frivole qui la maintient si dangereusement hors de la vie, de ses risques, hors de toute atteinte, dans cette espèce de solitude magique particulière aux poupées. Elle feint de ramener distraitement son écharpe sur sa poitrine, mais Philippe sait très bien que ce geste est un geste de défense, que la diligente petite cervelle vient d’alerter chaque nerf, chaque fibre de ce corps délicat, qu’elle est désormais tout entière sur ses gardes.

— Effrayant ce que vous ressemblez à une bête, vous aussi, remarque-t-il simplement. Toutes les femmes ressemblent à des bêtes, d’ailleurs. Comment ne s’en aperçoit-on pas plus tôt ?

— Merci… Des bêtes sauvages, naturellement ?

— Sauvages, bien sûr…

— Toujours les garçons ont ainsi pensé, depuis le commencement du monde.

Elle hausse les épaules, découragée. Dieu sait le soin qu’elle a pris de Philippe ! Mais il n’en reste pas moins, n’est-ce pas ? un homme comme les autres, avide, insolent, capricieux, cynique et tendre, un animal, enfin, Philippe, et nullement sauvage par exemple, oh ! non — un animal familier plutôt — tenez : un chien, Steeny, un gros chien, voilà justement ce qu’est un homme, mon ami.

Elle l’observe de ses yeux pâles, attentifs. Non, elle ne le verra pas cette fois — comme tant de fois déjà — serrer tout à coup les poings et jeter vers l’adversaire dédaigneuse, invulnérable, son petit visage ivre, gonflé de larmes.

— Mieux vaudrait présenter vos excuses à votre mère, poursuit-elle. Si indulgente, votre maman, si douce, voyons, Steeny… Et si malheureuse, si seule…

— Pas seule du tout, Daisy… !

Elle feint de n’avoir pas entendu. Trop tard. Jamais encore il n’a osé l’appeler de ce prénom victorien, et elle voit son regard qui suit insolemment, férocement, les mains qu’elle s’efforce de croiser négligemment sous l’écharpe, et qu’elle sent trembler de colère.

— Qu’est-ce qu’un garçon tel que vous peut savoir de la solitude ? reprend-elle, le regard au plafond.

— Ici, miss, c’est moi qui suis seul, vous le savez bien.

Ô force ! Ô douceur ! Il vient de maîtriser le premier mouvement de révolte aveugle, et soudain rien ne bouge plus dans le petit corps indomptable auquel il cède toujours. Cette rumeur, ce bruit de foule ou de mer qu’il croit entendre monter à ses oreilles chaque fois que jaillit sa volonté encore si maladroite, si gauche, s’est tu, et il lui semble que ce sera pour jamais. Toute son âme repose.

— À quoi pensez-vous ? demande-t-elle hardiment.

Puisqu’elle n’échappera pas, autant faire face, mon Dieu ! Qu’il exige donc très vite, sur-le-champ, ce qu’elle est résolue à ne pas donner, qu’on ne lui arrachera pas — on ne l’arrachera pas de cette maison-ci !

— Je pense que vous serez joliment heureuses lorsque je serai parti.

Quelle paix, quelle étrange paix ! Les mots, comme à l’habitude, se pressent en désordre, mais il domine de haut leur troupe domptée. Il ne dira rien que ce qu’il veut dire, à son heure, prenant soigneusement sa distance et calculant ses coups, ainsi qu’un frondeur fait tourner sa fronde… « Comme je suis maître de moi ! » pense-t-il avec une emphase naïve. Mais il est déjà bien au delà de cette simple maîtrise. La passion élémentaire, l’instinct seul a ce sens instantané, précis, diabolique d’une certaine mesure dans la délectation, l’assouvissement de la haine. En réalité l’effort de ces derniers jours l’a brisé, il est ivre, absolument ivre de souffrance vaincue, de sécurité, d’orgueil.

Elle tourne lentement vers lui des yeux mi-clos. Son mince visage aux traits obliques est comme tiré vers la bouche, en sorte que sa petite tête triangulaire ressemble assez à celle d’un serpent. Steeny s’imagine qu’elle va siffler.

— J’ai compris, monsieur Philippe, dit-elle.

Visiblement, elle rassemble ses forces, bien qu’elle affecte de se détendre, laisse tomber les bras, ouvre tout grands ses yeux merveilleux, ses yeux d’ange.

— Je n’abandonnerai pas votre… (elle hésite une seconde peut-être, juste le temps de prendre le regard de Philippe dans son regard pâle) Michelle, ajoute-t-elle si naturellement, si simplement qu’il ne trouve rien à répondre, hausse les épaules.

Non, il ne l’humiliera pas ! Elle a bien fait face du premier coup, elle est déjà hors de sa portée. La crainte sournoise qu’elle avait de l’enfant vient de se dissiper sans retour. C’est un homme qu’elle a devant elle, et nul homme au monde n’a jamais obtenu d’elle que cette espèce d’attention tranquille qu’on donne à n’importe quel animal turbulent. Elle soupire et poursuit sur le même ton.

— On vous a dit des choses horribles, Steeny, ou vous les avez rêvées. Qu’on les ait dites ou non, d’ailleurs, vous les aviez d’abord sûrement rêvées. Tant pis pour vous, monsieur.

Elle a laissé tomber un à un les premiers mots dans le silence, mais elle jette les derniers d’un trait, avec une insolence inouïe.

— Je vous ai toujours détestée, murmure-t-il assez sottement d’ailleurs, d’une voix sourde.

Le lumineux sourire de miss vient de l’envelopper brusquement, ainsi que d’un halo doré.

— Je ne vous aimais pas beaucoup non plus, répond-elle, rêveuse. Et même peut-être avais-je peur de vous ? Beaucoup d’orgueil, beaucoup de vice, l’un et l’autre multipliés par l’ennui. Quelle femme ne se sentirait désarmée devant un pareil homme !

Elle secoue gentiment la tête, mais il vient de saisir au vol un bref regard anxieux, un vrai coup de sonde. La réserve insolite de Steeny l’inquiète ! S’est-elle trompée ? Aurait-elle parlé trop tôt ?…

— Depuis combien de temps êtes-vous l’ami de cette affreuse femme, mon petit Philippe ?

— Moi ? riposte-t-il avec aplomb… Jambe-de-Laine ? Mon Dieu, voilà des mois et des mois, peut-être…

— C’est elle… Qui…

Méfiance ! Le bras qui se levait déjà pour un geste d’exécration retombe. Elle esquisse un simple sourire de dégoût.

— Et après ? demanda insolemment Philippe.

Un autre regard, un autre sourire. Tout le joli visage de miss est maintenant modelé par la colère, avec de grands creux d’ombre. C’est vraiment plutôt celui d’un jeune mâle humilié, d’un frère de Steeny.

— Je pense que vous mentez, dit-elle, mais qu’importe ! Il y a bien assez de malice en vous seul, mon cher, Dieu sait !

Philippe hausse vaguement les épaules, en signe d’approbation. Car il a lancé son défi au hasard et il jouit naïvement, farouchement, du mal qu’il vient de faire presque à son insu, comme un jeune chat passe brusquement de la pelote de laine à la proie vivante, et du jeu au meurtre.

Ils se taisent tous les deux. Ils n’ont réellement plus rien à se dire avant la parole décisive, irréparable. Et certes elle est préparée à la prononcer la première. Tôt au tard, il fallait que le moment vînt où se disputerait l’unique chance de sa misérable vie. Quatorze ans, elle a vu grandir à ses côtés son rival, de jour en jour moins dangereux, supposait-elle, à mesure que devait s’approfondir en lui la plaie d’ailleurs entretenue avec tant d’art. Quand il comprendra, je serai sauvée. Qu’a-t-elle à craindre, en effet, d’une révolte ouverte qui ne peut qu’achever de retrancher l’enfant outragé du minuscule univers où elle a lentement formé son propre bonheur ? Ce qu’il essaie maintenant de lui arracher n’a déjà plus pour lui que peu de prix, au lieu qu’elle s’apprête à défendre un bien de jour en jour plus cher qui ne souffrirait maintenant aucun partage, qu’elle doit perdre ou sauver tout entier. Une minute d’inattention, de faiblesse, et la voilà rejetée hors de l’abri si sûr, si doux, dans la foule horrible des hommes. Les hommes !… Elle n’en redoute aucun en particulier, mais l’idée de leur nombre, de leur puissance, de leur grossière complicité l’épouvante. Gras visages, regards cyniques, et ce qu’elle hait par-dessus tout, d’une haine sanglante, le sourire blême et sournois du désir, avec son humble grimace. Les yeux clos, il lui semble remonter aussitôt d’un trait le cours de sa hideuse jeunesse à Stirling, puis à Swansea. Le père, un pauvre pharmacien du Lancastre, mort très jeune — la mère devenue blanchisseuse, parmi les piles de linge, bras nus, repassant jour et nuit dans la buée à l’odeur de colle et de chanvre, — le premier amant épié à travers les fentes de la porte, un autre, un autre encore, puis les visiteurs suspects, les « bons amis », les protecteurs bedonnants qui lui bourrent les poches de bonbons poisseux, enfin la longue et sauvage agonie maternelle, endurée debout jusqu’au dernier jour face aux fourneaux brûlants, l’orpheline recueillie par l’oncle James, l’ancien soldat de la reine qui a laissé une jambe chez les sauvages Afghans, dit-il, (on l’a coupée dans quelque hôpital à la suite d’une gomme syphilitique du genou) — les premières semaines enchantées, miraculeuses, dans le cottage de briques, jusqu’au soir !… oh ! les nuits d’été suffocantes, visqueuses, pleines de l’odeur du vieil homme ! — la fuite à Londres, le ministre wesleyen qui la nourrit si mal, l’habille en petite fille — jupes courtes, jambes nues, chaussettes — mais lui fait suivre un des meilleurs cours de Londres, et puis la chute, l’abîme, les noires visions des villes, des ports, des quais bariolés, enfin le havre de grâce, la douce maison de Fenouille, ses pelouses fraîches, ses secrets… Un soir, elle a tout raconté à sa maîtresse, en pleurant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Philippe ! Steeny !

Il vient de lancer les mains en avant, au hasard, ou plutôt il se lève, s’échappe, et déjà il a senti plier la nuque blonde. La souple détente des reins l’attire et le repousse à la fois comme le regard, d’une mobilité fulgurante. Ni crainte, ni colère, à peine un bref éclair de surprise, et brusquement l’attention portée d’un coup à son paroxysme, comme d’un animal traqué. Que lui veut ce fou ? Que faire ?… Elle dégage adroitement sa hanche gauche, prévient le choc de son bras replié, roule avec son adversaire sur le tapis.

— Philippe ! Assez, Philippe !

Sa voix siffle entre ses dents serrées. Le jeu qu’elle joue est un jeu terrible où elle risque tout. N’importe ! le corps que presse Steeny est aussi souple, sans défense que celui d’un petit enfant, mais le visage reste tendu, impénétrable. Un instant, la bouche de Philippe frôle le pli tiède du cou, à la naissance des cheveux dorés.

Il se relève sur les genoux avec une agilité diabolique. Jamais il ne s’est senti plus calme, plus maître de lui, de ses nerfs, sûr de sa haine comme d’une arme merveilleuse. Un geste, un seul geste d’ailleurs non calculé, presque inconscient, vient de lui livrer son ennemie abusée, humiliée. Le rire qui monte à sa gorge n’exprime la joie d’aucune revanche, et d’ailleurs il le laisse expirer presque aussitôt sur ses lèvres. Son regard même se détourne de la vaincue, passe insolemment au-dessus d’elle.

Un long moment, miss l’épie entre ses longs cils. Elle dédaigne de se relever, tapote les plis de sa jupe, passe un doigt négligent sur les fleurs du tapis, mais Philippe, à la dérobée, s’enchante de voir perler la sueur à sa nuque penchée.

— Je ne veux pas de vous, je vous déteste ! déclare-t-il d’une voix calme.

Elle lève la tête, les yeux toujours baissés.

— Vous êtes un rusé garçon, remarque-t-elle, une vraie fille. N’importe ! Vous aurez bientôt oublié ceci, et bien d’autres choses encore. Les hommes oublient tout. Nous, nous n’oublions jamais rien.

— Tant mieux, fait-il. Mais vous pouvez vous relever, maintenant. Vous avez été à terre pour le compte, n’en parlons plus.

— N… on, dit-elle. Ma foi non. Je vous vois mieux ainsi. Vu de bas en haut, un petit visage comme le vôtre ne saurait mentir. Votre tour viendra, Philippe.

— Possible !

— Dieu ! On ne relève jamais le défi d’une dame, ne le savez-vous pas ? Mais parce que vous êtes là, dressé sur vos deux pattes, comme un coq, vous vous croyez invulnérable.

Elle a posé à plat ses deux mains, le buste un peu incliné en avant, une de ses longues jambes repliée, dans une attitude enfantine, mais si souple et si hardie que Philippe ne peut regarder sans un malaise de frémissement les épaules sous la légère blouse de soie. Il recule imperceptiblement, comme pour esquiver un bond.

— Je vous aurais appris bien des choses, fit-elle, tant pis ! Et ceci d’abord : une femme qui a subi la tyrannie des hommes et en a été délivrée ne reprendra jamais ses chaînes que de la main d’un autre amant. Mais vous aimez mieux faire le rodomont, mordre ou ruer comme un poney. Puis un jour — ce soir peut-être — vous sauterez la barrière de l’enclos et tout sera dit.

— Et si je ne sautais pas ? demanda-t-il.

La voix vibre un peu sur la dernière syllabe — un peu plus qu’il ne faut. Miss soupire.

— Ce serait sage, fait-elle indifférente. Alors, Philippe, parions que vous la sauterez. Si ! mon garçon, vous la sauterez et même… voulez-vous que je vous dise ?

Les jolis yeux pâles se foncent tout à coup et elle jette à la dérobée sur Philippe un regard couleur de violette.

— Vous la sauterez quand vous n’en aurez plus envie. Rappelez-vous. Pas une bêtise que vous n’ayez faite ainsi, par entêtement, lorsque vous étiez sûr de n’en plus rien tirer que de l’ennui. La merveille, d’ailleurs, c’est qu’on se lasse autant de les prévoir que vous de les rêver, en sorte que nous les accueillons les uns et les autres avec le même ennui.

Elle a détourné la tête, semble parler pour les hautes fenêtres où passent et repassent, solennelles, toutes les ombres du jardin.

— Vous sauterez la barrière. Sauter la barrière n’est rien. Que de poneys tels que vous ont été ainsi du premier coup jusqu’aux Indes ! Partir n’est rien. Rentrer seul compte.

Les mains se lèvent et se reposent à la même place, fortement.

— Vous ne saurez pas, dit-elle. On ne reprend bien que ce qu’on a quitté sans retour. Mais vous autres, garçons français, il semble que vous retenez toujours du bout des doigts ce que votre paume a lâché. Qui peut savoir, par exemple, ce que vous voulez ou ne voulez pas de votre mère, Philippe ? C’est une femme malheureuse et douce. Néanmoins, elle ne supporterait pas un maître. Il serait facile de la briser, mais on ne saurait la plier sans la tuer. Que voudriez-vous qu’elle fasse d’un amour ombrageux qui exige tout et ne demande rien ? À votre âge, un petit gentleman anglais n’en sait pas beaucoup plus long qu’un jeune chien, son imagination est aussi rose et fraîche qu’une tranche de bœuf. La vôtre est en avance d’une vie d’homme, elle ne vous servira plus qu’à opprimer vos maîtresses, vos femmes, car vous êtes des tyrans domestiques, mon garçon, une espèce de conquérants sédentaires, vous autres, Français. Il faut que l’univers tienne tout entier entre votre table et votre lit — tout entier, avec tous ses risques. Il faut que vous vous vengiez sur une créature innocente des conquêtes que vous n’avez pas faites, des périls que vous n’avez pas courus, des départs que vous avez manqués. Mais votre mère ne souhaite que le calme, le repos, l’oubli. Espériez-vous qu’elle recommencerait avec un fils l’expérience qui a blessé sa vie pour toujours ? Que ne vous a-t-elle éloigné plus tôt lorsqu’il en était temps encore ! Cette maison ne vaut rien pour vous, Philippe — ni cette maison, ni ses hôtes…

Elle baisse la voix et murmure comme pour elle seule :

— Aucun de ses hôtes, vivants ou morts.

Puis elle se tait. Elle a dit ce qu’elle voulait dire, croise les bras sur ses genoux repliés, penche la tête au point que le regard peut suivre la ligne d’ombre qui fuit de la nuque aux reins. Elle semble ainsi se ramasser sur elle-même et Philippe pense de nouveau à ces furets roulés en boule et qui, les reins brisés, tiennent la prise, meurent dessus. Un long silence.

Nulle force au monde ne lui arracherait maintenant une parole avant qu’il ait parlé, lui, parlé ou gémi, frappé même — qu’importe ! S’il interroge, elle répondra, coûte que coûte. Mais un mot de trop peut tout perdre, rejeter dans les bras de Michelle et pour toujours, peut-être, un enfant humilié. Des forces obscures, élémentaires dont sa profonde sagesse connaît le maniement, l’orgueil de l’adolescence est le plus fragile — plus fragile que la pudeur d’une femme — inconstant et fragile. À peine ose-t-elle, à cette minute décisive, épier la haute fenêtre où se reflète parmi les ombres bleues un visage pâle et tendre.

— Vous mentez, dit-il avec douceur. Il n’est pas mort.

Avant que la main touchât son épaule, elle a cru en sentir le poids, ferme les yeux.

— Parti, hein ? Pas la peine de vous gêner. Foutu le camp, quoi ?

— Oui, fait-elle. Mais pas comme ça, pas comme vous le pensez…

— Il n’y a pas deux manières, réplique-t-il. Et où ?

— Demandez à… commence-t-elle. Écoutez, Philippe, nous savions qu’Anthelme avait parlé. Sinon vous n’auriez pas tiré un mot de moi. Mais vous devrez maintenant ménager votre mère. Quelle femme à sa place n’eût fait de même ? Lorsque vous saurez…

— Quoi ?

— Que vous dire ? Il n’est pas mort, non… Hélas ! Philippe, il est plus mort que les morts.

Elle s’est dressée lentement sur les genoux et ses yeux pâles impénétrables vont de la porte à Steeny.

— N’allez pas tout de suite ! Calmez-vous !

Au premier pas de l’enfant, elle est debout sur le seuil, lui fait face. L’ombre accentue le dur relief des mâchoires, des pommettes, du joli front serré aux tempes. Le pli menaçant de sa bouche est celui de n’importe quel gamin de Londres affamé debout entre les piles d’oranges, sur les quais de Londres, en décembre.

— Pas d’histoires ! dit-il d’une voix rauque qui l’étonne prodigieusement, et aussitôt il sentit la furieuse poussée du sang vers sa nuque. Ses yeux pesaient dans ses orbites comme deux petites billes de plomb.

— Est-ce que vous croyez me faire peur, you sniveling, street urchin, sissy !

Il croyait secouer violemment le bouton de la porte et n’arrivait même pas à joindre dessus ses doigts raidis. La paralysie montait le long du bras jusqu’à l’épaule et pour tout l’or du monde il n’eût pu remuer le cou.

— Méchante petite brute ! Ô Dieu ! il m’étouffe !

Mais ce cri semblait sortir de l’épaisseur du mur, n’éveillait aucun écho, et l’effrayant silence ne lui en parut que plus pesant, atteignit en quelques secondes une densité surnaturelle.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Ma chérie, dear heart, ouvrez les yeux, je vous prie, open your eyes, my darling !

La tête blonde roulait doucement entre les genoux de Michelle et Philippe la regardait avec une attention profonde. Était-ce vraiment cela, cette chose fragile, lumineuse, cette coupe fragile de lumière toujours changeante même dans son étrange sommeil, qu’il avait tenue à bout de bras, contre la muraille ? Sa main gauche restait crispée au bouton de porte, et il appuyait l’autre contre sa poitrine, honteusement, ainsi qu’un outil de meurtre. Que cette main-là eût agi malgré lui, à son insu, dans l’emportement de la colère, possible ! L’exécrable était maintenant que cette tache noire au fond de lui persistât, que la lumière revenue la cernât sans l’entamer… Il ne se souvenait de rien. Ces yeux clos dont Michelle essayait gauchement de lever les paupières gardaient le secret de ce qu’ils avaient vu, d’un acte encore mystérieux que le raisonnement pourrait sans doute aisément reconstituer, mais qui ne lui en resterait pas moins aussi étranger que s’il eût été commis par un autre. Une part de sa vie — aussi petite qu’on le suppose, n’importe ! — venait de lui échapper pour toujours, une part de lui-même avait été, lui vivant, frappée de mort, abolie. Par quelle blessure mystérieuse, par quelle brèche ouverte de l’âme avait-elle ainsi glissé au néant ? Il semblait qu’avec elle se fût évanouie toute sécurité, toute certitude et que la conscience, ainsi qu’une citerne crevée, ne laissât plus désormais monter à la surface qu’une eau limoneuse, chargée d’angoisse. Une sorte de calme épouvante, une terreur aussi fade que le dégoût filtrait goutte à goutte de cette plaie noire et pourrie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Ce n’est rien, ma chérie, the boy was a bit rough, that was all, pardon him, dear love !

Juste à ce moment, le regard de maman croisa le sien et le temps d’un éclair il la vit debout, dressée contre le mur, ses petites mains serrées convulsivement sous son menton dans un geste de supplication puérile.

— Philippe ! Philippe !

Déjà miss avançait vers lui, chancelante, observait la scène de ses yeux pâles. Une mèche rebelle plus sombre pendait sur son épaule.

— Ne faites pas l’enfant, chérie, dit-elle d’une voix calme, ce n’est que Steeny après tout. Je regrette tellement… so sorry !

— Va-t’en Philippe ! Assez ! Qu’il s’en aille, qu’il sorte, je ne peux plus. Regardez-le, c’est lui, tout à fait lui, Philippe !

Mais qu’il changeât d’expression, de regard, cela ne dépendait pas de lui, n’eût dépendu de personne au monde. Il croyait sentir chacun de ses traits comme creusé dans une matière aussi dure que la pierre et ce masque immobile était à la ressemblance d’un autre.

Maintenant miss pleurait à petits coups, la tête dans ses mains. Il ne voyait du visage que le front, les oreilles délicates et l’attache si près des mâchoires avec l’imperceptible creux d’ombre où il eût voulu poser ses lèvres. Une pitié inconnue, mêlée ou comme voilée d’un peu de mépris — une sorte de satiété charnelle inexprimable, inexplicable — gonflait son cœur et il cherchait en vain les mots oubliés toujours vivants au plus profond, au plus secret de sa mémoire — laquelle ? — des mots prononcés jadis — mais où ? mais quand ? en un autre temps peut-être, un autre monde — d’une mémoire sans date et sans nom.

— Expliquez-lui, ma chérie, dites-lui tout.

De nouveau ils étaient seuls, face à face, et lorsqu’elle osa poser sa main sur la sienne, il comprit que le maléfice avait pris fin, que son masque était tombé.

— Voilà, fit-elle. Et maintenant vous pouvez la tuer, si vous voulez, elle est à votre merci… comprenez-moi, reprit-elle après un silence, il est plus facile de la tuer que de la réduire. Oui, Philippe, sa pauvre vie est à qui veut la prendre, mais personne n’a jamais eu raison de la terreur d’un enfant… Et voulez-vous que je vous dise encore ? Vous ne réussirez pas mieux que votre… que celui qui… enfin celui que vous savez… Sa douceur a raison de tout.

Elle l’enveloppa une dernière fois de son regard étrange.

— Je me demande quelle est la couleur de vos yeux, remarqua pensivement Philippe, ou même s’ils en ont une, c’est de la fumée.

Il fit le geste d’écarter, de dissiper de la main cette vapeur. Son regard était beaucoup plus brillant que de coutume et pourtant triste et las.

— Je vous prie de me pardonner, dit-il encore, ai-je… vous ai-je réellement frappée, oui ?… serré la gorge ?…

Il la poussa doucement devant lui sans qu’elle fît aucune résistance.

— Oui, n’est-ce pas ? et aussi la nuque contre le mur, hein ? Une fois ? Deux fois ? Beaucoup plus ?… Allons, bon ! — il sourit — excusez-moi, je voudrais tellement que vous vous placiez exactement à la même place, — ex-ac-te-ment — suis-je bien ainsi ? cette main sur le bouton de la porte… Quoi ! vous n’allez pas me faire croire qu’avec l’autre j’aurais pu… Si ? Alors zut ! De toute manière je ne saurai jamais rien.

Il haussa les épaules.

— A-t-on idée de ça, quelle bêtise ! Combien d’heures de ma vie m’ont déjà passé sous le nez, pfuitt !… des heures, des mois, des années peut-être ?… Sûrement des années si je compte les nuits. Et pour quelques malheureuses secondes… Que c’est drôle ! l’appareil a fonctionné, l’objectif est intact, la lumière bonne et il n’y a qu’une tache noire sur la plaque — tout est noir ? Croyez-vous cela possible, miss ?

— Je vous connais, fait-elle les dents serrées, je connais votre race damnée ! Une race d’hommes plus durs que l’enfer. Regardez-vous dans la glace : vous ressemblez à un chat qui vient de tremper le nez dans la jatte de crème. Dieu ! je crains que rien ne vous rassasie jamais, ni le lait, ni le sang. Comme on dit en France — vous resterez sur votre soif, mon cher.

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda Philippe, étonné. Je ne suis plus seulement capable de faire mal à une mouche. Et pour les révélations que vous brûlez de faire, excusez-moi, j’en sais presque aussi long que vous, inutile de revenir là-dessus. J’avais mal compris cet idiot d’Anthelme, voilà tout. Un mot seulement. A-t-on jamais cru mon père mort, oui ou non ?

— Cinq ans. C’est par hasard que votre administration l’a trouvé, quelque part en Silésie, je crois, dans un tout petit village — enfin je ne sais où. Il avait été soigné à l’hôpital de Brême, puis à l’asile de Luckau. La Commission de rapatriement l’avait désigné lorsqu’il s’est enfui.

— Bien, dit Philippe.