Monsieur Ouine/X
X
— Ma démarche semble indiscrète, je l’avoue, dit M. Ouine, mais elle ne sera pas tout à fait inutile, peut-être…
Le curé de Fenouille proteste d’un haussement d’épaules, puis tourne vers la fenêtre aux persiennes closes un regard éperdu. La rougeur de ses joues, de son front, de ses oreilles, bien qu’à peine visible dans l’ombre, exagère l’expression un peu niaise du visage, en accentue les rondeurs puériles. Et plus puérile encore, la voix basse trop lente, trop accentuée, qui s’affole sur les dernières syllabes, s’étrangle.
— Nouveau venu dans cette paroisse, je ne puis que vous être reconnaissant… Un ministère si difficile… Notre vénéré prédécesseur…
— Votre vénéré prédécesseur, reprend M. Ouine avec calme, excusez-moi de parler avec une franchise cynique, d’ailleurs bien moins éloignée de mes habitudes et de mon caractère qu’on le pense, votre vénéré prédécesseur était un sot.
Il tire de la poche son ridicule mouchoir de coton tout raide d’empois, y enfonce un moment sa face, puis le remet dans son chapeau.
— Nos relations étaient cordiales, intimes. Je pense qu’il me prenait pour un homme de lettres ou quelque chose d’approchant.
— Mais moi-même, monsieur Ouine, jusqu’ici… je croyais…
Le sourire de M. Ouine se fait si pitoyable, si doux que le jeune prêtre sent de nouveau flamber ses joues.
— Notre ami, poursuit l’ancien professeur de langues, appartenait à cette espèce d’innocents dont nous viennent abondamment tous les maux. L’innocence, monsieur… L’innocence…
Il aspire l’air bruyamment, comme s’il étouffait.
— L’innocen… L’innocence, monsieur, est une maladie propre à l’âge mûr. Du moins n’atteint-elle qu’alors sa plénière et parfaite malfaisance.
— Et nos enfants, voyons, monsieur le professeur, nos chers petits enfants ?…
— Heu… Heu… fit brusquement M. Ouine, puis il se tut.
Les joues venaient de s’enflammer à leur tour, et les plis épais du cou sur le col dur passèrent du rouge vif à une espèce de bleu livide. Tout le visage parut s’enfler de colère, tandis que plus promptes que le regard toujours placide les lèvres laissaient passer un sifflement d’impatience. Une minute, ils restèrent ainsi face à face, sans un mot.
— Permettez, reprit enfin M. Ouine (ses yeux s’étaient remplis de larmes), j’ai été jeune, j’ai cru moi-même à l’enfance, je n’ai que trop souffert par elle.
Il frotta de la paume le revers de sa veste, parut s’absorber dans la recherche d’une tache invisible.
— Nous rencontrons sans doute des enfants innocents, dit-il, ceux-là le resteront jusqu’à la fin. L’innocence résiste à tout, elle est plus dure que la vie. Hélas ! j’ai connu, moi qui vous parle, quelques-uns de ces malheureux…
— Ne croyez-vous pas… commença le pauvre prêtre, mais l’objection qu’il allait faire lui parut tout à coup si vaine qu’il n’osa pas achever.
— La société se défend contre de tels monstres, poursuivit l’ancien professeur, imperturbable, elle les repousse peu à peu hors de son sein, elle les isole. Voyez le sort fait à ces vieilles filles ingénues : la famille elle-même se ferme devant elles… Monsieur… Monsieur…
Sa voix, déjà s’enflait. Il la contint cependant.
— Je ne prétends pas définir l’innocence, monsieur, elle est une chose très différente de ce que nous imaginons, de ce que le mot d’innocence suggère. Je sais seulement — l’expérience m’apprend — qu’un innocent est toujours le centre, le noyau d’une certaine fermentation. La terre fermente autour de l’innocent, monsieur, voilà le fait !
Il se tut à bout de souffle, sa forte tête penchée en avant, les mains posées à plat sur les genoux. Un coucou de bois sculpté répéta plusieurs fois son cri niais. Il sourit avec béatitude, visiblement soulagé.
— Monsieur le professeur, commença, non sans dignité, le curé de Fenouille, c’est vrai qu’il reste beaucoup à apprendre des hommes, de leurs malheurs.
— Je n’ai pas parlé pour vous, dit M. Ouine presque tendrement. Non monsieur.
Les traits grossiers prirent tout à coup une expression de pitié grave et comme familière, bien que sa bouche ne cessât de sourire.
— Le malheur des hommes… dit-il, leur malheur… J’y ai cru aussi. Hélas ! monsieur, la pitié ne saurait pas plus travailler là dedans qu’un chirurgien dans une nappe de pus. À la première égratignure…
Il lui prit délicatement la main dans la sienne.
— À la première égratignure de cette main compatissante, je crains bien que toute cette saleté ne vous remonte jusqu’au cœur… Oh ! Oh ! la sympathie, la compassion, souffrir avec. Pourrir avec, plutôt. D’ailleurs vous ne seriez pas le dernier.
— De quelle égratignure voulez-vous parler ? demande le curé de Fenouille. Car la déception…
— Hé ! ce n’est pas de déception qu’il s’agit, proteste Ouine d’une voix rêveuse. Que vous importe d’être déçu ? Vous ne serez pas déçu, mais dissous, dévoré ! Mon Dieu, que vos maîtres aient pris tant de peine pour vous mettre en garde contre le plaisir et vous laissent ainsi sans défense contre… contre… quelle absurdité prodigieuse !
— Je ne crains que le péché, balbutia le pauvre prêtre, — excusez-moi, je ne puis traduire ceci en langage profane.
— Justement, justement, c’est justement ce que je veux dire, remarqua M. Ouine en souriant.
Il tira discrètement le mouchoir de la coiffe de son chapeau, s’essuya le front, les yeux.
— D’autant qu’il n’y a pas de malheur des hommes, monsieur l’abbé, il y a l’ennui. Personne n’a jamais partagé l’ennui de l’homme et néanmoins gardé son âme. L’ennui de l’homme vient à bout de tout, monsieur l’abbé, il amollirait la terre.
Les gros doigts firent le geste de pétrir une argile imaginaire.
— Mais je m’égare, reprit-il après un silence. Ma démarche auprès de vous avait un autre but que ce bavardage. La retraite où je vis, l’état de ma santé, mon humeur même ne me laissent que peu de moyens de vous servir. J’essaierai cependant. Et d’abord je tâcherai d’exprimer en quelques mots des sentiments, je l’avoue, assez complexes… Votre solitude m’attire.
— Je suis entièrement seul, en effet, dit le curé de Fenouille.
— Plus seul que vous ne pensez peut-être, continua M. Ouine avec une grimace douloureuse. Des supérieurs ont-ils pu sans remords, par simple mesure administrative, vous arracher du séminaire et vous jeter ici en plein bourbier ? Encore est-il des bourbiers tranquilles et comme en sommeil. La vase de celui-ci paraît diablement active, au contraire, depuis quelque temps. On croit l’entendre bouillir et siffler, remarquez que ceci est à peine une image, cher ami. Nous connaîtrons un jour les lois encore mystérieuses qui règlent — activent ou ralentissent — ces sortes de fermentation. Ici, d’ailleurs, nulle équivoque, du moins sur la cause prochaine.
— Je parle de la mort du petit vacher, ajouta-t-il après un long silence.
— Monsieur le professeur, dit le jeune prêtre, nos journaux sont bien coupables de troubler ainsi les esprits.
M. Ouine haussa les épaules.
— Il y a maintenant un cadavre dans chaque maison, fit-il avec douceur. Monsieur, j’avoue qu’au temps de ma jeunesse, cette affaire m’eût prodigieusement intéressé. Peut-être même l’excessive curiosité à laquelle j’ai trop souvent sacrifié mon repos m’eût fait commettre quelque imprudence. Hélas ! une curiosité aussi gratuite n’est sans doute que dérèglement d’esprit. La vôtre s’inspire de mobiles surnaturels. Toutefois, permettez à un vieillard…
— Oh ! crut devoir protester le curé de Fenouille avec politesse.
— Permettez-moi de vous mettre en garde, non pas contre tels ou tels, mais contre eux tous.
— Mons… Cher monsieur… Monsieur le professeur, je rends hommage à votre capacité, à vos talents. Néanmoins… si déplacé que paraisse ce mot dans la bouche d’un prêtre…
Sa pauvre main crevassée par l’hiver, tachée de noir (il badigeonnait d’encre ses gerçures) fit le geste d’effacer par avance le mot dangereux.
— L’amour que j’ai pour mes… oui… pour mes enfants — mes paroissiens sont mes enfants — je ne puis souffrir d’être mis en garde contre ma paroisse, monsieur le professeur.
— Certes ! dit M. Ouine. Mais nous nous sommes mal compris. Mes goûts, mes habitudes — pour ne pas faire allusion à des sentiments plus profonds, plus intimes — font de moi, en cette conjoncture, votre allié naturel, un modeste collaborateur. Bref, il n’y a ici que vous et moi qui nous intéressions aux âmes.
— Je vous demande pardon, murmure le curé de Fenouille humblement. J’ai parlé comme un idiot.
— Aux âmes, répète M. Ouine, songeur. Il conviendrait peut-être mieux à mon caractère, à mon état, de dire : à la vérité des êtres, à leurs mobiles secrets. Mais le vague de ces sortes de périphrases me rebute.
Il essuya son front et resta longtemps les épaules secouées par une toux nerveuse, la face enfouie dans un mouchoir. Lorsqu’il la découvrit de nouveau, le curé de Fenouille remarqua l’extraordinaire altération de ses traits.
— Certes, dit M. Ouine, la démoralisation de Fenouille était profonde. Il aura suffi d’un crime banal — est-ce d’ailleurs un crime ? nul ne le sait — pour donner à cette démoralisation un caractère intolérable. Mes jours sont comptés, monsieur. Il me serait désagréable de mourir en de telles conjonctures, en plein roman policier, et de la plus médiocre, de la plus basse invention. Oh ! je ne suis pas un moraliste ! Le mal est le mal. J’aimerais plutôt même qu’il ait de quoi soulever un peu les cœurs trop délicats, je ne redoute pas son odeur. Mais ils ont fait de ce modeste village un bazar, une foire, où tout figure pêle-mêle à l’étalage, le bon et le mauvais, dans un désordre hideux. Cela, monsieur, je ne puis le supporter.
— Je dois tout supporter, dit le curé de Fenouille d’une voix douce. Je supporterai cela comme le reste, seul ou non.
— Résistons ensemble plutôt, proposa M. Ouine, servez-vous de moi. Je vis ici depuis des années, je connais donc ce petit bourg. Il a ses secrets. Le secret des misérables, monsieur, ni la curiosité ni l’amour n’en viennent à bout. Il se livre de lui-même à qui se tait. N’intervenez pas trop tôt. Peut-être n’avez-vous déjà reçu que trop de confidences… Je veux dire de ces sortes de confidences écrites que la loi qualifie d’anonymes, hi ! hi ! Des lettres auxquelles… auxquelles il me serait peut-être permis d’attacher un intérêt personnel…
Le curé de Fenouille porta vivement la main à la poche intérieure de sa soutane, puis la reposa gauchement sur la table. M. Ouine sourit.
— Donnez-la-moi, dit-il avec tristesse. Donnez-les-moi plutôt, car vous en avez sans doute reçu plus d’une, je pense.
— Monsieur, fit le prêtre, peut-être n’aurais-je pas dû les lire. Dieu m’est témoin pourtant… que… Je ne les eusse d’ailleurs communiquées à personne, pas même à mes supérieurs.
M. Ouine eut un geste d’indifférence polie.
— Hélas ! monsieur, j’en ai reçu bien d’autres, en effet, balbutia le curé de Fenouille. Dois-je les brûler ? Ne le dois-je pas ? C’est comme une présence ennemie dans la maison, monsieur, je ne respire librement qu’à l’église, et encore… Est-il possible qu’un hameau perdu dans les bois, si loin des villes… Que leur ai-je donc fait ? Monsieur, il m’arrive parfois de me demander si… si ces choses affreuses… ne sortent pas toutes de la même main, mais l’hypothèse me semble extravagante… Désespérer un pauvre prêtre comme moi, souiller sa vie, cela vaut-il la peine qu’on y songe ?… Pardonnez-moi de vous poser la question, monsieur : la démarche que vous venez de faire est celle d’un ami…
— Je ne suis pas votre ami, répliqua le professeur d’une voix grave… Et dussiez-vous me retirer sur-le-champ votre confiance, je ne vous cacherai rien de mes misères : j’ai douté de vous, monsieur.
Le curé de Fenouille ouvrit sa soutane, retira le paquet de lettres d’une main tremblante.
— Veuillez me donner une enveloppe, dit M. Ouine.
Il écrivit dessus : « Pour M. le juge d’instruction », puis la remit sur la table avec un grognement de plaisir.
— Dieu m’est témoin, commença le pauvre prêtre avec une emphase risible.
Mais il n’acheva pas. Son visage insignifiant, si peu fait pour exprimer l’angoisse, s’altéra, se déforma brusquement tout entier, parut réellement se tordre sous l’effet d’un désespoir presque comique, n’eût été l’appel déchirant du regard et cette espèce d’innocence farouche qu’on voit aux yeux des enfants, et aussi des douces bêtes traquées, rendues.
— Prenez-les, monsieur, dit-il, prenez-les, emportez tout… (En même temps il jetait sur la table trois paquets ficelés drôlement d’une cordelette de confiseur bleu d’azur.) Monsieur le professeur, un prêtre ne devrait jamais se plaindre, je le sais, la pitié d’autrui ne nous vaut rien. Mais la solitude me fait maintenant encore plus peur que la pitié. La solitude m’a usé bien avant que je fusse en âge de la supporter. Mon père était un mineur du pays de Lens, il est mort au fond de sa mine, deux mois avant ma naissance. Ma mère ne lui a pas survécu longtemps. C’est une tante qui m’a élevé. Elle était cabaretière à Noirentfontes. Ah ! monsieur, encore aujourd’hui, le visage d’un homme ivre m’épouvante ! Et pourtant, je ne suis pas un innocent, je connais le mal. À l’âge où les enfants ne sont que jeux, rires et chansons, j’avais déjà senti que nul ne compose avec lui, que la justice et l’injustice sont deux univers séparés. La seule vraie joie que Dieu m’ait donnée, je l’ai connue à mon entrée dans la cour du petit séminaire, un jour d’octobre — j’ai cru mourir de joie. J’avais trouvé une famille, monsieur, comprenez-vous ? une patrie ! Hélas ! le plus cher de mes camarades est aujourd’hui clerc de notaire à Marseille, un autre gendarme, un autre cocher. Me voilà non moins seul que jadis, plus seul… Vous me direz : « Il y a les supérieurs, les confrères… » Ah ! monsieur, rien ne diffère plus d’un prêtre qu’un autre prêtre ; notre solitude est parfaite. Lorsque j’ai parlé de ces choses, on m’a plaint, on a souri. Chacun chez soi, n’est-ce pas ? chacun les siens ? Et puis encore, voyez-vous, il y a cet optimisme extraordinaire, impénétrable, inflexible des supérieurs, des vieux prêtres : « On doit en prendre son parti, » répètent-ils tous. Sans doute. Mais oui, monsieur, je prends mon parti de la farouche bêtise des hommes. Je ne me révolte pas contre le mal. Dieu ne s’est pas révolté contre lui, monsieur, il l’assume. Je ne maudis même pas le diable…
Il fit des deux bras le geste navrant du malheureux qui, après un flot de paroles, s’aperçoit qu’il n’a réussi qu’à mesurer son malheur, sans espoir d’en faire jamais partager à personne l’essence secrète, ineffable. M. Ouine mit les paquets ficelés sous son bras.
— J’ai l’honneur de vous saluer, dit-il.
— Ne partez pas tout de suite, supplia le curé de Fenouille, hors de lui. Vous êtes en présence d’un homme surmené, c’est cela même… surmené. Mon Dieu ! ils n’ont tous au fond qu’un désir, allez, un désir qui va s’en grandissant avec l’âge, les infirmités, les maladies — et ils ont beau lui donner des noms, des noms qui ménagent leur orgueil — ils désirent être délivrés de leurs péchés, voilà tout…
Tandis qu’il parlait, M. Ouine multipliait les saluts et les courbettes, se dirigeait à reculons vers la porte. Aux derniers mots du prêtre, il s’arrêta brusquement.
— La dernière disgrâce de l’homme, fit-il, est que le mal lui-même l’ennuie.
Il frotta son chapeau du revers de sa manche, s’inclina profondément, sortit.
Presque au seuil du presbytère la route fait un brusque détour, s’enfonce vers la vallée de la Louette. La pente est si raide que des premières aux dernières maisons du bourg, lorsque le vent souffle de la plaine, on entend grincer et miauler le frein des charrettes qui s’en vont vers Bruges, le mercredi de chaque semaine au petit jour. Et justement derrière M. Ouine tombe comme du ciel la plainte stridente. À travers la menue brume insidieuse qui fausse toute perspective, le froid brouillard qu’aspirent avec peine les poumons pourris de M. Ouine, on dirait l’appel d’un de ces pauvres oiseaux d’hiver jetés en dérive à mille pieds au-dessus des collines, pris dans l’étau de la tempête polaire. « Bigre de bigre ! » fait le professeur de langues.
Il vient d’atteindre le petit pont, étale son mouchoir sur la marche de pierre, s’assoit les mains aux genoux. L’eau roule à ses pieds, couleur du temps, livide. Aux anses étroites, frangées d’herbes, le gras savon des lessives s’étale en une mince pellicule grise que chaque remous teinte en rose. Parfois, une grosse bulle file le long des tiges de roseaux, tourne une seconde, éclate, avec un imperceptible bruit, dans le monotone roucoulement des fontaines.
— Bigre de bigre ! répète le professeur de langues.
Depuis des années — toujours — assurément depuis les premières atteintes du mal qui le dévore, il redoute le matin. Du moins, midi l’accable-t-il, le jette-t-il sur son lit, persiennes closes, même au cœur de décembre, car sa défaillance semble obéir au rythme mystérieux de l’heure, non de la saison. Au lieu que l’angoisse matinale prolonge curieusement l’insomnie, il en est comme l’intolérable épanouissement. Cette fraîcheur acide, cette limpidité, ce murmure de sources invisibles, ce renouvellement de toutes choses l’isole plus douloureusement que le silence, les ténèbres où ses nerfs trouvent une espèce de calme et comme une sécurité funèbre. Car le matin semble l’exclure dédaigneusement de la vie, le rejeter avec les morts. Il le hait.
Il pose à côté de lui le paquet de lettres, avec indifférence. De l’élan de curiosité qui l’avait poussé presque malgré lui vers le jeune prêtre inconnu, il ne restait rien. Curiosité ? Goût du risque ? Il n’eût su le dire. Il savait seulement que là-haut, derrière les tilleuls et les ifs, avait été sa dernière chance. Elle n’était plus. Le cercle enchanté, rétréci chaque jour, ne se laisserait plus rompre.
Non que fût détruite ou simplement altérée cette foi en lui-même qui devait jusqu’à la fin lui tenir lieu de tout succès, de tout espoir, de toute joie — aussi dure que le diamant. L’approche de la mort la faisait peut-être au contraire plus éclatante et plus dure. Si indifférent qu’il fût à son sort futur — supposé que les morts en connussent jamais un — cette foi était sans doute, entre tant de biens vers quoi s’efforcent les misérables hommes, le plus capable de durer, de survivre. L’idée qu’il dût regretter en mourant quoi que ce fût, renier une seule de ces heures dont chacune avait marqué un progrès vers la délivrance, la liberté totale, ne lui était pas encore venue. Et il était de moins en moins supposable qu’elle vînt jamais. Lorsqu’il essayait d’atteindre, en deçà même du souvenir, jusqu’à l’amas confus des impressions de l’enfance, la première part mouvante et grouillante de la vie, la dernière à rentrer dans l’immobilité de la mort et qui donne sans doute à chaque agonie humaine son caractère propre, incommunicable, fait de chacune d’elles un drame particulier, unique, il se rappelait n’avoir jamais réellement détesté qu’une contrainte, celle dont le principe était en lui, la conscience du bien et du mal, pareille à un autre être dans l’être — ce ver.
La brume monte peu à peu au flanc des pâturages jusqu’à ce que la lente oscillation de l’air la repousse à mi-côte. Le village demeure tout entier visible, coiffé du haut clocher d’ardoises, et ses maisons tapies comme des bêtes. À cette distance le regard trop faible de M. Ouine ne les distingue pas les unes des autres et ce n’est qu’un tas uniforme, une seule masse que ses yeux caressent avec dégoût.
Car aujourd’hui comme jadis, comme à vingt ans, ville ou village — que dire ? — la plus humble maison d’où monte une fumée le remplit de trouble, resserre son cœur. Et certes la présence de l’homme ne lui fut jamais secourable ni amie, mais toute réunion d’hommes le tourmente d’inquiétude et de curiosité, d’un malaise indéfinissable, dont il ne peut confier le secret à personne. Combien de fois, au retour de ses longues promenades, le soir, il est allé s’embourber dans les chemins creux, rien que pour éviter la grande rue alors déserte, avec les grands cernes d’or jaune des lampes, lorsque le regard plonge dans les salles, surprend la famille au gîte, le vieux qui crache sur la cendre, la grand-mère encore agile, le paquet d’un hideux marmot lié d’une serviette à la chaise de paille, les joues enflammées de la fille, parfois aussi un petit garçon qui rêve, le porte-plume enfoncé dans la bouche, et ses yeux d’ange… Comme il s’est toujours senti faible, et seul, en face de ces animaux à peine distincts, échangeant leurs regards et leur haleine, de la naissance à la mort, sous le même plafond crasseux, entre la table où ils mangent et le lit qui boira leur dernière sueur ! Ni la volonté, ni l’intelligence, nulle tyrannie — la curiosité même, le plus puissant des moyens de désagrégation, la curiosité portée jusqu’à la haine — ne sauraient vaincre la résistance, la molle élasticité de ce magma. Il imagine, il voit presque, il croit voir de ses yeux, comme d’un autre monde, d’une autre planète, ces nappes funèbres, ces lacs de boue. Quiconque entreprend d’y porter la main — quelque homme miraculeux, né vraiment libre — voilà que sous lui ses jambes déjà coulent à pic et il disparaît presque aussitôt, grimaçant et gesticulant, sucé par cette semence d’hommes, morts ou vivants. Jadis, pourtant…
Il tâte douloureusement sa poitrine de ses deux mains molles aux doigts gourds. La morsure de l’air froid n’irrite même plus ses bronches et le spasme pulmonaire qui suit chaque respiration la prolonge d’une angoisse légère qui ne lui déplaît pas. D’aussi loin qu’il se souvienne, souffrir et penser, pour lui, ne font qu’un. Toujours il a fallu au travail de son cerveau l’accompagnement de quelque blessure, volontaire ou non, de sa chair. À onze ans, lorsqu’il cachait sous les piles de cahiers rouges, mauves et verts, un Spinoza volé à la chambre des maîtres, nulle poésie n’eût égalé à ses yeux les pages arides, lues mot par mot, avec une patience sauvage et qu’il ne réussissait à relier entre elles qu’au prix d’un effort immense qui le jetait parfois, plié en deux, la face écrasée contre le bois du pupitre, avec une contraction de l’épigastre si violente qu’il croyait mourir. Et certes, ce n’était pas la vérité qu’il souhaitait d’atteindre au terme de ces formules abstraites, d’ailleurs presque toujours incompréhensibles, car il ne se sentait nul appétit de vérité, quelle qu’elle fût. Au professeur d’histoire qui le surprend un jour, et s’étonne d’un zèle aussi insolite pour le Juif d’Amsterdam, il ne sait que répondre, le regard comme égaré derrière les ridicules lunettes à monture de fer, crispant sur son pauvre petit visage durci par la fatigue des doigts aux ongles rongés, tout saignants. L’autre — un gros paysan narquois de la vallée d’Auge qui sent la pipe et l’eau-de-vie — caresse doucement sa joue, lui fait signe de le suivre, le pousse hors de l’étude dans l’escalier noir, frais comme une cave, jusqu’à sa chambre, où il l’assoit sur ses genoux, paternellement… Nulle autre lumière que le pâle reflet dans les vitres du bec de gaz qui brûle nuit et jour sous le préau. Les livres épars font de grandes piles contre le mur, et, derrière un rideau de serge rouge, on voit le lit défait, la table de bois blanc, la cuvette pleine d’une eau grise. « Hé bien ! mon petit philosophe, hé bien ! mon petit philosophe… » répète le gros Normand d’une voix monotone. Et lui, Ouine, pour la première fois de sa vie — la dernière sans doute — essaie de faire comprendre, d’expliquer, tandis que les mots semblent jaillir d’une part oubliée, tout à coup retrouvée, de son âme, jaillissent comme d’une source intarissable. À peine sa bouche a-t-elle le temps de les prononcer que d’autres se pressent au fond de sa gorge, qu’il ne peut retenir, éclatent en sanglots discordants. Dieu ! que ces larmes sont douces ! Oui, que la chaude honte en est douce, libératrice ! Elles coulent plus abondantes et plus faciles encore que les mots, il les laisse ruisseler sur ses joues, elles inondent sa bouche de leur sel tiède. Les lunettes de fer glissent, s’échappent, éclatent à ses pieds sur le pavé. Il ne voit plus rien qu’un halo d’abord indistinct d’où sort peu à peu, ainsi que d’une pâle brume, le visage du professeur d’histoire, et, à la même seconde, il sent la piqûre de la barbe rousse, et sur lui, sur son propre regard, au bord même de ses cils, un autre regard inconnu, vide et fixe, comme d’un mort…
Elle ne l’a pas entendu, pauvre fille !… Est-elle encore capable de voir ou d’entendre ? Et pourtant, bien avant que les feuilles trempées d’eau aient fait sous son pas cet affreux bruit de suçoirs, bien avant que la haute et fine silhouette — ah ! si jeune : on dirait d’un de ces dénicheurs de nids barbouillés de mûres, un compagnon des anciens dimanches, des beaux dimanches ! — ait paru en haut du sentier, son cœur était déjà miraculeusement libre et léger dans sa poitrine, avec on ne sait quel espoir absurde, éblouissant.
— Écoute, dit-elle, je croyais m’être trompée, il y a si longtemps que je suis là, dans le noir.
Comme d’habitude, elle se tenait à distance, sagement, sans aucun sourire même des yeux. Car c’est ainsi qu’il l’aime. Mais, à sa grande surprise, voilà qu’il l’a prise cette fois violemment contre sa poitrine, en silence.
— Viens-t’en chez nous, fait-il d’une voix qu’elle reconnaît, qu’elle n’a entendue qu’une fois, le soir des noces.
— C’est que la nuit n’est pas fameuse, dit-elle, et j’ai gardé mes souliers troués. Comment veux-tu que j’aille comme ça jusqu’à la hutte ? Il est passé dix heures, la jument n’a même pas son foin.
— Je te porterai, répond-il, quand tu seras lasse.
Elle se mit aussitôt à marcher derrière lui sans un mot. Et, dès ce moment, elle cessa de prévoir, de penser. Comme c’est donc bête de penser — car on pense seule, hélas ! — alors que la première parole de l’amant dispense un oubli plus parfait que le sommeil, fond si délicieusement dans les veines, y change le sang en vin !
La nuit est noire, en effet. Vers laquelle des huttes vont-ils ? Celle du creux d’Élan est la plus proche, mais il lui préfère celle du Relais, un vieux poste qui date du temps des seigneurs, dont il s’est fait une niche confortable qu’ignorent les gardes. Le sentier qu’ils suivent doit longer la route de Roye et la lisière est parfois si proche que le vent de la plaine les frappe au visage, tandis que s’élève lentement, pesamment, au-dessus de leurs têtes, un air dense et saturé. Ils retrouvent les pentes secrètes du Rouvre, plantées de hêtres, presque nues sous les puissantes arches végétales, puis de nouveau leurs pieds s’enfoncent dans le fumier gluant de feuilles mortes qui siffle et crache à chaque pas une eau couleur de rouille. Ses jambes sont glacées jusqu’au ventre, son pauvre fichu de laine s’accroche aux troncs écailleux. Seigneur, elle n’aura pas la force de refaire ce chemin avant l’aube ! Mais déjà son cœur est calme comme à l’approche d’un événement trop prodigieux pour l’émouvoir d’un autre sentiment que celui d’une attente solennelle. Ce qui doit être sera. Et ce qui doit être ne se rapporte à rien du passé, la nuit sûrement va s’ouvrir sur un jour neuf, éblouissant.
— Où allons-nous ?
— Au Relais, dit-il. As-tu froid ?
— Un peu, répond-elle timidement. Car elle l’a vu déboutonner sa veste de velours et s’enchante à l’idée de sentir sur son cou, sur ses épaules, la suave chaleur du jeune corps fraternel. Mon Dieu ! s’est-il jamais montré si prévenant, si tendre ? Et elle baise au passage, bien vite, l’étoffe trempée de rosée.
— Nous y voilà, petite.
C’est une porte toute neuve, aux gonds solides, fermée d’un cadenas. Et la cachette n’est pas reconnaissable non plus : les murs en sont tapissés de nattes qu’il a tissées lui-même, et il s’est construit un lit de planches bien rabotées, peintes d’un vert sombre et sylvestre. Son beau fusil est là, jeté en travers, le gros douze trapu luisant comme une bête. Elle a tout à coup envie de le toucher, glisse sournoisement sa petite main sur la batterie.
— Va donc, il ne mordra pas ! fait-il d’une voix étrange.
Les yeux n’expriment rien, ni colère, ni tendresse, rien qu’elle connaisse du moins, sinon peut-être une sorte d’attention profonde. Il l’enlève tout à coup, la plie contre sa poitrine et déjà sa bouche violente cherche la sienne quand il la repose à terre, avec une fermeté douce.
— Vaut mieux pas, remarque-t-il pensif.
Il a rougi jusqu’aux oreilles et elle essaie de sourire.
— Ben quoi, dit-elle, pas prêt ?
— Blague pas, fait-il, ne blague pas avant de savoir — je te veux tout autant qu’avant, ma fille, et plus : il n’y a pas d’offense…
Et aussitôt, il recula de deux pas, secoua les épaules en frissonnant.
— Dommage qu’on ne connaisse pas une autre manière, une vraie — je ne sais pas — une qui ne puisse servir qu’une fois par exemple — une seule fois avec une seule femme. Parce que des filles, j’en ai eu tout autant que j’ai voulu, parole, mais toi… toi, personne ne sait ce que t’es, avec ton gentil petit corps qui ne pèse pas plus qu’une brassée de joncs frais — vaillante comme un homme.
Elle a rougi de plaisir, sans lever les yeux.
— Eugène, fait-elle enfin, après un long silence, faut pas regarder aujourd’hui à me dire tout…
C’est la phrase la plus hardie qu’elle ait sans doute jamais prononcée, car il ne souffre pas qu’on l’interroge, et même à ce moment il n’a pu réprimer une grimace de colère, une double ride au coin de ses lèvres rusées, qui d’ailleurs s’efface aussitôt.
— Le vieux est venu.
— Ici ?
— Pas chez le pape, bien sûr.
— Hé quoi ! dit-elle, d’une voix qu’elle s’efforce de raffermir, qu’est-ce qu’il voulait ?
Mais il hausse les épaules et s’éloigne vers la porte. Tant pis : elle vient poser sa petite main sur sa manche.
— La police ?
— Fous-moi la paix, crois ce qui te plaira.
— Oh ! dit-elle, je crois tout, je suis habituée.
Les mots lui manquent et l’idée qu’elle ne peut plus se taire, qu’il lui faut rompre pour la première fois ce silence intérieur où elle a enfoncé son amour la fait trembler comme une feuille.
— Allons, t’impressionne pas, souffle-t-il entre ses dents.
Le reproche l’a fait rougir de nouveau, mais elle n’a vraiment pas le temps de souffrir, elle rassemble ses forces. Toutes les forces de sa vie tournent autour de quelques pauvres mots trop simples, comme un vol d’immenses oiseaux.
— Si le père t’a manqué, dit-elle, je… je…
Mais le tremblement l’a saisie encore, un grand froid qui fait le vide dans sa poitrine, et son cœur bondit contre ses côtes, à grands coups sourds.
Il l’a regardée de ce même regard attentif, et elle tourne vers lui, docilement, son petit visage misérable, secoué de frissons.
— C’est pas qu’il m’ait manqué, dit-il, et moi je ne lui manquerai pas non plus.
Il respire calmement, profondément, il gonfle d’air sa poitrine.
— Passe-moi le litre de rhum, petite, il est derrière toi, sur la planche. On crève de froid ici dedans, pas vrai ?
Mais elle paraît ne pas entendre, immobile, les yeux mi-clos, la main posée contre le mur.
— À quoi que tu penses ?
— Si tu bois, je boirai, dit-elle, mais j’aime mieux pas.
Elle regarde ses souliers boueux, ses bas trempés, avec un sourire de détresse. Et ses doigts aux ongles usés lui font honte aussi. Elle les cache sous un pli de sa jupe.
— Le père n’a pas… n’a pas… commence-t-elle.
— N’a pas quoi ?
— Rien. Je suis folle.
— N’a pas quoi ? C’est quand même pas le moment de jouer à la charade, ma fille.
— N’a pas parlé aux… gens de police ?
— Non. Il paraît seulement que le mandat est lancé. Je peux être arrêté demain.
— Il ne faut pas !
Elle a dit ça comme le vieux, de la même voix, très basse avec son accent farouche. Puis lentement, prudemment, sans lever la tête, elle laisse glisser vers son amant un regard lourd.
— Des fois qu’on pourrait partir, s’en aller loin — je ne sais pas, sur les mers, quoi ? dans des pays, nous deux…
— Pas de bêtises, dit-il durement.
— Je parlais de cela sans y croire, s’excuse-t-elle. Mais j’ai rêvé tous ces temps-ci d’une grande forêt très haute, rien que des troncs, des troncs comme des colonnes, tout droits, tout noirs, et je croyais voir la mer à travers, très loin, une frange bleue… Du moins, je croyais que c’était la mer, puisque je ne l’ai jamais vue.
Les derniers mots s’étouffent au fond de sa gorge et comme elle recule un peu dans l’ombre pour renouer le lacet qui lui sert de jarretière, elle rencontre son regard et rougit jusqu’aux oreilles.
— J’allais retourner les litières, dit-elle, je suis venue telle que j’étais, tu penses.
Mais son pauvre sourire n’en peut plus, et de grosses larmes roulent au bord des cils.
— Si j’avais su ne pas rentrer, j’aurais mis ma robe et mes bas.
— Tu ne rentres pas ?
— Non, bien sûr, dit-elle simplement. Tu me crois donc si bête ?
Ses yeux se sont séchés d’un seul coup, brûlent dans le mince visage qu’elle tourne à présent vers la porte, plein d’une volonté implacable.
— Ils vont être bien attrapés, fait-elle, eux tous…
Elle lui tourne le dos et il peut la regarder à son aise, avec une surprise naïve mêlée de crainte et d’une sorte de rancune obscure. Certes, l’image de mort est entrée maintenant trop avant dans sa cervelle et nulle force ne l’en délogerait plus, mais c’est en vain qu’il serre sa ceinture avec le mouvement canaille des hanches dont on l’a vu tant de fois défier ses rivaux, là-bas, dans les cafés de Meknès, il n’y a devant lui aucun ennemi, hélas ! nulle force connue, familière, à laquelle il puisse mesurer la sienne, mais un sentiment simple et terrible dont il ignore le nom, un mur nu, lisse comme un verre, où la terreur même ne saurait accrocher ses ongles, un orgueil plus limpide et plus dur que le diamant.
Il cherche, il cherche vainement la phrase qu’il faut dire, celle qu’il a toujours trouvée chaque fois qu’il a joué sa vie, couru sa chance, mais sa pensée tourne sur elle-même, ainsi qu’un rat dans une trappe. Et d’ailleurs la vie est jouée, la chance courue. Plus rien.
— Ben quoi, c’est le sort ! dit-il enfin comme à lui-même.
Elle hausse les épaules, indifférente ? Peut-être eût-elle souhaité qu’il refusât son sacrifice, la suppliât de vivre, de lui survivre, avec ces mots qu’on lit dans les livres, et pourtant il ne lui déplaît pas non plus qu’à ce moment solennel l’amour lui découvre une fois encore son vrai visage, car elle le connaît depuis longtemps pour un maître aride et dur ; elle l’a servi comme tel, sans vaine pitié d’elle-même, avec une espèce d’opiniâtreté farouche. De la mort, elle n’a d’ailleurs nul souci. Elle lui paraît une chose de l’enfance, un conte de fées. Si peu réelle, que la pensée ne lui vint même pas alors d’enlacer de ses bras, de serrer sur sa poitrine le compagnon menacé qu’elle enveloppe de son regard tranquille. À peine a-t-elle conscience d’une crainte vague, et presque voluptueuse, d’un mystérieux mouvement de tendresse pour son propre corps en péril, tandis qu’elle effleure distraitement des doigts, sous son caraco, ses jeunes seins.
— Que veux-tu, dit-elle, nous n’aurons pas eu seulement un bon mois, un mois tranquille !…
Elle s’approche de lui, pose doucement les lèvres au creux de son menton, avec un frisson de plaisir. Jamais elle ne s’est sentie plus molle, plus souple, toute docilité, toute caresse. Il lui semble qu’elle flotte sans pesanteur au fond d’une eau calme où nul remous ne peut l’atteindre. La pensée même de la fin prochaine ne lui parvient qu’amortie et décolorée à travers cette épaisseur limpide. Ah ! faire vite ce qui doit être fait, glisser de cette paix dans l’autre…
Elle s’écarte un peu, timidement, sans oser encore délier les deux mains qu’elle a croisées sur son épaule. Que fixe-t-il à présent de ce regard sauvage ? Voici venir l’heure où toutes les haines levées contre leur humble destin retomberont sans force, et il a l’air de leur faire face, le front baissé, les muscles tendus. Que de temps ils auront ainsi perdu pour l’amour, lorsqu’il était encore un temps pour eux !… Et maintenant… Maintenant c’est vrai qu’elle ne comprend plus du tout, mais qu’importe ! Elle ne désire que sa volonté chérie, elle est prête à lui sacrifier jusqu’à la consolation du dernier adieu.
— Écoute, Eugène, dit-elle, peut-être… peut-être qu’il vaut mieux…
La voix d’une mère n’est pas plus douce, et elle referme les bras sur sa poitrine, retrouvant d’instinct le geste sacré des berceuses.
Il recule imperceptiblement, puis s’arrête, les mains tombant le long des cuisses, les épaules jetées en arrière, dans l’attitude d’un homme qui vient de recevoir le coup en pleine poitrine, reste une seconde immobile avant de tomber face contre terre. Mais le corps seul a cette résignation tragique, cet abandon. Le creux des joues livides, le pli douloureux des lèvres marquent encore l’entêtement et la ruse, et dans le délaissement même de toute espérance, au delà de toute prévision, de toute crainte, même de toute pensée, non pas le refus de la mort, mais cet amour que la bête agonisante donne à la vie avec son dernier hoquet sanglant, l’amour inflexible de la vie.
— C’est drôle, dit-il, t’es comme le vieux, tout pareil. T’as pas l’air de tenir à savoir si je l’ai tué ou non, le petit gars ?
— Qu’est-ce que ça peut bien me faire, mon amour ?
Cette fois elle a bien saisi dans le sien le regard rebelle, il ne lui résiste plus ; elle voit s’éclaircir par degrés les yeux farouches. Dieu ! le voilà tel qu’il lui est apparu jadis, derrière la haie, ses cheveux en broussaille, le cou nu, et son doux sourire effronté. De ses deux faibles mains, elle le recouvre doucement, elle fait au visage aimé un premier linceul de ses paumes fraîches, en détournant les yeux.
— N’y touche pas — ne touche pas à ta figure, mon chéri… jure-le-moi !
En même temps elle écarte la chemise, pose sa bouche à la place du cœur. A-t-il compris ? Peut-elle dire plus ? Non, n’est-ce pas ? Maintenant il faut faire vite. Vite ! Vite ! Sa main gauche maintient closes les paupières qu’elle sent battre un instant sous ses doigts. De l’autre, derrière son dos, à tâtons, elle attire vers elle, vers sa propre poitrine le noir hammerless aux canons courts, glisse adroitement la crosse entre les planches et la paillasse, pose la double bouche d’acier sous son sein, appuie de tout son poids, cherche la détente du pouce… Impossible de savoir si le coup est parti ou non, mais la cabane est pleine d’une fumée rouge, écarlate, qui s’assombrit en une seconde, devient un pan de silence et de nuit.