Monsieur Ouine/XI
XI
On a décidé d’enterrer le petit mort un jeudi, jour de congé. Dès avant l’aube, la vieille sonneuse a disposé les tréteaux, les flambeaux, a déplié la draperie blanche qui sent la nappe, l’encens et une autre odeur sucrée. Un peu plus tard, l’instituteur est apparu au seuil de l’école, pantalon noir et souliers vernis, cuirassé d’un plastron neuf qui sonne sous les doigts comme un tambour. À neuf heures, les groupes se forment au seuil des estaminets, la joie des dimanches monte avec le soleil, et le premier tintement de la cloche, si grave, remplit tout le ciel d’un seul coup.
Il a éclaté aux oreilles du vieux Vandomme debout sur son seuil, et voilà que le roulement de tonnerre enveloppe la pauvre maison vide qui tremble. Ce n’est plus qu’un bourdonnement, comme d’un essaim de guêpes géantes, traversé d’éclairs sonores, et brusquement, quelque part au fond de l’espace, juste au-dessus de sa tête, l’explosion d’une sphère de cristal avec une détonation si nette et si pure qu’elle semble se résoudre en lumière, retomber en pluie de lumière sur l’immense paysage ensoleillé…
Parfois, lorsque le vent tourne, le cri déchirant, presque humain de l’écho.
Tant pis ! La tête du vieux tremble un peu sur ses épaules, mais il s’est avancé d’un pas, il a fait bravement face à cette espèce de huée qui déferle du village ennemi. Rien ne l’empêchera d’être là-bas, tout à l’heure, à son poste, et il ne baissera les yeux devant personne. Le seul danger que puisse courir un homme désespéré lorsqu’il affronte la haine ou le mépris, c’est de s’attendrir sur son propre malheur, et il ne sent pour lui-même aucune pitié. Jusqu’à la mort, ses yeux seront secs. Il n’a eu qu’une faiblesse — à vrai dire légère — ou peut-être n’était-ce qu’un vertige d’insomnie, car depuis la mort de la fille et du gendre il ne dort plus… Lorsque dans le livide reflet du jour, il a passé la chemise des jours de fête, cassé ses ongles aux boutonnières, noué la ridicule petite cravate noire qui s’échappe chaque fois de ses doigts énormes… La fille jadis… Qu’importe ! La fille et son amant sont déjà sous la terre, là-bas, dans un coin du cimetière de Poperinghe — deux fosses jumelles, sans nom, sans croix — et il a dû laisser le petit infirme, en pleine crise, à l’hôpital de Merenghien. Maintenant, il lui faut reprendre sa place, son rang, tenir l’un et l’autre jusqu’au bout, dévorer sa honte aux yeux de tous, impassible, jour après jour, sans espoir d’épuiser jamais la hideuse provende, et il crèvera dedans, comme un bétail dans la litière.
Nulle pitié pour lui-même, aucun regret. L’orgueil entretenu tant d’années au plus secret de son âme, cet orgueil si parfaitement incorporé à sa vie, à sa substance, à la substance de sa vie, qu’il n’eût su peut-être encore lui donner son vrai nom, l’orgueil venait de consommer en lui jusqu’au remords. L’assurance de sa parfaite solitude, de l’espèce de damnation où il était tombé, ébranle à cette minute si fortement ses nerfs qu’il essaie gauchement d’exprimer pour lui tout seul, par quelque image, un sentiment presque inconcevable. Il ressemble à un vieil arbre pourri, plein de sciure, pense-t-il le temps d’un éclair. Puis il hausse les épaules et s’avance hardiment vers son destin.
Le sentier débouche sur la route, la route est vide. Il essuie soigneusement contre le talus ses semelles pleines de boue. Son pantalon relevé laisse voir ses chaussettes de laine grise et le vent fait claquer sur ses cuisses les pans de sa redingote au ridicule petit col démodé. Mille dieux ! les vitres de l’estaminet sont toutes noires de dos d’hommes et quand il passe ils se tournent tous à la fois, blêmes à travers la fumée des pipes, blêmes comme ces visages qu’on voit en rêve. Hardi, mon gars ! Les beaux souliers traînent malgré lui sur les cailloux avec un grincement horrible. Voilà qu’il a beau cambrer les reins, lancer la jambe, c’est comme s’il n’avançait plus, il se traîne… Hardi, hardi, garçon ! Plus vite ! plus vite… « A r’gard vir, ar’gard, m’homme ! » Ils sortent tous ensemble sur le seuil, ils se poussent les uns les autres, pour mieux voir, et le gros rire qui gronde n’éclate pas, s’éteint en un long murmure. C’est que, à leur stupeur, le vieux s’est mis à courir, le dos rond, tête basse, comme malgré lui, comme à son insu. Il monte en courant l’allée du cimetière, il ne s’arrête qu’à la haute porte de chêne sur laquelle il appuie ses deux mains.
L’église a perdu sa douce odeur de résine, de mousse et de feuillage flétri. Elle est sombre et chaude comme une étable. De l’abside la lumière des cierges vient traîner sur les dalles de la nef, rampe le long des piliers de pierre toujours suants d’une eau glacée, d’une eau morte qui graisse les mains, puis elle achève de se perdre sous les voûtes. Le chœur est plein d’hommes debout, immobiles, ou qui s’ébrouent par instants tous à la fois, ainsi que les bêtes d’un troupeau. Seul, absolument seul, parmi ces ombres, plus isolé par la double rangée de cierges que par un abîme, le minuscule cercueil drapé de blanc.
La chose faite, personne n’a su dire comment elle s’était faite, par quel miracle. Non, personne n’eût pu croire que ce petit village boueux avait une âme et pourtant il en avait une, si pareille à celle des bêtes, lente, rêveuse, toute travaillée d’une curiosité sans objet, pleine d’images à peine distinctes et dont le déroulement presque insensible s’accélère tout à coup, affole et martyrise le cerveau. C’est vrai qu’ils sont venus d’un même mouvement se serrer autour du petit cadavre comme un troupeau cerné par les loups… Ah ! qu’il tire donc après lui sous la terre tout ce qui depuis une semaine rôde parmi eux jour et nuit ! Mais on ne vient pas si facilement à bout de la patience et de la ruse des morts.
Cela commença par l’ennui. L’ennui mit le feu au ventre. L’alcool de la veille est plus sournois, moins vif à flamber, mais plus malicieux, plus durable… Et le forgeron Guy Trioulet, l’un des buveurs, dit : « On en avait de ch’ti mort par-dessus la tête, on n’en pouvait plus. Tant de rapports, tant de menteries et ces sacrées lettres anonymes qu’on avait fini par se cacher pour brûler… En somme, depuis des jours, le village barbotait dans son crime ; chacun pour soi, chacun pour son compte, ça aurait dû s’arranger petit à petit. Le malheur a voulu qu’on aille tous à cette messe, tous à la fois, tous ensemble. C’est comme une vapeur qui nous aurait monté d’un coup à la tête. Positivement, lorsque le curé a parlé, l’air s’est mis à manquer, monsieur, parole d’honneur ! L’air était devenu chaud et gras comme celui de notre fournil quand je tue mon cochon. »
Mais personne, hélas ! à ce moment n’eût retenu le pauvre prêtre. Si timide qu’il fût d’ordinaire, la rumeur de cette foule vers lui l’agitait moins de crainte que d’une sorte de curiosité maladive, et dès qu’il eut osé jeter franchement les yeux sur ces centaines de visages transfigurés par une attente égale à la sienne, les paroles qui s’étaient lentement formées en lui, à son insu, au long des deux dernières semaines, jaillirent du plus secret de son être, ainsi qu’une épée du fourreau.
Il n’en devait garder d’ailleurs nul souvenir. Peut-être ne furent-elles à ses propres oreilles qu’une rumeur inintelligible en réponse à cette autre rumeur qui venait sur lui et à laquelle il fallait faire face coûte que coûte. Du moins demeura-t-il toujours incapable d’en répéter précisément aucune — aucune de ces paroles qui avaient allumé l’incendie. Et peut-être aussi n’avaient-elles formé ensemble que des phrases maladroites et sans art, mais chacune n’en fut pas moins un appel irrésistible, un cri jeté vers toutes ces faces, seules visibles dans les demi-ténèbres, ces faces nues si pressées qu’elles faisaient comme un seul corps nu, la dégoûtante nudité de tout le village maudit se tordant auprès du cercueil. « Qu’êtes-vous ? disait le pauvre homme de sa voix triste. Qu’êtes-vous venus chercher ici ce matin ? Que demandez-vous à votre prêtre ? Des prières pour ce mort ? Mais je ne puis rien sans vous. Je ne puis rien sans ma paroisse, et je n’ai pas de paroisse. Il n’y a plus de paroisse, mes frères… tout juste une commune et un curé, ce n’est pas une paroisse. Certes, je voudrais vous servir, je vous aime, je vous aime tels que vous êtes, j’aime vos misères, il me semble parfois que j’aime vos péchés, vos péchés que je connais bien, vos pauvres péchés sans joie. Et c’est vrai que je souffre et prie pour vous de toutes mes forces. Beaucoup, ici ou ailleurs, diront peut-être que c’est assez, que je ne dois que prier et souffrir aussi longtemps que vous me refuserez vos âmes. Voilà du moins ce que m’ont appris mes maîtres, jadis au séminaire. Mon Dieu, je pense peut-être comme eux. Mais cette pensée-là ne va plus en moi jusqu’au fond, c’est fini. Que suis-je parmi vous ? Un cœur qui bat hors du corps, avez-vous vu ça, vous autres ? Hé bien ! je suis ce cœur-là, mes amis. Un cœur, rappelez-vous, c’est comme une pompe qui brasse le sang. Moi je bats tant que je peux, seulement le sang ne vient plus, le cœur n’aspire et ne refoule que du vent. Et vous… Et vous… »
Il balance sa maigre tête à droite et à gauche, ainsi qu’un homme ivre. La rumeur venue des derniers bancs gronda, s’enfla peu à peu jusqu’à ce qu’il eût de nouveau levé le front. Tout se tut.
— Oh ! vous n’attendiez naturellement pas d’un curé de telles paroles. C’est vrai qu’elles sont dures, qu’elles pèsent lourd. Voilà justement pourquoi je ne les retiens plus. Puissent-elles retomber sur vos têtes, mes amis et, si je fais mal, que Dieu me punisse avec vous ! Du mal ou du bien, d’autres en seront juges… auxquels… auxquels j’obéirai sans murmure, mais pas avant… pas avant que…
Il baissa la tête, et aussitôt la sourde rumeur commença de grandir, les visages immobilisés par l’attente eurent le même mouvement convulsif. De nouveau, il crut voir se tordre sous ses yeux ce grand corps tout nu, tout vivant, ces flancs livides.
— Monsieur le curé, dit une voix à son oreille, cher ami… remettez-vous… votre sang-froid…
M. Ouine a poussé peu à peu sa chaise en avant, et il est debout maintenant près de lui, dans l’ombre du pilier, avec son regard plein de compassion. Mais déjà la voix triste se relève, juste assez pour que les premiers rangs se croient seuls à entendre, et pourtant elle porte jusqu’au fond de la grande nef.
— J’ai eu grand-peur de vous, mes amis, je dois le dire. Oui, certes, avant de vous connaître, j’avais peur de vous. Il faut savoir, il faut comprendre… Les garçons qui étudient dans les écoles préparent une carrière, voyez-vous ; ils ont un plan tout tracé, tout réglé, une route d’abord à suivre et plus tard un état, une famille, des ambitions légitimes, bref ils sont un peu dans le monde — je ne voudrais pas que ma comparaison vous offensât — un peu dans le monde comme le ver dans le fruit. Nous autres, mes amis, nous n’avons aucune place et nous ne sommes à personne. Nous avons quitté nos familles, nos maisons, nos villages, et lorsque nous en avons fini avec nos cahiers, nos livres, notre grec et notre latin, on nous renvoie parmi vous avec la seule consigne, comme on dit, de nous « débrouiller », d’agir pour le mieux. Et dame ! on ne saurait guère nous en donner une autre. Réfléchissez bien mes amis. Dès que vous avez fait les gestes qu’il faut, labouré, semé, hersé, soigné vos bêtes, vous vous couchez tranquilles, votre journée est accomplie ! Nous aussi, nous avons notre tâche quotidienne, mais quand elle est achevée, il nous reste encore tout à faire, gagner vos âmes ! On est jeune, on se sent du zèle, de la volonté, des forces… et pourquoi n’emploierais-je pas le mot qu’il faut, un mot qui n’a plus beaucoup de sens pour vous — de l’amour, mes amis, un amour dont je crains que vous n’ayez perdu jusqu’à l’idée — un amour qui veille jour et nuit, qui fait mal. Et il y a dans cet amour, comme de juste, la part de Dieu et aussi la part de l’homme — de l’homme seul, de l’homme qui va et vient parmi vous, toujours seul. Car vous pouvez me parler de vos peines, de vos joies, de cela qui les mesure, hélas ! de votre argent, l’argent qui est la dure, l’implacable loi de votre vie, mais moi, de quoi vous parlerais-je ? Oui, oui, je sais bien que ce ne sont pas là des choses qu’on a coutume de dire à cette place ; ne m’en écoutez donc que mieux, si vous pouvez, car vous ne les entendrez pas deux fois. Je ne vous avais jamais vus, je ne vous verrai sans doute jamais plus rassemblés en aussi grand nombre, toute ma pauvre paroisse devant moi, face à face… Hé bien, c’est vrai qu’en me retournant pour vous souhaiter l’aide et la force du Seigneur, Dominus vobiscum, l’idée m’est venue — non, ce n’est pas assez dire ! — l’idée est entrée en moi comme l’éclair, que notre paroisse n’existait plus, qu’il n’y avait plus de paroisse. Oh ! naturellement, le nom de la commune figure toujours sur les registres de l’archevêché, seulement il n’y a quand même plus de paroisse, c’est fini, vous êtes libres. Vous êtes libres, mes amis. Cent fois plus libres que les sauvages ou les païens, tout à fait libres, libres comme des bêtes. Ça ne date pas d’hier, sûr, ça vient de loin, c’est long à tuer, une paroisse ! Celle-ci aura tenu jusqu’au bout. Maintenant, elle est morte. Vous me répondrez que, vivante ou morte, ça n’empêchera pas votre grain de mûrir, ça ne fera pas tomber de l’arbre vos pommes à cidre. D’accord, la menace ne vient pas de ces choses innocentes, ce qui vous menace est dans vous, dans votre poitrine, mes amis, dans votre peau. Mon Dieu, comment vous expliquer, comment vous faire comprendre ! Qu’il y ait parmi vous des pécheurs, de grands pécheurs, cela ne tire pas à conséquence, chaque paroisse a ses pécheurs. Aussi longtemps que la paroisse tient bon, les pécheurs et les autres ne font qu’un grand corps où la pitié, sinon la grâce de Dieu, circule, ainsi que la sève d’un arbre. Car vous aurez beau dire, mes amis, l’homme n’est pas fait pour vivre seul, ou par couple, comme les tigres ou les serpents. Hélas ! le plus modeste rassemblement d’hommes ne va pas sans beaucoup d’ordures ; et que dire des villes, des grandes villes ? Seulement, la nuit venue, la ville s’éveille, elle aspire par tous les pores l’ordure du jour qui vient de finir, elle la brasse dans ses fosses, dans ses égouts jusqu’à ce qu’elle ne soit qu’un limon qui roulera peu à peu vers la mer, dans ses immenses fleuves souterrains.
Mon Dieu ! que disait-il, qu’osait-il dire, à dix pas du tabernacle ; devant cette foule mystérieuse, pleine de regards, d’une multitude de regards, d’yeux grands ouverts, avides, pareils à de noirs insectes immobiles, guettant leur proie ?… Il ne sentait d’ailleurs ni honte, ni crainte, il avait seulement envie de pleurer.
La chaise de M. Ouine grinçait sur les dalles, depuis une minute, par petits coups réguliers. De sa place, le prêtre ne pouvait malheureusement rien voir des traits de l’ancien professeur de langues, mais il entendait son souffle anxieux, coupé parfois d’une espèce de chuchotement incompréhensible. Bien loin de là, presque au pied de la chaire, la figure convulsée du maire de Fenouille sortait brutalement de l’ombre, éclairée en plein par un vitrail de l’abside qui couvrait sa large face de petites taches rondes, bleues ou mauves, toujours dansantes. Un moment, il crut le voir rire et aussitôt la grimace douloureuse de la bouche le détrompa. Il semblait au curé de Fenouille que toute rumeur s’était éteinte, que les paroles qu’il allait dire tomberaient l’une après l’autre, vaines et noires, dans ce silence béant.
Son humble regard pâlissait de dégoût tandis que ses bras, avec une lenteur solennelle, se levaient à son insu comme d’un nageur épuisé qui ne se défend plus, coule à pic. Trop simple d’esprit, trop peu poète pour avoir mesuré la puissance des images et leur péril, celle qu’il venait d’évoquer s’emparait de lui avec une force irrésistible. Il voyait, il touchait presque ces montagnes d’excrément, ces lacs de boue.
— Hélas ! mes amis, la vie surnaturelle, la vie des âmes, des pauvres âmes, ne va pas non plus sans beaucoup d’ordures… Il y a le vice, il y a le péché. Si Dieu ouvrait nos sens au monde invisible, qui de nous ne tomberait mort — oui, mort — à l’aspect… au seul aspect des hideuses… des abominables proliférations du mal ?
Cette fois, sans aucun doute, le maire de Fenouille avait ri, et les épaules jetées en avant, les deux mains à plat sur les cuisses, il riait encore du même rire — d’un rire qui ressemblait moins à un rire qu’à la convulsion d’une attente avide, une énorme aspiration de tout le visage enflammé. De grosses larmes coulaient une à une sur ses joues.
— À peine réussirions-nous à en venir à bout tous ensemble, mes amis. Dieu l’a permis. C’est pourquoi il a fait son Église. Et la paroisse est une petite église dans la grande. Pas de paroisse sans la grande Église. Mais si la dernière paroisse mourait, par impossible, il n’y aurait plus d’Église, ni grande ni petite, plus de rédemption, plus rien — Satan aurait visité son peuple.
Sa voix s’arrêta sur les derniers mots avec un long soupir comme d’un écolier qui arrive au bout de sa leçon. La tête penchée vers la droite, le corps déjà incliné pour la fuite, il semblait que le retinssent seules, en face de son auditoire grondant, les deux mains maigres crispées à la table de communion. Tous les souliers ferrés grincèrent à la fois sur les dalles.
— Il y a encore beaucoup de paroisses dans le monde. Mais celle-ci est morte. Peut-être est-elle morte depuis longtemps ? Je ne voulais pas le croire. « Tant que je serai là », me disais-je… Hélas ! Un homme seul ne fait pas une paroisse. Vous me laissiez aller et venir, pensant : « Nous ne valons quand même pas moins que ceux de Noyelles, d’Arcy ou de Saint-Vaast, nous pouvons bien nous payer un curé comme les autres. » Et vous attendiez patiemment l’occasion de rentrer dans vos frais, vous pensiez : « Il ne coûte pas cher, il est toujours là en attendant, il finira peut-être par servir. » Mais lorsque le crime a été découvert, ce n’est pas moi que vous êtes venu chercher. Un crime, ça ne regarde que la justice et les journalistes, pas vrai ? N’importe ! Il ne faut qu’un grain de levain en trop pour faire surir toute la pâte. Le mal était déjà en vous, mais il s’est mis comme à sortir de la terre, des murs. Et d’abord, ça ne vous a pas déplu, n’est-ce pas, mes amis ? Vous vous sentiez bien, vous aviez chaud. Le village ressemblait à une ruche en avril. À l’idée que le coupable était sans doute parmi vous, l’un de vous, votre voisin peut-être, hein ? le sang vous démangeait dans les veines. Chaque soir en regardant luire vos fenêtres tout au long de notre petite vallée, je songeais que le soupçon, la haine, l’envie, la peur étaient au travail, que la police n’aurait qu’à passer le lendemain pour faire son miel. Et puis… Et puis…
Le vieux de Vandomme était assis à deux pas, les pans de sa redingote soigneusement étalés sur ses genoux, avec ses yeux graves et fixes. Les souliers boueux avaient fait sur les dalles deux grandes taches sombres.
— Et puis, balbutia le curé de Fenouille, un autre coup… un double coup… une double mort…
Il aurait voulu en finir au plus vite avec ces mots dangereux, mais il croyait les entendre au contraire se détacher clairement, implacablement, dans le silence. Et par une fatalité non moins singulière son regard ne pouvait se détacher de celui du vieux.
— La mort devait bientôt frapper parmi vous un double coup…
Silence. Vandomme venait de se lever lentement, posément, dépliait l’une après l’autre ses longues jambes, exactement comme il faisait jadis chaque soir à table, la dernière bouchée avalée, en fermant son couteau. Il avait l’air d’un homme qui accomplit sans illusion un devoir rigoureux, urgent, non dans l’espoir de triompher de l’injustice, mais simplement pour ne pas tourner le dos à son malheur.
— Le garçon n’était pas coupable, dit-il d’une voix sourde, mais en articulant chaque mot.
Puis avec la même lenteur, repoussant derrière lui sa chaise, il fit face à la nef ténébreuse.
— Et maintenant, le mal ne vous tient plus chaud, reprit le curé de Fenouille. (Il semblait que les paroles qu’il venait d’entendre eussent rompu l’enchantement qui tenait sa langue collée au palais.) Vous vous sentez tout transis, tout froids. On parle toujours du feu de l’enfer, mais personne ne l’a vu, mes amis. L’enfer, c’est le froid. Hier encore, les nuits n’étaient pas assez longues pour épuiser votre malice et vous vous leviez, chaque matin, la poitrine encore pleine de poison. Et voilà que le diable lui-même s’est retiré de vous. Ah ! que nous sommes seuls dans le mal, mes frères ! Les pauvres hommes, de siècle en siècle, rêvent de rompre cette solitude-là — peine perdue ! Le diable, qui peut tant de choses, n’arrivera pas à fonder son Église, une église qui mette en commun les mérites de l’enfer, qui mette en commun le péché. D’ici la fin du monde, il faudra que le pécheur pèche seul, toujours seul — nous pécherons seuls, comme on meurt. Le diable, voyez-vous, c’est l’ami qui ne reste jamais jusqu’au bout… Alors vous avez pensé à votre paroisse, à votre curé. Vous vous étiez soupçonnés, calomniés, dénoncés, haïs les uns les autres, et maintenant cette nécessité vous rapprochait de lutter ensemble contre le froid, de vous tenir chaud. Eh bien ! que voulez-vous que je vous dise ? Il est trop tard. Vous repartirez d’ici comme vous êtes venus. Je ne suis rien sans vous — moi — sans ma paroisse. Que je bénisse aujourd’hui ce malheureux petit mort, à quoi ça pourrait bien vous servir ? Il a été l’instrument innocent de votre perte, c’est votre péché à tous, je ne bénirai pas votre péché !
Sa voix baissait peu à peu, et la sourde rumeur qui l’accompagnait baissait avec elle, finit par s’éteindre. Ce fut tout. Personne n’eût pu désormais tirer du curé de Fenouille un mot de plus. Et ceux qu’il venait de prononcer étaient déjà bien loin de lui, hors de lui, tandis que son regard, jusqu’alors fixe, semblait échapper tout à coup à sa volonté, sautait d’une extrémité de l’église à l’autre, ainsi qu’une petite bête affolée. Un moment, il crut réussir à le fixer sur la grande croix de bois noir, suspendue à l’un des arceaux de la voûte, mais il glissa de nouveau, parcourut dans tous les sens la nef profonde. Les faces tournées vers lui à travers la brume légère flottaient au-dessus des corps échauffés, ne faisaient toujours qu’un seul corps nu, maintenant immobile ou agité d’un faible tressaillement, d’une ondulation lente, semblable à celui qui suit le dernier spasme de l’agonie, au flanc des morts. Il restait là, bouche ouverte, les bras tombants, la tête inclinée sur l’épaule et si stupide que les enfants de l’école, entassés à la droite du chœur, se poussaient du coude, en riant. Eut-il la présence d’esprit de murmurer avant de remonter à l’autel quelques paroles de bénédiction, ou tourna-t-il brusquement le dos, comme l’affirmèrent depuis un certain nombre de témoins, la chose, en somme, importe peu. Ce qui allait suivre devait faire tout oublier.
L’absoute s’acheva sans incident, bien que la voix de l’officiant fût parfois recouverte par le bourdonnement des conversations particulières. Les premiers bancs réservés aux notables de Fenouille s’étaient vidés peu à peu, mais s’emplirent presque aussitôt de la foule accourue du fond de la nef ou débordant des chapelles latérales. Quelques filles repoussées sournoisement de chaise en chaise par les garçons se pressaient sur les marches de la chaire, avec des petits rires étouffés, serrant leurs jupes entre leurs cuisses. Le maître d’école, rassemblant son troupeau, le fit glisser adroitement le long des murs jusqu’à la porte basse qui donne accès au cimetière, puis s’en fut le regrouper à quelques pas, non loin de la fosse béante.
— J’allais justement vous donner ce conseil, dit M. Ouine derrière lui, ou même… Il épongeait à petits coups son front trempé de sueur… Ou même (excusez l’indiscrétion d’un vieux collègue), je vous eusse volontiers proposé de ne pas pousser plus loin cette expérience…
— Ce n’est pas une expérience, dit l’autre sèchement. J’obéis aux ordres de mes supérieurs.
— Permettez, répliqua M. Ouine, dont les joues s’empourprèrent, j’ai quelque expérience des responsabilités de notre profession. Ici, comme à l’école, votre privilège est celui d’un capitaine de navire : maître après Dieu. Or, il est possible que nous assistions dans un instant à des scènes regrettables, comiques et tragiques à la fois, monsieur — je le crains. Le mélange du tragique et du comique engendre le bizarre, et contre le bizarre, il n’est d’autre réponse que l’ironie — sentiment malheureusement inconnu à l’enfance.
— Le pénible devoir qui nous rassemble ici…, commença l’instituteur de Fenouille.
— Minute ! interrompit M. Ouine avec une vivacité singulière. Je déplore autant que vous les paroles insensées que nous venons d’entendre. Avouons néanmoins qu’il n’y avait peut-être pas une chance sur mille qu’elles atteignissent leur but, mais la population de ce misérable village nous offre le curieux exemple d’une abolition des réflexes moraux qui la laisse sans défense contre toutes sortes de poisons. Elle ferait maintenant du poison avec n’importe quoi, comme les diabétiques font du sucre… Oui, monsieur, il est tels états où les sentiments les plus humains, la pitié par exemple, deviennent toxiques. Tout est impur aux impurs, monsieur.
Il se balançait doucement d’un pied sur l’autre, comme pour essayer d’endormir une douleur intolérable, sous le regard stupéfait de l’instituteur.
— Je crois comprendre que vous prévoyez, que vous redoutez quelque manifestation scandaleuse, alors que cette population paraît vouloir donner au contraire le spectacle réconfortant d’une… d’une véritable union sacrée. En ce cas… permettez… de quelle sorte de scandale parlez-vous ?
— J’ai toujours honoré l’enfance, dit M. Ouine, accentuant son dandinement ridicule que rendait plus singulier, par contraste, la fixité trouble du regard — aimé et honoré l’enfance. L’enfance est le sel de la terre. Qu’elle s’affadisse, et le monde ne sera bientôt que pourriture et gangrène. Pourriture et gangrène, reprit-il d’une voix haute et forte.
Il s’immobilisa longuement, une de ses mains, gonflée sans doute du même liquide séreux qui coulait intarissablement de ses paupières, suspendue toute ouverte à la hauteur de sa face. Puis il tourna le dos et s’éloigna sans mot dire, à grands pas, parmi les tombes.