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Monsieur Ouine/XII

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PlonLa Palatine (Œuvres de Bernanos, tome VIp. 305-314).
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XII

Les dernières paroles du prêtre s’étaient perdues dans le tumulte, car la porte principale de l’église venait de s’ouvrir à deux battants et les cailloux de l’allée roulaient déjà de toutes parts sous les souliers ferrés. L’estaminet voisin, vidé en une seconde, jeta presque aussitôt dans le cimetière un autre flot sombre de redingotes et de chapeaux de feutre et la rumeur se trouva grossie encore de toutes les questions posées en hâte par les nouveaux venus. Que le curé de Fenouille eût tardé seulement quelques minutes, l’agitation se fût sans doute apaisée d’elle-même : il apparut malheureusement presque sur-le-champ, précédé de son enfant de chœur et la foule se refermant sur lui le porta plutôt qu’elle ne le poussa jusqu’à la fosse, au bord de laquelle il s’effondra, glissant des deux pieds sur la glaise fraîche. Un rire contenu qui ressemblait au claquement de cinq cents mandibules affamées s’acheva dans une sorte de grondement sourd et prolongé, de ceux par lesquels une foule hésitante et intimidée semble prendre conscience de sa force. Le surplis du curé de Fenouille était raide de boue.

— Place à M. le maire ! dit quelqu’un. Place à M. le maire au nom de la commune !

Il se fit un grand mouvement d’attention, mais ce fut M. l’inspecteur d’académie qui parut le premier, serrant dans sa main garnie de filoselle noire un chiffon couvert d’une écriture si ténue, que, renonçant à la déchiffrer, il commença d’une voix presque inintelligible :

— Mesdames, messieurs, la jeune mémoire devant laquelle je viens… que je salue respectueusement, est celle d’un humble enfant du peuple dont la vie se fût écoulée dans l’obscurité… dans l’obscurité de l’obscur labeur quotidien… Si obsc… si modeste qu’ait été son destin prématurément interrompu, la sollicitude de la République l’avait déjà reconnu… La République toujours pleine de sollicitude l’avait reconnu pour un des siens et si les nécessités de l’obsc… du labeur quotidien ne l’avaient retenu trop souvent éloigné de la maison d’école — votre maison à tous messieurs… elle lui eût dispensé, ainsi qu’à chaque citoyen, l’immense bienfait du savoir… Permettez-moi de me pencher, de m’incliner, de…

Quoi qu’il fît, les mêmes mots, comme obéissant à on ne sait quelle ténébreuse affinité, refusaient de se laisser séparer, semblaient coller ensemble à sa langue. Il finit par les cracher tous à la file, rageusement, dans un bredouillement confus.

L’assistance, d’ailleurs, ne prêtait que peu d’attention à ce petit homme chauve semblable à tant d’autres petits hommes chauves généralement barbus qui parlent au nom de l’État, dans les cérémonies. Elle n’avait d’yeux que pour son prêtre humilié.

La haine du prêtre est un des sentiments les plus profonds de l’homme, il en est aussi l’un des moins connus. Qu’il soit aussi vieux que l’espèce elle-même, nul n’en doute, mais notre âge l’a élevé à un degré presque prodigieux de raffinement et d’excellence : c’est que l’abaissement ou la disparition des autres puissances a fait du prêtre pourtant si étroitement mêlé en apparence à la vie sociale un être plus particulier, plus inclassable qu’aucun des vieillards magiques que l’ancien monde tenait enfermés au fond des temples, ainsi que des animaux sacrés, dans la seule familiarité des dieux. D’autant plus particulier, plus inclassable qu’il ne se reconnaît pas pour tel, presque toujours dupe d’apparences grossières, l’ironie des uns, la déférence servile des autres. Mais à mesure que la contradiction d’ailleurs moins religieuse que politique et dont s’est trop longtemps nourri leur orgueil se résout peu à peu en une sorte d’indifférence hostile, le sentiment croissant de leur solitude les jette désarmés au cœur même des conflits sociaux qu’ils se vantent ingénument de résoudre par des textes. Qu’importe ! L’heure vient où sur les ruines de ce qui reste encore de l’ancien ordre chrétien, le nouvel ordre va naître qui sera réellement l’ordre du Monde, l’ordre du Prince du Monde, du prince dont le royaume est en ce Monde. Alors, sous la dure loi de la nécessité plus forte que toute illusion, l’orgueil de l’homme d’Église, entretenu si longtemps par de simples conventions survivant aux croyances, aura perdu jusqu’à son objet. Et le pas des mendiants fera de nouveau trembler la terre.

Certes, ils le voyaient presque chaque jour, un pan de sa pauvre soutane noué à la ceinture, taillant ses haies, bêchant son jardin et même une nuit du dernier hiver on l’avait ramassé au bas de la côte des Sauves près de sa bicyclette brisée, tout gluant de pluie et de sang. Mais ils ne l’avaient jamais serré d’aussi près, dans l’exercice de son mystérieux pouvoir — le seul dont l’idée leur inspirât encore quelque crainte superstitieuse — de son mystérieux pouvoir sur les morts. Lorsqu’il passait devant leurs portes, d’un certain pas humble et hâtif qui faisait dire aux commères : « Tiens ! le curé va porter le bon Dieu chez un tel… », plus d’un tournait la tête et bourrait sa pipe en silence… Et maintenant il était là, dans le jour cru et blême, avec ce vague parfum d’encens mêlé à l’odeur fade de l’argile, tenant sa Croix tout de travers.

Les soupçons, les rancunes, les haines accumulées depuis des semaines, l’horreur même du crime, il semblait que la parole de ce prêtre inoffensif eût tout fondu en un sentiment unique, trop violent et trop subtil à la fois, intolérable à leurs âmes et dont rien n’eût pu les délivrer que le rire. Car c’était bien ce rire, c’était le rire de la paroisse — mais quel rire ! — de la paroisse retrouvée, de la paroisse déchue, mais unanime, qui faisait briller leurs yeux et leurs dents, tirant au fond de leur gorge on ne sait quel soupir rauque, tandis qu’ils se pressaient les uns contre les autres, se cherchaient des coudes et des cuisses comme du regard, avec une espèce de cordialité sinistre.

— La parole est à M. le maire ! répéta la voix.

L’inspecteur d’académie occupé à protéger de la boue ses bottines, tout rouge et luisant encore de vanité blessée, approuva convulsivement de la tête, céda la place au milieu du cercle laissé libre autour de la fosse et qui s’élargit aussitôt. On remarqua que le prêtre toujours silencieux ne releva même pas la tête. Quelques-uns crurent qu’il pleurait.

— Messieurs, mes chers concitoyens, commença le premier magistrat de Fenouille.

Son discours — une phrase de vingt lignes rédigée d’accord avec le docteur et soigneusement dessinée par Malvina en lettres capitales sur une feuille de papier blanc, la phrase répétée tant de fois en vain, venait comme d’éclater dans sa mémoire, ainsi qu’un feu d’artifice éblouissant. Les mots, tout à l’heure épars ou qui semblaient ne tenir ensemble que par miracle, étaient là rassemblés dans un équilibre merveilleux, petite constellation désormais immuable. Messieurs, mes chers concitoyens — il prolongeait le silence, pour jouir plus longtemps de cette sécurité profonde, inconnue, dépassant de loin son objet — messieurs, mes chers concitoyens — il lui semblait que tous les regards tournés vers lui exprimaient la même surprise heureuse, le même soulagement presque surnaturel, une sorte de béatitude. Les mots merveilleux brillaient toujours quelque part en lui, bien que d’une lumière plus douce… Comme tous ces visages s’éclairent, comme ils resplendissent maintenant d’une sympathie fraternelle ! Il parlera quand il voudra, il parlera presque à son insu, avec une facilité, une légèreté aérienne, il parlera comme on vole… Dieu ! l’heure de la délivrance est-elle venue ? Vont-ils connaître eux et lui, tous ensemble, l’oubli, le bienheureux oubli des fautes passées, le bienheureux pardon ? — Messieurs, mes chers concitoyens. Oui, oui, sans doute, ce n’est qu’une phrase très simple, mais voilà que déjà leurs yeux lui répondent, trahissent une joie complice qui l’absout. Ciel ! son honteux secret n’est plus. Il va jaillir d’une seconde à l’autre ainsi qu’un jet d’eau bourbeuse et sa vieille âme achèvera de se vider par sa bouche, ô délices ! L’attente du salut, la certitude de l’atteindre fait trembler ses genoux, vibrer ses os, tandis que les paroles coulent, coulent intarissablement, remplissent le silence. Et voilà qu’ils lui parlent à leur tour, lui crient des mots qu’il ne peut comprendre. Il suffit de faire face, d’offrir, de jeter à pleines mains sa joie, son innocence retrouvées. Plus rien, entre nous, mes amis, plus de mensonges. Ce mensonge s’écroule de toutes parts… Il tombe du ciel — non ! — il monte de la terre profonde on ne sait quel souffle frais et pur qui dissout les vieux poisons. Dans le tumulte devenu effroyable il explique que c’en est fini de cette chose fade et fétide qui colle à l’âme comme à la peau, de cette crasse ; il trépigne, se pince le nez, tire dessus, regarde tout à coup avec stupeur sa main trempée de larmes, tombe enfin sur les genoux au milieu des rires et des huées.

L’instituteur s’est ouvert un passage jusqu’à la grille du cimetière, mais chaque fois qu’il essaie de franchir le seuil un flot de nouveaux venus le repousse ainsi que son pâle troupeau. Tout le village est là maintenant et le bruit qu’il fait ne ressemble à aucun autre, sinon peut-être à cette espèce de feulement des eaux quand l’écluse s’ouvre.

— Je vous somme de procéder à l’inhumation, Duponchel… Im-mé-dia-te-ment ! hurle l’adjoint Vidauval.

— Dites-leur qu’ils se reculent, monsieur l’adjoint, y vont me culbuter dans la fosse, sacrebleu ! Voulez-vous me rendre mes outils, tas de salauds !

— Messieurs, messieurs…

Tout à coup, ce fut comme si le tumulte indistinct, la rumeur sourde se fût brisée en une multitude de notes différentes… Et toutes les têtes, non pas d’un seul mouvement, mais à la manière des épis d’une pièce de blé déjà haute lorsqu’un changement brusque du vent la rebrousse d’une extrémité du champ à l’autre, se tournèrent vers l’allée centrale que le recul des spectateurs laissait vide.

— Jambe-de-Laine ! Jambe-de-Laine !

De l’autre côté de la haie la grande jument, repoussée vers le talus par la foule, s’était dressée de toute sa hauteur sur la pente et tentait de s’y maintenir. Les brancards avaient volé en éclats et, à chacune de ses ruades, les traits sifflaient autour de ses flancs comme les cordes d’une fronde. L’un d’eux jeta au sol l’un des fils du meunier, la joue fendue par le cuir.

— Jambe-de-Laine ! Jambe-de-Laine !

En sautant de sa voiture, elle s’était foulé la cheville, et ses pieds s’embarrassant dans les plis de sa longue jupe, elle avançait d’un pas sautillant et maladroit, mais qui ne prêtait nullement à rire…

— Jambe-de-Laine ! Jambe-de-Laine !

Elle marchait vers l’extrémité du cimetière, vers la tombe. La sueur ruisselait de ses joues avec le fard, mais son front, couvert d’une couche épaisse de poudre de riz, restait aussi blême, dans le jour ardent, que celui d’un Pierrot… À chaque pas qu’elle faisait en avant, les voix s’éteignaient une à une et, quand elle eut atteint le rebord de la fosse, le silence fut tel que d’une extrémité du cimetière à l’autre, jusqu’à la route, tous purent entendre distinctement le bruissement de soie de sa jupe sur le tas de terre et les sanglots étouffés des clergeons.

Aucune main ne s’était levée sur elle, mais ils la poussaient sournoisement vers la tombe. Qu’attendaient-ils ? Nul d’entre eux n’eût su le dire. La créature abandonnée qu’ils avaient tant de fois feint de poursuivre le long des chemins creux pour s’arrêter brusquement, dans un gros rire, l’être incompréhensible dont ils avaient observé d’année en année la dégradation, mais que personne n’eût osé insulter en face, car elle restait pour tous la châtelaine de Néréis ayant toujours réussi à brouiller ses pistes avec la prudence et la sagacité d’une vieille louve. Et sans doute il n’était pas un de ces jeunes coureurs de ducasse qui ne se flattât de l’avoir renversée tel soir de ribote dans un fossé, au revers d’un talus, sur le foin d’une grange, et ne montrât fièrement les cigarettes dont elle avait bourré ses poches, mais il ne pouvait fournir d’autre preuve de sa bonne fortune. Les plus rusés avaient depuis longtemps perdu l’espoir de la surprendre, ayant payé trop souvent d’une bronchite d’interminables affûts au clair de lune. « Sûr qu’elle nous évente », disaient-ils, exaspérés de l’entendre répondre par un correct bonsoir aux subtils propos du garçon choisi pour appât. Peut-être la haïssaient-ils, et probablement à leur insu. Peut-être voyaient-ils en elle, sans la reconnaître, l’image mystérieuse de leur propre abjection ? Reniée par les siens, pauvre, avilie, suspecte à tous, elle semblait la victime laissée à l’appétit d’une classe par l’autre, un gage d’avance sacrifié. Mais ils attendaient encore le faux pas qui la leur eût réellement livrée, l’incident ridicule qui provoque la huée, justifie tout, et l’attendant, ils la flairaient de loin, sans la mordre. Le monde moderne est plein de ces otages obscurs.

À cette minute, elle paraissait libre, et pourtant elle ne l’était plus. Pour qui eût pu observer de haut cette scène extraordinaire, le mouvement inconscient de la foule avait dès ce moment le caractère effrayant de la sollicitude qui marque la première approche vers sa proie d’un animal affamé. « Nous étions seulement curieux de ce qu’elle allait faire, dira plus tard Clodiot, le fagotier. On s’attendait plutôt à rigoler. » D’ailleurs les conversations avaient repris et, bien que les regards fussent tournés vers la châtelaine, ils ne s’entretenaient que du discours inexplicable du maire. « Il est fou, se répétaient-ils l’un à l’autre, les yeux brillants, fou à enfermer. Sacré Arsène ! Sacré farceur ! » À ce moment même, une voix que personne ne reconnut d’abord et qui semblait partir de tous les coins du cimetière, au point que le mouvement de la foule s’en trouva brusquement interrompu et que de profonds remous s’y creusèrent ainsi que dans l’eau d’un moulin, ordonna par trois fois, sur un ton de plus en plus élevé : « Dispersez-vous ! » Ils y répondirent par un grognement de colère.

C’était l’adjoint Merville qui, désespérant de se faire entendre à cause de sa petite taille, venait de grimper sur une tombe, et cramponné d’une main à la croix, gesticulait de son bras resté libre. Les conversations particulières se fondirent en une seule rumeur qui s’enfla tout à coup lorsque Jambe-de-Laine parvint juste à la hauteur du petit homme, qui d’ailleurs lui tournait le dos. Eut-elle conscience du danger ? Y voulut-elle faire face à sa manière, c’est-à-dire en exagérant jusqu’au ridicule, jusqu’à l’absurde la fausseté du ton et de l’attitude, signe ordinaire d’une certaine espèce banale de défaillance nerveuse bien connue des psychiatres ? Une brèche ouverte dans la foule la montra debout près du cercueil, ses longues mains posées à plat sur le couvercle, sa tête jetée en arrière. Une mèche de cheveux barrait sa joue.

— Je te vengerai ! dit-elle d’une voix suraiguë, intolérable.

Une poussée de la foule faillit la renverser dans la fosse et son premier cri de terreur couvrit la huée, ainsi qu’un bruit de cymbales.

— Gardes, expulsez-la ! commanda l’adjoint. Foutez-la dehors, nom de Dieu ! Elle va les rendre enragés.

— Vengeance ! cria la châtelaine de Néréis, les bras en croix.

Un rire énorme lui répondit qui roula d’abord comme un tonnerre, et lorsqu’elle voulut appuyer de nouveau ses mains sur le cercueil, Mégars, le fossoyeur, les frappa d’un petit coup sec de sa pelle. Le sang jaillit, probablement sans qu’elle s’en rendît compte, de sorte qu’ayant relevé du bout des doigts la mèche qui pendait sur sa joue, son visage livide apparut au-dessus des têtes, barbouillé de rouge comme celui d’un clown. Les rires redoublèrent, puis cessèrent de nouveau brusquement et pour la première fois on entendit le glapissement des femmes massées contre la grille. Une motte de terre, partie on ne sait d’où, vint s’écraser contre sa poitrine, laissant sur le corsage une étoile de boue.

Tous crurent la voir chanceler sous le choc, mais elle avait seulement assuré son équilibre et les yeux mi-clos, son long buste à peine ployé, elle semblait s’offrir à leur fureur, alors que, avertie par une sorte de pressentiment sauvage, elle cherchait à travers l’épaisse muraille humaine une brèche assez large pour s’y jeter. Le même instinct qui lui imposait cette immobilité flexible donnait à son visage une expression extraordinaire de résignation sournoise qu’on eût prise tout autant pour de l’indifférence ou de la tristesse. « Elle avait l’air de dormir debout, une vraie somnambule. Un moment, nous crûmes qu’elle allait pleurer. » Mais les plus proches observèrent « qu’elle faisait avec sa bouche un drôle de bruit, comme une malade qui grelotte » et le Belge Simonot l’ayant serrée d’un peu près fut stupéfait de ne pouvoir « la bouger d’un pouce, ni plus ni moins qu’une statue. » — « Ses cuisses étaient aussi dures que du bronze, dit-il, elle semblait quasiment toute en nerfs. »

Ce « drôle de bruit », au témoignage de ceux qui l’entendirent, ressemblait à une espèce de soupir, sur une seule note tremblée, très basse, une plainte assurément plus animale qu’humaine. Le souvenir n’en vint d’ailleurs à beaucoup d’entre eux que longtemps après, car ils ne songèrent pas sur le moment qu’elle pût s’échapper des lèvres closes, au pli encore impérieux. « Pour sortir du cimetière, dirent-ils, elle n’avait qu’à s’en aller tranquillement, nous ne lui voulions pas de mal. Ou même nous parler. D’ordinaire sa langue était assez bien pendue. » Ils crurent aussi la voir chercher des yeux quelqu’un dans la foule et la femme Maigret soutint même « qu’elle attendit jusqu’à la dernière minute un secours qui n’est pas venu ».

Naturellement la chose se passa au moment qu’on ne l’attendait plus. Comme Simonot s’approchait de nouveau, grimpant sur le tertre, le visage du Belge se trouva juste à la hauteur du sien, elle y enfonça ses griffes puis se détendit comme un arc et les bras levés, dans un effroyable silence, elle se jeta en avant, plongea. Le cri qu’elle retenait depuis si longtemps jaillit de sa gorge, éclata au-dessus des têtes. Presque à la même seconde, elle atteignit le mur du cimetière et avec une agilité prodigieuse, pressant son corps contre la grille, elle se glissa de barreau en barreau vers le portail. Fou de rage, Simonot, légèrement blessé au front, montrait à tous son visage ensanglanté. « Elle lui a crevé les yeux, la garce ! » hurla une femme.

Ce mot décida probablement du sort de Jambe-de-Laine : la foule y répondit par un merveilleux murmure. Quelques secondes encore elle hésita, parut tourner sur elle-même de ce mouvement familier au chat qui feint de laisser échapper sa proie, au cours de ses jeux féroces.

Ceux qui se pressaient à la grille jurèrent qu’ils n’avaient pu l’arrêter. « Elle nous a filé entre les jambes », dirent-ils. Mais elle apparut brusquement à tous, seule au milieu de la route, laissée libre, et avant qu’ils eussent pu faire un pas, ils avaient assisté à une scène extraordinaire.

La grande jument accourait au petit trot, les guides flottantes, secouant son mors avec un petit hennissement de plaisir. Personne ne sut jamais d’où était sortie l’étrange bête : il est probable que sa maîtresse l’avait laissée à l’abri contre le talus du cimetière, dans le chemin très étroit et sans issue qui un peu plus bas aboutit au pâturage banal connu sous le nom du Plan-du-Marais. La voiture vide grinçait et dansait derrière elle à chaque cahot. Jambe-de-Laine y sauta d’un bond et trouvant déjà la route barrée sur la droite, laissa glisser la roue dans le fossé peu profond, pivota en un clin d’œil sur ce point fixe et sans même toucher aux rênes nouées au dossier du siège, d’un simple claquement de langue, fit faire à la bête un bond de quinze pieds.

— Gare là-dessous ! cria quelqu’un d’une voix étranglée. Mais l’avertissement vint trop tard, se fondit dans une de ces clameurs effrayantes qui, ressemblant à un chant, sont la voix même de la foule. En se rassemblant sur ses hanches pour bondir, la jument avait lancé, en fauchant, sa jambe droite. Le sabot atteignit légèrement à la poitrine le petit Denisane qui tourna deux fois sur lui-même et demeura immobile, le nez dans la poussière. On n’entendit plus que le roulement des grosses semelles qui dégringolaient le talus.

Le premier qui se saisit des rênes fut un valet du nom de Roblard, mais il nia depuis avoir frappé la bête aux naseaux. Il fut d’ailleurs si brutalement jeté de côté qu’il se démit l’épaule et ne prit plus aucune part à ce qui suivit. On prétend que la voiture renversée fut traînée plus de vingt mètres ; du moins les gendarmes retrouvèrent le lendemain la marque profonde laissée sur le sol. Mais il est probable que le poids des assaillants cramponnés en grappe au marchepied resté libre suffit à la remettre debout. Ils entendirent au-dessus de leurs têtes le double claquement du fouet, lâchèrent prise et virent avec stupeur la silhouette noire de la châtelaine que le choc effroyable n’avait pu arracher de son siège. « Nous croyions l’avoir manquée, dirent-ils, mais nous courions quand même derrière pour voir. » Dès ce moment, ils étaient sûrs que la voiture n’irait pas loin. « Elle sautait ça et là comme une grenouille, à cause de l’essieu faussé. » Au virage, la roue sortit de son axe et s’échappa vers le bas côté de la route, en zigzaguant.

Ils virent Jambe-de-Laine s’élancer hors des débris, grimper le revers du talus, et elle leur apparut une dernière fois sur le ciel gris, les haillons de soie noire retombant jusqu’à ses genoux en longues franges que le vent soulevait à peine. Certains se vantèrent plus tard de l’avoir vue pleurer, bien qu’avec un visage de pierre. Lorsqu’ils atteignirent la côte tous ensemble et trébuchant, elle leva les bras sans mot dire. Son flanc gauche, mis à nu, était blanc comme de la neige. « Nous voulions l’arrêter, la conduire aux gendarmes, au maire, mais les femmes qui croyaient le petit Denisane mort étaient les plus enragées. » Le premier qui porta la main sur elle fut probablement le fils Riquet, dit « Pipo », un jeune garçon de vingt ans. Plusieurs du moins l’affirmèrent. « Il l’a prise à la gorge, on a bien reconnu sa main, rapport au doigt qui lui manque. » Et la foule furieuse, de l’autre côté de la route, pressée contre la haie du cimetière, entendit alors très distinctement la voix de la châtelaine de Néréis. Elle cria deux fois « Philippe ». On remarqua que Pipo Riquet s’appelait, en effet, de son vrai nom, Philippe, sans pouvoir néanmoins affirmer que ce fût à lui que s’adressait le suprême appel de cette femme extraordinaire.