Monsieur Ouine/XIII
XIII
— Monsieur, dit la mairesse, la situation n’est plus tenable. Hier il m’a démoli un carreau de la cuisine et coupé la conduite sous prétexte de la réparer. Pauvre homme ! À quoi ça sert de le guetter jour et nuit ? Sa tête s’en va.
— Je lui parlerai encore, répliqua le curé de sa voix douce. Il est d’ailleurs parfait pour moi, très docile.
— Docile ? Vous voulez dire enragé — oh ! pas comme vous le comprenez, bien sûr ! Ça ne grince pas des dents, ça n’écume pas, ça ne monte pas le long des murs — non. Parce que, voyez-vous, les gens s’imaginent… Mais c’est qu’ils ne connaissent rien aux bêtes. Une bête qu’enrage, dans les débuts y a pas plus caressant, plus tranquille, elle vous regarde avec des yeux d’homme. Jusqu’au jour… Si je vous disais qu’à des moments, la nuit, quand j’ai réussi à m’assoupir et que je m’éveille pour le voir toujours à la même place, dans son coin d’ombre, ses pauvres fesses à même le carreau, je ne peux pas m’empêcher de le plaindre, je m’attendris, je le raisonne…
— Et alors ?
— Alors, des fois il ne répond pas, il soupire, des fois il tremble. Et d’autres fois… grands dieux !
— Calmez-vous, madame. À quoi bon revenir là-dessus ? Vous vous faites bien inutilement de la peine.
La malheureuse leva sur lui son visage enflammé.
— Monsieur, dit-elle avec une gravité comique et qui pourtant ne prêtait pas à rire, je ne suis plus jeune, je connais la vie. Sans offense, je suppose que votre mère me ressemblait — ni trop bonne, ni trop mauvaise, quoi ! une femme est toujours un peu ce que la fait l’homme, et l’homme… l’homme c’est bien malaisé à définir. Admettons que ça reste un enfant, pas vrai, monsieur ? Gentil et câlin à ses heures, mais plein de vice — les dégoûtées n’ont qu’à rester filles. N’empêche que celui-ci…
Sa face plate et grise sous les ridicules bandeaux n’exprimait guère qu’un étonnement sans bornes, mais le curé de Fenouille ne pouvait détacher les yeux des fortes mains gercées qu’elle promenait convulsivement à travers la table.
— Madame, dit-il, on ne fait pas au mal sa part. Il faut le combattre selon ses forces et pour le reste apprendre à le souffrir en paix.
Elle le regarda, s’efforçant visiblement de donner un sens à ces paroles incompréhensibles, puis haussa les épaules et perdant tout à coup contenance, enfouit son visage dans ses mains.
— Cette nuit encore, il a parlé des heures. Il raconte sa vie, posément, le vrai et le faux mêlés, si bien mêlés que je m’y laisse prendre chaque fois, c’est comme un rêve. Notez qu’il ment. Il a d’ailleurs toujours beaucoup menti. Mais il est devenu si fin, si subtil que je l’arrête maintenant toujours trop tard, quand les choses sont déjà trop embrouillées, ma pauvre tête s’y perd. Alors voilà qu’il se met à jongler avec les noms et les dates, d’une petite voix tranquille, on dirait qu’il parle au juge, je commence à trembler comme une feuille. Oui, à ces moments-là, vous ne le croiriez pas, je lui appartiens corps et âme, je veux tout ce qu’il veut, je monterais avec lui sur l’échafaud. Et pourtant Dieu sait qu’à mon âge il n’est plus question de ce que vous devinez, respect de vous, je n’y pense seulement plus. « Tu es une bonne femme, qu’il dit, faut que tu partages ma honte. » Le plus drôle, monsieur, c’est que je le crois. Misère de misère ! Une épouse qui n’a rien à se reprocher, pas ça… bien qu’entre nous… Arsène n’a jamais été ce qui s’appelle… enfin, je m’entends.
— Madame, fit le prêtre en rougissant, vous ne devez voir désormais en monsieur le maire qu’un malade, un vrai malade, ni plus ni moins.
— Alors, vous pensez comme le docteur ? fit-elle avec un soupir. Vous croyez aussi que la place d’Arsène est à l’asile de Montreuil ?
— Pardon, répliqua doucement le curé de Fenouille, je n’ai parlé que de votre rôle, madame, et non du mien. Hélas ! le temps me manquera peut-être. Mon ministère, depuis les derniers scandales, est devenu difficile, je l’avoue, et mes supérieurs…
Il croisait et décroisait ses mains tremblantes.
— Oh ! je n’avais pas la prétention de le guérir, j’aurais voulu seulement qu’il comprît…
— Comprendre quoi ?
— La pitié, répondit-il avec un embarras si grandissant qu’il eut pitié de lui-même.
— La pitié ? fit-elle, quelle pitié ?
Son regard allait du curé de Fenouille à la porte sans réussir à se poser.
— Vous parlez un peu comme lui, dit-elle enfin. Des pitiés ! A-t-on idée d’un homme assez fou pour ne pas avoir pitié de lui-même ?… Enfin, vous en savez là-dessus plus long que moi, sûrement.
Elle allongea les bras sur la table avec un mouvement de la tête qu’elle avait cru jadis irrésistible et que rendait plus grotesque encore une dernière larme arrêtée au bord de son menton.
— Je n’ai jamais été très dévote, commença-t-elle d’un ton de confidence, pourtant je me suis laissé dire… le docteur lui-même, dans les cas désespérés…
— Nous ne sommes pas des sorciers, balbutia le pauvre prêtre avec un navrant sourire, et monsieur le médecin de Fenouille le sait bien.
— Qui parle du médecin de Fenouille ? interrompit une voix joviale.
Entré par la cuisine, le bon docteur s’était avancé sans bruit et barrait le seuil, sa main large ouverte tendue vers son interlocuteur devenu blême.
— Remettez-vous, monsieur le curé, fit-il en pivotant sur ses talons. Mes hommages, madame. J’espère ne pas être indiscret.
Il atteignit la cheminée à reculons, s’y adossa, plaçant soigneusement ses deux coudes sur le rebord de marbre. Alors, seulement, d’un geste familier dont l’élégance lui parut toujours inimitable, il fit sauter son binocle d’une pichenette de son petit doigt cerclé d’or.
— Un malade comme le nôtre, dit-il de sa voix toujours légèrement nasillarde, appartient sans doute au prêtre autant qu’au médecin. Mais j’ai d’abord un devoir à remplir envers vous, monsieur le curé. Pour moi, modeste praticien campagnard, l’indépendance du cœur et de l’esprit reste la loi, l’unique loi, la loi suprême. Aussi, puisque l’occasion s’en présente, je tiens à vous assurer de ma sympathie dans un moment difficile. Votre attitude au cours des derniers événements a été jugée sévèrement même par vos supérieurs, m’affirme-t-on. Or j’estime que vous avez agi et parlé en prêtre et aujourd’hui la conscience professionnelle est une qualité trop rare pour que je ne m’incline pas très bas devant elle, n’importe où je la trouve… Vous êtes irréprochable, conclut-il d’un ton sans réplique.
Sa main droite resta suspendue immobile, à la hauteur de son front, la chaînette du lorgnon prise entre l’index et le médius tandis qu’il coulait vers la mairesse un regard moins furieux que surpris. Le prêtre semblait ne pas l’entendre et, demeuré debout à la même place, son long corps penché en avant, il lui tournait presque le dos. Malvina mit un doigt sur ses lèvres.
— Monsieur le docteur…
La voix tremblante du curé de Fenouille s’affermit peu à peu, mais une espèce de tristesse farouche, impénétrable, en fit jusqu’au bout comme un simple murmure qui troublait à peine le silence ainsi qu’une mince flamme battue par le vent fait glisser lentement sur eux-mêmes sans les entamer tous les plans d’ombre.
— Voyez-vous, monsieur le docteur, comme je le dis souvent, il faut savoir, il faut comprendre. Il ne faut pas nous juger sur la mine. Notre mine n’est rien. Mon Dieu, lequel d’entre nous n’en souhaiterait une autre, mais nous n’avons pas eu le choix. Au séminaire, elle nous faisait rire. Nous étions les premiers à plaisanter nos pauvres soutanes flottantes, nos bas de laine, nos gros souliers, sans parler du pas que nous avons si ridicule, parce que nous essayons d’y mettre tout ce qui nous reste encore de coquetterie inconsciente, de jeunesse. Bah ! nous nous disions qu’un mois de liberté arrangerait tout. La liberté ! Quand nous croyons la conquérir, elle est déjà loin derrière nous. Hélas ! notre prison n’a pas de murs ! Nous appartenons à tous et nous ne devons dépendre de personne. Il n’y a pas de quoi nous donner figure de vainqueurs ! Et pourtant savez-vous la tentation contre laquelle nous avons à lutter, sitôt que nous sommes livrés à nous-mêmes, dans les premiers temps de notre ministère ? Ne cherchez pas, monsieur, c’est l’orgueil. Un orgueil à nous. Car ce que vous appelez souvent l’orgueil, vous autres, mériterait tout au plus les noms de suffisance, de gloriole, de vanité. Nous sommes seuls. L’orgueil, comme l’avarice, est un vice solitaire. Il s’est glissé en nous, à notre insu, au cours de ces pauvres années laborieuses qui nous semblaient courtes, parce qu’une discipline dont nous ne soupçonnions même pas la sagacité incomparable (et comment l’aurions-nous jugée ? nos maîtres eux-mêmes l’appliquaient sans la comprendre beaucoup mieux que nous peut-être ?) en réglait chaque heure, chaque minute. On devait faire de nous des apôtres, des gens dont le royaume n’est pas de ce monde. Oh ! ce n’est pas une mince affaire que d’arracher l’avarice du cœur des petits paysans ! Après quoi il se peut que notre ressort soit brisé. Du moins, il n’est que trop tendu. On nous croit humiliés pour toujours alors que nous avons tant de peine à ne pas répondre à l’indifférence par le mépris. Notre expérience des hommes, de leur malheur, est déjà si naïve et si profonde ! Mais nous ne saurions vous en donner aucune preuve, parce que nous ne parlons pas le même langage. Hélas ! nous vous avons jugés !
La mairesse tenait son regard fixé sur le coin de la table avec cet air de sollicitude protectrice et d’ennui dont les ménagères accueillent les bavardages d’enfants ou les disputes d’hommes. Le beau docteur pris de court par le brusque silence du prêtre riposta au hasard, bien que d’une voix tremblante de colère.
— Que voulez-vous, continua le curé de Fenouille, je quitterai bientôt cette paroisse. Dans quelques jours vous verrez descendre du train de Boulogne un jeune prêtre aussi simple que je l’étais et qui montera cette côte comme je l’ai montée moi-même, son misérable petit bagage à la main. Alors peut-être les paroles que j’ai dites et celles que je vais dire ne vous paraîtront pas inutiles. Puissent-elles vous mettre en garde contre l’erreur que vous allez commettre. Oh ! rien ne vous sera plus facile que de réduire à l’impuissance celui qui va venir ! Il vous arrivera l’oreille encore pleine des conseils de modération, de prudence… Surtout pas de zèle indiscret, votre prédécesseur vous laisse une succession très lourde, un nouveau scandale perdrait tout. Dieu va se faire, dans cette paroisse, je le présume, plus petit que jamais ! Hé bien…
Le docteur de Fenouille tenait son lorgnon entre le pouce et l’index, à quelque distance de ses yeux, comme s’il observait un animal fabuleux.
— Vous tenez des propos bien surprenants pour un homme de votre état, dit-il, et je doute que vos supérieurs…
— Je n’attends plus rien de mes supérieurs, répliqua le curé de Fenouille avec un sourire étrange. Je n’attends plus rien de personne, du moins en ce monde. Oui, ce petit village a eu raison de moi et il aura raison de bien d’autres. Il aura raison de vous aussi…
— J’avoue que…
— Ce village, et beaucoup de villages qui lui ressemblent, reprit le curé de Fenouille toujours calme, lorsqu’ils commenceront à flamber — oui — vous en verrez sortir toutes sortes de bêtes dont les hommes ont depuis longtemps oublié le nom, à supposer qu’on leur en ait jamais donné un.
— Qu’est-ce que c’est ? Quelles bêtes ? Allons donc ! nous en connaissons déjà une jolie collection, bien repérées, bien classées.
— Oh ! j’ai assez réfléchi là-dessus, continua le prêtre sans élever la voix. Et même j’ai toujours pensé qu’un moment viendrait où le surnaturel trouverait sa voie hors du domaine qui lui est propre. Puis-je vous demander un peu d’attention ?
— Volontiers, dit courtoisement le beau docteur. Ces thèses sont d’ailleurs nouvelles pour moi.
— Je crains qu’elles ne paraissent, en effet, nouvelles à beaucoup de gens. Pour reprendre l’expression qui vous a surpris tout à l’heure, on ne peut nier que Dieu se soit fait petit depuis longtemps, très petit. D’où l’on conclut qu’il se fera petit demain comme hier, plus petit, de plus en plus petit. Rien, cependant, ne nous oblige à le croire.
Le même sourire reparut sur ses lèvres, auquel le médecin de Fenouille répondit par une grimace inquiète.
— Car enfin la science elle-même reconnaît certains besoins religieux de l’homme…
— Permettez ! ancien externe du docteur Bouvillon, je puis dire que la psychiatrie moderne accorde même une importance considérable…
— N’importe, interrompit le prêtre de sa voix monotone. J’aurais voulu seulement expliquer que le pauvre n’a désormais plus de mots pour nommer ce qui lui manque, et si ces mots lui font défaut, c’est que vous les lui avez volés.
— Monsieur, vous parlez comme un démagogue, vous pourriez être un homme dangereux.
— En effet, répliqua froidement le curé de Fenouille.
Il fit un pas en avant, et d’un geste que personne n’eût pu attendre d’un tel homme, il posa les deux mains sur l’épaule de son interlocuteur, plantant son regard dans le sien.
— Vous avez scellé le nom de Dieu au cœur du pauvre, dit-il.
— L’image est belle, observa le docteur, tandis que la mairesse étouffait derrière lui un bâillement, mais ce n’est qu’une image et rien d’autre. À peine eût-elle signifié quelque chose au temps révolu du combisme.
— Je crains que le calcul ne soit faux, continua le curé avec un regard dur. Mieux eût valu pour nous tous cette guerre ridicule. Elle détournait vers le prêtre seul des rancunes anciennes et parfois justifiées. Elle entretenait l’idée du divin, elle était, à notre insu, comme un appel à Dieu de l’injustice, de l’hypocrisie, de la médiocrité des meilleurs. Le blasphème, monsieur, engage dangereusement l’âme, mais il l’engage. L’expérience même prouve que la révolte de l’homme reste un acte mystérieux dont le démon n’a peut-être pas tout le secret. Au lieu que le silence… Oui, monsieur, l’heure vient (peut-être est-elle déjà venue ?) où le désir qu’on croit avoir muré au fond de la conscience et qui y a perdu jusqu’à son nom va faire éclater son sépulcre. Et, si toute autre issue lui est fermée, il en trouvera une dans la chair et le sang — oui, monsieur — vous le verrez paraître sous des formes inattendues et, j’ose le dire, hideuses, horribles. Il empoisonnera les intelligences, il pervertira les instincts et… qui sait ? pourquoi le corps, notre misérable corps ne paierait-il pas une fois de plus la rançon de l’a… de l’autre ? une nouvelle rançon ?
— C’est de la folie, remarqua le médecin de Fenouille, de la folie pure. Les trois vertus théologales passant du monde invisible au monde visible, se transformant en tumeurs malignes, je suppose, monsieur ? il est permis de se demander ce qu’on penserait en haut lieu de ces extraordinaires divagations.
— Je crains que vous n’observiez bientôt des choses plus étonnantes, fit le curé de Fenouille toujours impassible. Certes, nous sommes encore tenus à de grands ménagements envers ce qu’on appelle l’ordre social, reprit-il sur un ton de confidence, mais que pouvons-nous désormais en sa faveur, je vous le demande ? Nous ne sommes pas des gendarmes, et notre rôle n’est que de justifier la misère aussi longtemps que la misère peut l’être. Aucune ne nous fait peur et nous avons remède à toutes, une seule exceptée, la vôtre. Je veux dire celle que vous avez inventée. Oui, monsieur, libre à vous d’instaurer un ordre d’où Dieu soit exclu, mais vous avez ainsi dénoué le pacte. Oh ! sans doute l’antique alliance ne sera pas rompue en un jour, l’Église tient à la société, même déchue, par trop de liens ! L’heure viendra cependant où, dans un monde organisé pour le désespoir, prêcher l’espérance équivaudra tout juste à jeter un charbon enflammé au milieu d’un baril de poudre. Alors…
— Il ne faudrait en effet qu’un petit nombre de fanatiques tels que vous…
Le visage du curé de Fenouille se décolora brusquement et avant de répondre il avala plusieurs fois sa salive. Par la large échancrure du col romain la mairesse regardait avec curiosité le cou maigre, et blême, battre comme celui d’un poulet.
— Nous avons laissé le misérable entre vos mains assez longtemps, dit-il.
Les lèvres s’agitèrent encore un moment puis son regard s’éclairant peu à peu alla d’un témoin de cette étrange scène à l’autre comme s’il sortait d’un rêve.
— Nous reprendrons cette conversation, fit le docteur, et sa main blanche après avoir tracé en l’air une courbe élégante vint se poser doucement à son tour sur l’épaule du curé de Fenouille.
— Les derniers événements ont de quoi bouleverser des têtes plus solides que les nôtres, et aussi dussé-je vous surprendre, il ne m’en coûte nullement d’avouer que les passions déchaînées tout à coup dans ce village ont un caractère singulier : l’expression de folie collective.
— Je vous salue, dit le prêtre de sa voix ordinaire.
Il se tourna encore une fois vers le docteur, sortit à reculons, oubliant de fermer la porte que la mairesse alla repousser du pied en haussant les épaules.
— Sacré original !
— Les hommes deviennent tous fous, fit-elle avec un profond soupir. Faut qu’il y ait, comme on dit, quelque chose dans l’air, un poison, je ne sais quoi. Voyez-vous, docteur, en mon temps — je parle de ma jeunesse, bien sûr — les vieux n’avaient pas la moitié de vice de ceux d’aujourd’hui. Pour moi, le mal vient de là. Le monde est en train de pourrir par les vieux.
— Allons donc !
— Je sais ce que je dis, poursuivit la mairesse, le visage écarlate. À mon idée, c’est la mort qui les tracasse, ils voudraient ne pas finir. Faut que leur imagination travaille, ils deviennent aussi godiches qu’à vingt ans, l’expérience en plus. Tenez, lorsque je me souviens de mon grand-père Artaud, ou du frère de ma mère — un Gentil — les Gentil de Mannerville, des hommes vigoureux, jamais malades, des hommes qui à quatre-vingts ou plus traversaient notre cour avec une manne de pommes sur chaque épaule, ça ne voyait pas plus loin que le travail, le travail était leur dieu. Pas trop rieurs, sinon un jour de ribote, mais tranquilles. La mort, pensez-vous ! c’était le repos en cette terre fraîche qu’ils avaient ouverte tant de fois, qu’ils caressaient dans leurs mains puis humaient comme ils auraient flairé un verre de genièvre — la terre ne leur faisait pas peur. Il n’y a rien à redouter de la terre. D’ailleurs, l’idée de la mort, à quoi bon ? C’est une idée qui ne vient pas naturellement, c’est une mauvaise idée — où irait-on si on suivait ces idées ? L’idée de la mort, c’est comme un mort, c’est point touchable. Mais ces gueux de vieux maintenant, ils en ont plein la bouche. Tant plus ils sont tristes, tant plus ils sont vieux. Et tenez, docteur, justement la tristesse…
— Nous disons l’angoisse, remarqua le médecin de Fenouille.
— Je parle de la tristesse, reprit la mairesse têtue. Autrefois un bon ouvrier avait ses contrariétés, d’accord, ses mauvais jours. Ça ne durait jamais longtemps. La mé… la mél…
— La mélancolie.
— La mélancolie, c’était pour les riches. Il y a manière et manière d’avoir ses nerfs, pas vrai ? Les riches ont la leur, — ils prennent des ennuis çà et là, des ennuis de riches, des ennuis pour rire, dans leurs livres, au théâtre, à la musique — enfin Dieu sait où ! Nos nigauds à nous sont bien forcés de les tirer d’eux-mêmes, ils se rongent, ils se dévorent. Parole d’honneur ! on a honte rien qu’à les regarder, avec leurs sales mines sournoises et leurs yeux luisants. Je ne peux pas m’empêcher de les comparer à des bêtes, des bêtes qui n’ont pas la parole. Tout à fait ça : ils sont tristes comme des bêtes.
Elle laissa retomber le menton sur sa poitrine, en bâillant.
— Jambe-de-Laine est-elle morte ? dit-elle après un long silence.
— Hier soir.
— Je n’en ai pas parlé à Arsène. Il ne sait rien.
Le docteur de Fenouille fit un geste d’indifférence.
— Je vous répète que nous ne pouvons rien pour lui, sinon l’emmener hors d’ici, de ce village, de cette maison, l’isoler. Mais vous ne voulez pas comprendre. A-t-il passé une bonne nuit ?
— Meilleure, assez calme. Ce matin, même, il est allé voir ses ruches. Et pourtant…
Sans répondre, le beau docteur lui tourna le dos, disparut. Tête basse, les deux mains croisées sur son ventre, elle écouta un moment son pas retentir à travers le mince plafond, puis tout se tut. En vain épiait-elle le claquement d’une porte, un bruit de voix. Elle allait monter à son tour lorsque le médecin reparut :
— L’oiseau s’est envolé, dit-il. Sacrée nouvelle !
— Envolé ? Mais ses habits sont sous clef, ses chaussures, tout. Il est en pyjama, pieds nus. Ah ! misère !
Elle explora inutilement le grenier, la grange. À l’entrée de l’écurie, elle montra du doigt une planche vide.
— D’habitude, c’est là qu’il met ses galoches. Parions qu’il les a maintenant aux pieds… Le maire de Fenouille en pyjama et en galoches, c’est-y pas malheureux, tout de même !…