Monsieur Ouine/XIV
XIV
Au sommet de la côte, le curé de Fenouille ralentit le pas, mais il ne s’arrêta que la porte du jardin franchie, sous la ridicule petite tonnelle que le zèle de son prédécesseur avait garnie de roses pompon pareilles à des fleurs de papier, conformément à l’esthétique des séminaires.
La sueur coulait de son front, de ses joues et, les deux mains posées à plat sur la porte, il s’étonna des battements précipités de son cœur. « Ai-je donc marché si vite ? » se dit-il. Derrière lui, la route déserte fuyait en tournoyant vers la vallée et il l’interrogeait en vain, comme si elle eût pu lui livrer son secret. Les arbres y faisaient de grandes ombres.
Il avança d’un pas vers la triste maison de briques, si triste dans sa nudité, parmi les arbres nains, les ifs grêles et les framboisiers. Une persienne entrouverte laissait voir le papier gris de la salle toujours humide, même au cœur de l’été. L’odeur âcre du salpêtre flottait jusque dans l’air surchauffé, plein du bourdonnement des abeilles. Tournant brusquement le dos, il prit la minuscule allée sablée qui mène à l’enclos, gagna la haie qu’il enjamba, puis le long des pâtures, se dirigea vers l’église.
Il n’y espérait d’ailleurs trouver en ce moment que le repos, l’ombre, l’espèce de sécurité qui l’avait tant de fois, et comme malgré lui, disposé à la prière au cours des dernières semaines. La prière ? Cette idée lui vint tout à coup : depuis quand ai-je prié, réellement prié, prié comme jadis ? Il ne sut que répondre. Certes, il n’avait manqué à aucune de ses dévotions quotidiennes et même elles lui étaient douces, toutes douces, d’une espèce de douceur traîtresse, où s’exaspérait peu à peu, presque jusqu’au vertige, le sentiment exalté de sa solitude avec derrière lui le silence, l’immobilité, la terreur de ce village mort.
Méritaient-elles le nom de prières ? N’avaient-elles pas plutôt brisé les derniers liens qui l’attachaient à son dur labeur, à sa paroisse ? Jamais auparavant la tentation ne lui venait de se plaindre, de s’attendrir ainsi sur lui-même. Et, dans cette pitié insolite, il croyait reconnaître à présent le germe de la révolte qui, de jour en jour, avait empoisonné son cœur.
Il leva vers l’église, vers son église, un regard lourd. La peur de quoi ? De quel danger ? Il s’approcha de la porte à petits pas, prudemment — l’ouvrit. L’immense vaisseau lui apparut désert, avec ses bancs luisants, ses grandes dalles rongées par le temps, crevassées, d’où monte une odeur funèbre, les hauts murs nus avec leur épaisse carapace de chaux, leurs bosses d’où pendent des nids d’hirondelles… Un autre que lui bientôt… Qu’importe ! Il n’avait jamais été ici qu’un passant et la vieille église le repoussait sans colère comme le rejetait ce village dont il pouvait apercevoir les toits, car église et village ne faisaient qu’un. Aussi longtemps que l’antique citadelle dresserait ici sa tour, aussi longtemps qu’elle lancerait dans l’espace son cri d’appel, elle serait du parti de la paroisse, elle serait du parti des gens d’en face. Ils pourraient bien la profaner, l’abattre, elle leur appartiendrait jusqu’au bout, jusqu’à la dernière pierre elle ne les renierait jamais. Oui, couchée dans l’herbe, elle offrirait encore aux traîtres, aux parjures, ses beaux flancs éventrés — leurs petits viendraient jouer dans ses ruines. Faute de mieux la vieille Mère les protégerait de la pluie et du soleil. Oh ! sans doute, elle l’avait accueilli lui-même avec douceur, mais c’était comme un hôte provisoire. Quoi qu’il arrivât, elle ne le protégerait pas contre eux, eux, ses fils. Et, dès qu’il aurait quitté Fenouille, elle — la paroisse — elle ne le connaîtrait plus.
Il laisse tomber sa main, la porte se referme d’elle-même avec un grincement léger. Non, ce n’est pas ce soir qu’il trouvera refuge à sa place favorite, au coin le plus obscur du chœur !
Et, tandis qu’il remonte, pas à pas, le chemin pierreux, il jette encore une fois, à la dérobée, derrière lui, un regard jaloux. Mon Dieu ! que la soirée va lui paraître longue ! Comme d’habitude, il lui faudra tout à l’heure préparer son bizarre souper : l’écuelle d’eau chaude où il jette pêle-mêle les légumes pris au hasard dans la cave avec un morceau de lard. Car il n’a jamais eu de bonne, la sonneuse Élisa vient une fois chaque semaine pour le ménage et la lessive. Tant pis ! il se passera donc de soupe ce soir. Cette grande pauvreté dans laquelle il est né, il a grandi, devenue si familière qu’il n’espérait pas, ne souhaitait même plus qu’elle cessât, voilà maintenant qu’il lui arrive d’en ressentir l’humiliation avec une sorte de joie sombre, orgueilleuse. Lorsque son courage défaille, la seule image qui lui rend désormais la paix, détend ses nerfs, c’est celle d’un mendiant sur une route, un vrai mendiant, besace au dos, poursuivi par les chiens.
La cuisine était telle qu’il l’avait laissée quatre heures plus tôt et pourtant son cœur sauta dans sa poitrine… Ce n’était qu’un verre à demi rempli d’eau, mais qu’il ne se souvenait pas d’avoir laissé à cette place. Les yeux firent le tour de la pièce. Les volets clos ne laissaient passer qu’un jour gris et terne, qui allait d’ailleurs s’affaiblissant.
Une longue minute, il resta debout, immobile, en proie à une espèce de terreur inexplicable. La porte du jardin restait ouverte nuit et jour : rien de plus vraisemblable que le passage au presbytère du sacristain, par exemple, ou du jardinier Denis qui lui a vendu des graines et doit cette semaine présenter la facture. Haussant les épaules, il sortit, se retrouva au bas de l’étroit escalier déjà plein d’ombre.
Combien de minutes resta-t-il ainsi, les deux mains posées sur la rampe, ses genoux à demi ployés, dans une posture si incommode qu’il dut faire pour se redresser un effort douloureux qui lui arracha un cri ? Le sommeil l’avait pris debout, par surprise, comme un enfant. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il lui sembla d’abord que la nuit était tout à fait tombée, mais la lumière du jour filtrant à travers les fentes de la porte le détrompa. Il avança vers la salle, et s’arrêta de nouveau.
— Monsieur…
Le maire levait vers lui un visage qu’on aurait dit tranquille ou même heureux, car la bouffissure de toute la face en accusait encore l’expression niaise. Le curé de Fenouille y fut trompé.
— Que faites-vous là ? commença-t-il avec un sourire. On va vous chercher partout.
L’ancien brasseur fit le mouvement de se lever, mais ne réussit qu’à se tasser un peu plus dans l’angle du mur où il se tenait accroupi, les genoux à la hauteur du menton. Il jeta les yeux sur son pyjama fripé, ses galoches, et dit avec un calme surprenant :
— Ils ont mis mes habits sous clef, c’est idiot. Et ils parlent, ils parlent… Demain les hommes de l’asile viendront et m’emmèneront, n’importe ! Je ne suis pourtant pas plus fou qu’eux, monsieur le curé. Mais madame a des vues sur moi — voilà…
Il répéta deux fois sa phrase dont il semblait content :
« Elle a des vues sur moi… »
— Que me voulez-vous ?
Le maire de Fenouille parut ne pas entendre, il continua de caresser des deux mains son crâne ras, mais le regard qu’il tournait parfois à la dérobée vers la porte, bien qu’encore assombri par la peur, restait étrangement attentif et lucide.
— Avouez que je leur en ai fait voir, dit-il, avec mon nez !… C’est des bêtises. Et pareillement j’ai eu tort l’autre jour, au cimetière. À quoi bon ? Faut rester ce qu’on est, pas vrai ? Subir son sort. Et justement, à ce propos, je…
Il cligna les paupières avec un petit rire sournois.
— Madame — c’est ainsi qu’il ne manquait jamais de nommer la mairesse, jadis, aux jours de la brasserie prospère, aux jours triomphants de sa vie — madame n’est pas trop d’avis de m’enfermer, rapport au scandale. Je la connais, je connais sa nature. Tant plus que le docteur insiste, tant plus elle s’entête, elle est méfiante comme une souris. Tel que, voyez-vous, ça peut durer des mois et des mois. Mais si vous…
Il s’interrompit brusquement, et son visage poupin penché sur l’épaule eut une expression inattendue et si douce que le curé de Fenouille se demanda, le temps d’un éclair, s’ils n’avaient pas tous été dupes de ce gros homme et de ses imaginations compliquées.
— Vous savez mon opinion, dit-il, et je ne l’ai pas cachée à votre femme, non plus qu’au docteur. Mais sans doute est-il vrai qu’un séjour de quelques mois… le calme… l’isolement… Hélas ! les moyens humains sont ce qu’ils sont !
Les yeux du maire ne le quittaient pas, et il croyait y lire tour à tour l’ironie ou la pitié.
— Pourquoi que vous regardez mes mains ? Elles sont toutes griffées, vous pensez ? D’accord. Est-ce que je n’ai pas le droit de tailler ma haie ? Seulement, je garde la chose devers moi, qu’ils cherchent ! qu’ils se débrouillent ! j’aurais voulu que vous entendiez le docteur… Il frottait son binocle dessus, il les reniflait, quasi. « Hé !… Hé !… curieux ! excessivement curieux ! » qu’il disait. Pour un rien, il m’aurait soupçonné d’avoir tué le petit valet. Que voulez-vous ? C’est ma faute. C’est mes paroles du cimetière qui leur ont tourné la tête. Imbécile ! Parce que j’ai… Quoi ! Un homme ne peut-il une fois, une seule fois — une fois dans toute la vie — espérer le salut !
Sa voix se brisa tandis que son regard, comme ouvert sur une autre âme, sur une part plus profonde et plus ignorée de son âme, continuait de sourire. Un moment, le prêtre lutta contre l’absurde tentation de laisser là ce misérable, de s’enfuir, puis les larmes lui vinrent aux yeux. Il comprit qu’il lui avait été donné de voir briller la suprême lueur d’une raison déjà entrée dans les ténèbres. Il pensa au dernier hublot éclairé d’un bâtiment qui coule à pic, sous la pluie, par une nuit noire.
— Quel salut ? bégaya-t-il enfin.
— Le salut ?
Le fou semblait avoir oublié le mot qu’il venait de prononcer et qu’il répéta plusieurs fois, en clignant de l’œil.
— Je ne vous soupçonne d’aucun crime, reprit le curé de Fenouille. Et vous avez tort de croire que monsieur le docteur… Hélas ! Serez-vous toujours ainsi l’ennemi de vous-même ? Il n’est pas permis de se haïr. Eussiez-vous commis un meurtre que vous n’en paraîtriez — à mes yeux du moins — que plus digne de pitié, de compassion.
— À l’asile, voyez-vous, j’aurai mes aises, reprit le malheureux d’un ton de confidence. L’idée m’est venue ces jours-ci. Que je me dégoûte ou non, monsieur, il n’y a rien à faire, c’est pas explicable…
— Si vous vouliez bien me laisser vous parler franchement…
— … Pas explicable. Le dégoût, personne ne sait ce que c’est, moi je vous le dis, c’est dans l’homme. Ça peut y dormir, comme un grain sous la terre. Les types n’en parlent qu’à tort. Pour moi, je pense que ça ressemble à la mort. Qu’est-ce que pense de lui un mort, un vrai mort — je ne vous parle pas d’un agonisant — un vrai mort dans son cercueil, quand chacun a repris là-haut ses habitudes, mange et boit et dort comme auparavant, un mort sous la terre, bien consommé, bien pourri ?…
— Voyons, monsieur Arsène, nous avons tous connu des moments…
— Des moments… des moments… La chose dont je vous parle, ça n’est pas un moment.
Il parut faire un grand effort pour tirer de lui le mot rebelle et laissant tomber ses bras :
— C’est la vie, conclut-il découragé. Ça doit être la vie. Mais vous n’en savez pas là-dessus plus long que les autres, pas vrai ? Personne ne sait rien. Remarquez que je ne dis pas de mal des prêtres, ils ont des secrets, des secrets bien à eux et qui datent de loin, du temps des pharaons — voyez les momies ? C’étaient leurs saints, les saints de l’époque. Bref, les prêtres conviennent à beaucoup de monde, seulement que voulez-vous ? Je ne suis pas superstitieux, la superstition n’est pas dans ma nature.
— Monsieur Arsène, dit le pauvre prêtre à la torture, j’ai toujours pensé que vos… que vos inquiétudes n’étaient… ne paraissaient étranges… bizarres… qu’à des gens trop superficiels pour les partager, ou trop… trop lâches pour oser les chercher en eux-mêmes, car elles se trouvent au fond de chacun de nous.
— Possible, murmura le maire de Fenouille d’une voix sombre. Mon idée est pourtant que je ne suis point pareil aux autres, reprit-il avec une sorte de mélancolie poignante. Ça m’a contrarié plus d’un coup. À cette heure, l’idée ne m’est point déplaisante. Tout de même ! Un maire en pyjama, en galoches, chez son curé, et qui causent ensemble comme nous voilà, vous avez vu la chose des fois, vous ?
— Justement : il n’eût dépendu que de votre bonne volonté d’être convenablement vêtu. Je me permets de parler ainsi parce que c’est mon devoir, monsieur Arsène. Et si vous voulez réellement la vérité…
Il se tut, effrayé par le gémissement que les derniers mots prononcés venaient d’arracher au malheureux homme qui reculait peu à peu, se tassait dans l’angle du mur, ainsi qu’à la vue de quelque abominable fantôme visible pour lui seul.
— La vérité ? Si je la veux ? Et si je ne la voulais pas, pourquoi aurais-je parlé le jour de l’enterrement, hein ? Des riens de rien, des sans-cœur qui se fichaient de moi au lieu de m’aider. « Je leur raconterai tout, que je me disais — tout, tel que je suis — c’est mes amis, mes frères. » Un moment, j’ai cru que j’étais libre. « Encore un petit effort, que je pensais. » Et juste alors, voilà que j’ouvre les yeux et je les vois tous la bouche fendue jusqu’aux oreilles, qui se tenaient le ventre à force de rigoler.
— C’était sans mauvaise intention, monsieur Arsène. Ils n’ont pas compris, que voulez-vous ?
— Pas compris ! Allons donc ! Je me comprenais très bien, moi. J’entendais chaque mot, je parlais comme personne n’a jamais parlé, j’aurais attendri des pierres… D’ailleurs vous, monsieur le curé, vous ? Répondez oui ou non. Entre nous, d’homme à homme ?
— Je ne vous mentirai pas, fit le curé de Fenouille. Il est vrai que je me trouvais mal placé pour…
Il s’arrêta. Le maire s’était péniblement mis debout, et il s’efforçait de fermer son pyjama sur sa poitrine nue. Les gros doigts tremblants s’attardaient aux boutonnières.
— Je vous salue, monsieur le desservant, fit-il avec hauteur.
— Si j’avais entendu vos paroles, je les aurais comprises, reprit le prêtre, mais quel miracle espériez-vous de ces hommes livrés aux passions les plus basses et qui allaient quelques minutes plus tard tremper leurs mains dans le sang ?
— Le sang ? s’écria le maire en pivotant sur lui-même avec une vivacité surprenante. Le sang ! Je me suis laissé dire par le docteur que le sang était considéré par les anciens comme… comme… Ils égorgeaient un taureau, et…
— Ce sont de vieilles histoires. Ni le sang ni l’eau, à eux seuls, ne pourraient rendre à un homme la pureté du cœur, s’il l’a une fois perdue.
— Possible ! dit l’autre, d’une voix lente et basse.
— Et qui de nous n’a jamais perdu la pureté de son cœur ? Qui de nous peut se croire sans tache ? Mais la grâce de Dieu fait du plus endurci un petit enfant.
— Un petit enfant ? répéta docilement l’ancien brasseur sur le même ton.
— Si vous avez… dans votre passé… de ces… ces fautes qui troublent notre conscience… ne semblent pas… mériter de pardon… des fautes en apparence irréparables, je puis, — oui ! sachez-le — je puis… j’ai le pouvoir… le pouvoir m’est donné de vous absoudre.
— Absoudre… répéta encore le malheureux, et aussitôt son visage eut, le temps d’un éclair, cette expression de méfiance rusée dont il accueillait jadis les courtiers d’orge et de houblon. Supposez que je vous dise mes secrets, bon. Nous serons deux à savoir, et après ? Faudrait d’abord me les enlever de là, reprit-il en se frappant le front. Un homme est un homme. Pouvez-vous le jeter bas comme une vieille grange pourrie pleine de rats, et le reconstruire avec du neuf ? Non. Alors que parlez-vous d’absoudre ? Tel je suis, tel je resterai.
Il passa sur ses flancs, sur ses hanches, avec une grimace de dégoût, ses mains frémissantes.
— L’absolution, ça serait de renaître, dit-il enfin de sa voix étrange, et il se dirigea vers la porte.
— Je vous jure, commença le prêtre. (L’entreprise d’atteindre le cœur de ce fou lui semblait absurde et il ne pouvait pourtant se taire.) Un moment ! s’écria-t-il. Qu’auriez-vous désiré de moi ?
— J’avais mon idée, répliqua le maire de Fenouille, mystérieusement. D’une manière ou d’une autre, ils finiront par m’enfermer chez les fous, sûr. Je n’ai pas grand-chose à dire là-contre : ce sera de mon gré. Mais… (il loucha vers la fenêtre avec inquiétude) faut que vous sachiez le fin mot… Il y a comme un sacré mouvement au fond de moi qui me force à sortir de ma nature, comprenez-vous ? À n’être pas selon ma nature. Parfois je m’imagine que je ne suis plus le même, que je sors réellement de ma peau, parfois non. Et des fois encore, je doute, c’est le plus dur… Je me joue le guignol tout seul, pour moi seul. Rien à faire. Il me prend des envies de finir par un grand coup, je ne sais quoi. « Va-t’en de toi-même chez les fous, mon garçon, que je me dis. Chez les fous, chacun joue son guignol, ni vu ni connu, je t’embrouille, tu auras tes aises… » Un fou, à mon avis, c’est un homme qui sort de sa maison, ferme la porte derrière lui et jette la clé dans la citerne, vlan ! Pas vrai ?
— On ne sort pas de son âme aussi facilement que de sa maison, monsieur Arsène.
— Manière de dire. Mettons, si vous voulez, que c’est un homme qui s’est maudit, qui s’est renié… qui s’a craché dessus, quoi !
— Ce serait alors un crime, monsieur Arsène, le crime des crimes, un suicide.
— Possible, répliqua le maire de Fenouille. Que voulez-vous ? Je ne suis pas trop vaillant de nature, je ne me fais pas à l’idée de me détruire autrement. Sinon !
— Vous détruire ! Il faudrait que vous en eussiez le droit. Il faudrait encore que vous en ayez le pouvoir. Car Dieu m’est témoin que vous ne détruirez rien. Aucune haine ne saurait s’assouvir en ce monde ni dans l’autre, et la haine qu’on se porte à soi-même est probablement celle entre toutes pour laquelle il n’est pas de pardon !
— Je ne veux pas me pardonner, dit l’ancien brasseur de sa voix lente. Point de pardon !
— C’est Dieu qui vous le donne. Et moi qui vous parle, monsieur Arsène — ne fermez pas d’avance votre cœur aux paroles que je vais prononcer — moi qui vous parle, je puis vous le donner en son nom.
— Je n’ai rien contre Dieu, dit le maire de Fenouille après un silence. Ni contre vous. Dans le temps, j’ai jamais mis les pieds au catéchisme, comme de juste ; mon père n’aimait pas les prêtres. « Gare à l’enfer ! » que me disait le curé quand il me rencontrait sur la route. Un grand diable qui vous roulait une pièce de bière aussi facilement qu’un gosse roule son cerceau. L’enfer, vous comprenez, ça me faisait plutôt rire. Aujourd’hui je ne trouve pas l’idée si bête. Le feu vient à bout de tout. Il n’y a pas de crasse qui résiste au feu, pas d’odeur. On ne connaît pas d’eau pure aussi pure que le feu, le feu trouverait à manger dans l’eau pure, pas vrai ? J’ai vu à Boulogne des gars en train de démolir un vieux cargo, des tôles d’acier qu’on avait repeintes des fois et des fois, avec des écailles aussi grosses que ma main — une vraie ordure ! Eh bien ! le type apporte son chalumeau, et voilà cette saleté de tôle qui se met à siffler et à cracher comme un dragon. En un clin d’œil, vous auriez cru un soleil, elle pissait des rayons de soleil, la tôle ! J’aurais dû comprendre ce jour-là que l’eau ne pouvait rien sur mes misères, qu’il n’y avait rien au-dessus du feu. « Le feu, c’est Dieu », que je me dis.
Il leva la main vers le plafond, et la légère manche de pyjama, en glissant jusqu’à l’épaule, découvrit son bras gras et glabre.
— Vous n’allez pas sortir ainsi vêtu, s’écria le curé de Fenouille, je vais vous prêter une pèlerine. En prenant par les pâtures, vous ne rencontrerez personne.
Le fou se laissait faire. Mais son visage avait pris l’expression sournoise et têtue d’un enfant rebelle. Le sourire presque espiègle dans cette face tourmentée parut au prêtre ainsi qu’un présage sinistre.
— Permettez-moi de vous accompagner, dit-il. Ou mieux encore d’aller chercher quelque vêtement plus… plus convenable.
— Chez moi ? demanda le fou inquiet. Je ne m’y oppose point. Mais ils ont caché mes habits. Savoir s’ils vous les donneront. Madame est plus obstinée qu’une bourrique.
Il revint s’asseoir au coin de la cheminée. Un instant, le malheureux prêtre hésita sur le parti qu’il allait prendre, puis repoussant derrière lui la porte, il fit tourner doucement la clef dans la serrure et s’enfuit.
La maison du maire semblait déserte. Après un long moment le docteur parut enfin sur le seuil.
— Excusez-moi d’avoir tardé, fit-il. Les craintes que j’exprimais tout à l’heure viennent malheureusement d’être confirmées par un incident des plus fâcheux. Notre malade s’est échappé.
— Il est au presbytère.
À la grande surprise du curé, son interlocuteur ne perdit rien de sa gravité lugubre.
— Seul ?
— Pour plus de sûreté, j’ai cru devoir fermer la porte sur moi.
— Calme ?
— Très calme. Et si vous voulez me permettre d’exprimer un avis, je garde de notre entretien (à la vérité un peu extravagant) l’impression que… que notre infortuné malade est moins…
— Moins fou qu’il ne le veut paraître, acheva le docteur d’une voix sarcastique. Admirable trouvaille ! Singulière pénétration ! Le premier confrère venu vous dira qu’un dément n’est presque jamais sincère, que l’image démente qu’il porte là (il se frappa le front) ne le convainc pas, qu’elle exerce seulement sur lui une espèce de fascination. Mais trêve de plaisanteries ! Voilà déjà plusieurs semaines que nous aurions dû prendre des mesures. Il est scandaleux de laisser à la tête d’une commune — sa fonction fût-elle honoraire — un maniaque qui peut devenir brusquement un danger pour tous. Oh ! votre indulgence à son égard ne me surprend pas ! Le pauvre diable a fini par trouver quelques formules heureuses, émouvantes, pittoresques, et qui éveillent en vous — permettez-moi l’expression — un réflexe professionnel. Les prêtres d’aujourd’hui — heureusement — nous abandonnent volontiers le contrôle de certains états qui eussent passé jadis, bon gré mal gré, pour des états mystiques. Il en est de ces symptômes comme de ces prétendus cas de possession qui n’intéressent guère que nous… Au xiie siècle, je suppose, notre maire de Fenouille eût passé pour être la proie de quelque esprit luxurieux, et d’une puanteur exceptionnelle, s’il est permis d’en juger par sa marotte — de véritables hallucinations de l’odorat, en somme. Parlons sérieusement (il mit sa bouche contre l’oreille du curé) ; je viens de trouver dans ses tiroirs un document du plus vif intérêt, une espèce de confession. La chose est d’importance, car dans le moment même où notre homme s’abandonne à ses obsessions dégoûtantes, il reste visiblement hanté par le fantôme de ses innocences perdues, car elle pourrait légitimer certaine crainte… Bref, un suicide ne me paraît plus tout à fait impossible.
— Mon Dieu ! Alors, ne croyez-vous pas que je doive… Il est seul.
— Du calme, mon cher. Du sang-froid. J’ai dit certaine crainte, le mot de scrupule eût mieux exprimé ma pensée. La lecture de ce document m’a fait réfléchir, voilà tout. Car, entre beaucoup de mensonges et fariboles, je crois avoir rencontré un fait — oh ! très probablement, presque sûrement imaginaire — mais qui me paraît être comme le noyau de cette bizarre tumeur de l’esprit, ou — si vous voulez — l’éclat de nacre autour duquel les huîtres, dit-on, sécrètent leur perle. Hé ! hé ! cette perle-là m’a tout l’air d’une perle noire… Je puis d’ailleurs vous donner immédiatement connaissance de ce curieux morceau de littérature. J’avoue même que je ne serais pas fâché…
— Monsieur, répliqua froidement le curé de Fenouille, je vous remercie de votre confiance, mais si peu d’espoir que je garde d’entrer un jour dans la confidence de ce malheureux, il me serait très pénible de devoir à un autre que lui-même la connaissance d’un secret si capital à ses yeux.
— Je m’étonne, fit le docteur sur le même ton, que de telles considérations puissent vous arrêter dans l’accomplissement du devoir. Le salut du malade est ma seule loi, je n’en connais pas d’autre.
La soudaine rougeur qui couvrit les joues de son rival lui parut sans doute une satisfaction convenable, car il reprit d’un accent de bonne humeur, en tirant de sa poche une liasse de papiers maculés de larges taches de bougie :
— Le gaillard, comme Jean-Jacques Rousseau, a dû écrire ses Confessions à la chandelle. Le style en est singulier. Mais plus singulières encore les notes marginales truffées de dessins dont vous n’approuveriez guère, je pense, le caractère de monotone obscénité.
— Je vous en prie, murmura le curé de Fenouille. Ces sortes de misères mériteraient plutôt la compassion. Mon expérience, sans doute, est bien différente de la vôtre, mais si jeune que je sois, l’envers de certaines vies que le monde feint de croire irréprochables m’est apparu trop souvent pour que…
— C’est de la folie ! de la folie pure !… Si je vous entends bien, vous prétendez qu’une certaine déficience… du sentiment religieux… pourrait se traduire par… certains phénomènes pathologiques… qui iraient même… jusqu’à une transformation profonde de… de l’espèce ?… Avez-vous pensé qu’une thèse… aussi extravagante… justifierait… enfin, pourrait tendre à justifier certaines révoltes contre la société… Quoi ! les hommes sont les hommes. Peut-être vous trouvez-vous, dans l’exercice de votre ministère, plus souvent que moi en face de véritables détresses morales. Celles que j’approche ne se distinguent guère des épreuves physiques dont elles ne sont que la traduction, en un langage plus noble. Avouez plutôt que la conversation que vous venez d’avoir avec notre malade vous a surpris dans un état de… d’ébranlement nerveux, bien excusable d’ailleurs. Croyez-moi : le pauvre diable n’est qu’un obsédé sexuel banal, et la forme insolite de l’obsession n’a d’intérêt que pour les psychiatres.
— N’importe ! dit le prêtre. Vous aurez un jour la preuve qu’on ne fait pas au surnaturel sa part. Oui, reprit-il après un silence, de cette voix qui contrastait chaque fois si étrangement avec son ton habituel qu’elle semblait appartenir à un autre, lorsque vous aurez tari chez les êtres non seulement le langage mais jusqu’au sentiment de la pureté, jusqu’à la faculté de discernement du pur et de l’impur, il restera l’instinct. L’instinct sera plus fort que vos lois, vos mœurs. Et si l’instinct même est détruit, la souffrance subsistera encore, une souffrance à laquelle personne ne saura plus donner de nom, une épine empoisonnée au cœur des hommes. Supposons qu’un jour soit consommée l’espèce de révolution qu’appellent de leurs vœux les ingénieurs et les biologistes, que soit abolie toute hiérarchie des besoins, que la luxure apparaisse ainsi qu’un appétit des entrailles analogue aux autres et dont une stricte hygiène règle seule l’assouvissement, vous verrez ! — oui, vous verrez ! surgir de toutes parts des maires de Fenouille qui tourneront contre eux, contre leur propre chair, une haine désormais aveugle, car les causes en resteront enfouies au plus obscur, au plus profond de la mémoire héréditaire. Alors que vous vous flatterez d’avoir résolu cette contradiction fondamentale, assuré la paix intérieure de vos misérables esclaves, réconcilié notre espèce avec ce qui fait aujourd’hui son tourment et sa honte, je vous annonce une rage de suicides contre laquelle vous ne pourrez rien. Plus que l’obsession de l’impur, craignez donc la nostalgie de la pureté. Il vous plaît de reconnaître dans la sourde révolte contre le désir, la crainte entretenue depuis tant de siècles par les religions, servantes sournoises du législateur et du juge. Mais l’amour de la pureté, voilà le mystère, l’amour chez les plus nobles, et chez les autres la tristesse, le regret, l’indéfinissable et poignante amertume plus chère au débauché que la souillure elle-même. Passe pour les lâches traqués par l’angoisse de la souffrance ou de la mort qui viennent implorer du médecin leur grâce, mais j’ai vu — oui, j’ai vu — se lever vers moi d’autres regards ! Et d’ailleurs, il n’est plus temps de convaincre, le proche avenir se chargera de nous départager. Au train où va le monde, nous saurons bientôt si l’homme peut se réconcilier avec lui-même, au point d’oublier sans retour ce que nous appelons de son vrai nom l’antique Paradis sur la terre, la Joie perdue, le Royaume perdu de la joie. Si la Piété n’est qu’une illusion, fût-elle des milliers de fois séculaire…
Il s’arrêta, comme effrayé de l’accent de sa voix et rougit jusqu’au blanc des yeux. Son visage avait retrouvé instantanément son expression douloureuse et résignée qui le faisait paraître niais.
— Ne nous emballons pas, fit le docteur. Il sera toujours temps de reprendre cette controverse passionnante. Le plus utile pour l’instant est de mettre la main sur les habits de notre malade, ceux du moins qu’il a quittés hier soir, avant de se mettre au lit. Je crois que sa femme, craignant d’être surprise ce matin, les a fourrés dans le coffre à avoine, où nous les trouverons sans doute encore. Je me permettrai, si vous le voulez bien, de vous accompagner au presbytère.
Ils reprirent lentement, côte à côte, en silence, le chemin parcouru un moment plus tôt par le curé de Fenouille. Résolu à ne pas gâter son habit neuf au passage des haies trempées de rosée, l’élégant docteur entraînait son compagnon de barrière en barrière, parmi les pâturages si étroitement imbriqués les uns dans les autres, ainsi que les pièces d’un puzzle, qu’ils devaient s’orienter sans cesse et perdaient ainsi beaucoup de temps. La porte du petit enclos était ouverte. Le prêtre crut se souvenir de l’avoir fermée en partant, et son cœur se serra. En mettant la clef dans la serrure, au haut du minuscule perron, sa main tremblait.
— Allons ! allons ! même si notre homme a pris la poudre d’escampette, dit le médecin de Fenouille, le mal n’est pas grand, nous le rattraperons vite.
Ils trouvèrent la salle vide. Une cruche pleine d’eau reposait sur la table, auprès d’un verre renversé dont le contenu achevait de couler sur les dalles.
— Je ne comprends pas, fit le prêtre. Les volets sont clos, même à l’étage.
Ils vérifièrent en vain chaque fenêtre, grimpèrent jusqu’aux combles. Comme ils exploraient une dernière fois le vestibule obscur, le curé de Fenouille revint précipitamment vers la cuisine. Une trappe y permettait l’accès d’un cellier encombré de bouteilles et d’antiques futailles hors d’usage débitées en morceaux par le sacristain, et dont l’ancien desservant bourrait son poêle. Le cellier s’ouvrait lui-même sur la route, placée en contre-bas, par une porte condamnée depuis longtemps. Le pauvre prêtre en avait même oublié l’existence.
— Il s’est enfui par là, s’écria-t-il d’une voix désespérée. Qu’ai-je fait !
— L’étourderie est réparable, dit le docteur, toujours calme. Je vais prévenir discrètement le garde champêtre. Il s’agit d’éviter le scandale.
Sur les épais panneaux marron, recouverts d’une couche épaisse de poussière, la main du maire de Fenouille avait écrit en lettres capitales, mais d’un dessin puéril : ADIEU.