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Monsieur Ouine/XV

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PlonLa Palatine (Œuvres de Bernanos, tome VIp. 340-352).
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XV

— Baissez la lumière, mon enfant, dit M. Ouine, nous jouirons encore de ce déclin du jour.

La chambre est déjà pleine de l’écœurante odeur de pétrole et la petite flamme tapie au fond du verre de lampe bat doucement, prête à s’éteindre.

Le lit de fer est si étroit qu’au moindre mouvement, les hanches épaisses de M. Ouine soulèvent les couvertures et l’on voit paraître le gras d’un mollet glabre, livide, où s’enroule une varice. Mais le professeur s’applique depuis un moment à rester tranquille, les mains croisées sur son ventre. Ses vêtements pliés comme d’habitude avec un soin minutieux garnissent le dos de l’unique fauteuil sous lequel il a rangé ses souliers noirs, les bas de laine grise qu’il porte tout l’hiver retenus par des jarretières ecclésiastiques, et son chapeau de feutre dont la coiffe grenat luit dans l’ombre.

— J’ai toujours craint l’air vif à l’aube, je ne saurais trop me défendre contre sa malignité, reprit-il après un long silence. Même en ces mois, la chaleur du jour n’en a pas aisément raison, il a mille subterfuges, mille retraites, il se glisse au fond des chemins creux, tourne au plus épais des bois, et il m’arrive de le rencontrer tout à coup, en plein midi, ainsi que ces courants glacés qui courent, dit-on, au sein des mers tropicales — de sentir son acidité… mais, quand tombe le soir, à cette heure du crépuscule, la terre harassée dégorge une vapeur tiède et grasse, une espèce de sueur qu’il faudra toute la nuit pour dissoudre. Ce qui reste de l’aube dans l’air y est pris comme une mouche dans la glu.

Philippe n’ose pas répondre. Le grand pin noir est toujours debout, en face de la fenêtre, et l’extrême pointe d’une de ses branches grince imperceptiblement contre la vitre. Mais le soleil pèse de tout son poids sur la campagne, un soleil terne, noyé de brume, et M. Ouine ne semble pas le voir.

— Ouvrez la fenêtre, s’il vous plaît, dit-il.

Steeny feint d’obéir, fait jouer deux fois la crémone. Il sait que son maître redoute plus encore que l’air vif du matin l’odeur de résine surchauffée qui provoque sa gorge malade, le jette dans d’effrayants accès de toux. M. Ouine, d’ailleurs, ne détourne même pas la tête. Son visage gonflé où les rides s’effacent, et qui à l’approche de la mort prend un air de jeunesse et comme d’une enfance sinistre, exprime un soulagement indicible.

La bouche s’ouvre et se ferme plusieurs fois, lentement, avec gourmandise. Quel soir mystérieux, connu de lui seul, descend en ce moment dans sa poitrine ?

— La nuit vient, dit-il. Vous pouvez monter la lampe. (Elle sent décidément trop mauvais.) Philippe la souffle.

— Lu… mière, articule le malade.

Sa voix même à l’issue des crises vibre sourdement, ainsi qu’un violoncelle dont les cordes sont lâches, et certaines syllabes manquent tout à fait, roulent au fond de la gorge, bizarrement répercutées par les larges parois du thorax, où les poumons crevés achèvent de pourrir. (« Il en a pour douze heures ou six mois, déclare le médecin de Montreuil. Un homme vraiment robuste serait enterré depuis longtemps, mais celui-ci est de complexion molle, humide. C’est comme si vous tapiez sur un édredon avec un sabre. »)

Philippe reste debout, dans l’angle du mur. Il a faim, il a sommeil, il s’ennuie. L’idée de fuir, pourtant, ne lui vient pas. Chaque après-midi, le déjeuner avalé en hâte, il arrive ainsi échauffé par la course, étourdi de soleil et, dès le seuil, la maison solitaire l’enveloppe d’ombre et de silence, ainsi que d’un frais linceul. Il a maintenant renoncé à comprendre quelle force l’y retient, quel charme, quel dieu secret, plus secret qu’aucun de ceux qui lui parlaient jadis lorsqu’il s’échappait de l’insipide maison blanche, pleine du parfum, des pas, du chuchotement des deux femmes trop tendres, de leurs insupportables caresses. Parfois miss l’appelait à travers le parc, revenait longtemps après, les pommettes rouges, avec des aiguilles de pin dans ses cheveux blonds : « Il est parti Dieu sait où ! » Et maman répondait de sa voix douce : « Il me fera mourir. Oh ! chère, chère, est-ce possible ? » Ni l’une ni l’autre ne l’eussent cherché au fond du pigeonnier si proche qu’en levant seulement les yeux elles l’eussent découvert, blotti contre le grillage, le menton posé sur ses petites mains croisées. L’odeur sauvage des oiseaux imprégnait les murs de torchis, les planches vermoulues, les mangeoires criblées de coups de bec : « Voilà quinze ans qu’il ne sert plus à rien, vous devriez l’abattre, » disait parfois miss. Quinze ans ! Il imaginait le départ des oiseaux, leur détresse. Des heures, des jours, des mois peut-être, ils avaient dû cerner la vieille tour close de leur vol, de leurs cris, de leurs ombres… Puis ils étaient partis un matin, vers quelque pays fabuleux.

— Ayez la bonté d’appeler Mme Marchal, dit M. Ouine. Je désire prendre un peu de bouillon.

Le timbre de sa voix s’est raffermi — les cordes du violoncelle sont de nouveau tendues. C’est l’heure, en effet, où la piqûre, faite chaque matin, lui rend des forces. Il arrive même qu’elle excite dangereusement ses nerfs, car cette vie moribonde a de soudaines lueurs, s’embrase. Et déjà Steeny prévoit la crise. Les joues de M. Ouine se colorent, et ses pupilles dilatées lui font ce regard anxieux qui fascine.

Mme Marchal est sage-femme de son état, mais voilà longtemps que les gens de Fenouille lui préfèrent Mlle Solonge, jeune diplômée dont les blouses immaculées, le serre-tête, les gants de caoutchouc impressionnent favorablement la clientèle. Les grosses mains paysannes, si adroites pourtant, restent désormais sans emploi. Heureusement que la vieille a des rentes et une jolie maison de briques près de la gendarmerie où, ses larges flancs ceints du tablier bleu, écroulée sur la chaise basse qui a vu débarbouiller tant de nouveau-nés, elle savoure sa bistouille, généreusement arrosée de genièvre, et broie le morceau de sucre entre ses vieilles gencives… C’est par pure bonté d’âme qu’elle accepte de donner des soins à M. Ouine, car elle avoue que ce malade lui fait peur. Il est vrai que le professeur est venu jadis plus d’une fois visiter les lapins russes qu’elle élève et dont elle est fière. M. Ouine, en effet, s’intéresse à ces animaux.

Le moribond fait de la main signe qu’il portera lui-même à ses lèvres le bol fumant. Il boit à petits coups, lentement, posément, s’efforçant de masquer le plus qu’il peut, par une toux discrète, l’affreux bruit de déglutition. Sa gorge, gonflée par le pus, se contracte au passage du liquide et la luette fait chaque fois, au terme du spasme, un bruit analogue à ce claquement de langue dont Jambe-de-Laine excitait la grande jument.

— Madame Marchal, dit-il, emmenez ce jeune homme avec vous, et servez-lui à goûter. Je ne serais pas fâché de m’assoupir.

Son regard filtre difficilement à travers les paupières paresseuses, Philippe y lit la surprise et la confusion. Évidemment, M. Ouine vient de reconnaître que le soir mystérieux qui lui versait sa fraîcheur n’était qu’un rêve, après tant d’autres, un des mille rêves qui remontent, de plus en plus nombreux — innombrables — des profondeurs de sa mémoire. Quelques jours encore et, selon l’idée qu’il se forme de la vie future (car son orgueil n’a jamais accepté la grossière hypothèse de l’anéantissement), ce tourbillon d’images errantes, affolées, se fixera tout à coup, les mille notes de la symphonie éclateront en un seul accord. Mais a-t-il parlé ? S’est-il trahi ? La vue de la lampe éteinte le rassure, et aussi l’air innocent de Steeny. Alors, après un coup d’œil furtif vers la fenêtre, il joue de sa grosse main avec le rayon de soleil qui d’une fente de la persienne vient barrer le lit d’un trait de flamme.

La maison vide inspire à Mme Marchal autant de terreur que de dégoût. Elle ne quitte guère la cuisine, et s’est fait un lit à l’office. Jusqu’ici, le malade n’a pas supporté qu’on le veillât. En cas de nécessité, il prétend pouvoir très bien se servir de la sonnette dont le cordon pend à son chevet et fait dans la cage de l’escalier, lorsqu’elle tinte, le bruit d’une cloche de collège. Parfois, quand la chaleur du jour pénètre à travers les pierres et que les vieilles murailles sont tièdes sous la paume, il arrive que la sage-femme, après une dernière lampée de genièvre, se risque jusqu’au premier étage, le seul, dit-elle, qui donne l’idée d’une maison de chrétien, car Jambe-de-Laine y avait rassemblé ses derniers meubles. Les placards, vastes comme des chambres, présentent l’aspect d’un désordre affreux mais si ancien qu’il inspire à l’âme simple et pourtant ménagère de Mme Marchal du respect. Le malheur est qu’ils sont tous percés, ainsi que des écumoires, de trous à souris et à rats dont les crottes font sur les planches un tapis mou, qui a une odeur surette de pommes mûres.

La sage-femme dispose devant Philippe, comme d’habitude, la motte de beurre frais « montée de la cave », le pain bis, et le pot de faïence plein de confiture. Une mouche nage à la surface de la cruche de bière, couleur de caramel.

— Monsieur Philippe, dit-elle, ça fait plaisir de vous voir manger.

— Vous trouvez ? répond Steeny la bouche pleine. (Hors de la présence de M. Ouine, il retrouve aussitôt le ton d’insolence qui exaspère, là-bas, les deux amies.)

— Moi, dit-elle, ici dedans, je perds le goût de me nourrir. Sans le café, je ne tiendrais pas.

Elle remplit de genièvre sa tasse, glisse un autre morceau de sucre entre ses gencives, boit à petits coups.

— Je me demande ce qui peut attirer un jeune homme dans une maison pareille, si triste, reprend-elle après un long silence. Le monsieur a de l’affection pour vous, probable, mais à votre âge, l’affection des vieux, ça n’a guère de prix. Et malade comme le voilà, est-il seulement capable de bien parler ? Car bien parler, jadis, c’était son fort. Il n’avait qu’à vouloir pour tourner la tête des gens. Mais petit à petit, sans en avoir l’air, avec son sourire de Monseigneur et ses grosses mains qu’il manie si doucement. S’il avait voulu ! Seulement quoi ! dans les dernières années il ne sortait plus d’ici, c’est qu’il y trouvait son plaisir.

— Quel plaisir ?

— Ben ! Jambe-de-Laine, parbleu !

Avant que la sage-femme eût ouvert la bouche pour répondre, Philippe avait senti monter sa colère. Il avait beau trouver cette colère ridicule, la honte qu’elle lui inspirait l’exaltait encore, au lieu de l’apaiser. Et tout à coup, à sa grande surprise, sa fureur creva en un rire nerveux, inextinguible.

M. Ouine se moque bien des femmes, s’écria-t-il, de n’importe quelle femme ! Et des hommes, madame Marchal, il ne s’en soucie pas davantage. Mais vous ne pouvez pas le juger, vous ne pouvez même pas le comprendre !

— Bah ! bah ! Voyez-vous le petit coq ! De n’importe quelle femme, vous dites ? Apprenez, mon garçon, que je connais un peu mieux que vous le dessous des familles. Le plus malin n’est pas exempt de faire des bêtises pour une femme, et pas toujours pour une belle femme, au contraire.

— Les femmes… commença Philippe.

— Les femmes… les femmes… on dirait que le mot va vous cuire la langue. Attendez seulement de savoir…

— De savoir quoi ? C’est justement lorsque les garçons courent après qu’ils ne savent pas ce que c’est, les femmes. Ils sont fous, enragés. Tandis que moi…

— Oui, un petit monsieur choyé comme vous, tout en sucre…

Mais la colère de Philippe était déjà tombée. Chaque fois qu’il échappait à l’espèce de trouble où le jetaient la voix, le regard de M. Ouine, un sentiment obscur d’affranchissement, de délivrance, provoquait en lui une agitation stupide, qu’il tâchait d’épuiser en paroles.

— Les jeunes gens d’aujourd’hui sont bien différents de ceux d’autrefois, madame Marchal. Les femmes ne nous intéressent pas beaucoup. Oui, oui, vous pouvez rire, je ne suis pas seul, tous mes camarades me ressemblent.

— Vos camarades ? Et où sont-ils, vos camarades ? Vous devriez rougir de parler ainsi, alors que vous n’avez quasi pas quitté les jupons de votre maman et de votre jolie institutrice.

— Qu’est-ce que vous pensez de miss, vous ?

Les paupières se sont brusquement abaissées, presque closes.

— Je ne pense rien, dit la vieille femme sans se troubler. La connais-je seulement ? Depuis qu’elle est à Fenouille, elle ne m’a pas causé dix fois, et je la vois presque chaque soir, elle passe contre ma porte, ainsi ! Mais si vous voulez que je vous parle franchement, c’est un maître qu’il vous avait fallu, monsieur Philippe, un vrai maître, un homme, quoi !

M. Ouine est mon maître, dit Steeny. Je n’en aurai jamais d’autre.

— Dommage que vous allez le perdre si vite. Baste ! un garçon tel que vous n’est pas fait pour vivre à Fenouille et quand vous aurez vu le monde… Allez ! Allez ! À vingt ans, mon diplôme en poche, moi qui vous parle, je me croyais aussi bien finaude… Remarquez que je ne discute pas votre amitié. N’empêche que vous trouveriez, rien qu’à Montreuil, des hommes très supérieurs à celui-ci. M. Valéry, par exemple, l’ancien receveur général. Votre maître et lui étaient jadis camarades…

— Et maintenant ?

La sage-femme jeta de nouveau vers la porte un regard furtif :

— Il dit…

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— Je voudrais que vous me promettiez de tenir votre langue. Il dit que M. Ouine est l’homme le plus dangereux qu’il ait jamais rencontré.

— Pourquoi dangereux ?

— Dame, vous devez le savoir mieux que moi ! Depuis la mort de Jambe-de-Laine, vous ne quittez plus la maison, autant dire. Tout le pays en jase. Faut croire que vous avez votre idée, vous aussi ? Probable que vous parliez d’autre chose que de la pluie ou du beau temps ?

— C’est ce qui vous trompe, dit solennellement Philippe.

Son visage prit une expression de gravité comique, et qui pourtant ne prêtait pas à rire. Les joues avaient deux trous d’ombre.

M. Ouine peut parler de n’importe quoi ; les choses les plus simples (parfois même vous le croiriez naïf, ou même bête, et il ne le fait pas exprès), oui, la chose la plus simple, dans sa bouche, on ne la reconnaît plus. Ainsi, par exemple, il ne dit jamais de mal de personne, et il est très bon, très indulgent. Mais on voit au fond de ses yeux je ne sais quoi qui fait comprendre le ridicule des gens. Et ce ridicule ôté, ils n’intéressent plus, ils sont vides. La vie aussi est vide. Une grande maison vide, où chacun entre à son tour. À travers les murs, vous entendez le piétinement de ceux qui vont entrer, de ceux qui sortent. Mais ils ne se rencontrent jamais. Vos pas sonnent dans les couloirs, et si vous parlez, vous croyez entendre la réponse. C’est l’écho de vos paroles, rien de plus. Lorsque vous vous trouvez brusquement en face de quelqu’un, il n’y a qu’à regarder d’un peu près, vous reconnaissez votre propre image au fond d’une de ces glaces usées, verdies, sous une crasse de poussière, pareilles à celles qui sont ici…

Les creux d’ombre de ses joues s’élargissaient à mesure et la vieille femme, à sa grande surprise, voyait monter dans le regard d’enfant une lumière trouble, pareille à celle des matins d’automne, d’une inexplicable tristesse.

— C’est malheureux, dit-elle enfin, d’entendre un garçon de votre âge qui ne devrait penser qu’au plaisir comparer la… la vie à… à une maison vide.

Elle avait posé sa tasse dans l’âtre et le buste penché en avant, soutenant son énorme poitrine des deux bras croisés sur ses genoux, elle observait Philippe avec l’attention cynique des femmes de son espèce, une moue étrange aux lèvres.

— Méfiez-vous de lui quand même. Méfiez-vous de lui tant qu’il vivra. Et il peut vivre longtemps encore. A-t-on jamais vu un tuberculeux garder sa graisse ? Le docteur n’en revient pas.

— Me méfier ?

— Il s’est passé ici des choses extraordinaires. Ici, oui, dans cette maison. J’ai connu M. Anthelme. Avant son mariage avec Jambe-de-Laine, c’était un homme pareil aux autres messieurs de l’époque, pas trop malin si vous voulez, mais tranquille, ménager de son bien, courant les champs du matin au soir, le fusil en bandoulière, avec ses camarades. Bon. Le voilà parti un matin. « Je serai de retour dimanche », qu’il dit. Bernique ! Il rentre six mois plus tard, pas seul… Oh ! Jambe-de-Laine, au début, n’allez pas croire ! Tout le monde lui faisait risette, même les dames. Vous auriez ri de voir les petits châtelains tourner autour de ses jupes, monocle à l’œil, avec leurs vestons noisette, leurs pantalons collants, et leurs diables de bottines pointues. Elle n’avait pas l’air de s’en apercevoir. Ils lui tapaient dans le dos. Sacre Anthelme ! Des ménages comme ça, il y en a des mille et des mille, pas vrai ?… Jusqu’au jour…

Elle se baissa péniblement pour ramasser sa tasse.

M. Ouine est venu d’on ne sait où un soir. Le père Anselme a pris sa valise. M. Ouine avait sa redingote, son chapeau melon, ses gros souliers, et il suait à grosses gouttes, car la chaleur lui a toujours été contraire. « J’ai jamais vu un homme suer comme ça », disait M. Anthelme. Ils l’ont reçu dans l’office, ils avaient l’air de se moquer de lui. Mais six semaines plus tard, c’était le roi de la maison. J’ai connu, à l’époque, le jardinier Florent qui avait servi le défunt père de monsieur. Sa fille venait ici à journées, une jolie fille. « On ne le voit guère, me disait Florent, on ne l’entend pas, il trotte d’un étage à l’autre sur ses pattes de velours, un vrai matou, bien luisant, bien gras. Et des propos qu’il tient ! Vous croiriez un curé. N’importe : sa tête ne me revient pas. Il a même une drôle d’odeur, il sent le sauvage. C’est pourtant un homme très soigneux de sa personne, plutôt trop. Il s’intéresse aussi beaucoup aux fleurs, seulement il ne les cueille pas lui-même, je choisis les plus avancées, il les écrase au creux de ses deux mains jointes, il incline dessus sa grosse face ronde, et il reste ainsi longtemps, les yeux tournés de plaisir. » — « Voyons, père Florent, lui disais-je, ce ne sont pas de mauvaises manières. » Je l’entends encore qui me répond : « Des mauvaises manières, non. Ce serait plutôt un mauvais air qu’il apporte avec lui, sans savoir. » Mauvais air ou pas, six semaines plus tard, le bonhomme était mort.

— De quoi ?

— De quoi ? De la grippe, on suppose. Enfin, d’une fièvre maligne ? Vous pouvez rire !

— Je ne ris pas, madame Marchal, dit Philippe (et il regardait par-dessus l’épaule de la vieille femme, sans cligner les yeux, l’immense ciel embrasé). Il serait peut-être aussi bien mort de… Je pense souvent qu’on ne résiste pas à M. Ouine.

— Résister ? Le père Florent était bien trop bête pour résister à n’importe qui. À la fin de la première semaine il serait passé dans le feu pour votre M. Ouine. M. Ouine allait s’asseoir près de lui, dans le potager, tandis qu’il bêchait. Il lui expliquait le ciel, les étoiles, l’ordre des mondes. Et même, depuis la mort de Florent, les gens disent que le professeur va parfois sur sa tombe, à l’ancien cimetière, qu’il reste là une heure ou deux, son diable de chapeau à la main, debout, avec une poignée de fleurs des champs qu’il finit par remporter telle quelle, comme s’il n’y pensait plus. Vous voyez donc qu’au fond ils s’accordaient très bien.

— Justement. On n’imagine pas qu’un vieil imbécile puisse vivre dans le même air que M. Ouine. Passe si M. Ouine était capable de se mettre en colère, ou seulement de se moquer. Il ne se moque jamais de personne. Il est bon. On ne supporte pas aisément, voyez-vous, la bonté d’un homme tel que lui.

La sage-femme écoutait gravement.

— Ma foi, dit-elle enfin, faut avouer que vous ne la supportez guère non plus. Je vous trouve bien mauvaise mine, monsieur Philippe. Sans vouloir de mal à votre maître, puisqu’il est perdu, vaudrait mieux pour vous qu’il s’en aille, pas vrai ? Heureusement, vous êtes plus jeune que M. Anthelme. Sans quoi…

— Bah ! M. Anthelme est mort vieux.

— Vieux ? À quarante-six ans ?

— Ça m’étonne qu’il ait duré jusque-là. Miss prétend qu’il n’avait pas plus de cervelle que ses chiens et ses furets. Mais quoi ! M. Ouine ferait penser des pierres !

M. Anthelme ne pensait pas. Il était las de tout. Un homme qui se laisse aller. Et des marottes ! Je l’ai rencontré un jour chez une cliente, Mme Dorsenne, sa nièce. Il lui disait qu’il avait vécu jusqu’alors comme une brute, qu’il commençait seulement à comprendre. Comprendre quoi ? Il disait aussi : « J’aurais dû être un grand musicien. » Remarquez qu’il n’avait jamais joué que du cor de chasse. Il a vendu sa ferme de Bloqueville pour acheter un orgue, mais les créanciers ont eu vent de la chose, et l’orgue n’a finalement pas été livré. Il est resté des semaines dans sa caisse, à la gare d’Ouchy.

— Que voulez-vous, madame Marchal ? Un imbécile ne devrait pas rêver de devenir musicien ou poète. M. Ouine dit qu’on meurt toujours d’un rêve.

Il prononça les derniers mots sur un ton de gravité risible, mais son visage crispé, l’étrange grimace de sa bouche, l’expression fuyante de son regard inspirait à la vieille femme une sorte de gêne qui ressemblait à la crainte, bien qu’elle ne s’avouât rien de tel.

— Mourir d’un rêve ? Qu’est-ce que vous me chantez là, monsieur Philippe ? Ce sont des mots que vous répétez sans les comprendre.

Philippe haussa les épaules.

— Si les hommes ne rêvaient pas, fit-il sur le même ton de suffisance ridicule, je suppose qu’ils vivraient vieux, beaucoup plus vieux — toujours peut-être.

— Et les bêtes, monsieur Philippe ? Elles meurent aussi pourtant !

— Les bêtes rêvent à leur manière. Si on pouvait lire dans leur cervelle, on y verrait sans doute qu’elles désirent aussi ce qu’elles n’ont pas, et elles ne savent quoi au juste. C’est cela rêver.

— Alors M. Ouine ne rêve pas, lui ?

— Si, dit l’enfant. Mais il s’est défendu longtemps. « Je ne souhaite rien, disait-il, ni bien, ni mal. » Aujourd’hui il prétend qu’il s’ouvre au rêve comme un vieux bateau pourri s’ouvre à la mer.

— Vous filez un mauvais coton, reprit la sage-femme après un long silence. Vous n’êtes pas seul, d’ailleurs. On croirait que ce maudit village est sous le coup d’un sort. Depuis l’assassinat du petit valet, on ne le reconnaît plus, parole !

Les yeux gris observaient sournoisement Philippe, et elle continua d’une voix sourde, perceptible à peine, sans timbre, comme si elle eût récité une leçon.

— Les juges, les gendarmes, toute la police enfin suppose que le gendre de M. de Vandomme a fait le coup. Il s’est tué, donc il est coupable, voilà comment ils raisonnent. Un braconnier, vous pensez ! Les Vandomme sont fiers d’ailleurs, ils ont des ennemis. Bref, je pensais : « L’action de la justice est éteinte, les esprits vont se calmer. » Ben oui ! Jamais le village n’a été plus sens dessus dessous. Il ressemble à une énorme toupie folle, ça tourne, ça ronfle, ça jetterait bas les murs. Des personnes tranquilles qui ne lisaient même pas les gazettes sont maintenant les plus enragées. Paraît que ces messieurs du Parquet reçoivent tous les jours des pleins sacs de dénonciations. Mais les autorités ont perdu la tête. Y a-t-il du bon sens, par exemple, à vouloir enterrer un petit valet comme un notaire, avec des fleurs, des délégations, des discours ? Et puisqu’on savait Jambe-de-Laine capable de tout, est-ce qu’on aurait pas pu la surveiller ? Tenez ! lorsque j’ai vu votre M. Ouine se glisser hors de l’église, tout doucement, le long des murs, je me suis dit : « Sûr que la chose va mal tourner, voilà que le vieux renard flaire le vent. » J’étais moi-même hors de mon naturel, le sermon du curé m’avait retournée, ce n’était pas tant les paroles, c’était plutôt la voix, l’accent. Toute la peau me faisait mal, on aurait dit un cent d’épingles. Les gens l’écoutaient bouche bée, sans l’interrompre, mais avec un mauvais regard. Ça les enrageait de ne pas comprendre, quoi ! Et puis, voilà cet imbécile de maire. Notez que depuis longtemps chacun est fixé sur son compte. C’est un homme qui a trop vécu, un vieux débauché. Il a peur de la mort, de l’enfer. On raconte qu’avant son mariage, il a mis à mal une de ses servantes, qui s’est pendue dans l’étable. Ce qu’il a pu dire au cimetière, personne n’en sait rien. Des propos de fou, pas plus. Ailleurs, il aurait fait rire. Mais là, devant cette tombe — il a même failli tomber dans la fosse — c’était un drôle de spectacle, pour des hommes qui depuis le matin vidaient des verres de genièvre au cabaret ! Alors, Jambe-de-Laine…

La voix de la sage-femme s’était faite plus douce. Le menton dans ses mains, Philippe regardait droit devant lui, avec une fixité presque effrayante.

— C’est un malheur qu’elle soit morte, reprit Mme Marchal. Ils n’auraient pas voulu la tuer. Ils se sont jetés dessus comme les pies et les corbeaux sur une alouette, en plein jour. On ne devrait jamais jouer avec l’imagination des gens d’ici. Je ne veux rien dire contre Jambe-de-Laine. J’en ai vu de plus vicieuses qu’elle, et tout le monde leur tirait la casquette. Nos garçons n’ont pas mauvais naturel, suffit de respecter leurs habitudes. Elle ne les respectait pas. Une châtelaine qui court les routes, dès quatre ou cinq heures du matin, derrière une grande diablesse de jument, si haute que de mémoire d’homme personne ne se souvient d’avoir vu la pareille, une châtelaine reniée par les autres dames des châteaux, il y avait d’abord là de quoi les humilier. Mais le pis, voyez-vous monsieur Philippe, c’est qu’elle a voulu prêter à rire, elle faisait rire. Une femme qui se débauche ne doit pas faire rire. Les jeunes gens ne sont plus ce qu’ils étaient dans ma jeunesse, d’accord. N’empêche que leur apparence trompe souvent. Ils ont beau se coiffer de travers, mettre des souliers de toutes les couleurs, et danser à la manière des jolis cœurs de ville, une femme sans mœurs qui veut prendre d’eux son plaisir devrait les traiter comme des gamins. Autrement, ils rigolent, et quand ils rigolent, vous voyez leurs dents blanches, des dents de loup, ils sont prêts à mordre. Pensez ! les grand-mères de ces gosses-là ne plaisantaient pas sur la chose, ils ont la pudeur dans le sang. Une dévergondée, ça leur fait d’abord un peu peur, et lorsqu’il n’ont plus de crainte, ils joueraient aussi bien avec elle comme avec un chat perdu — gare les pierres ! Si les pierres s’en mettent, on peut parier pour du vilain. D’ailleurs, les blessures de Jambe-de-Laine n’étaient pas si dangereuses qu’on a dit, mais elle était trop rebelle de nature, elle ne pouvait s’habituer à l’hôpital, elle a supplié deux ou trois fois qu’on la ramenât ici — deux ou trois fois, pas plus — puis elle n’a plus desserré les dents. Elle s’est laissée mourir. Les médecins n’en revenaient pas. S’ils avaient pu prévoir, ils l’auraient laissée revenir, bien que la maison passe pour malsaine. Entre nous, je crois qu’on exagère un peu. Depuis des années, Jambe-de-Laine s’était mis en tête de laisser les persiennes closes, hiver comme été. L’humidité a grimpé partout le long des murs.

Mais Philippe n’écoutait plus. Les bûches croulaient une à une dans la cendre. Fatiguée par son interminable monologue, Mme Marchal fermait les yeux, hochait lentement la tête. Placée trop près des braises rouges, la tasse vide claqua brusquement avec un bruit sec.

— Qui a tué le petit valet ? demanda l’enfant tout à coup.