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Monsieur Ouine/XVI

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PlonLa Palatine (Œuvres de Bernanos, tome VIp. 353-358).
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XVI

Philippe entrouvre la porte et reste un moment sur le seuil, stupéfait. M. Ouine s’est levé ! M. Ouine est debout ! Il est même assis presque confortablement sur a chaise basse, les pieds nus dans ses souliers, le col de la chemise largement ouvert, découvrant son cou puissant mais plus blême et plus lisse que jamais. Ses lèvres sont un peu bleues, et il passe dessus, à intervalles réguliers, d’un mouvement machinal, singulièrement précis, son pouce épais, à l’ongle large et plat qui a la couleur d’un vieil ivoire.

Sans s’interrompre, il tourne lentement vers Philippe un visage que l’enfant ne reconnaît pas d’abord. Quoi ! une heure a-t-elle suffi pour que… Drôle de visage ! L’ossature en semble détruite, comme si la peau ne recouvrait plus qu’une sorte de graisse molle. Les chairs affaissées font paraître le crâne énorme. Les joues, que retient mal la saillie des pommettes, pendent vers le cou, font au niveau des mâchoires deux poches qui élargissent le bas de la figure au point que le cou, lorsqu’on l’examine avec plus d’attention, a l’air de s’être démesurément allongé : on dirait qu’il fléchit sous le poids, ainsi que la tige d’une fleur monstrueuse. Les cheveux collés par la sueur s’érigent en touffe. « Il ressemble à Louis-Philippe », pense Steeny.

En même temps, il se dirige déjà vers la porte, pour appeler Mme Marchal. À eux deux auront-ils la force de reporter sur son lit le vieil homme ? La sage-femme monte sans se presser, souffle à chaque marche, entre enfin, juge la situation d’un coup d’œil. M. Ouine, d’un mouvement imperceptible, vient de s’enfoncer un peu plus dans son fauteuil, mais sa main reste suspendue, le pouce à la hauteur du menton. Puis il la repose doucement sur son genou.

— Faut vous recoucher de bonne volonté, dit enfin la garde, d’une voix sans timbre. Faut être sage.

Silence.

Elle hausse les épaules, mesure la distance du lit à la chaise, puis son regard s’arrête sur Steeny.

— Qu’est-ce que vous voulez bien que je fasse ? Vous seriez seulement pas capable de le manier, vos bras tremblent. Ça n’est pas le diable, pourtant, après tout ! On peut toujours essayer de traîner la chaise près du lit.

Philippe s’arc-boute au dossier, pousse de toutes ses forces. Elle a pris les deux jambes inertes de M. Ouine entre ses bras croisés, recule lentement. Ils gagnent ainsi quelques mètres, non sans peine, le buste de M. Ouine oscille dangereusement, et pour l’empêcher de glisser, Steeny appuie l’épaule au dos du moribond.

— Ouf ! dit la sage-femme. Repos !

Serrée entre la chaise et le lit, elle doit ramper entre les genoux du patient sur lesquels tire-bouchonne le large pantalon de drap.

— L’épicier va venir, dit-elle, c’est le jour de sa tournée. Il me prêtera bien la main pour porter le pauvre monsieur sur le lit. En attendant nous allons le caler avec les oreillers. Mâtin ! j’aimerais mieux avoir affaire à une femme en couches. Les hommes malades, c’est pis que des poupées de son, ça ne se prête à rien. Allons, venez, monsieur Philippe. On croirait que vous dormez debout.

Elle regarde sournoisement les mains de Steeny, agitées d’un tremblement qu’il essaie en vain de dissimuler. Il finit par les mettre derrière son dos. Les yeux de la sage-femme se reportent vers le malade, avec une expression satisfaite.

— Au besoin, dit-elle, il pourrait mourir comme ça, aussi tranquillement qu’entre des draps, pas vrai ? Tel quel, monsieur Philippe, il a presque l’air de nous entendre, mais n’ayez crainte : de là où vous le voyez à c’t’ heure, personne n’est revenu.

— Taisez-vous ! balbutie Steeny, livide.

— Quand je vous répète qu’il ne voit, ni n’entend ! Ça n’est guère plus ni moins qu’un vrai mort. Mais quoi ! vous vous ressemblez tous. On ne se tourmente pas des vivants, et sitôt qu’un bonhomme entre en agonie, vous voilà tous devant lui comme devant le bon Dieu ! Les femmes, au contraire, elles ont le sens de la chose, elles perdent rarement la tête. Remarquez, monsieur Steeny, que j’ai vu mourir pas mal de clients, j’ai recueilli leur dernier soupir, pour parler à la manière des journaux. Recueillir un dernier soupir, je vous demande un peu ! Des clients de toutes sortes, allez ! Des riches, des pauvres, des vieux, des jeunes ; et des bons et des mauvais. Eh bien ! monsieur Steeny, j’ai pas grand-chose à dire sur leur fin !

Elle tapote une dernière fois les oreillers, pousse la table entre la chaise et le mur. Ainsi solidement immobilisé, M. Ouine pourrait en paix achever son destin.

— Je vous trouve rudement sans cœur, madame Marchal, dit Philippe, vous avez l’air de soigner un cheval ou un veau !

— C’est justement ce qui vous trompe, répliqua la sage-femme sans colère. De l’humeur que vous lui connaissez, faut bien croire que s’il lui restait de la conscience, il m’aurait déjà donné mon paquet ! Car avec un bon gros sourire de pain bénit c’était une langue pointue. Mais le voilà maintenant pareil à ce qu’il était — respect de nous — sortant du ventre de sa mère. Quel service voudriez-vous rendre à un bébé qui vient de naître, mon pauvre monsieur Philippe ? Le tenir propre, au chaud, et ne pas s’attendre à un merci.

Elle jeta vers M. Ouine un regard indéfinissable où l’orgueilleuse satisfaction d’une rancune secrète se faisait presque attendrie, caressante.

— Le docteur avait bien dit qu’il s’affaiblirait brusquement, au moment où l’on s’y attendrait le moins. Quand je pense qu’il y a une heure à peine, il était sur son lit : « Madame Marchal, emmenez ce jeune homme avec vous… je ne serais pas fâché de m’assoupir. » Pour moi, l’effort de se lever l’aura épuisé d’un seul coup. Il a dû vouloir descendre au premier, dans l’ancienne chambre de Jambe-de-Laine. Entre nous, je m’imagine qu’il y est déjà venu l’autre nuit, en douce. Chercher des paperasses, probablement. J’ai retrouvé la clef d’un des placards dans la poche de sa culotte.

Elle s’approcha, posa la main sur la cuisse du moribond et dit :

— Tenez, monsieur Philippe, elle est encore là, tâtez plutôt…

— Fichez-moi la paix, balbutia Steeny, vous me dégoûtez, madame.

— N’empêche que je rendrais peut-être service à plus d’un en dénonçant la cachette.

— À qui ?

— À la justice, parbleu ! Un homme tel que lui en savait long sur bien des choses. Il ne prendrait pas la peine de cacher si soigneusement ses notes de fournisseurs ou même ses lettres de sa bonne amie. Mais vous pouvez être tranquille, monsieur Philippe, je ne suis pas de la police, moi — qu’ils se débrouillent !

Elle alla tranquillement vers la porte, l’ouvrit, et sur le seuil se retourna. L’enfant restait debout dans l’angle du mur, le regard baissé vers la terre.

— Ça ne convient guère que vous restiez seul ici, fit-elle. À quoi bon ? Voilà bientôt six heures, l’épicier va venir d’un moment à l’autre, j’ai même cru entendre sa camionnette vers la maison Gastebled, au haut de la côte. Remarquez qu’il ne souffre pas, votre ami. Et puis, que voulez-vous, j’y pourrais rien. Avec mes varices, je risquerais de le laisser glisser sur les dalles et alors, vous voyez d’ici la tête du docteur, s’il retrouvait un malade en chemise, par terre, hein ? Ça ne serait pas d’ailleurs la première fois que j’aurai vu mourir dans un fauteuil. D’une manière, la chose est plutôt utile à un malade dans le coma, je sais ce que je dis. Allongé, les poumons s’engorgeraient beaucoup plus vite, vous l’entendriez déjà râler. Et puis, monsieur Philippe, vous présent, croyez-moi, il s’agitera trop.

— S’agiter ? C’est donc qu’il se rendrait compte ?

— Que non ! Le coma ressemble au sommeil, tout semblable. Lorsque vous dormez, vous rêvez ou vous ne rêvez pas, cela dépend d’on ne sait quoi — l’estomac probablement. N’empêche qu’un rien — une porte qu’on ferme, un meuble qui craque — suffit à mettre votre imagination en branle, à votre insu. Tenez ! l’an dernier, j’ai veillé M. Guiraud, l’ancien notaire, un beau vieillard de nonante-sept ans, et solide ! Voilà que sur la fin, il s’est mis à tenir des propos — mais des propos ! La petite sœur garde-malade a failli devenir folle, des propos qu’il lui tenait ! Enfin, il entre en agonie, bon. Deux jours, il a râlé tranquillement, vous auriez cru qu’il ronflait. Vers le milieu de la troisième nuit, malheur ! Il se démène si fort que nous ne pouvions plus le tenir à trois, pensez ! « C’est le diable qui l’entreprend, sûr ! » répétait la petite sœur tout en pleurant. Et elle l’inondait d’eau bénite. Eh bien ! savez-vous comment je l’ai calmé, finalement ? Je vous le donne en mille, monsieur Philippe. Voilà : tandis que le jardinier lui nouait un drap autour des épaules (comme on fait pour les fous), l’idée m’est venue de lui chanter une espèce de chanson de nourrice, une chanson de chez nous (M. Guiraud était des Ardennes comme moi). Figurez-vous que le jardinier s’est fâché, d’abord ! Il trouvait qu’on ne chantait pas des choses pareilles à un bonhomme presque centenaire, que j’avais l’air de me payer la tête du moribond, des bêtises. N’importe ! mon notaire a fini par entendre, je suppose. Il n’a plus remué les jambes, il s’est allongé bien sagement, avec une espèce de sourire. Je me sentais plutôt mal à l’aise. « Naître et mourir, c’est tout de même », que je pensais. Bref, des idées que vous ne pouvez pas comprendre. Allez ! Allez ! je passe volontiers pour une dure, parce que j’ai l’habitude des malades, que leurs grimaces ne me font pas peur. Et cependant, si je vous racontais… Descendez-vous maintenant, oui ou non ?

— Non, dit Philippe, et il s’efforçait de raffermir sa voix.

— Ouvrez donc au moins la fenêtre, conclut la vieille. Il y a ici dedans une drôle d’odeur.

C’est vrai, drôle peut-être, mais pas désagréable, sûrement. L’odeur des fruitiers de Fenouille, lorsque les pommes de la dernière récolte commencent à se faner sur les planches. Et voilà plusieurs jours déjà qu’elle hante Philippe, cette odeur — même dans la campagne dévorée de soleil, même sous les sapins géants du vieux parc. Il la retrouve chaque matin, lorsqu’il va décrocher son veston, elle se glisse sournoisement à travers les brutaux effluves de l’eau de Cologne dont il s’inonde, après son tub. Et pourtant, même s’il plonge alors sa figure dans les plis de l’étoffe, il ne sent rien. On croirait que l’odeur dort au creux de la laine, ne s’éveille qu’à son heure.

Philippe ouvre néanmoins la fenêtre, regarde le jardin jadis cher au maître du logis — le jardin redevenu sauvage. L’herbe brûlée des allées a pris des tons fauves, et la brume de chaleur qui monte de la terre y dessine d’imperceptibles moires. L’enfant prête l’oreille au bruit espéré de la camionnette, suit le vol circulaire d’un oiseau de proie qui danse comme une mouche au fond de l’immense, de la vertigineuse coupole bleue. Qu’importe ! La respiration de M. Ouine ne trouble pas le silence de la petite chambre, elle lui donne seulement une espèce de gravité funèbre, presque religieuse. Il semble à Philippe que son propre souffle se règle docilement sur ce râle si convenable, si discret. Leurs deux cœurs aussi, peut-être ?… Sa main se pose d’elle-même sur sa poitrine, s’y arrête frémissante. Comment pourrait-il savoir que trente ans plus tôt une petite fille, au fond d’un lit bleu et rose, faisait le même geste, tandis que la lumière filtrait par les fentes de la porte, allumait la poignée de cuivre, l’angle du cadre, tandis que la vieille mère épuisée par les veilles faisait grincer sinistrement les lames du parquet ?