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Monsieur Ouine/XVII

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PlonLa Palatine (Œuvres de Bernanos, tome VIp. 359-370).
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XVII

À peine Steeny reconnut-il cette voix, et n’eût-ce été la main grasse qui pesait à présent dans sa paume, son étreinte molle, il aurait sans doute cru rêver. Car la voix de M. Ouine ne semblait nullement faite pour exprimer un sentiment aussi simple, aussi naïf que celui de la surprise, d’une surprise pour ainsi dire à l’état pur, prise à sa source, sans aucun mélange de curiosité ou d’ironie. Et Steeny lui-même n’avait que peu d’expérience d’un tel mouvement de l’âme auquel l’homme a donné un nom sans éclat, ainsi qu’à tous les dieux qu’il redoute. De la surprise comme de l’angoisse, la plupart d’entre eux ne connaissent que la surface scintillante et moirée, pareille à celle des abîmes liquides. Le double secret reste enseveli dans la mémoire de la première enfance, l’enfance plus gorgée de lait qu’un malade de bromure ou de morphine, l’enfance sans parole et presque sans regard, ignorée de tous, inviolable — car le berceau est non moins profond que la tombe.

— Lâchez-moi, voyons, ne me tenez pas ainsi, j’ai horreur d’être tenu. Je ne me sauverai pas, c’est idiot.

— J’ai faim, dit M. Ouine, mais cette fois avec une sorte d’étonnement stupide.

— Ce n’est pas une raison pour serrer si fort, répliqua Steeny, s’efforçant de rire. Voyons, monsieur Ouine, vous n’allez tout de même pas me manger.

De sa main libre, il desserre les gros doigts noués aux siens et il tremble d’énervement et de colère. Un seul pas le porte jusqu’à l’autre extrémité de la chambre, mais la tête lui tourne aussitôt, il s’accote à l’angle du mur, passe et repasse sur les lèvres sa langue toute poissée du vin liquoreux. Pouah !

— J’ai faim, répète M. Ouine. Je suis enragé de faim, je crève de faim.

— Il n’y a pas de quoi faire tant d’histoires, monsieur Ouine. On vous bourrera de tartines beurrées, voilà tout, de tartines beurrées et de confitures, hou ! hou ! vieux comédien.

Il baisse à peine la voix sur les derniers mots : certainement M. Ouine ne peut l’entendre, M. Ouine délire. Son délire n’a d’ailleurs jusqu’ici rien d’effrayant, n’évoque nullement l’agonie.

— Rien ne peut désormais me remplir, continue M. Ouine avec gravité. Ce serait un grand travail que de me remplir, et ce travail n’est même pas encore entrepris. La vie a passé comme un crible. Vainement me suis-je ouvert, dilaté, je n’étais qu’orifice, aspiration, engloutissement, corps et âme, béant de toutes parts. Entre tant de pâtures offertes, enfoui dans la provende comme un bœuf, avec quel soin m’appliquais-je à discerner les plus riches en sève, les plus nourrissantes, pauvres seulement d’aspect, parfois répugnantes et généralement dédaignées des imbéciles. Je ne me pressais point, je me flattais de savoir attendre, j’évaluais posément ma jouissance et mon profit, calculant le point exact de parfaite succulence, l’extrême maturité qui précède de peu le commencement de la corruption, toujours seul, afin de ne partager ni ma peine, ni mon plaisir. Hélas ! qu’eussé-je partagé ? Je désirais, je m’enflais de désir au lieu de rassasier ma faim, je ne m’incorporais nulle substance, ni bien, ni mal, mon âme n’est qu’une outre pleine de vent. Et voilà maintenant, jeune homme, qu’elle m’aspire tout entier, je me sens fondre et disparaître dans cette gueule vorace, elle ramollit jusqu’à mes os.

— Pouah ! vous parlez de votre âme comme la grenouille pourrait parler du serpent.

— Cet animal me fascine en effet, poursuivit imperturbablement M. Ouine. Est-ce sa faim que je sens, ou la mienne ? Au fond, jeune homme, je ne me suis jamais soucié de ma faim, j’ai joui de ma faim, aujourd’hui ma faim jouit de moi. Oh ! mon garçon, si ce n’est ici qu’un rêve, ce rêve est bien étrange. Êtes-vous en état de me prêter service ? N’êtes-vous pas ivre ?

— Si vous continuez, je le serai sûrement. Quel plaisir pouvez-vous trouver à parler de telles choses sur ce ton ridicule ? Notez bien que vous ne me faites pas peur, vous m’agacez, voilà tout, vous me mettez, comme on dit, les nerfs en pelote.

— Assez ! cria soudain M. Ouine, d’une voix de stentor.

Il sauta presque légèrement hors de son lit. Sa forte carrure se détachait en noir sur la lueur louche de la fenêtre, et si obscurément que Steeny crut d’abord que le vieil homme lui tournait le dos. La face bouffie, paupières closes, avait d’ailleurs exactement le gris livide des mèches de cheveux, trempés de sueur.

— Je ne veux pas vous effrayer, pleurniche le singulier moribond, tenez-vous en repos un moment, rien qu’un petit moment, c’est une grâce que je vous demande. Tout ce qui bouge m’échappe désormais à l’instant même, comme si cela sautait brusquement d’un monde dans l’autre. Est-ce paresse des yeux ou du cerveau, je l’ignore. Peut-être aussi ai-je définitivement trouvé mon point d’équilibre ?

— Vous l’aviez bien perdu il y a un instant, votre point d’équilibre ! Allons donc ! Si je saute d’un monde dans l’autre, vous sautez très bien de votre lit sur le plancher.

— J’ai encore l’usage de mes jambes, protesta M. Ouine. Je les sens même assez gaillardes.

Il pivota lourdement sur les talons, puis gagna la fenêtre en sautillant.

— La nuit tombe, fit-il après un long silence. Comment n’êtes-vous pas déjà parti ? Partez, petit sot ! Chaque fois qu’on a besoin de vos services, vous êtes ivre. Que puis-je faire maintenant d’un ivrogne ?

— Je suis moins ivre que vous, cria Steeny furieux et il avança d’un pas.

— Gardez-vous de porter la main sur moi, ne me touchez pas ! supplia M. Ouine. Je ne vous veux aucun mal. Qu’avez-vous d’ailleurs besoin de mes secrets ?

— Je ne vous les demande pas, riposta fièrement Steeny, mais ils ne me font pas peur non plus.

— Ils ne sauraient inspirer ce sentiment à personne, pas même à moi. Leur complication m’apparaît désormais aussi vaine que celle des rêves. Sont-ce là seulement des secrets ? Je voudrais les haïr, mais je ne les hais ni ne les aime, la malice s’en est lentement affaiblie à mon insu. Ils ressemblent à ces trop vieux vins sans saveur, d’un ton livide, qui avant de mourir ont dévoré le liège des bouchons et mordu jusqu’aux flancs du verre. J’ai fait le mal en pensée, jeune homme, je croyais ainsi en exprimer l’essence — oui, j’ai nourri mon âme des vapeurs de l’alambic et elle est devenue enragée à l’heure où je ne puis plus rien pour elle, ni bien ni mal. Je n’ai même pas un remords à lui jeter, dans l’espoir de tromper sa faim, le temps me manque, du point où je me trouve, il ne me faudrait pas moins que toute une vie pour réussir à former un remords. Le mot lui-même a perdu son sens, voilà sans doute bien des années que je le prononce par habitude, je ne puis plus concevoir ce dédoublement de moi-même, ce désaveu, cette décomposition bizarre… Toute une vie, une longue vie, toute une enfance, une nouvelle enfance.

— Peuh ! dit Steeny, n’avez-vous pas honte ? Je ne fais pas plus de cas d’un enfant que d’un cochon de lait.

— Une nouvelle enfance, toute une enfance, murmura M. Ouine à voix basse, avec l’accent d’une énorme convoitise.

Il était assis au bord du lit, les pieds reposant sur les talons, les longues jambes perdues dans les plis de son pantalon. La profonde inclinaison de sa tête faisait ressortir la nuque plate, informe, marquée d’un rouge violâtre. Ainsi replié sur lui-même, dans une position incommode qui rendait sa suffocation plus douloureuse, il ne cessait de grogner et de geindre.

— Toute… une… enfance, répétait-il entre deux halètements, une en… fance… entière — et il faisait de ses deux mains lourdes, hésitantes, le geste de caresser ou de pétrir.

La compassion l’emporta cette fois au cœur de Steeny sur l’espèce de curiosité féroce qui plus qu’aucun autre sentiment l’attachait à ce maître de hasard. Il s’approcha lentement, posa sur sa nuque sa paume fraîche. Depuis sa première rencontre avec M. Ouine c’était la seule marque d’affection qu’il lui eût jamais donnée, ou même qu’il eût jamais été tenté de lui donner.

Cette nuque était aussi dure et aussi lisse qu’une bille de chêne bien polie, mais Steeny n’eut pas le loisir de s’en étonner. Il se retrouva brusquement à demi étendu sur le sol, à la hauteur des genoux de M. Ouine, dont le visage penché touchait presque le sien. Il n’en sentait pourtant ni la chaleur, ni l’haleine.

— Je n’ai pas de secrets, disait M. Ouine. Peut-être ai-je disposé jadis d’un grand nombre, peut-être n’aurais-je qu’à choisir. Je n’ai plus de secrets, à supposer que j’en aie jamais eu. Dieu me joue ce tour, jeune homme.

Les fortes épaules couvraient Steeny de leur ombre, elles avaient la forme d’un arc surbaissé, d’une voûte puissante, exactement calculée, inébranlable. Elles donnaient à l’enfant une impression presque écrasante de durée sans changement ni fin, d’éternité, d’équilibre éternel. Il n’éprouvait cependant aucune peur, mais une pitié vague, indéfinie, une sorte de sérénité douloureuse, comme celle qui suit les grandes crises d’un mal, lorsque l’aube attendue de la convalescence est encore au-dessous de l’horizon.

— Qu’avez-vous tant besoin de secret ! dit-il avec douceur et sur un ton puéril.

— J’ai besoin d’un secret, j’ai le plus pressant besoin d’un seul secret, fût-il aussi frivole que vous pouvez l’imaginer, ou plus répugnant et hideux que tous les diables de l’enfer. Oui, n’eût-il que le volume d’un petit grain de plomb, je sens que je me reformerais autour, je reprendrais poids et consistance… Un secret, comprenez-moi bien, mon enfant — je veux dire une chose cachée qui vaille la peine d’un aveu, d’un échange, dont je puisse me décharger sur autrui.

— Et à quoi diable cela vous servirait-il ?

En dépit de sa forme ironique, la question ne sembla pas autrement mortifier M. Ouine. Il réfléchit longtemps avant de répondre. Sa main pesait lourde sur l’épaule de l’enfant, mais moins lourde encore que le regard si proche que pour en distinguer la prunelle Steeny eût dû se rejeter un peu en arrière. Il n’en voyait que la lueur, le reflet, l’expression indéfinissable, et d’ailleurs contradictoire, de rêve et de ruse.

— Cela me sauverait, fit-il d’une voix indifférente qui n’exprimait nullement le désir d’être sauvé en effet, mais plutôt un détachement haineux de son propre sort, une conviction glacée. Cela romprait l’équilibre, s’il en était temps encore. Je ne puis déjà plus rien donner à personne, je le sais, je ne puis probablement plus rien recevoir non plus. Mais quelque chose peut tomber de moi, comme le fruit d’un arbre, ou du moins — car il n’est plus question de fleur ni de fruit — comme une pierre d’un bloc, il suffirait d’une poussée, d’une chiquenaude. Le plus petit caillou.

Au-dessus de Steeny l’ombre des épaules dessinait toujours sa courbe trapue, solide, et cette image donnait aux dernières paroles de M. Ouine un sens sinistre.

— Eh bien quoi ! essayez, je trouve cela si simple. N’importe quel secret, n’eût-il que le volume d’un grain de plomb… Alors… Est-ce que vous parlez sérieusement, M. Ouine ? Tout le monde a quelque part en soi une cachette, une minuscule armoire à poisons. Quelque chose qui ferme à clef.

— Justement, précisément, dit M. Ouine (et son autre main restée libre vint se poser sur l’épaule de Steeny, avec lenteur), cette clef ne saurait plus me servir à rien, la porte est béante, les flacons vides, les poisons répandus dans l’air, dilués à l’extrême, inoffensifs. Je devrais les concentrer des siècles pour en obtenir de quoi tuer seulement une souris.

— Pouvez-vous bien penser encore aux poisons ? Des poisons ! Baste ! Ah ! je comprends bien ce que vous voulez dire. Mais le même poison est poison, ou nectar, ou même eau pure, cela dépend de qui le consomme, du jour, de l’heure, de la tristesse ou de la joie — ou peut-être seulement, qui sait ? de l’étiquette du flacon.

— De l’eau pure… répéta M. Ouine, d’une voix peu perceptible. Non pas pure — insipide, incolore, sans fraîcheur ni chaleur, aucun froid ne saurait la ternir, elle ne saurait éteindre aucun feu. Qui voudrait boire avec moi de cette eau ? L’acier est moins dur, le plomb moins lourd, nul n’y pourrait mordre. Elle n’est pas pure, mais intacte, inaltérable, polie comme un miroir de diamant. Et ma soif aussi lui ressemble, ma soif et cette eau ne font qu’un.

— C’est donc que vous êtes vous-même intact, inaltérable, dit Steeny, sans prêter d’ailleurs beaucoup d’attention à sa réponse machinale.

— Je le suis. (Et le dernier mot se perdit dans une espèce de grognement inintelligible.) Oh ! Dieu, j’ai cru manier la lime et le burin tandis que je passais sur cette matière un pinceau si tendre qu’il n’aurait pas effacé le pollen d’une fleur.

La voix de M. Ouine n’avait rien perdu en apparence de sa gravité professionnelle et pourtant le timbre s’en trouvait comme bizarrement rompu, elle donnait à Steeny le même malaise qu’un masque d’homme mûr au visage d’un petit enfant. Et malgré lui, peu à peu, il sentait sa propre voix s’accorder à celle de son maître, si étroitement que l’une et l’autre ne semblaient plus en faire qu’une. Ils parlaient ainsi, dans l’ombre, d’égal à égal, ainsi que deux vagabonds au détour d’une route inconnue, dans une solitude parfaite.

— On ne grave rien sur sa vie, c’est des bêtises, fit Steeny, on écrit seulement sur la vie des autres, et nous ne savons pas ce que nous y avons écrit, comment le savoir ?

— N’ai-je rien écrit sur la vôtre ? demande M. Ouine. Heu… Heu… ne vous hâtez pas de répondre. Ou plutôt ne répondez pas du tout, votre réponse n’aurait aucun prix à mes yeux. Avoir écrit, qu’importe ? Il suffirait que j’eusse effacé un mot de ce qui s’y trouve écrit, un seul mot, une seule syllabe, de cette langue inconnue. Oh ! jeune homme, n’aurais-je que rayé ce miroir d’un coup d’ongle, je réussirais à me faire assez petit, je me glisserais tout entier dans cette gerçure du métal.

— Mais que craignez-vous tant, monsieur Ouine ? Est-ce la mort ?

— J’ignore ce que vous entendez par ce mot, dit le professeur de langues avec solennité. L’espèce de résolution des humeurs n’a guère retenu jusqu’ici mon attention, je ne suis pas chimiste. Bref, la mort a toujours été pour moi le dénouement d’un drame moral, je crains d’avoir manqué ce drame. Il n’y a eu en moi ni bien, ni mal, aucune contradiction, la justice ne saurait plus m’atteindre, tel est le véritable sens du mot perdu. Non pas absous ni condamné, oui, perdu, égaré, hors de toute vue, hors de cause.

— Il n’y a pas que la justice, dit simplement Steeny, il y a la miséricorde, le pardon. Et puis, rien peut-être ? Pourquoi pas ?

— Imbécile ! grogna M. Ouine (mais sa voix n’exprimait ni indignation ni colère). S’il n’y avait rien, je serais quelque chose, bonne ou mauvaise. C’est moi qui ne suis rien.

Le mot tomba littéralement des lèvres de M. Ouine sur le jeune visage tendu comme pour le recevoir, et ce visage le reçut en effet. Steeny le reçut avec son visage plus qu’il ne l’entendit de ses oreilles, avec son visage, son front, ses yeux, il baigna ses tempes et brusquement remplit sa poitrine ainsi qu’un bloc de glace.

— Assez ! crut-il gémir, mais l’orgueil encore lui fermait la bouche, il ne demandait grâce qu’à lui-même.

— La curiosité me dévore, poursuivit M. Ouine. À ce moment elle creuse et ronge le peu qui me reste. Telle est ma faim. Que n’ai-je été curieux des choses ! Mais je n’ai eu faim que des âmes. Que dire, faim ? Qu’est-ce que la faim ? Je les ai convoitées d’un désir, auquel le mot faim ne convient pas, la vraie faim grince des dents, le regard de la faim brûle comme du feu. Que n’ai-je fait des âmes ma proie ! Hélas ! ce n’est pas de beaucoup d’âmes que j’avais faim, une seule d’entre elles m’eût suffi, la plus misérable, je me serais enfermé avec elle, pour toute la vie, seul, dans la solitude la plus profonde, comme un physiologiste avec le chien des rues qui va servir à ses expériences, comme l’adolescent avec sa première grotesque maîtresse, ramassée dans la rue. Je les regardais jouir et souffrir ainsi que Celui qui les a créées eût pu les regarder lui-même, je ne faisais ni leur jouissance ni leur douleur, je me flattais de donner seulement l’imperceptible impulsion comme on oriente un tableau vers la lumière ou l’ombre, je me sentais leur providence, une providence presque aussi inviolable dans ses desseins, aussi insoupçonnable que l’autre. Je me félicitais d’être vieux, laid, podagre, je m’épanouissais au son de ma propre voix, j’en exagérais scrupuleusement le timbre de basson nasillard, fait pour rassurer les marmots. Avec quelle jubilation j’entrais dans ces modestes consciences, si indifférentes d’aspect, si communes, si semblables, ces petites maisons de briques sans éclat, noircies par l’habitude, le préjugé, la sottise, comme par la suie des villes, ces corons. Je m’y installais avec dignité, je les remplissais de ma bienveillance, de ma discrète sollicitude, elles me donnaient d’un coup leur secret, mais je ne me hâtais pas de le prendre. Je couvais du regard tout ce que ces sortes de maisons offrent innocemment à l’étranger, au passant, leur ridicule confort — les napperons brodés, les photographies pendues au mur, la sellette coiffée d’une fille de plâtre, les glaces noircies de chiures de mouches plus mystérieuses que l’ornière des bois, l’unique tapis luisant de crasse, le serin dans sa cage — oui, je forçais du regard toutes les humbles défenses à l’abri desquelles la médiocrité se consomme tranquillement elle-même. Je n’interrompais nullement, en apparence, cette espèce de résorption, je la rendais peu à peu impossible à leur insu. La sécurité de ces âmes était entre mes mains, et elles ne le savaient pas, je la leur cachais et la leur découvrais tour à tour. Je jouais de cette sécurité grossière comme d’un instrument délicat, j’en tirais une harmonie particulière, d’une suavité surhumaine, je me donnais ce passe-temps de Dieu, car ce sont bien là ses amusements, ses loisirs… Telles étaient ces âmes. Je me gardais de les changer, je les découvrais à elles-mêmes, aussi précautionneusement que l’entomologiste déplie les ailes de la nymphe. Leur Créateur ne les a pas mieux connues que moi, aucune possession de l’amour ne peut être comparée à cette prise infaillible, qui n’offense pas le patient, le laisse intact et pourtant à notre entière merci, prisonnier mais gardant ses nuances les plus délicates, toutes les irisations, toutes les diaprures de la vie. Telles étaient ces âmes. Voilà ce que fut ma tâche dans cette vieille maison qui devra conserver ma mémoire, car chaque pierre en est imprégnée de mon plaisir. Oui, d’une pâte vulgaire, j’ai fait une bulle de savon — plus légère, plus impalpable ; ces gros doigts que vous voyez là ont réussi cette merveille.

— Vous n’aurez donc pas vécu en vain ?

— Ai-je fait réellement ce que je viens de dire ? gémit M. Ouine. L’ai-je rêvé ? N’ai-je été qu’un regard, un œil ouvert et fixe, une convoitise impuissante ?

— Jambe-de-Laine est morte, dit Steeny.

— Elle s’est échappée, voilà le mot, elle s’est élancée hors de toute atteinte — échappée n’est peut-être pas le mot qui convient ? Elle s’est élancée comme une flamme, comme un cri.

— Vous l’aimiez ? demanda Steeny.

Une fois de plus, la phrase était prononcée avant qu’il en eût pénétré tout à fait le sens. M. Ouine ne parut d’ailleurs pas l’entendre. Il continuait à gémir et à haleter, mais ce gémissement n’avait pas l’accent d’une plainte. Il exprimait plutôt la même surprise profonde, sans cesse accrue, comme d’un homme, qui les derniers pas faits vers la crête longtemps immobile au-dessus de sa tête, découvre l’espace immense et les horizons s’engendrant les uns les autres si vite que son regard ne peut suivre le déroulement multiplié de la spire vertigineuse. Steeny pense aussi au grognement de l’idiot glouton qu’il a vu un jour à la porte de l’asile, et dont les larmes et la salive coulaient ensemble dans la gamelle fumante.

— Vous vouliez tout à l’heure des secrets, fit-il, jetant ces mots au hasard. Eh bien ! voilà des secrets !

— Des secrets, peuh ! Si c’était vraiment des secrets, je ne m’en délivrerais pas aisément. Je ne m’en délivre même pas, ils tombent de moi, ils se détachent, ils semblent ne m’avoir jamais appartenu. Ils n’ajoutent ni ne retirent rien à mon poids, et d’ailleurs j’ignore si j’ai un poids. Mon enfant, reprit-il avec son ancienne emphase, au cours de ma carrière universitaire comme après, je n’ai nullement songé à nier l’existence de l’âme, et aujourd’hui même, je ne saurais la mettre en doute, mais j’ai perdu tout sentiment de la mienne, alors qu’il y a une heure seulement, je l’éprouvais ainsi qu’un vide, une attente, une aspiration intérieure. Sans doute a-t-elle achevé de m’engloutir ? Je suis tombé en elle, jeune homme, de la manière dont les élus tombent en Dieu. Nul ne se soucie de me demander compte d’elle, elle ne peut rendre compte de moi, elle m’ignore, elle ne sait même plus mon nom. De n’importe quelle autre geôle, je pourrais m’échapper, ne fût-ce que par le désir. Je suis précisément tombé là où aucun jugement ne peut m’atteindre. Je rentre en moi-même pour toujours, mon enfant.

À la stupéfaction de Steeny, le halètement précipité de M. Ouine finit dans un rire d’abord étouffé, puis franc et limpide, tel qu’il n’en avait jamais entendu de cette bouche austère. En même temps l’ombre des larges épaules cessa de peser au-dessus de lui et il se retrouva debout, libre.

M. Ouine continuait de rire à petits coups, la tête légèrement inclinée sur la droite, un œil ouvert, l’autre fermé, ce qui donnait à son visage une expression assez vulgaire. Une grosse larme luisait dans un pli de sa joue.

— Je viens de passer un sacré moment, fit-il avec un énorme soupir. Rentrer en soi-même n’est pas un jeu, mon garçon. Il ne m’en aurait pas plus coûté de rentrer dans le ventre qui m’a fait, je me suis retourné, positivement, j’ai fait de mon envers l’endroit, je me suis retourné comme un gant.

Le petit bruit de son rire s’élevait à peine au-dessus du silence, il ressemblait maintenant au hoquet de l’eau dans l’ornière d’argile, au cliquetis de l’averse sur les cailloux, à n’importe quel murmure inintelligible des choses, il n’avait plus aucun sens humain. Qu’il sortît de ce corps pesant, affaissé sous les hardes grostesques, dans la blancheur livide du lit bouleversé, n’étonnait même pas Steeny. Et d’ailleurs cela ne s’élevait pas, cela coulait de l’ombre ainsi qu’un mince filet limoneux, insaisissable, intarissable, c’était sans commencement ni fin.

— Eh bien quoi ! sans vous commander, monsieur Steeny, vous pourriez me prêter la main, je ne suis pas assez forte pour le manier.

(D’où vient ce bruit de source ?… C’est le médecin qui se lave les mains, la cuvette posée à terre, entre ses jambes.)

— Si le décès remonte à deux heures, c’est donc vrai qu’il a passé quand je venais de descendre. Eh bien ! vrai, vrai, monsieur le docteur, ça m’étonne. J’aurais cru le retrouver frais comme l’œil.

— Les agonies des vieillards sont volontiers décevantes, remarqua le médecin qui, faute de serviette, agite les mains au-dessus de sa tête pour les sécher. D’une manière générale, les enfants meurent mieux, madame Marchal. Oh ! dites donc, jeune homme, inutile de tâter le cœur, vous le cherchez d’ailleurs beaucoup trop à gauche. Sur cette question comme sur d’autres, la physiologie n’est pas d’accord avec la littérature.

— Je vous jure, docteur, qu’au moment même où vous avez ouvert la porte, nous causions ensemble, lui et moi.

— Cela me rappelle le titre d’un roman lu jadis, Les Morts qui parlent ou quelque chose d’approchant. J’incline à croire, jeune homme, que le mot de l’énigme se trouve au fond de cette bouteille de porto.

— Si vous restez ainsi planté contre le lit, je ne pourrai jamais tirer le drap, grogna Mme Marchal furieuse. Je ne dis pas que ça soit ici la place d’un garçon comme vous, mais puisque vous y étiez, vous auriez pu employer votre temps plus utilement qu’à boire, pas vrai ? Une femme de mon âge a le droit de parler franchement.

C’est merveille de la voir ainsi affairée à sa besogne d’ensevelisseuse, passant et repassant contre la lumière de la lampe posée à terre, presque légère dans le gauche balancement de ses jupons de laine. On dirait qu’elle prend la mesure du fardeau ainsi qu’un gros insecte diligent, puis elle jette tout à coup en avant ses bras courts, avec une précision infaillible, et le cadavre docile roule d’un bord à l’autre, ainsi qu’un canot balancé par la houle. En un clin d’œil, aux yeux stupéfaits de Steeny, M. Ouine dépouillé de son enveloppe familière s’est comme glissé de lui-même dans une antique chemise de nuit à grands pans, brodée au col d’une fleurette rouge. Alors Mme Marchal a rabattu le drap, exactement comme on ferme une enveloppe, et le visage du professeur de langues a commencé de s’enfoncer doucement, doucement, non pas au creux de l’oreiller, mais dans une matière invisible où il a été pris tout à coup, s’est figé tout à coup ainsi que l’empreinte d’un cachet dans la cire — parfaitement semblable à l’ancienne effigie, d’une ressemblance miraculeuse, sans qu’y manquât la moindre ride, le plus minuscule bouton, avec le compte exact de poils, et pourtant totalement différent de l’ancien visage, celui qui parlait, riait, frémissait même en songe au mouvement de la pensée qui ne s’arrête ni jour ni nuit, frémissait à la pensée comme la feuille du bouleau à la brise. Cette masse prend peu à peu la couleur de l’argile, semble durcir à l’air, au point que la clarté de la lampe se refuse à en épouser les contours. Seul le nez qu’allonge démesurément le creux des orbites, l’affaissement, d’ailleurs peu sensible à l’œil, des muscles de la face, reste vivant d’une vie désormais sans cœur et sans but, ainsi qu’une petite bête malfaisante.