Montesquieu (Albert Sorel)/CHAPITRE I

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Librairie Hachette et Cie (Les Grands Écrivains français) (p. 5-23).

CHAPITRE PREMIER

CARACTÈRE DE MONTESQUIEU

Les Lettres persanes parurent en 1721. Ce livre fit un éclat merveilleux. Jamais écrivain n’a mieux répondu à l’état d’une société, n’en a dévoilé le secret d’une main plus légère, n’en a débrouillé d’une plume plus alerte les vœux encore cachés et les pensées encore confuses. L’auteur sentait se dissoudre autour de lui des institutions sociales vieilles de plusieurs siècles : les croyances, les coutumes et les mœurs, qui avaient formé et soutenu la monarchie, se ruinaient en France. Il voulut analyser ce mal et tenta d’y remédier ; il ne s’aperçut point qu’en le décrivant comme il faisait, il le propageait dans les esprits, et que son ouvrage offrait le plus grave symptôme de la crise qu’il croyait pouvoir conjurer. Ce n’était point un avertissement et un appel à la réforme, c’était le signal d’une révolution dont l’instinct couvait dans toutes les âmes et dont les causes se manifestaient par tous les événements. Les Lettres persanes contiennent, en germe, l'Esprit des lois. L’homme qui avait composé ces lettres avait trente-deux ans lorsqu’il les publia. Sa naissance, son éducation, le développement primitif de sa pensée le rattachent au XVIIe siècle. Personne ne fait mieux comprendre, par sa vie et par ses écrits, comment une révolution démocratique sortit, à l’insu même de ceux qui la préparèrent, de ce règne de Louis XIV, qui semblait avoir fixé en France sur des bases indestructibles l’institution de la monarchie. Cherchons donc ce qu’était Montesquieu à l’époque où il composa son premier ouvrage, et essayons de définir le caractère de son génie, avant de voir comment ce génie se révéla.

La famille de Montesquieu était de bonne noblesse, d’épée et de robe. Elle avait adopté la Réforme, en son temps, et l’avait abjurée avec Henri IV. Jacques de Secondat, second fils du baron de Montesquieu, président à mortier au parlement de Guyenne, épousa, en 1686, Françoise de Penel, qui lui apporta la terre et le château de La Brède, auprès de Bordeaux. C’est là que de leur union naquit, le 18 janvier 1689, Charles-Louis, le futur auteur de L'Esprit des lois. Son père avait de l’austérité aristocratique à la Vauban et à la Catinat ; sa mère était pieuse ; l’un et l’autre étaient de ces nobles qui se font peuple et populaires, à la fois par devoir de leur rang et par sentiment chrétien. Dans l’instant que Charles-Louis naissait, un mendiant se présenta au château ; les Secondat le retinrent pour être parrain de l’enfant, afin « que ce parrain lui rappelât toute sa vie que les pauvres sont ses frères ». Ainsi en avait usé autrefois le père de Montaigne, compatriote de celui de Montesquieu.

Charles-Louis porta d’abord le nom de La Brède, qui était celui de la terre patrimoniale. Il passa trois années en nourrice chez des paysans : il y fortifia sa constitution et apprit à parler le patois. Il revint chez ses parents, en ce château de La Brède, auquel son souvenir reste attaché. C’est un grand manoir du XIIIe siècle, en forme de donjon, crénelé, massif, sans ornements d’architecture, dressant ses murs noirs, irrégulièrement percés de fenêtres, sur de larges fossés remplis d’eau : on y entre par un pont-levis. Charles-Louis y vécut jusqu’à l’âge de sept ans ; il perdit alors sa mère, et fut envoyé chez les Oratoriens, à Juilly, où il resta de 1700 à 1711.

Cette éducation, séquestrée de la famille, n’était point faite pour développer en lui une grande tendresse de cœur ; il n’y inclinait point, étant d’un naturel heureux, réfléchi, sans aucune mélancolie. Le collège ecclésiastique aurait dû, semble-t-il, l’attacher à la foi, ou tout au moins le disposer aux idées religieuses. Sa mère lui avait inspiré le respect de la religion chrétienne ; l’éducation toute littéraire, classique et romaine qu’il reçut, le prépara par l'indifférence à l’incrédulité. À vingt ans, il composa un écrit pour démontrer que les philosophes païens ne méritaient point la damnation éternelle. Le fond de stoïcisme qu’il garda toute sa vie et qui fut toujours son principal fond de philosophie, lui venait directement de ses études latines. Il le sema, dès qu’il fut maître de ses lectures, d’une forte dose du pyrrhonisme dont la tradition se conservait dans la société du Temple, et qui transpirait au dehors malgré la Sorbonne, la censure et le lieutenant de police.

La Brède fit son droit et fut reçu, en 1714, au parlement de Bordeaux avec le titre de conseiller. Il se maria l'année suivante avec Mlle Jeanne de Lartigue, de famille militaire et d’origine calviniste. Elle avait plus de candeur que de beauté, plus de timidité que de charme, plus de vertu que d’agrément : elle lui donna un fils, en 1716, et deux filles par la suite. En cette même année 1716, La Brède devint président à mortier. Son oncle, l’aîné de la famille, qui possédait cette charge, la lui légua avec tout son bien, à condition qu’il prendrait le nom de Montesquieu. Jamais legs ne fut mieux placé, quant au nom du moins, car, pour la charge, Montesquieu n’y montrait guère de goût. La famille et le Parlement occupaient peu de place dans sa vie : il parlait de l’une et de l’autre avec respect, se comportait dans l’une et dans l’autre avec décence, mais s’en distrayait le plus possible. Il s’en affranchit aussitôt qu’il se jugea en mesure de le faire. Il aimait le monde et le plaisir, qui l’attiraient hors de chez lui ; il ne s’intéressait point aux procès, détestait la basoche, regardait les avocats avec dédain et les solliciteurs avec mépris. Il ne se sentait point orateur, et ne se trouvait propre ni aux harangues solennelles ni même aux rapports d’apparat, qui étaient la gloire de la magistrature. Son activité se portait vers la grande curiosité intellectuelle et les divertissements de la pensée ; il y trouva le meilleur aliment dans la société de Bordeaux, où sa naissance et son état le mettaient au premier rang.

« Cet état de la robe, qui se trouvait entre la grande noblesse et le peuple », ouvrait le champ le plus large à un observateur politique. Il formait le centre du monde éclairé dans les provinces. Bordeaux était une des villes où la culture intellectuelle paraissait le plus en honneur. On y avait institué une Académie « pour polir et perfectionner les talents admirables que la nature donne si libéralement aux hommes nés sous ce climat. » Ainsi s’exprimait le fondateur de cette compagnie. Montesquieu y fut admis, de droit en quelque sorte, et il se jeta d’abord dans les études scientifiques.

Sous l’impulsion de Newton, l’observation et l’étude de la nature se dégageaient de la compilation confuse et de la légende. Montesquieu, qui avait écrit un essai sur La politique des Romains dans la religion, et un autre sur Le système des idées, se consacra, pour un temps, à l’anatomie, à la botanique, à la physique : il étudia les glandes rénales, les causes de l’écho et celles de la transparence des corps. Mais sa vue, qui fut toujours faible, lui rendait les expériences difficiles ; son esprit, qui fut toujours impatient, les lui rendait ingrates et pénibles. Il n’était point capable de cette minutieuse attention qui est une partie du génie des découvertes scientifiques, et que Gœthe unissait à l'imagination créatrice. Montesquieu se poussait tout de suite aux conclusions ; il était avide de peindre en grand et à grands traits. Il conçut, avant Buffon, le plan d’une Histoire physique de la terre ancienne et moderne. Il adressa, en 1719, des circulaires dans tout le monde savant, pour demander des notes. Au cours de cette reconnaissance dans le passé de l’univers, il retrouva les hommes et l’humanité, et il s’arrêta à les considérer. C’était l’objet auquel son génie le destinait ; il y inclina de lui-même, par une pente naturelle, et s’y attacha pour toujours. Mais de ces excursions scientifiques et de son passage dans les laboratoires, il lui resta une conception de la science, une méthode de travail et un instinct de l’expérience, qui se retrouvèrent dans ses ouvrages de politique et d’histoire.

C’est ainsi qu’il se forma. À trente ans, il était, à quelques nuances près, ce qu’il demeura jusqu’à la fin. Il y a peu d’écrivains qui aient exercé autant d’influence sur leur siècle, et qui aient été si peu mêlés aux affaires de ce siècle. La vie privée de Montesquieu n’a point d’intérêt ; elle n’éclaire en quoi que ce soit ses ouvrages. C’était un galant homme et un penseur : il aurait jugé indiscrets ceux qui se seraient enquis de sa personne, il se serait trouvé indiscret lui-même d’en occuper autrui. Il ne voulait être connu que par ses ouvrages. et ce n’est guère, en effet, que par ses ouvrages que nous pouvons nous faire une idée de sa vie et de ses sentiments.

De taille moyenne, maigre, nerveux, la figure longue, élégante, au profil très marqué, un profil de médaille, le nez fort, la bouche fine, railleuse, sensuelle, le front un peu fuyant, l’œil largement ouvert et bien qu’affaibli de bonne heure et prématurément voilé, plein de feu, plein de génie, avide de clarté : « Je vois, disait-il, la lumière avec une espèce de ravissement. » Une physionomie bien française, avec des traits gascons très accusés : les deux caractères se mêlent en lui.

Le gascon forme le fond primitif et gouverne l’instinct. Montesquieu a gardé de cette origine, non seulement l’accent, dont il fait coquetterie, mais l’allure, la gasconnade, au bon sens du mot, une sorte de point d’honneur sur l’article de l’esprit. Sa conversation était pleine de saillies, de surprises et de ressauts. Il est resté beaucoup de cette conversation dans son style : les coupures un peu brusques, les digressions multipliées, les coups d’éloquence familière, les percées de malice et de raillerie, pour tout dire, le laisser aller de la causerie, et, dans le trop-plein de la mémoire et l’excès de la verve, un abandon qui s’égare parfois jusqu’à la licence.

Montesquieu aime Montaigne ; il le range parmi les grands poètes ; il s’en délecte, il s’en nourrit et, par moments, il le ressuscite. Il a, comme lui, une curiosité insatiable et cet appétit de connaître, qui est comme une jeunesse inaltérable de la pensée : « Je passe ma vie à examiner ; … tout m’intéresse, tout m'étonne ; je suis comme un enfant dont les organes, encore tendres, sont vivement frappés par les moindres objets. » Possédé de la passion des lectures, il voyage à travers sa bibliothèque, il s’y promène, il y chasse, il y butine ; il barbouille ses livres de notes. Cette battue en forêt anime constamment et féconde sa pensée. Il se complaît aux anecdotes significatives, aux traits qui caractérisent un homme ou un pays, aux historiettes même qui ne sont que divertissantes et ne peignent que la sottise ou la bonté de l'homme de tous les temps. Il les recueille, il les retient, et, pour peu que l’occasion l’y sollicite, il ne résiste pas au plaisir de les raconter. Nombre de bizarreries, d’allégations et de citations étranges qui surprennent jusque dans les chapitres les plus graves de l'Esprit des lois, procèdent uniquement de cette verve native. Montesquieu cite, à propos des lois, « qui forment la liberté politique dans son rapport avec la constitution », Arribas, roi d’Épire, et les lois des Molosses. Que font ici Arribas et les Molosses ? demande un critique. Ils font voir que l’auteur a lu Montaigne, et qu’il est du même pays.

Mais il est, en même temps, Français et très Français, de la France sérieuse et méditative. Montaigne a dispersé sa pensée ; Montesquieu a besoin de rassembler la sienne ; il est avide d’ordre, de méthode, de suite. Il lui faut du conseil dans toutes les affaires, des rapports et des enchaînements de causes. La plus merveilleuse collection d’objets rares ne lui suffit pas. Il ne se contente point de promener les amateurs dans sa galerie et de jouir, avec malice, de leurs étonnements devant la variété des formes et le renouvellement infini des contrastes. Il veut expliquer à lui-même et à autrui cette prodigieuse diversité de la nature, découvrir des règles dans la confusion apparente des faits, et surprendre par les similitudes plus encore que par les oppositions. « Notre âme est faite pour penser, c’est-à-dire pour apercevoir : or un tel être doit avoir de la curiosité ; car, comme toutes les choses sont dans une chaîne ou chaque idée en précède une et en suit une autre, on ne peut aimer à voir une chose sans désirer d’en voir une autre. » C’est la curiosité du savant et de l’historien.

Cette curiosité implique une indépendance entière de jugement ; Montesquieu la posséda toujours. Sa pensée est une des plus affranchies de préventions, des plus libres, au sens propre du mot, qui se puisse concevoir. Cependant, s’il n’eut jamais les préjugés de la superstition, il eut, un moment, ceux de l’impiété. Sous l’empire de la réaction qui se faisait, au temps de sa jeunesse, contre l’orthodoxie des dernières années de Louis XIV, il se montre esprit fort, poussant la liberté de pensée jusqu’à l’irrévérence, et l’indépendance sur l’article de la foi jusqu’à l’hostilité. Il ne demeura point dans ces dispositions. La contemplation même de l’ordre des faits et des idées le détourna du scepticisme ; l’étude approfondie des institutions sociales l'amena au respect des croyances religieuses. Mais, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, dans cet hommage même qu’il rendait « à l'élévation et à l'idéalisation de la nature humaine », il demeura toujours et particulièrement politique et historien. Il prit et accepta les idées de justice et de religion plutôt par le côté pratique et positif que « virtuellement et en elles-mêmes ». Il n’avait aucune aptitude pour la métaphysique. Les causes premières lui semblant inaccessibles, il n’essayait point de les atteindre, et s’en tenait aux causes secondes, celles dont les effets tombent sous nos sens et sont objet d’expérience. Ses regards se confinaient sur la terre et ne s’étendaient point au-dessus de l’humanité. Pour les choses qui sont au delà de l’histoire et du monde, il s’en remettait à son instinct d’être vivant et conscient. Il se reposait, en dernier ressort, sur ces beaux lieux communs de l’espérance humaine qui, dans leur mystère même, lui semblaient encore la solution la plus satisfaisante que les hommes eussent trouvée au problème de leur destinée.

« Pourquoi tant de philosophie ? Dieu est si haut que nous n’apercevons pas même ses nuages. Nous ne le connaissons bien que dans ses préceptes. » Ces préceptes sont gravés en nous, et l’instinct social les développe en nos âmes à mesure qu’il nous porte à former la société. « Quand il n’y aurait pas de Dieu, nous devrions aimer toujours la justice, c’est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s’il existait, serait incessamment juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l’être de celui de l'équité. » « Quand l’immortalité de l’âme serait une erreur, je serais fâché de ne pas la croire : j’avoue que Je ne suis pas si humble que les athées. Je ne sais comment ils pensent ; mais pour moi je ne veux pas troquer l’idée de mon immortalité contre celle de la béatitude d’un jour. Je suis charmé de me croire immortel comme Dieu même. Indépendamment des idées révélées, les idées métaphysiques me donnent une très forte espérance de mon bonheur éternel, à laquelle je ne voudrais pas renoncer. »

Il conclut presque, en pratique, au pari de Pascal, non par angoisse du cœur et désespoir de la raison, mais par sagesse, par dédain des hypothèses d’école et des systèmes arbitraires, par conscience de législateur surtout, par bon sens de citoyen, par sentiment des nécessités sociales, par estime du genre humain. Son penchant naturel l’entraînait vers les anciens, vers Marc-Aurèle et les Antonins, qu’il appelle « le plus grand objet de la nature ». « Nés pour la société, ils croyaient que leur destin était de travailler pour elle. » On retrouve dans tous ses ouvrages cet esprit de stoïcisme, amendé par l’urbanité française et imprégné d’humanité moderne. Je ne dis point charité. Montesquieu, qui ne parvint jamais à l’intelligence complète du rôle du christianisme dans la civilisation, paraît être resté impénétrable au sentiment chrétien. Il était bon, il se montra généreux, « Je n'ai jamais, disait-il, vu couler les larmes de personne sans en être attendri ; je sens de l’humanité pour les malheureux, comme s’il n’y avait qu’eux qui fussent hommes. » Mais il redoutait de le laisser paraître. Il estimait « qu’une belle action est celle qui a de la bonté, et qui demande de la force pour la faire ». Il s’efforçait jusqu’à l’affectation : son mépris de la fausse sensibilité se traduisait en froideur ; il poussait la crainte de paraître dupe de son cœur et celle de paraître tirer vanité de ses bienfaits, jusqu’à se dérober à la reconnaissance.

Il entrait dans cette retenue une certaine sécheresse et beaucoup de timidité. « La timidité a été le fléau de ma vie. » Il avoue qu’il en souffrait surtout devant les sots. On peut croire qu’il en souffrit quelquefois avec les femmes. Il les aimait, il les aima longtemps, il fut aimé de quelques-unes. Il aimait sans flamme, sans inquiétude, sans roman, en un mot, mais avec vivacité, avec esprit, plus avide de divertissement que de tendresse, plus superficiel dans l’amour que dans l’étude, mais y portant la même curiosité, avec plus de complaisance. S’il eut des passions, elles l’agitèrent peu ; s’il eut des déceptions, il s’en consola vite ; s’il s’abandonna souvent, il ne se livra jamais. « J’ai été dans ma jeunesse assez heureux pour m’attacher à des femmes que j’ai cru qui m’aimaient ; dès que j’ai cessé de le croire, je m’en suis détaché soudain. » Il y avait en lui du libertin. Il faut bien le dire ici, puisqu’il en reste une marque en ses ouvrages : c’est à la fois le signe et la tache du temps. On ne connaîtrait point Montesquieu si l’on ne regardait en lui, au moins en passant et à la dérobée, le bel esprit de boudoir et le magistrat galant, émule, en parties fines, du président Hénault et du président de Brosses.

« La société des femmes, a-t-il dit quelque part, gâte les mœurs et forme le goût. » On pourrait dire le contraire des femmes qu’il a connues : son sens moral ne s’est point émoussé en leur compagnie, son goût s’y est affadi. C’est pour leur plaire qu’il a composé certains opuscules qui déparent ses œuvres, et qu’il a semé ses plus beaux chapitres de pointes licencieuses qui les gâtent. C’est ce qui faisait lire ses livres au beau monde d’alors ; c’est ce qui risquerait d’en détourner le beau monde d’aujourd’hui. Non que ce monde soit moins frivole, en ses pensées, et se montre plus délicat en sa morale ; mais la mode a changé, et la mode, en cette matière et en ce milieu, est le plus intolérant des censeurs. Le libertinage musqué et plein d’afféterie chez Fontenelle, ironique et concerté chez Montesquieu, avilissant et cynique chez Voltaire, lascif chez Rousseau, lubrique et débraillé chez Diderot, s’est fait emphatique avec Chateaubriand, théâtral avec les romantiques, pédantesque, pathologique et funèbre avec l’école qui a suivi. Il y a loin de cette école et de son galimatias d’hôpital d’hystériques, au badinage de ruelle où s’oublie volontiers Montesquieu ; il se dégage de cette littérature une vapeur lourde dont les contemporaines de Montesquieu auraient eu la nausée, et quelque chose d’insupportable, qui pour elles était le pire des scandales : l’ennui.

Voilà un scandale que Montesquieu ne leur donna jamais. C’est qu’il plaisante en ces intermèdes, qu’il ne s’y éternise point et qu’il n’a garde de confondre le motif de la vignette avec le sujet du chapitre. Il est frivole, comme il est curieux, par dissipation et incartade de verve gasconne ; mais le penseur ramène très vite le vagabond au grand chemin. Le philosophe a toujours le dernier mot.

Il tenait grandement à la dignité de son nom. Ce gentilhomme libéral était fort épris de sa naissance. Il s’enorgueillissait de descendre d’une race conquérante. « Nos pères, les Germains, guerriers et libres », cette pensée, qui revient si souvent et sous tant de formes dans ses écrits, est chez lui la pensée de derrière la tête, l’expression d’un préjugé primordial, dont il se flatte, qu’il ne discute pas et qu’il tâche au contraire de fortifier par ses lectures. Il dit complaisamment : mes terres, mes vassaux. Cette aride matière des fiefs, qui éloigne et déconcerte ses contemporains, a pour lui un attrait tout personnel de généalogie.

Mais le feudiste s’allie en lui au parlementaire ; s’il n’a point le goût de sa charge, il a la conviction passionnée des prérogatives de son corps. Et comme il est nourri de l’antiquité, il porte dans la revendication des libertés féodales une sorte de fierté republicaine qui vient directement de Rome : « J’ai vu de loin, dans les livres de Plutarque, ce qu’étaient les grands hommes. » Il a rapporté de ce commerce avec les anciens l’instinct des grandes choses, la force de l'âme, le culte des vertus politiques dont la tradition se perdait autour de lui et qu’il ne contribua pas médiocrement à restaurer en France. Il a la haine du dénigrement et le goût de l’admiration ; il se compose une galerie de grands hommes nationaux, « de ces hommes rares qui auraient été avoués des Romains », de ceux dont on peut dire, comme de Turenne, que leur vie « a été un hymne à la louange de l’humanité ». Ses plus belles pages sont des portraits de fondateurs d’empires.

Il est avant tout, et par-dessus tout, citoyen. « N’est-ce pas un beau dessein que de travailler à laisser après nous les hommes plus heureux que nous ne l’avons été ? » « J’ai eu naturellement de l’amour pour le bien et l’honneur de ma patrie… j’ai toujours senti une joie secrète lorsqu’on a fait quelque règlement qui allait au bien commun. » Il cherche ce bien commun ; il aurait aimé à y travailler, c’eût été sa gloire, et l’on voit qu’il a envié cette gloire un instant. La cour le dédaigna. Il en fut blessé. L’amertume qu’il en garda se traduit en traits qui, pour le sentiment et l’expression, rappellent La Bruyère : « J’ai eu d’abord pour la plupart des grands une crainte puérile ; dès que j’ai eu fait connaissance, j’ai passé presque sans milieu jusqu’au mépris. » « Je disais à un homme : Fi donc ! vous avez les sentiments aussi bas qu’un homme de qualité ! »

Il a dû souffrir d’autant plus de cette impertinence de Versailles, qu’il était plus réellement modeste. Toute affectation de supériorité le blessait : « Les auteurs sont des personnages de théâtre. » Il ne concevait point la haine, qui lui semblait douloureuse : « Partout où je trouve l’envie, je me fais un plaisir de la désespérer. » Il ne se livrait que dans l’intimité, « dans les maisons où il pouvait se tirer d’affaire avec son esprit de tous les jours ». Cet esprit était merveilleusement alerte, souple, étincelant. Ses amis en étaient charmés et éblouis. Les gens de sa connaissance, qu’il traitait en indifférents, et qui n’avaient que l’écho de sa conversation, lui reprochaient de se montrer avec eux économe de sa verve. Il se recueillait volontiers, paraissant approuver les importuns pour n’avoir point à les écouter, ni surtout à les contredire, se dérobant à la discussion, observant de haut, et « faisant son livre dans la société », ainsi que disait, non sans aigreur, une grande dame auprès de laquelle, dit-on, il réfléchissait trop.

Le meilleur des amis, le plus aimable et le plus aimé, il sut s’accommoder de la retraite, et il la rechercha même quand sa vocation de penseur lui en fit ressentir la nécessité. Il avait le tempérament de l’homme content : la santé régulière, la clarté d’esprit rapide et continue, la faculté indéfinie de s’absorber dans l’étude : « N’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé »… « Si on ne voulait qu’être heureux, cela serait bientôt fait ; mais on veut être plus heureux que les autres ; et cela est presque toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureux qu’ils ne sont. » C’est de la sagesse, trop de sagesse même en ces affaires d’imagination et de cœur qui en comportent si peu. Bienfaisant et humain sans être sensible, il n’a jamais poussé aucun attachement jusqu’au trouble de l’âme et au déchirement des entrailles. C’est toujours le même fond stoïque, recouvert et comme saupoudré de légèreté gasconne. Les plantes qui poussent sur ce terrain regorgent de sève et produisent des fruits merveilleusement succulents, mais elles ne développent point de verdure et ne donnent point d’ombre.

Montesquieu aurait été profond et brillant mais sec, si l'observateur, le curieux et le penseur ne s’étaient doublés en lui d'un artiste. Il n’a pas seulement le sens politique de l’antiquité, il en a le sens poétique. « Cette antiquité m’enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline : c’est à Athènes que vous allez, respectez les dieux. » Il goûte « cet air riant répandu dans toute la fable ». Il trouve Télémaque « l’ouvrage divin de ce siècle ». À part un seul, qu’il ne put lire qu’en son âge mûr, et qu’il a dû goûter, Manon Lescaut, les romans que l’on publie en son temps, délayés, sans observation, sans style, le détournent de la littérature d’imagination ; la versification terne, froide et machinale des contemporains, le détourne de la poésie. Il ne la trouve que dans Montaigne et dans l’antiquité. Se piquant d’ailleurs d’écrire en gentilhomme et non en grammairien, il jette sa pensée, comme elle lui arrive, en saillies et en images ; mais il y revient, et souvent, et longtemps ; il revoit, il rature, il corrige : il écrit enfin en écrivain qui a raisonné son goût et défini son style. « Ce qui fait ordinairement une grande pensée, c’est lorsqu’on dit une chose qui en fait voir un grand nombre d’autres, et qu’on nous fait découvrir tout d’un coup ce que nous ne pouvions espérer qu’après une grande lecture. »

Tel nous apparaît Montesquieu, vers 1720, dans sa maturité. Une admirable modération d’âme, d’esprit et de caractère, réglait en lui et pondérait les unes par les autres des qualités très diverses que la nature associe rarement en un même homme. Ces qualités ne sont pas tout le génie de la France ; mais elles sont toute la raison et tout l’esprit français. Nous avons eu des philosophes plus sublimes, des penseurs plus audacieux, des écrivains plus éloquents, plus douloureux, plus pathétiques, de plus féconds créateurs d’âmes artificielles et de plus riches inventeurs d’images ; nous n’avons pas eu d’observateur plus judicieux des sociétés humaines, de conseiller plus sage des grandes affaires publiques, d’homme qui ait uni un tact si subtil des passions individuelles à une pénétration si large des institutions d’État, mis enfin un aussi rare talent d’écrivain au service d’un aussi parfait bon sens.

« L’esprit que j’ai est un moule, disait Montesquieu ; on n’en tire jamais que les mêmes portraits. » Ces portraits ont eu leurs études et leurs esquisses, et bien des originaux ont posé pour les grandes figures historiques, qui composent la galerie de Montesquieu. Considérons les premiers modèles qui se présentèrent à lui et qu’il se proposa de dessiner. Ce sont les hommes et les choses de la Régence : nulle société ne se montra plus volontiers à nu et ne provoqua plus effrontément la satire.