Nala et Damayanti

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Piazza (p. 7-138).
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PRÉFACE


Voici l’histoire de Damayanti et de Nala, telle, à peu près, qu’on la lit au troisième livre du Mahabharata, celui de la Forêt.

Le Mahabharata est un poème fort long, si long qu’ils sont bien rares, ceux qui ont eu la patience de le lire en entier. Et pourtant, à tenter pareille lecture, on goûterait des joies diverses : après de beaux contes, on trouverait de sages règles pour se conduire dans la vie ; le poète, comme le philosophe, comme l’historien, reconnaîtrait le prix du vénérable livre.

Il est attribué à un de ces personnages presque divins qui jadis ont peuplé les ermitages de l’Inde. Ces hommes merveilleux cherchaient à pénétrer les sciences les plus hautes ; pour atteindre la vérité, ils s’adonnaient à des méditations profondes. Il faut pourtant que ses sublimes travaux aient laissé quelques loisirs au grand Vyasa : l’entreprise était vaste de réunir en un seul corps tout ce qu’il avait appris, c’est-à-dire tout ce qu’on savait au temps lointain où il restait assis aux clairières de piété.

Nous serions portés à croire, aujourd’hui, que Vyasa n’a jamais existé, et nous le mettrions volontiers au rang de ces héros légendaires en qui les peuples se sont plu à incarner leur génie. Peut-être n’aurions-nous pas tort. Nous voyons dans le Mahabharata toute la grâce de l’Inde et toute sa sévérité.

Là, sous les arbres printaniers, parmi les lianes fleuries, passent les belles amoureuses, Draupadi, Çakuntala, Savitri, et la plus tendre de toutes, celle dont, bientôt, vous n’ignorerez plus la cruelle aventure, Damayanti.

Là, dans les campagnes ensanglantées, combattent ces guerriers farouches dont les terribles exploits nous étonnent. Souvent ils ont les dieux pour compagnons : Krishna ne dédaigne pas de conduire le char d’Arjuna, et quelles nobles leçons, quelles leçons bien-heureuses donne au guerrier le dieu !

Là encore, dans une ombre mystérieuse, apparaissent ces purs ascètes qui, par la rigueur, par la constance de leurs austérités, nous épouvantent. Ils n’éprouvent plus rien des sensations humaines. Pour eux, il n’y a plus ni plaisirs ni douleurs : ils vivent dans un rêve qui ne s’achèvera jamais.

Et ces amoureuses, ces guerriers, ces ascètes se rencontrent ; ils s’entretiennent ; ils prennent conseil les uns des autres ; ils s’adorent, ils se haïssent. Le Mahabharata est plein de fiers préceptes, il est plein d’émouvants récits.

Les poètes de l’Inde, qui révéraient Vyasa comme un saint et l’admiraient comme un ancêtre, comprirent très tôt le parti qu’on pouvait tirer de son œuvre immense. Ils la mirent en morceaux ; ils en firent des drames, des chansons, des traités. Et ceux qu’auraient rebutés les rudesses du vieux poème en prisèrent l’heureuse quintessence.

Pourquoi ne suivrions-nous pas l’exemple des poètes anciens ? N’exigeons pas du lecteur un excès de courage. Essayons seulement de lui faire aimer les fraîches, les précieuses légendes que nous a transmises la prudence du magnanime Vyasa.

Écoutez donc l’histoire du roi Nala et de la reine Damayanti. Et puisse-t-elle vous charmer et, parfois, vous attendrir.

I


Virasena, qui régnait au pays des Nishadhas, avait laissé deux fils. L’aîné, Nala, était beau à rendre jaloux Indra, maître des dieux célestes. Quand il passait par les rues de la ville, à la tête de l’armée, il semblait le soleil dans toute sa gloire. Il était courageux, et, à l’heure des batailles, il agissait en héros. Il était pieux : il connaissait les Vedas, et il protégeait les brahmanes. Qui l’avait vu ne pouvait l’oublier et, par le monde, répétait ses louanges.

Son frère, Pushkara, était petit et malingre. Il aimait à vivre dans l’ombre, et le peuple ne l’apercevait guère. Il fuyait la foule, et restait caché, quand Nala donnait des fêtes. On n’aurait su dire s’il était brave ou lâche ; il avait, pensait-on, pour seul désir de vivre ignoré.

Nala se plaisait fort à dompter les chevaux ; les plus sauvages ne l’effrayaient point. Il les montait, il les soumettait au joug, et il les réduisait à une extrême douceur. Par amusement il avait défié à la course les plus habiles conducteurs de chars ; il les avait tous vaincus.

Après les conseils où il traitait les affaires du royaume, il lui prenait envie, parfois, de se délasser en jouant aux dés. Il y avait quelque chance, mais il ne gardait point pour lui les gains qu’il faisait ; il les distribuait aux ascètes et aux malheureux. Il arrivait qu’au bruit du jeu Pushkara sortît de sa retraite. Il suivait la partie, sans jamais s’y mêler ; il jetait sur les gains de Nala des regards d’envie, et, quand les gains étaient dispersés en aumônes, il haussait furtivement les épaules.

II


Au pays des Vidarbhas régnait un roi magnanime, nommé Bhima. Il avait une fille, Damayanti, qui était belle entre toutes les vierges. De visage, elle était plus gracieuse que l’astre aimable de la nuit, et ses yeux rendaient un peu ridicules les poètes qui vantaient le charme des lotus ; elle avait le teint pur comme l’or ; ses longs cheveux frôlaient gaiement la terre, on eût pris ses jeunes seins pour des coupes vivantes, et de ses lèvres au sourire léger s’envolait une voix douce, qui semblait toujours chanter.

Bhima l’adorait, et il lui avait donné pour servantes les plus jolies filles de la contrée, mais Damayanti, parmi elles, brillait comme l’éclair lumineux dans les nuées assombries. Il suffisait qu’on l’aperçût, pour se sentir l’âme pleine de joie, et les voyageurs qui avaient traversé le pays des Vidarbhas célébraient dans le monde la beauté de Damayanti.

Le temps approchait où elle devrait choisir un mari ; souvent, elle restait rêveuse, et, quand ses suivantes l’habillaient et la paraient, elle était inattentive à leur frêle babillage.

Que de fois on avait répété devant elle : « Nala est le plus beau des rois. »


III


Que de fois on avait répété devant Nala : « Damayanti est la plus belle des princesses. »

Et Nala rêvait souvent de Damayanti. Il ne se plaisait plus dans les salles de son palais ; il écoutait avec impatience les discours de ses conseillers ; il n’échangeait que de brèves paroles avec les envoyés des rois, ses voisins. Il cherchait la solitude.

Il se cachait au fond de ses jardins. À l’ombre touffue d’arbres au frais parfum, il s’étendait sur une herbe fleurie. Il fermait à demi les yeux ; dans le jeu ténu de la lumière obscurcie, il croyait apercevoir un fantôme léger, et il s’écriait : « C’est elle, c’est Damayanti. La bien-aimée vient à moi. » Elle s’évanouissait et Nala en restait tout triste.

Un jour, il vit des cygnes aux ailes d’or qui, du ciel, volaient vers le petit bois où il s’était réfugié. Les clairs oiseaux se posèrent près de lui, et il en saisit un au cou. Mais voici que parle le cygne. Il dit :

« Ne me tue pas, ô roi. Je ne mérite pas un mauvais sort. Si tu me laisses la vie, je saurai t’en récompenser. J’irai au pays des Vidarbhas, je verrai la belle Damayanti, elle saura qu’elle est aimée de Nala, le plus fier, le plus grand des rois, et elle ne voudra plus d’autre seigneur que lui. »

Nala eut un sourire ; une larme joyeuse brilla dans son regard. Et, libre maintenant, le cygne alla, d’un vol rapide, vers le pays des Vidarbhas.


IV


Damayanti, avec quelques suivantes, se promenait dans un beau jardin. Là, il y avait un étang, tout fleuri de lotus ; Damayanti voulut s’y baigner. Elle nageait avec grâce, quand un cygne aux ailes d’or s’abattit sur l’onde frissonnante. Damayanti l’admira.

« Viens, cygne charmant, lui disait-elle, viens près de moi ; il me sera doux de sentir sous mes mains la merveille de tes plumes. »

Mais le cygne ne semblait pas entendre ; il fuyait, et Damayanti, piquée au jeu, cherchait à l’atteindre. Sur la rive, les suivantes s’amusaient de l’aimable lutte, et, de leurs sourires, encourageaient leur maîtresse.

Le cygne attirait Damayanti vers une pelouse solitaire que frôlaient les eaux de l’étang. Il s’y posa ; il attendit la princesse. Toute fraîche encore du bain, elle glissa sur l’herbe émue. Elle criait joyeusement :

« Je te tiens, bel oiseau, je te tiens maintenant. Tu m’as vaincue à la nage, tu ne me vaincras pas à la course. »

Et, d’une voix chantante, le cygne lui répondit :

« Je ne te fuirai plus, Damayanti ; j’ai réussi à t’éloigner de tes compagnes ; elles seront assez longues à te rejoindre. Écoute donc mes paroles. C’est en messager que je viens à toi. Damayanti, au pays des Nishadhas règne le roi Nala. Il n’a pas son pareil parmi les hommes, et, quand on le voit, l’on se demande si Kandarpa même ne s’est pas incarne en lui. Il est brave, il est sage ; ses ennemis le craignent, il ne craint pas ses ennemis. Souvent, ô belle, il a entendu célébrer ta gloire, et il t’aime, ô Damayanti. Il t’aime, et, quand tu seras sa femme, tu connaîtras le vrai plaisir. Aime-le. J’ai vécu dans le ciel, chez les Dieux et chez les Déesses : je ne puis nommer un seul dieu qui soit aussi beau que Nala, je ne puis nommer une déesse qui soit aussi belle que Damayanti. Tu es un joyau entre les femmes, ô princesse ! Qu’au meilleur s’unisse la meilleure : l’union sera heureuse. »

Damayanti écoutait le cygne ; elle le regardait tendrement, ses lèvres s’entr’ouvraient avec la gaieté d’une jeune fleur. Le cygne ne parlait plus. Elle se taisait encore. Elle réfléchissait.

Elle caressa le messager aux ailes d’or.

« Va, cher oiseau, dit-elle, va trouver le roi Nala. Qu’il se mette en route, qu’il vienne au pays de mon père, et, si au plus fier des rois ne déplaît pas la plus humble des princesses, la princesse sera heureuse. »

Elle embrassa le cygne, et, d’un vol rapide, il gagna la contrée où rêvait Nala.


V


Damayanti ne pouvait oublier le discours du cygne. « Je suis aimée, se disait-elle sans cesse, je suis aimée du plus beau des rois ! » Mais elle songeait aussi : « Il est loin de moi. Quand viendra-t-il ? Quand le verrai-je ? » Elle soupirait et la gaieté de son visage se voilait maintenant de mélancolie et de tristesse.

Ses suivantes ne la reconnaissaient pas. Et celle qu’elle chérissait entre toutes, Malavika, résolut de lui demander pourquoi elle ne savait plus sourire.

« Douce amie, tu respires avec peine. Les vents qui viennent des montagnes semblent lourds à ton corps fragile. Les anneaux ne tintent plus joyeusement à tes poignets ni à tes chevilles. Tu souffres, ô Damayanti. Ne cache pas à ta servante fidèle la raison de ton Chagrin. »

Damayanti se tut. L’avait-elle écoutée seulement ?

Malavika voulait sauver sa maîtresse. Elle alla trouver le roi Bhima.

« Seigneur, dit-elle, tu m’as donnée à ta fille pour que je la serve avec affection. Mon amitié s’alarme. Damayanti passe les jours et les nuits dans l’inquiétude. Elle ne répond pas à mes questions. Tout l’importune. Elle est malade, ô roi. Va l’interroger. Essaie d’apprendre d’où vient sa souffrance, et, fais, ô roi, fais qu’elle guérisse. »

Aux paroles de Malavika, le roi se prit à trembler pour sa fille. Il courut à l’appartement des femmes. Damayanti était assise, les yeux perdus dans une secrète rêverie. Parfois, des mots haletants s’échappaient de ses lèvres. Elle se leva. Le roi pensa qu’elle l’avait vu, qu’elle venait à lui. Non : sans l’avoir salué, elle se détourna, et, lasse des quelques pas qu’elle avait faits, elle se laissa tomber sur un lit de repos.

« Damayanti, ma fille… » dit le roi.

Mais il s’aperçut qu’elle ne l’écoutait pas.

« Qu’a-t-elle ? » se demandait-il. Il ne la quittait pas du regard. Elle se leva encore. Elle se rassit. Elle soupirait. Tout à coup, elle reconnut son père. Elle se jeta à ses pieds.

« Ah, mon père ! » dit-elle d’une voix affaiblie.

Elle ne put achever, et elle pleura.

Le roi lui parla tendrement.

« Mon enfant, je crois comprendre quel est ton mal. Te voici au temps fleuri de la jeunesse, et l’amitié de ton père ne suffit plus à te rendre heureuse. Le jour approche où un époux t’emmènera loin de ma maison, et je n’aurai pas le droit de me plaindre. Ne pleure pas, Damayanti. J’enverrai des messagers à travers le monde, et ils appelleront tous les rois à l’assemblée où Damayanti, fille de Bhima, choisira elle-même un glorieux époux. »

D’un mouvement vif, Damayanti se leva ; sa lèvre brillait de rires légers, et, toute joyeuse, elle embrassa longtemps son père.


VI


Des messagers coururent la terre. Admis auprès des si rois, ils proclamaient : « Sachez, héros, que l’assemblée va se tenir où la princesse Damayanti, fille de Bhima, choisira son époux ! » Et les rois se mettaient en route pour le pays des Vidarbhas. Ils allaient sur des chars illustres, parmi de superbes cortèges.

Or, le jour de l’assemblée approchait quand les deux meilleurs parmi les ascètes divins, Narada et Parvata, entrèrent dans la demeure céleste d’Indra. Le dieu les salua et leur souhaita une paix heureuse. Au maître du ciel Narada rendit souhait pour souhait.

« Ô sages, demanda le dieu, m’apprendrez-vous pourquoi je n’entends plus les prières que, naguère encore, m’adressaient les rois de la terre ? »

Narada eut un sourire discret, et répondit :

« Je sais, ô bienheureux, pourquoi tu n’entends plus les prières des rois. Le roi des Vidarbhas a une fille, Damayanti, qu’entre toutes les princesses on renomme pour la beauté. Elle va choisir son époux, et les rois brûlent de lui plaire. Tous sont partis pour le royaume de Bhima. »

Indra écoutait les paroles du sage. Agni et d’autres dieux les écoutaient aussi. Quand il eut achevé, les dieux se regardèrent. Agni parla le premier.

« Tu prétends, Narada, que Damayanti est la plus belle des femmes.

— Les hommes l’affirment, » répondit Narada.

Indra aussitôt se tourna vers les autres dieux.

« N’irons-nous pas disputer aux rois de la terre la plus belle des princesses ? leur dit-il.

— Oui, oui, reprit l’ardent Agni. Descendons au rovaume de Bhima, et que Damayanti prenne un époux parmi les dieux ! »

Avec une innombrable suite, Indra, Agni, et tous les dieux du ciel gagnèrent la contrée où régnait Bhima.


VII


Nala avait reçu le messager de Bhima et lui avait rendu de grands honneurs. Il avait écouté les paroles heureuses, et il s’était senti l’âme pleine de joie. Jamais il n’avait vu Damayanti, et il l’aimait plus que tout au monde.

Il s’était mis en route, et il allait, l’âme légère, vers le pays des Vidarbhas.

Les dieux l’aperçurent. Agni le reconnut.

« Regardez, dit-il à ses divins compagnons. Voici le roi Nala qui court au pays de Bhima. Nul ne l’égale parmi les hommes, et qui sait si la princesse ne le préférerait pas aux dieux mêmes ? Mais il est pieux ; ne lui cachons pas notre dessein, et faisons qu’il le serve.

— Agis à ta guise, » dit Indra.

Les dieux arrêtèrent leurs chars, et le brillant Agni s’adressa au sage Nala.

« Nala, tu es le meilleur des hommes, et tu montres aux dieux une constante fidélité. Sache que celui qui te parle est Agni ; à mes côtés, tu admires Indra, le maître du ciel ; tous, nous sommes des dieux. »

Nala ploya les mains et dit :

« Je vous adore, ô dieux célestes.

— C’est bien, reprit en souriant Agni. Il faut que tu nous rendes un service. Sois notre messager.

— Quoique j’aie hâte d’être au but de mon voyage, je vous obéirai, dit Nala. Quel message faut-il que je porte, et dans quelle contrée dois-je me rendre ? »

Ce fut Indra qui répondit au roi Nala.

« Je suis content de toi. Les immortels, ô Nala, se sont épris d’une mortelle. Nous avons entendu les louanges de Damayanti. L’assemblée va se tenir où elle choisira un époux. Il faut que cet époux soit un dieu. »

Nala pâlissait. Le maître du ciel continua :

« Trouve la princesse Damayanti. Dis-lui quel honneur l’attend. Les dieux relèvent à eux ; elle n’a pas à choisir quelque prince de la terre. Que, grâce a toi, elle comprenne son devoir. »

Nala était près de défaillir. Il eut des paroles haletantes.

« Vous voulez m’éprouver, ô dieux.

Vous n’ignorez pas que je vais où vous allez. Vous n’ignorez pas que j’aime Damayanti. Comment lui ferai-je votre message ? »

Il joignait les mains.

« Ô dieux bons, je vous supplie de ne pas m’envoyer là ! Puis-je dire à celle que j’aime qu’elle doit être la femme d’autrui ?

— Nala, reprit Indra, nous avons ta promesse.

— Je souffre, ô dieux ! Épargnez-moi !

— Nala, nous avons ta promesse. Tu n’accorderais pas tes actes et tes paroles ! Tu nous as dit : Je vous obéirai. Obéis-nous ! »

Sur Indra, sur Agni, Nala fixait des yeux pleins de larmes. Il dit encore :

« La demeure de Bhima est bien gardée. Comment y pénétrerai-je ?

— Sois sans inquiétude, répondit Indra. Toutes les portes s’ouvriront devant toi. Obéis-nous. »

Et le triste Nala, d’une voix presque morte, soupira : « Je vous obéirai. »


VIII


Nala reprit sa route ; il était triste, maintenant ; il baissait les yeux. Malgré son haut courage, il ne pouvait pas toujours retenir ses larmes. Nala le magnanime se surprenait parfois à pleurer.

Il arriva devant, la demeure de Bhima. Il y entra ; les gardes n’avaient rien fait pour l’arrêter ; il semblait même qu’ils ne l’eussent point aperçu. Pour lui, les portes s’ouvraient d’elles seules. Quelques salles étaient désertes ; d’autres étaient pleines de courtisans ou de serviteurs ; Nala les traversait toutes, sans que personne lui dît un mot, et il pensa que les dieux l’avaient rendu invisible.

Il franchit une dernière porte, et il fut dans les jardins royaux. Il s’y aventura et, bientôt, dans l’ombre parfumée d’un bosquet, il aperçut des jeunes filles, qui jouaient et qui riaient. Il alla vers elles, et, parmi ses servantes, il reconnut Damayanti.

Il la reconnut, la bien-aimée, et il pleura d’amour et de joie ; il la reconnut, il se rappela la promesse qu’il avait faite aux dieux, et il pleura d’amour et de douleur.

Et Damayanti reconnut Nala, car il n’était plus invisible. Elle eut un cri de surprise heureuse. Elle ne chercha pas à s’enfuir. Elle fit quelques pas au-devant de lui. Puis elle recula. Elle se sentait tout intimidée, elle n’osait pas lui parler la première, et ses lèvres pourtant s’entr’ouvraient avec une grâce radieuse.

Nala ne pleurait plus. Il avait dompté sa peine : il tiendrait fidèlement la parole qu’il avait donnée.

Damayanti enfin retrouva son courage. Elle parla :

« Qui es-tu, mon beau prince ? Qui es-tu, toi qui es fait pour être aimé ? Héros au visage céleste, j’ai hâte d’apprendre et d’où tu viens et comment tu te nommes.

— Ô belle des belles, mon nom est Nala.

— Je le savais bien, dit gaiement Damayanti, je le savais bien, je t’attendais. »

Elle battait des mains, elle sautillait de bonheur, elle avait de longs rires, doux comme des chansons.

Nala reprit, d’une voix grave :

« Je viens ici en messager des dieux. Indra, Agni, Varuna, tous te désirent pour femme. C’est un d’entre eux que tu devras choisir comme époux. Veille à les contenter, ô toi qui éblouis mes yeux. Mon message est accompli. »

Il voulait s’éloigner ; il craignait de faiblir devant Damayanti.

« Non, non, ne t’en va pas, » lui dit-elle.

Et, toujours souriante, elle continua :

« Je consens, ô roi, à te recevoir en messager d’amour, mais sois ton propre messager. Je n’ai point oublié ce que m’a dit le cygne. C’est pour toi seul que se tient l’assemblée nuptiale. Sois moi fidèle comme je te suis fidèle. Donne-moi ton amour, comme je te donne le mien.

— Ah, répondit Nala, tout ému, pour ton époux, peux-tu, devant les dieux, choisir un homme ?

— Si tu m’abandonnes, ô Nala, mourrai-je par le poison ou par le feu, par la corde ou par l’eau ? Je ne sais ; je mourrai.

— N’irrite pas les maîtres du monde, ô princesse. Fasse ta raison qu’ils ne te poursuivent pas de leur colère. Songe aux félicités que tu dédaignes. Dans tes cheveux brilleraient les fleurs du ciel, tu serais vêtue de lumière. Écoute-moi, Damayanti : ne cours pas à ton malheur !

— Nala, je m’inclinerai devant les dieux, et je te choisirai pour maître. »

Il était tout tremblant. Il brûlait d’amour. Il retrouvait l’espoir. Offensait-il les dieux ?

« Ah, s’écria-t-il, les dieux ne m’accuseront pas de les avoir trahis. J’ai su me dompter. J’ai, sans défaillance, soutenu leur parti. J’ai parlé contre mon désir. Ne me dis plus rien, Damayanti, ma seule aimée ! Ne me dis plus rien, et agis à ta volonté ! »

Damayanti le retint encore.

« Je serai heureuse, et tu seras heureux. Sois à l’assemblée des rois, et que les dieux y soient aussi. Je choisirai qui je dois choisir, et nul, au ciel ni sur la terre, nul ne m’en pourra blâmer. »


IX


Nala revit les dieux ; il leur raconta toute son aventure ; il ne leur cacha pas le dessein de la princesse Damayanti.

Les dieux sourirent, et, de concert avec Nala, ils reprirent leur route vers le pays des Vidarbhas.

Ils furent introduits dans une haute salle dont les parois, les piliers et le plafond resplendissaient d’or et de pierreries. Là, le roi Bhima recevait les princes qui prétendaient à sa fille. Pour chacun, il trouvait des paroles d’encouragement ; il était joyeux ; il ne doutait pas maintenant que, parmi tant de rois, les plus illustres de la terre, Damayanti ne trouvât un époux digne d’elle.

Il s’inclina gravement devant les dieux : leur air de majesté l’étonnait. À l’entrée de Nala, il eut un cri d’admiration, et les rois désespérèrent d’emmener la belle Damayanti.

Tous prirent place sur des sièges élevés, et Bhima donna l’ordre qu’on prévînt la noble princesse.

Elle parut. Elle tenait une guirlande de lotus, pour la tendre au fiancé qui lui plairait. Tous avaient les yeux fixes ; ils n’osaient respirer ; la salle était silencieuse.

La jeune fille s’avançait d’un pas léger. Elle pensait, tout d’abord, reconnaître Nala, et, sans plus différer, elle courrait à lui. Et voici qu’elle s’arrête ; de surprise, ses yeux s’agrandissent ; ses regards ne quittent point un côté de la salle : elle y voit de nombreux princes qui, tous, ont la figure de Nala.

Mais bientôt elle revint à elle, et, sans trouble, elle réfléchit.

« C’est là une ruse des dieux. Ils se sont, tous, rendus pareils à mon bien-aimé. Qu’ils en soient pour leur artifice ; à Nala, à Nala seul je veux me donner. »

Et elle murmura une tendre prière :

« Ô dieux, j’ai entendu la parole des cygnes, et c’est le roi Nala que j’ai choisi pour maître. Je l’aime et lui serai fidèle. Oh, permettez, grands dieux, qu’il me soit révélé.

« Jamais par la pensée, jamais par la parole, jamais, ô dieux, je n’ai abandonne mon maître. Je l’aime et lui serai fidèle. Oh, permettez, grands dieux, qu’il me soit révélé.

« Oh, daignez, à ma voix, redevenir vous-mêmes. Rendez-moi mon Nala, gardiens très hauts des mondes. Je l’aime et lui serai fidèle. Oh, permettez, grands dieux, qu’il me soit révélé. »

À ces pieuses paroles de Damayanti, les dieux comprirent que rien ne vaincrait sa résolution ; ils surent toute la ferveur de son amour, et sa prière fut exaucée. Les rois célestes se montrèrent dans leur gloire ; leurs yeux restaient immobiles, et leurs pieds ne touchaient pas le sol. Au milieu d’eux, Nala, les pieds au sol, clignait des yeux.

Alors, joyeuse et timide, Damayanti lui donna la guirlande.


X


Les dieux furent les premiers à se réjouir. Les rois baissaient le front, un peu décontenancés ; mais il leur fallait bien reconnaître que nul d’entre eux ne valait le brillant Nala. Bhima était heureux.

Et Nala dit à Damayanti de très douces paroles :

« Puisque, ô princesse bénie, tu as décidé, devant les immortels, de choisir un mortel, prends-moi comme époux. J’obéirai joyeusement à tes ordres. Damayanti, princesse au beau sourire, tant que tu vivras, je serai à toi, à toi seule. »

Damayanti fit son hommage au roi Nala, et lui répondit avec grâce :

« Depuis longtemps je t’aimais, tu le sais bien, ô mon beau roi. Ce sera à moi de t’obéir, en épouse fidèle. Je t’aimerai toujours, ô Nala, et, partout, je te suivrai. »

Tous deux, ils regardèrent Indra, ils regardèrent Agni, ils regardèrent les autres dieux ; ils imploraient, des yeux, leur protection.

« Nous ne vous abandonnerons pas, dit Indra. Veille, ô Nala, à toujours être brave, à toujours être sage. Veille, ô Damayanti, à toujours être douce, à toujours être bonne. Vivez dans un jardin de lumière, aux fleurs pures. »

Les dieux remontèrent au ciel. Les rois, malgré leur déconvenue, firent à Nala et à Damayanti de longs souhaits de bonheur, et Bhima voulut que, sans plus tarder, le mariage fût célébré.


XI


Nala et Damayanti vécurent quelque temps au pays de Bhima. Ils ne se lassaient pas de se dire leur amour. Ils connaissaient le vrai bonheur.

Des gardes leur avaient raconté pourtant que, le lendemain de l’assemblée, un être d’assez mauvaise mine s’était présenté aux portes de la demeure royale. On l’avait arrêté.

« Où vas-tu ?

— Je vais à l’assemblée nuptiale. »

Les gardes s’étaient mis à rire.

« Tu vas à rassemblée ! Tu arrives trop tard, mon ami. C’est hier qu’elle a eu lieu. D’ailleurs, on ne t’y eût pas admis.

— On ne m’y eût pas admis ? Moi ! un dieu !

— Un dieu ! toi !

— Oui, un dieu, et un dieu qu’il faut redouter. Je dispense à mon gré la richesse ou la misère. »

Les gardes avaient ri plus haut.

« Les dieux étaient là, mon ami. Et ils ne te ressemblaient guère.

— Et qui des dieux la princesse a-t-elle pris pour époux ? Indra ? Agni ? Varuna peut-être ?

— La princesse a choisi le prince Nala.

— Elle a fait aux dieux cette injure ! Je saurai la punir ! Je saurai punir son Nala ! Je vengerai les dieux ! »

L’être avait disparu. Les gardes avaient pensé : « C’est un fou ! » Ils avaient jugé bon, cependant, de rapporter le fait à Bhima, ainsi qu’à Nala et à Damayanti. Bhima n’avait eu qu’un sourire dédaigneux : il partageait l’opinion des gardes. Nala et Damayanti n’avaient rien entendu.

Le moment vint pour eux de gagner le pays des Nishadhas. On leur prodigua les présents ; on leur fit tous les bons souhaits. Ils partirent dans un cortège magnifique.

À la suite du cortège, marchait furtivement un être d’assez mauvaise mine, qui ricanait.


XII


Le roi Nala et la reine Damayanti arrivèrent au pays des Nishadhas. Les chemins où ils passaient étaient ornés de guirlandes ; ils marchaient sur les fleurs. À l’entrée de la ville, ils furent reçus par les grands du royaume ; le ministre leur adressa un discours de bienvenue ; Nala lui répondit gaiement, et Damayanti le remercia d’un sourire. La foule accourue poussait des cris joyeux.

Pushkara avait su le bonheur de son frère ; son esprit morose l’avait empêché de se réjouir. Il avait longtemps hésité sur le parti qu’il prendrait au retour du roi : irait-il au-devant de lui, ou resterait-il à l’écart ? Enfin, il se décida pour le devoir fraternel, mais il était mû par la curiosité plus que par l’affection.

Il ne s’attarda pas à la fête ; il jeta sur Damayanti un coup d’œil hargneux ; à elle et à Nala il fit le plus bref des compliments, puis il regagna sa demeure.

Comme il poussait la porte, il sentit une main qui lui pressait l’épaule. Il tressaillit ; il tourna la tête avec crainte, un être de mauvaise mine était auprès de lui.

« Qui es-tu ? Que me veux-tu ? demanda-t-il.

— Entrons d’abord, lui répondit-on. »

Ils entrèrent. La porte close, l’être parla.

« C’est pour ton bien que je t’ai suivi, Pushkara. Je connais tes secrètes pensées. Tu supportes mal la gloire de ton frère. Écoute mon conseil, et bientôt il sera réduit à la dernière misère ; pour toi, tu gouverneras cet illustre royaume.

— Qui es-tu, toi qui fais de si belles promesses ?

— Un dieu.

— Un dieu ?

— Un dieu que souvent on traite avec mépris : peu m’importe ! Je n’en suis pas moins puissant. On donne mon nom au pire parmi les coups de dés.

— Tu serais Kali ?

— Je suis Kali. Malheur au joueur que je poursuis de ma haine ! Il n’amènera que le triste coup de Kali. Il perdra tous ses biens.

— Tu hais donc Nala ?

— Je voulais que Damayanti fût ma femme. Il l’a ravie aux dieux. Qu’Indra, qu’Agni lui pardonnent ! Je ne suis pas, moi, de caractère généreux. Je ne renonce pas, comme eux, à la vengeance. »

Pushkara écoutait avec attention le dieu Kali, Il lui dit :

« Quel est donc ton conseil ?

— Invite ton frère à jouer. Je serai derrière lui, visible pour toi seul. Vous ne jouerez pas une partie que tu ne la gagnes.

— Tu me tentes, dit à demi-voix Pushkara. Mon frère aime parfois à jouer.

— Sois sur son passage, reprit le dieu, aux heures où il est las d’avoir réglé les affaires publiques. Trouve les accents qui persuadent, et tu deviendras heureux. »

Les yeux baissés, Pushkara réfléchissait.

« Mais si Nala refuse de jouer ? » dit-il encore.

Kali ne répondit pas. Il avait disparu.


XIII


Nala s’était remis aux travaux de la rovauté. Il conférait, tous les jours, avec ses conseillers, et, après de sages décisions, il rejoignait Damayanti la bien-aimée. C’était auprès d’elle qu’il avait le meilleur de son temps.

Jamais, pour se distraire, la pensée ne lui était venue de recourir aux dés. Pushkara, cependant, méditait les paroles de Kali. Devenir roi ! Devenir roi, sans peine, par la chance du jeu ! Pourquoi avait-il des hésitations ? Il résolut de ramener son frère aux divertissements d’autrefois.

Nala sortait du conseil. Pushkara fit vers lui quelques pas : il s’essayait à sourire.

« Frère, dit-il, tu es bien grave, maintenant. Le jeu n’a-t-il plus de charmes pour toi ?

— Le jeu ! » fit Nala, tout étonné. Et, gaiement, il ajouta :

« C’est vrai, il y eut jadis des heures où j’aimai le jeu ! Et tu ne l’aimais guère alors, Pushkara. Joue, si le jeu te plaît : mais, pour jouer avec toi, cherche un autre que ton frère. Comment m’arrêterais-je à jouer, quand j’aperçois dans les jardins ma Damayanti qui m’attend ? »

Il passa.

Pushkara était assez confus. Il rentra chez lui. Il y trouva Kali.

« Toi ! s’écria-t-il. Tu sais sans doute que Nala m’a rebuté ?

— Ne te désole pas, répondit le dieu méchant. Persévère dans ta résolution. Ce qu’aujourd’hui Nala refuse, il pourra l’accepter demain. Revois-le dans quelques jours, et propose-lui encore de jouer. N’oublie pas que tu as un protecteur. »

Mais Pushkara eut beau rappeler à Nala ses habitudes anciennes, Nala ne se laissait pas séduire. Il répétait :

« Ne me retiens pas. Je cours où je vois Damayanti. Pourquoi jouerais-je ? Le temps du jeu me ferait perdre de ses sourires. »


XIV


Les mois et d’autres mois passèrent. Nala et Damayanti eurent un fils ; ils eurent une fille. Nala, aux moments de repos, ne retrouvait pas seulement la femme qu’il chérissait ; il riait avec ses enfants, et, pour les divertir, il inventait mille petits jeux, qui ne ressemblaient point aux dés.

Pushkara s’était d’abord impatienté ; maintenant, il touchait au désespoir. Kali s’efforçait de le réconforter : il n’y réussissait plus.

« Indra le protège, disait Pushkara ; Indra est plus puissant que toi.

— Oui, Indra le protège, reprenait Kali. Il est pieux, et, tant qu’il observera fidèlement les rites, Indra restera avec lui. Mais, qu’il commette une faute, une imprudence seulement, Indra l’abandonne, et il est à nous. Patience, Pushkara, patience, et ne va pas au désespoir. »

Mais Pushkara n’avait plus confiance en Kali. Il ne se voyait pas près de gouverner les Nishadhas, et, souvent, il en pleurait.


XV


Un jour, Nala, Damayanti et les enfants imaginèrent de jouer à la chasse. Nala feignait d’être un lion ; Dayanti et les enfants étaient des chasseurs.

Le jeu fut bientôt fort animé. Le fils se révélait intrépide. Les rugissements les plus féroces ne l’effrayaient pas ; il voulait avoir la proie. La fille était adroite ; elle tendait au lion des pièges ingénieux ; il avait grand’peine à s’en dégager.

Et Nala et Damayanti se réjouissaient du mérite que prouvaient déjà leurs enfants.

Lion et chasseurs étaient tout à l’ardeur du jeu. Sans se lasser ils couraient dans les jardins, et, quand les chasseurs réussissaient à prendre la bête, des rires éclataient longs et joyeux.

Le soleil déclinait. On poursuivit le jeu. La nuit vint. Damayanti alors craignit que les enfants ne se fatiguassent à l’excès. Elle les emmena. Nala aussi rentra, comme à regret. Il s’était laissé ravir par l’intérêt du jeu. Et quel plaisir il avait senti à observer que ses enfants montraient sans cesse plus de bravoure et plus d’esprit ! Jamais, peut-être, Nala n’avait été aussi heureux.

Ce soir là, Pushkara vit apparaître Kali. Le dieu riait d’un rire cruel.

« Pushkara ! Pushkara ! criait-il, Pushkara I tu peux te réjouir. Ton frère vient d’offenser gravement les immortels.

— Lui ! Ce n’est pas possible. Tu veux encore m’abuser.

— Non. Il a été séduit par des amusements enfantins au point d’oublier l’heure des prières. La nuit est venue sans qu’il ait honoré les dieux. Les dieux vont s’éloigner de lui. »

Pushkara écoutait Kali avec joie. Il murmura :

« Roi ! être roi !

— Il faut que tu m’obéisses, reprit le dieu. Ne manque pas d’être demain sur le passage de Nala. Je ne crois pas que maintenant il refuse de jouer avec toi.

— Je t’obéirai, je t’obéirai, dieu puissant ! »

Pushkara riait et sautait, et il murmurait encore :

« Roi ! être roi ! »


XVI


Pushkara, le lendemain, aborda son frère.

« Sans doute, les affaires étaient importantes que tu as traitées aujourd’hui. Tu sembles très las. Ne te plairait-il point de jouer quelques instants avec moi ? Voici les dés. »

Nala eut un peu d’hésitation.

« Les dés ! dit-il enfin, les dés ! J’y avais de la chance autrefois. Il y a longtemps que je n’ai joué. Viens, Pushkara, donne les dés. Jouons. »

Ceux qui accompagnaient le roi s’étonnèrent de sa résolution. Il s’assit. Il prit les dés.

« Que l’enjeu soit cet anneau ! »

Et il jeta devant son frère un bel anneau qu’il avait au doigt.

Pushkara, sans hâte aucune, s’assit en face de Nala. Derrière le roi, alors, il aperçut Kali, et il eut aussitôt la certitude que le dieu n’était visible que pour lui.

Nala lança les dés ; puis ce fut le tour de Pushkara. Pushkara eut l’anneau.

« Petite perte, dit Nala, j’aurai ma revanche. Recommençons. »

Et il jeta devant son frère un beau collier qu’il avait au cou. Il lança les dés ; Puskhara les lança après lui. Pushkara eut le collier.

« Continuons, » dit Nala.

Les coups de dés furent nombreux. Nala perdit tous les bijoux et toutes les armes qu’il avait sur lui. Il se leva enfin, et, s’adressant à Pushkara :

« Tu as été heureux ce soir. Emporte ces bijoux et ces armes. Demain, je pense, le sort me sera plus favorable. »

Et il alla retrouver Damayanti qui l’avait attendu en pleurant.


XVII


Le jour suivant, après le conseil, Damayanti guetta en vain le retour du roi bien-aimé.

« Ah, comme hier, soupira-t-elle, il s’attarde à jouer avec son frère Pushkara. M’oublierait-il, le cruel ? Quand il est loin de moi, maintenant, je me sens prise d’une tristesse craintive. Là-bas, dans les salles dorées, que fait-il, le méchant, l’ingrat ? »

Et elle appela la plus fidèle de ses suivantes, la douce Malavika.

« Malavika, dit-elle, cherche à savoir à quoi s’occupe le roi ; et, si tu le vois qui joue avec son frère, essaie de lui parler ; ne lui cache pas ma peine. Je souffre, chère Malavika. Va, cours, ramène-moi l’aimé qui me délaisse ! »

Malavika sortit. Les enfants passaient. Damayanti les embrassa longuement.

« Enfants, où est votre père ? Pourquoi nous abandonne-t-il ? Je tremble, je suis inquiète. Enfants, enfants, embrassez-moi ! J’ai besoin de votre tendresse. »

Elle prêtait à tous les bruits une oreille anxieuse. Malavika ne revenait-elle point ? Aurait-elle vu le roi ? Lui aurait-elle parlé ? Damayanti embrassait ses enfants.

« C’est toi, Malavika ? » cria-t-elle tout à coup.

Malavika rentrait. Elle était seule. Ses yeux étaient lourds de douleur.

« Je l’ai vu, reine chérie, je me suis approchée de lui. Il ne m’a pas écoutée ; m’a-t-il même entendue ? Comme un fou, il lance les dés. Il n’ouvre la bouche que pour annoncer les enjeux. Il perd, il perd toujours. Il n’a plus ses bijoux, il n’a plus ses armes ; il a joué ses chars, ses chars sont à Pushkara. Il a joué ses chevaux, ses chevaux sont à Pushkara. Les conseillers le regardent avec angoisse, ils le supplient de s’arrêter. Le roi est sourd à toutes les prières. Il lance les dés. Il perd. Il lance encore les dés. Il perd encore. Et l’on doute qu’il ait gardé toute sa raison. »

Damayanti retint ses larmes ; elle voulait être courageuse ; et, le pas affermi, la tête dressée, elle alla vers la salle où le roi perdait toute sa richesse.

Les conseillers la virent, et ils eurent un peu d’espoir. Elle parla d’une voix douce :

« Nala, mon roi, mon époux, mon bien-aimé ! Écoute-moi. Ne me rends pas malheureuse. Quitte ce jeu méchant. Viens avec moi. Nous irons retrouver ton fils, nous irons retrouver ta fille : ils sont impatients de t’embrasser. Viens, Nala, viens. Écoute-moi, tu sais bien que je t’aime. »

Nala n’eut pour Damayanti qu’un regard distrait, et il lança les dés.

Les conseillers tournaient vers la reine des yeux désolés. Elle reprit :

« Nala, roi tout puissant, si, aujourd’hui, mon amour t’offense, si tu as oublié le sourire de tes enfants, souviens-toi au moins de tes grands devoirs ! Les conseillers sont là : ils songent au bien du royaume, ils se demandent quelle rage t’a saisi, et ils souffrent. N’entends-tu pas, comme moi, une rumeur qui monte de la ville ? Tes sujets se pressent aux portes de ta demeure. Ordonne qu’on leur ouvre. Ils te crieront leur douleur, et peut-être enfin renonceras-tu à un plaisir funeste. »

Nala, cette fois, ne regarda même pas Damayanti. Il lança les dés.

Damayanti alors connut toute la folie de Nala ; et honteuse, le pas faible, la tête basse, elle se retira dans la chambre où, naguère encore, elle était si heureuse.


XVIII


À ses enfants elle prodigua les plus tendres caresses, puis elle fit appeler Varshneya, le maître des écuries.

« Varshneya, lui dit-elle, tu as toujours été le plus sûr parmi les serviteurs du roi. Je sais que je puis me fier à ta fidélité. Tu sais de quel triste sort il est menacé. Il joue avec son frère Pushkara ; la chance est contre lui : où s’arrêtera sa perte ? Le jeu pourtant l’absorbe au point qu’il n’entend pas les prières de ses amis. Peut-être t’at-on dit qu’il ne m’a pas écoutée. Ne crois pas que je l’en blâme, Varshneya : je ne suis que sa servante. J’ai pourtant toutes les craintes, et je ne veux pas que ces enfants connaissent le malheur : que le père et la mère soient seuls à souffrir ! Protège-les, Varshneya. Mets le joug aux meilleurs de nos chevaux, choisis le plus solide de nos chars, et, avec notre fils et notre fille, hâte-toi vers le pays des Vidarbhas. Tu les laisseras à mon père, le sage Bhima. Puis, sois heureux : cherche à servir un roi que n’affolent point les dès. »

Varshneya courut aux écuries. Il eut tôt fait d’apprêter les chevaux et le char. Damayanti lui amena les enfants : elle sanglotait, elle n’avait pas la force de parler.

Varshneya fut exact à suivre les ordres de la reine. Il remit les enfants au roi Bhima. Et, un jour, ayant appris que le roi d’Ayodhya, le vaillant Rituparna, avait besoin d’un serviteur habile à conduire les chevaux, il alla le trouver, et entra à son service.


XIX


Cependant, Nala n’avait pu s’arracher au jeu, et, par la volonté méchante de Kali, il n’avait cessé de perdre. Quand Pushkara eut gagné son or, son argent, ses pierreries, ses jardins, ses vêtements même, le malheureux s’oublia jusqu’à jouer son royaume, et il le perdit.

Pushkara lui dit alors en riant :

« Laissons le jeu. Qu’as-tu, maintenant ? Damayanti seule te reste ; tous tes autres biens sont à moi. Si donc tu veux jouer encore, Damayanti sera notre enjeu. »

À ces paroles de son frère, Nala soudain retrouva la raison. Il se sentit pénétré de douleur. Sans prononcer un mot, il se leva. Il jeta ses derniers vêtements, et il courut vers la chambre où l’attendait toujours la pure Damayanti.

Quand elle le vit entrer, elle eut un sourire attendri.

« Ô mon bien-aimé, te voici I Te voici, ô mon beau Nala ! Puisque je te revois enfin, je suis heureuse. Ah, tu m’étais cher dans la gloire, tu m’es plus cher encore dans la détresse. »

Nala sanglotait. Il pleurait, et Damayanti, doucement, essuyait ses larmes.

« Tu viens à moi nu comme un nouveau-né : j’aurai pour toi les soins qu’on a pour un enfant. J’abriterai ta faiblesse, je soutiendrai tes pas, je te vêtirai. Désormais, pour me couvrir, je n’ai que ce morceau de toile grossière ; qu’il soit assez grand pour nous deux. Tu t’y envelopperas avec moi, et, de n’avoir qu’un vêtement, nous serons plus près l’un de l’autre, et nous nous saurons plus unis que jamais. »

Nala, tout ému, embrassa longuement Damayanti. Ils s’entourèrent de la même toile, et, saintement enlacés, ils quittèrent la royale demeure.

Ils allaient par les rues de la ville. On les regardait avec pitié, mais on ne leur offrait point d’asile. Ils arrivèrent dans la campagne. Ils suivirent une route, au hasard ; et, comme la nuit tombait, ils trouvèrent une hutte abandonnée, et s’y couchèrent sur le sol.


XX


Nala, le lendemain, s’éveilla le premier. Damayanti souriait dans son sommeil, et il se mit à pleurer amèrement.

Elle s’éveilla. Elle vit les larmes de Nala.

« Pourquoi pleures-tu ? demanda-t-elle. Vois, je ne suis pas triste : je suis auprès de toi.

— Ô bien-aimée, ô toi qui n’as pas de défaut, répondit Nala, j’ai perdu mon royaume. On me refuse l’hospitalité. Bientôt, sans doute, nous souffrirons de la faim. Écoute-moi. N’oublie pas que je suis ton maître ; ce sera pour ton bien que je parlerai. La route que voici est celle qu’on prend pour aller au pays des Vidarbhas. Suis-la, Damayanti, et sois heureuse !

— Non, reprit-elle. Ne me vois-tu pas trembler, à la seule pensée que des méchants puissent nous séparer ? Je t’abandonnerais sur ce chemin de misère et de douleur ! C’est moi qui te consolerai aux heures de fatigue. Les sages aiment à répéter que, pour celui qui est dans la détresse, une femme est le meilleur des médecins : je n’ai rien de plus à te dire, mon Nala.

— Oui, pour le malheureux il n’y a pas d’ami ni de médecin qui vaille une femme. Ah, ne crois pas, bien-aimèe, que je renonce jamais à ton amour !

— Et tu nie montres le chemin par où l’on va au pays des Vidarbhas ! Et tu me dis de le suivre, et tu me souhaites d’être heureuse ! Je sais que tu m’aimes, mais tu crains pour moi la souffrance. Je veux bien aller au royame de mon père, mais c’est toi qui m’y conduiras, et nous y vivrons tous les deux. Mon père te recevra avec amitié, et tu seras honoré dans sa maison.

— Je le sais, Damayanti, ton père m’ordonnerait de considérer son royaume comme le mien, sa maison comme la mienne. Mais où je parus, jadis, dans toute ma gloire, où j’apportai la joie, je ne paraîtrai pas dans toute ma honte, je n’apporterai pas le chagrin.

— Cesse alors de me montrer ce chemin, et marchons unis, sans nous plaindre. »

Ils allèrent par les champs, ils allèrent par les bois. Ils avaient faim. Ils avaient soif. Ils dormaient sous le ciel. Nala, parfois, avait des larmes ; Damayanti n’avait que des sourires.


XXI


Un soir, ils entrèrent dans une épaisse forêt. Ils étaient très las. Damayanti se laissa tomber au pied d’un arbre et s’endormit profondément.

Nala était dans une telle inquiétude que, malgré sa fatigue, il ne put pas dormir. Il faisait de longues réflexions.

« À quoi bon, pensait-il, à quoi bon errer ainsi dans les forêts ingrates ? La mort ne vaudrait-elle pas mieux que cette vie cruelle ? Mon devoir n’est-il pas d’épargner à Damayanti la plus lourde des misères ? Mon devoir n’est-il pas de me séparer d’elle ? C’est par moi, c’est pour moi qu’elle souffre. Est-il juste que des fatigues sans nombre la récompensent d’un dévouement trop fidèle ? Seule, elle peut, par chance, arriver au royaume de son père. Elle échappera ainsi à la détresse. Si nous restons unis, elle vivra, à coup sûr, dans la plus triste des pauvretés ; si je m’éloigne d’elle, elle pourra retrouver des jours prospères. Mon devoir, ô pure Damayanti, tout mon devoir est de te dire adieu. »

Il se leva ; il déchira, sans éveiller Damayanti, la toile qui les couvrait tous les deux, il en prit un morceau pour s’y envelopper, et il s’éloigna d’un pas rapide. Mais, bientôt, il chancela, et, tout tremblant, il revint auprès de la bien-aimée. Elle dormait encore, et, en la voyant, il ne put retenir ses larmes. Et il pensa :

« Oh, bien-aimée, toi qui es la grâce même, toi que jamais n’avait offensée le vent ni le soleil, te voici qui dors sur la terre nue ! Que diras-tu, beauté au lumineux sourire, que diras-tu, quand tu t’éveilleras seule dans la forêt ? Comment marcheras-tu par ces bois obscurs, hantés des fauves et des serpents ? Que les dieux te protègent ! Je ne manquerai pas à mon devoir. Les dieux te protégeront, mais ta vertu sera ta meilleure sauvegarde. Adieu, ô ma Damayanti. »

Il s’éloigna de nouveau, et, de nouveau, il revint. Il avait beau s’encourager dans sa résolution, il n’avait pas la force d’abandonner Damayanti. Trois et quatre fois il s’éloigna de la bien-aimée qui dormait : ce fut toujours pour revenir. Enfin, pourtant, avec des larmes pitoyables, avec de longs sanglots, il partit ; il s’enfonça dans l’ombre, laissant toute seule la femme qu’il chérissait.


XXII


Damayanti, toute rafraîchie par le sommeil, s’éveilla gaiement dans la forêt solitaire. Elle chercha des yeux son Nala, et fut pas le voir ; elle l’appela ; il ne répondit point. Elle s’aperçut alors que leur pauvre vêtement avait été déchiré ; elle eut un cri plaintif, et elle pleura.

« Nala, roi chéri, roi cruel ! Nala, tu m’as abandonnée ! Tu es parti, et dans la forêt désolée, tu as laissé Damayanti ! Je suis perdue. Tu m’aimes, tu as promis de m’être fidèle : comment te fut-il possible de me quitter ? Je dormais, pleine de confiance, et tu t’en es allé, loin de moi, je ne sais où. Ne te souvient-il plus des paroles que tu m’as dites devant les dieux, gardiens des mondes ? Comment veux-tu que je vive, si tu n’es pas auprès de moi ?

Soudain, elle cessa de pleurer ; elle se prit à rire ; elle battit des mains. Elle s’écria :

« Oh, je devine tout. Tu es guéri de ta douleur, et, pour que je n’en doute pas, tu joues avec moi. Tu es là ; tu es caché derrière ces arbres ; je te vois, Nala, je te vois ; et, maintenant, quand je t’appellerai, tu me répondras. Écoute bien. »

Elle dit : « Nala ! » d’une voix très douce ; puis elle reprit : « Nala ! » et elle haussait la voix ; et elle répéta encore : « Nala ! Nala ! Nala ! » et sa voix se faisait toujours plus forte.

Et tous ses appels restèrent sans réponse.

« Méchant Nala, s’écria-t-elle, méchant Nala, assez de ce jeu. Ne vois-tu pas combien je suis effrayée ? Ne vois-tu pas que je pleure ? Approche ; viens me rendre courage. Ce n’est pas sur moi que je pleure, ô mon bien-aimé, c’est sur toi. Seul, lacéré par la faim, brûlé par la soif, brisé par la fatigue, que vas-tu devenir ? Tu n’auras avec toi personne qui te console dans ta misère ! »

Elle courut çà et là dans la forêt. Nala ne se montrait point, et, pleine d’angoisse et de douleur, Damayanti pensait : « Il n’y a pas de sort plus triste que le nôtre ! Que notre vie est misérable. »

Tout d’un coup, d’un fourré, s’élança un terrible serpent, très grand, très fort, qui, rapidement, l’entoura de ses anneaux. Elle gémit de ne pas voir Nala bondir et la délivrer. « Il faut qu’il soit bien loin, » pensa-t-elle. Elle allait mourir tristement, et le bien-aimé ne venait pas à son secours.

Un chasseur qui errait par le bois entendit ses lamentations. Il accourut ; il la vit expirante. Il tira son épée et, d’un geste prompt, il coupa la tête du serpent. Damayanti gisait, évanouie, sur la terre.

Le chasseur trouva une source ; il jeta un peu d’eau sur les paupières de la reine, elle reprit connaissance ; il lui donna quelques fruits qui la réconfortèrent ; il lui demanda enfin :

« Qui es-tu ? Tu as des yeux doux, pareils à ceux d’une jeune gazelle. Qui t’a conduite dans ces bois sauvages ? Tu sembles délicate, faite pour vivre dans une riche demeure, et tu es vêtue avec une extrême pauvreté : par quel hasard es-tu arrivée à ce point de misère ? »

Le chasseur avait été bon pour elle ; il l’avait sauvée ; elle lui dit qui elle était ; elle lui raconta un peu de ses malheurs. Le chasseur l’écoutait ; il la regardait. Elle avait la voix mélodieuse ; elle était demi-nue, et sa grâce éclairait le bois. Il se sentit troublé par un ardent désir. Il saisit le bras de Damayanti ; il lui enlaça la taille ; il avait les lèvres avides. Elle comprit ce qu’il voulait ; elle frémit de colère ; elle s’écria :

« Nala, Nala, pourquoi n’es-tu pas ici ? Ô mon aimé, tu punirais ce mauvais homme ! »

Et elle fixa sur le chasseur ses yeux en feu. Il dût la lâcher, et, brusquement, il tomba, mort, et il se consuma, comme un arbre frappé de la foudre.


XXIII


Damayanti marcha de longs jours et de longues nuits, par les montagnes et par les plaines. Elle traversa des champs et des forêts. Elle vit des antres sauvages où se cachaient des bêtes cruelles, elle vit de gracieuses retraites où chantaient d’aimables oiseaux. Sans cesse, elle appelait Nala, et Nala ne lui répondait point. Elle suivit des rivières. Elle passa des lacs. Elle se baigna dans de claires fontaines. « Avez-vous aperçu Nala ? » demandait-elle à tous ceux qu’elle rencontrait. Et personne n’avait aperçu Nala. Quelquefois, on la prenait en pitié ; quelquefois, on riait d’elle.

Un soir, très lasse, elle s’assit à la lisière d’une forêt. Elle entendait des bruits terribles, elle n’en avait pas souci. Elle cherchait à se consoler par de beaux souvenirs. Elle se rappelait la douce parole du cygne, elle songeait aux serments anciens de Nala. Il avait donc pu y manquer !

Un tigre rugit tout près d’elle. Elle ne s’effraya pas.

« Tu es sans doute le roi de la forêt, dit-elle. Je suis Damayanti, la femme du roi Nala. J’ai les yeux pleins de douleur. Viens, ô bête royale ; viens et me rends courage : dis-moi que tu as vu passer Nala. N’était-il point malade ? Te sembla-t-il bien triste ? C’était de m’avoir quittée. Quel chemin tenait-il ? Tu restes silencieux. Tu ne l’as pas vu passer. Approche alors, ô bête, et dévore joyeusement l’infortunée Damayanti. Délivre-moi de ma misère. »

Le tigre s’était éloigné. Elle reprit sa route. Elle arriva au pied d’une haute montagne.

« Ô montagne sainte, cria-t-elle, ô pilier de la terre, je m’incline humblement devant toi. Je suis fille de roi, je suis femme de roi, je m’appelle Damayanti. Réponds-moi, montagne sacrée ! As-tu vu passer mon Nala ? Où allait-il ? Que disait-il ? Toi aussi, tu gardes le silence. Tu n’as pas vu passer Nala ! Oh, quand l’entendrai-je ? Quand me charmera-t-il de sa voix bien-aimée, de sa voix tendre comme la voix des brises, de sa voix grave comme la voix des nuages ? Pourquoi, montagne merveilleuse, pourquoi ne viens-tu pas en aide à ma détresse ? »

Et voici que la montagne se couronne d’une pure lumière, et de très pieux ascètes, à la noble renommée, descendent vers Damayanti. Il y a là Vaçishtha et Bhrigu et Atri. Ils ont pour la reine des regards amicaux, et ils étendent vers elle des mains protectrices. Elle les salue humblement, et ils parlent.

« Ô fille de Bhima, le pouvoir ascétique nous découvre l’avenir. Tu retrouveras le bonheur ; tu reverras bientôt ton roi, ton Nala. Tu le reverras libre de ses péchés. Tu le reverras dans sa gloire. Longtemps, il régnera pour la joie des peuples ; il châtiera les méchants, il récompensera les bons, et tous les deux, Nala, Damayanti, vous serez bénis par les dieux. »

Les ascètes disparurent, la lumière s’éteignit, et Damayanti se demandait si elle n’avait pas fait un rêve.


XXIV


Elle marcha encore, et, au bout de quelques jours, elle arriva à une large route, qui longeait une fraîche rivière. Là, elle aperçut bientôt une caravane qui s’avançait vers elle. De riches marchands montaient de beaux chevaux, bien harnachés, et des serviteurs adroits guidaient de solides éléphants, pesamment chargés. Damayanti jeta sur elle un regard honteux. Elle était à peine vêtue d’une toile en lambeaux. Elle était amaigrie. Les épines et les pierres avaient déchiré ses pieds, et le soleil l’avait brûlée. Elle aurait voulu se cacher ; mais les marchands l’avaient vue, ils lui faisaient signe d’approcher, et qu’auraient-ils pensé d’elle si elle s’était enfuie ?

Ils l’observaient avec étonnement ; elle était restée belle, et, malgré sa misère, elle avait gardé un air de majesté qui imposait. Le chef de la caravane lui adressa la parole.

« Qui es-tu ? Comment te rencontrons-nous sur cette route ? Faut-il avoir pitié de toi ? Faut-il te craindre ? Ton aspect est d’une malheureuse, et ta beauté, pourtant, semble d’une déesse. N’es-tu qu’une triste mendiante ? Régnerais-tu sur la forêt voisine ? Parle. Si tu n’es qu’une pauvre femme, nous essaierons de te secourir ; si tu es de la race céleste, nous te demanderons de nous protéger. »

À entendre le chef de la caravane, elle avait repris un peu de courage. Elle répondit :

« Je ne suis pas une déesse ; je ne suis qu’une femme, et le malheur est tombé sur moi. Un roi, pourtant, est mon père, un roi est mon mari. Ne l’avez-vous pas vu, ô marchands, le roi mon mari ? C’est lui que je cherche, c’est de son sort que je suis inquiète. Il régnait au pays des Nishadhas ; nul ne saurait le vaincre ; il s’appelle Nala. Ne l’avez-vous pas vu, ô marchands, le roi Nala, le roi mon mari ? Oh, si vous avez vu mon bien-aimé, dites-le moi ! »

Le chef de la caravane n’avait point vu Nala. Il interrogea ses compagnons. Tous tirent la même réponse : ils ne connaissaient point Nala.

Damayanti les écouta, et de ses lèvres désolées sortit un long soupir. Puis elle demanda au chef où allait la caravane.

« Nous gagnons, dit-il, l’heureuse contrée des Chedis, où règne le juste Suvahu. »

Damayanti résolut de se joindre à la caravane, et, pendant quelques jours, son voyage fut tranquille. Un soir, on s’arrêta au bord d’un lac dont les eaux fraîches étaient fleuries de lotus. Le lieu était aimable ; on mangea, on but. La nuit vint, on s’endormit.

Or, à minuit, des éléphants sauvages vinrent au lac. Ils aperçurent les éléphants de la caravane, et ils prirent en haineux mépris ces frères qui étaient devenus des esclaves. Ils voulurent les tuer et se ruèrent sur eux avec impétuosité. Dans la violence de la charge, ils piétinèrent des marchands qui dormaient sur le sol. Les marchands poussèrent des cris de douleur. La caravane s’éveilla. On comprend le danger ; on se lève brusquement ; on fuit au hasard des sentiers. Mais on donne contre les éléphants sauvages ; les défenses blessent, les trompes abattent, les pieds écrasent. Que de malheureux moururent dans l’ombre !

Au matin, les survivants gémirent en voyant le carnage. Ils se montraient Damayanti, et ils se demandaient s’ils ne l’avaient pas accueillie à la légère. Les dieux la punissaient peut-être d’une grande faute, et elle attirait la souffrance sur tous ceux qui avaient l’imprudence de lui être favorables. Elle entendit les paroles cruelles des marchands, et elle se tint à l’écart, les yeux pleins de larmes. Elle se murmurait de longs reproches :

« Ces marchands ont raison : lourde est pour moi la colère des dieux. Je ne connais plus la paix. Pourquoi ? J’ai dû commettre de graves péchés dans une vie antérieure. Que de maux il me faut souffrir ! Mon mari a perdu son royaume, il m’a abandonnée, et voici que je fais périr les hommes qui étaient devenus mes protecteurs ! Ah, quel crime affreux est le mien ! Ces éléphants ne pouvaient-ils pas me tuer ? Des vieillards m’ont dit autrefois qu’on ne meurt pas avant son heure : mon heure n’est pas venue, puisque les éléphants m’ont épargnée. Les dieux me puniraient-ils de les avoir jadis dédaignés pour Nala ? Dures, dures sont mes douleurs ! »

Les marchands affligés s’étaient remis en route. Triste, langoureuse, mélancolique, Damayanti les suivait, et elle arriva dans la puissante ville du pieux Suvahu, roi des Chedis.


XXV


Les passants regardaient cette femme à l’air noble, qui, les cheveux en désordre, les pieds sanglants, vêtue à peine d’une pauvre toile, allait au hasard par les rues de la ville. Les enfants s’attroupaient, ils la suivaient avec curiosité. Quelques-uns se moquaient d’elle ; parfois, on lui jetait une pierre.

Elle arriva devant la demeure du roi. La reine était sur la terrasse, avec sa fille et quelques suivantes. Elle eut pitié de Damayanti.

« Va, dit-elle à une suivante, va chercher cette femme, et amène-la ici. Elle semble dans la misère ; sa prestance et sa démarche ne manquent pourtant pas de noblesse. La foule lui est hostile. Je dois la secourir. »

La suivante obéit, Damayanti parut devant la reine, qui s’étonna de la voir si belle.

« Femme, dit la reine, tu es, certes, très malheureuse ; tu as subi l’outrage du vent et du soleil, mais tu es belle encore ! Sous tes haillons, tu brilles comme la lumière dans les nuages. Pour éblouir nos yeux, tu n’as pas besoin de parures. Tu es courageuse aussi : les injures de la foule te harcelaient sans t’émouvoir. Parle. Dis-moi qui tu es. »

Damayanti salua la reine avec grâce, et lui dit :

« Sache, ô reine, que je suis de bonne race. Mais le malheur m’éprouve, et, depuis de longs jours, je vis de racines et de fruits, sans jamais être assurée du lendemain. Je n’ai point de compagnon, et je dors où me surprend la nuit. Mon mari, pourtant, est plein de vertu ; il m’a toujours été fidèle. Je l’aime, je le suivais comme son ombre : où est-il aujourd’hui ? Le sort a voulu qu’il perdît au jeu ses richesses. Nous avons erré, tous les deux, par les champs et par les forêts. Un matin, en m’éveillant, je me suis trouvée seule ; je cherche mon mari, et je ne connais, maintenant, que l’amertume et la douleur. »

La reine regardait doucement Damayanti ; elle se sentait toute attendrie.

« Ne cours plus le monde, dit-elle. Reste auprès de moi. Peut-être un jour ton mari passera par cette ville, ou, si tu veux, j’enverrai des hommes sages à sa recherche. Toi, goûte le calme dans cette demeure, où tu n’auras que des amies. »

Damayanti se taisait. La bonté de la reine la touchait. Elle allait dire qui elle était. Un mouvement de honte l’arrêta. Elle réfléchit quelques instants ; enfin, elle parla :

« Reine, ton accueil me console un peu, dans ma misère, et je resterai auprès de toi, si tu m’accordes ce que je vais te demander.

— Je serais étonnée que tes demandes fussent sans raison, répondit en souriant la reine.

— J’entends d’abord ne point être traitée en servante. Les hommes ne m’adresseront la parole qu’avec mon consentement. Celui qui me voudrait pour femme ou pour maîtresse serait châtié de ma main, et si, après la punition, il m’importunait de nouveau, j’aurais le droit de le mettre à mort. J’aurai un entretien avec de prudents brahmanes, et nous verrons ensemble les moyens de retrouver mon mari. À eux seuls, je révélerai mon nom et mon pays. Voilà, reine, les demandes que je te fais.

— Tu es pleine de sagesse, ô femme. Je t’accorde tout ce que tu demandes. »

Et elle appela sa fille.

« Sunanda, lui dit-elle, voici ta compagne et ton amie. Tu as le même âge qu’elle. Vivez heureuses. »

Damayanti et Sunanda s’embrassèrent. On entendait les oiseaux chanter dans les jardins du roi.


XXVI


Après avoir abandonné Damayanti, Nala poursuivit sa route à travers la forêt. Il arriva près d’un fourré où s’était allumé un puissant incendie, et des flammes il entendit sortir une voix qui criait : « Ô vertueux Nala, viens à moi ! » Sans crainte, il entra dans le fourré, et vit un Naga qui tremblait au milieu des flammes.

« Ne crains rien », dit-il, et, d’un bras vigoureux il saisit le Naga et l’entraîna hors du feu.

Le Naga fit quelques mouvements puis, tout joyeux, se tourna vers le roi.

« Merci, grand roi ; ton courage m’a sauvé. J’avais troublé un grand ascète dans ses méditations. Il m’avait maudit, et m’avait condamné à rester immobile jusqu’au jour où me toucherait le roi Nala. Les flammes allaient m’atteindre quand tu as entendu mon appel. Tu m’as délivré. Merci.

— Mon devoir n’était-il pas de t’assister dans la détresse ?

— Pour te prouver ma reconnaissance, je te révélerai l’avenir. Tu as encore à souffrir, Nala : il te faut expier un grave péché.

— Quoi ? J’aurais offensé les dieux par un péché ?

— Te souvient-il d’un soir où, pour le plaisir de tes enfants, tu feignis une chasse au lion ? Le jeu te divertissait fort, et tu en oublias d’adresser aux dieux les prières ordonnées.

— Oui… oui… je me souviens… Ah, je sais maintenant d’où viennent mes malheurs ! »

Il gémissait, il se frappait la poitrine. Le Naga reprit :

« Roi, ne vas pas au désespoir. Tu reverras Damayanti, tu reverras tes enfants, ton royaume te sera rendu. Tes épreuves pourtant ne sont pas finies. Fais vingt pas vers le ruisseau que tu vois là-bas. »

Nala obéit.

« C’est bien. Creuse maintenant la terre, » dit le Naga.

Nala obéit encore. Il creusa la terre et trouva un manteau rouge, d’étoffe grossière.

« Couvre-toi de ce manteau, ordonna le Naga, puis va te mirer dans le ruisseau. »

Nala, quand il se fut penché sur le ruisseau, recula d’épouvante. Le Naga se mit à rire.

« C’est de toi-même que tu as peur, pauvre Nala. Ce manteau a le pouvoir de changer ta figure. Tant que tu le porteras, tu seras de la dernière laideur. Nul ne pourra te reconnaître. Prends le nom de Vahuka, rends-toi dans l’illustre ville d’Ayodhya, et là, entre au service du roi Rituparna. Tu seras employé dans les écuries. Si humbles soient-ils, fais, sans te plaindre, tous les travaux où l’on te contraindra. Tu te sauras pardonné le jour où tes yeux reverront la pure Damayanti. Jette alors le manteau rouge, et ce sera dans toute ta splendeur que tu apparaîtras à celle que tu aimes. »

Comme la brume matinale, le Naga s’évanouit, et Nala, sous son manteau rouge, marcha vers la ville d’Ayodhya.


XXVII


Il y entra le dixième jour, et il fut admis sans peine dans le service des écuries royales. Il avait pour maître Varshneya, qui le chargea d’abord des plus grossiers travaux. Il s’en acquittait avec zèle, et Varshneya, peu à peu, le prit en amitié.

Souvent, il poussait de tristes soupirs, il avait aux yeux des larmes furtives. Il murmurait d’étranges paroles :

« Où est-elle ? Que fait-elle ? Ah, qu’elle ne succombe pas à la faim et à la soif ! Ses vêtements usés la gardent-ils du froid ? Pense-t-elle quelquefois à celui qui est malheureux ? Où l’attend-elle ? »

Une nuit, Varshneya l’entendit gémir plus encore qu’à l’ordinaire : « Où est-elle ? Que fait-elle ? L’attend-elle, le malheureux ? » répétait-il d’une voix douloureuse. Et Varshneya alors se décida à l’interroger :

« Vahuka, pourquoi te lamenter ainsi ? Tu as, sans doute, des sujets de tristesse. J’ai surpris plusieurs fois tes soupirs et tes larmes. Ne me cache rien. Je suis un ami pour toi. Est-ce en songeant à une femme bien-aimée que tu te lamentes ? »

Vahuka répondit lentement :

« Je songe à un de mes amis. Il était sage, il était heureux. Un jour, pourtant, il offensa les dieux, et, dès lors, il agit en fou. Sa femme est la plus belle et la meilleure qui soit au monde. Le lâche a mal tenu les promesses qu’il lui avait faites. Où est-elle maintenant ? Que fait-elle ? Elle a été abandonnée par un mari cruel. Peut-être, égarée aux forêts perfides, erre-t-elle à demi-morte de faim et de soif ! Lui a voyage, et partout l’ont suivi le remords et le chagrin. Ses lourds ennuis lui défendent le repos. Il songe sans cesse à la pauvre abandonnée. Où est-elle maintenant ? Que fait-elle ? Le méchant a trouvé un asile. Mais il ne se console point d’avoir jeté dans la détresse une femme qu’il chérit, qu’il adore. Quand le malheur tomba sur lui, elle voulut l’accompagner. Et il a eu, lui, le mauvais courage de la laisser seule au fond des forêts ! Ah, l’homme de peu de vertu ! Qui la protège, maintenant ? Varshneya, connais-tu un homme pire que celui dont je te parle ? »

Varshneya écoutait avec étonnement les paroles de Vahuka : n’était-il pas lui-même l’auteur de l’acte singulier qu’il attribuait à un ami ?


XXVIII


Bhima, cependant, avait appris les malheurs de Nala et de Damayanti ; il avait été pris d’un ardent désir de les revoir, et il avait envoyé des brahmanes à leur recherche.

« Cherchez, avait-il dit, cherchez ma fille Damayanti et le roi Nala, son époux. Donnez à Nala l’assurance qu’il obtiendra de moi mille vaches, et de vastes champs, et une des plus grandes parmi les villes que je gouverne. Allez, et je saurai dignement récompenser celui qui m’amènera Nala et Damayanti. »

Les brahmanes avaient parcouru les villes et les campagnes ; mais aucun d’eux n’avait encore rencontré le roi Nala ni la reine Damayanti.

Le brahmane Sudeva arriva enfin dans la ville des Chedis. Le roi et la reine le reçurent, et, comme il leur adressait des paroles de remerciement, il s’arrêta tout à coup.

« Qu’as-tu, sage brahmane ? lui demanda le roi.

— Seigneur, reprit-il, me serait-il permis d’avoir quelques instants d’entretien avec une des femmes qui accompagnent la reine ? »

Et, du regard, il désignait Damayanti.

« Brahmane, dit la reine, si l’amie de ma fille y consent, tu pourras causer avec elle.

— Je veux bien que ce brahmane cause avec moi », dit alors Damayanti.

Elle fit signe à Sudeva de la suivre, et ils s’écartèrent un peu du roi et de la reine.

« Je viens, dit Sudeva, d’un pays que tu dois connaître, car tu ressembles étrangement à celle que je cherche, à la fille du roi Bhima.

— Ah, s’écria Damayanti, que font mes enfants ?

— Ils vont bien, répondit en souriant le brahmane. La bonté des dieux les bénit, comme elle bénit ton père. »

Damayanti se soutenait à peine. Elle se mit à pleurer. Elle était émue de voir Sudeva ; elle songeait à ses enfants, à son père ; elle songeait à Nala.

La princesse Sunanda l’observait. Elle courut à sa mère.

« Mère, dit-elle, regarde mon amie. Quelle nouvelle a-t-elle apprise du brahmane ? Elle semble toute troublée, et ses yeux se remplissent de larmes.

— Appelons-la, dit la reine, et appelons le brahmane. »

Damayanti et Sudeva s’approchèrent. La reine les interrogea.

« Il semble que vous vous soyez reconnus. Je sais déjà que mon amie est d’une illustre famille. Mais peut-elle aujourd’hui me dire qui est son père, qui est son époux ? Je l’ai prise en grande affection, et je serais heureuse de lui venir en aide. »

Damayanti pleurait encore et soupirait. Le brahmane parla :

« Ô reine, tu connais sans doute le noble roi des Vidarbhas, celui qu’on nomme Bhima. Celle que tu vois est sa fille, Damayanti. Et connais-tu le roi fameux des Nishadhas, celui qu’on nomme Nala ? Celle que tu vois est sa femme. Nala, l’infortuné ! a perdu son royaume. Damayanti s’était faite sa compagne d’exil… »

La reine interrompit le brahmane.

« Quoi, brahmane, cette femme est la fille de Bhima ? Ah, je comprends pourquoi je l’ai aimée tout d’abord ! »

Elle se tourna vers Damayanti.

« Tu es la fille de ma sœur. Ta mère et moi avions pour père le magnanime Sudaman, roi des Daçarnas.

— Je le savais, dit enfin Damayanti, je le savais. Et c’est par honte que je t’ai caché mon nom. C’est par honte aussi que je remettais toujours l’entretien avec les brahmanes de ton pays : je n’osais rien leur raconter de mes malheurs, je n’osais pas leur révéler qui est mon époux : si, d’un mot imprudent, ils avaient trahi mon secret ! »

La reine n’écoutait pas Damayanti ; elle lui faisait mille caresses. Sunanda l’embrassait tendrement, et le roi lui-même se montrait tout joyeux.


XXIX


Damayanti vivait au royaume de son père. Elle avait revu ses enfants ; elle riait avec eux ; mais, quand elle était seule, elle pleurait en songeant à Nala, le bien-aimé.

Un jour, elle fit appeler le brahmane Sudeva.

« Sudeva, lui dit-elle, je connais ta sagesse et ton habileté. C’est toi qui as su me retrouver dans la ville des Chedis. Aie pitié de moi, brahmane. Tant que Nala ne sera pas ici, je ne serai pan heureuse. Une fois encore, mets-toi en route ; va dans tous les royaumes, et partout appelle Nala, le beau roi, Nala, le grand roi, Nala, le roi bien-aimé.

— Reine, répondit Sudeva, je t’obéirai. Je me mettrai en route, je verrai tous les royaumes, et, s’il est parmi les vivants, j’amènerai Nala au pays des Vidarbhas. »

Il partit. Il visita des rois illustres ; il interrogea de tristes mendiants. Nulle part, on n’avait la trace de Nala.

Sudeva enfin entra dans la ville d’Ayodhya. Il se rendit à la demeure du roi Rituparna. Le roi ignorait le sort de Nala, et le brahmane allait sortir de la demeure royale quand le maître des écuries, Varshneya, le retint.

« Brahmane, lui dit-il, il y a, parmi les hommes qui servent aux écuries, un malheureux qui gémit sans cesse : il prétend s’appeler Vahuka ; il pense en pleurant à la femme d’un de ses amis ; elle fut abandonnée au fond d’une forêt ; l’ami avait perdu toutes ses richesses. Je crains que Vahuka ne donne comme d’un ami une faute qui soit de lui-même, et l’aventure qu’il raconte ressemble étrangement à celle de Nala. Voudrais-tu l’entendre, brahmane ? »

Sudeva suivit Varshneya aux écuries. Vahuka s’y trouvait. Ils l’épièrent.

Vahuka gémissait et pleurait. Il murmurait sa plainte coutumière :

« Où est-elle, la malheureuse ? Où l’a conduite son infortune ? N’est-elle pas morte de faim ? N’est-elle pas morte de soif ? Les bêtes de la forêt l’ont peut-être dévorée ! Oh, où es-tu, malheureuse ? Malheureuse, que fais-tu ? »

Sudeva l’écoutait.

« Autrefois, dit-il tout pensif, j’ai entendu la voix de Nala, et je n’en ai point oublié le son.

— Oui, brahmane, dit Varshneya, souvent, en entendant Vahuka, j’ai cru entendre Nala.

— Mais, qui l’aurait défiguré ? Nala était le plus beau des hommes, et Vahuka est d’une extrême laideur.

— Vahuka est adroit à conduire les chevaux. Il faudrait mettre sa science à l’épreuve. Il est des vitesses que Nala seul obtenait de ses chevaux.

— Varshneya, dit le brahmane, dans quelques jours nous mettrons à l’épreuve la science de Vahuka. »

Il quitta la ville d’Ayodhya, mais quelques jours à peine étaient passés qu’il y revint. De nouveau, il fut introduit auprès de Rituparna.

« Roi, dit-il, Damayanti désespère de revoir jamais son époux. Aussi, Bhima, son père, et elle ont-ils résolu d’appeler les princes du monde à une assemblée nuptiale. Viens, grand Rituparna, et parais à cette assemblée.

— Certes, répondit Rituparna, j’irai au royaume de Bhima, et je paraîtrai à l’assemblée nuptiale. Qui ne serait heureux de conquérir la belle Damayanti ?

— Mais il faut te hâter, reprit Sudeva. C’est demain même que se tient l’assemblée.

— Demain ! s’écria le roi. Comment, en un jour, parcourrai-je la distance qui me sépare des Vidarbhas ? Je n’ai point de chevaux assez rapides, je n’ai point de serviteurs assez adroits pour gagner en un jour un pays si lointain.

— Appelle tes serviteur », ô roi ; peut-être y en aura-t-il un qui ne demandera qu’un jour pour te conduire au pays des Vidarbhas. »

Rituparna fit venir tous ses serviteurs.

« La reine Damayanti, leur dit-il, veut choisir un nouvel époux. L’assemblée nuptiale s’ouvrira demain. Y a-t-il parmi vous un homme qui me conduise en un jour au pays des Vidarbhas ? »

Vahuka tremblait d’émotion. Il fit un pas.

« Moi, je te conduirai », cria-t-il.

Le roi le regardait avec étonnement. Il reprit :

« Oui, je te conduirai. Ne crains rien. Qu’on me donne les chevaux et le char. Nous serons demain au pays de Bhima. Viens, roi ! »

Le brahmane Sudeva disait à Varshneya, maître des écuries :

« Je crois bien que nous avons trouvé Nala. »


XXX


Damayanti s’est éveillée, toute joyeuse. Un pur soleil éclaire la chambre. Dans le jardin les oiseaux chantent légèrement. Elle entend au loin les éléphants barrir et les chevaux hennir gaiement.

Damayanti monte sur la terrasse. L’air est doux, les fleurs sont heureuses. Les paons sur la pelouse font des danses aimables. Sur les étangs gracieux jouent les cygnes royaux.

La matinée est belle, et Damayanti est joyeuse. Là-bas, sur la route lumineuse, elle aperçoit un char brillant. Il approche, il approche. Oh, comme il est rapide ! Il vole. Un homme vêtu de rouge le guide.

Voici le char dans les rues de la ville. Voici le char devant la demeure de Bhima. L’homme vêtu de rouge en est descendu. Il est entré dans la demeure ; il court à travers les salles ; il monte sur la terrasse.

« Damayanti ! Damayanti ! »

Il rejette le manteau rouge.

« Nala ! Nala ! mon bien-aimé. »

Et Nala et Damayanti s’étreignent longuement, longuement.


XXXI


Rituparna s’était fort étonné en voyant Vahuka franchir, comme un fou, les portes de la royale demeure. Des gardes venaient à sa rencontre. On le conduisit auprès de Bhima. Rien n’était préparé pour une assemblée nuptiale ; il n’y avait là ni roi ni prince ; on le recevait seul.

Bhima lui fit rendre de grands honneurs. Il lui adressa des paroles de bienvenue ; il lui dit la joie qu’il avait de le saluer.

« Mais, lui demanda-t-il, pourquoi viens-tu dans mon royaume sans m’avoir averti ? Des ennemis te menacent-ils ? Faut-il que je te porte secours ? Je suis prêt à t’entendre. Que désires-tu de moi ? »

Rituparna ne savait que répondre. Il se fût reproché le moindre mot sur l’assemblée nuptiale. Il gardait un silence embarrassé.

« Que désires-tu de moi ? lui répéta doucement le sage Bhima.

— Ô noble roi, dit-il enfin, j’ai voulut assurer de mon amitié, j’ai voulu te dire mon respect. »

Mais, alors, parurent Damayanti et Nala. Ils se tenaient embrassés et leurs enfants les suivaient en riant. Rituparna, dont la pensée était vive, devina qui l’avait conduit au royaume de Bhima, et il sut ajouter :

« Et j’ai voulu te ramener le héros que pleurait ta fille. »


XXXII


Il y eut de grandes fêtes au pays des Vidarbhas. Nala pourtant voulait qu’on le revît dans toute sa gloire, et il retourna au pays des Nishadhas.

Il prit des dés, et joua avec son frère Pushkara. Les dieux, cette fois, le protégèrent. Il regagna son royaume. Mais Pushkara semblait si malheureux qu’il lui en laissa la moitié.

Et, des ans et des ans, il vécut dans la prospérité, avec la belle Damayanti.