Napoléon (Quinet) 45-48

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XLI - XLIV Napoléon XLIX - LII


XLV. LES CLAIRONS[modifier]

 
Et, là-bas, mieux que les cavales
Les hardis clairons hennissaient.
Et les voix d’airain des cymbales
Plus que le glaive frémissaient ;
Comme des chœurs de suppliantes,
Des cris de veuves et de sœurs,
Qui, le sein nu, toutes sanglantes,
Lèvent les mains vers les vainqueurs,
Et chancelant dans son ivresse
Le glaive écoutait ces accords ;
Et des murmures d’allégresse
Erraient sur les lèvres des morts.
Et l’espérance dans la nue
Luisait alors sur les vivants,
Comme au ceinturon suspendue
Luit une épée à deux tranchants.

" Bons ouvriers de funérailles,
Le temps est court ; l’ouvrage est long.
Oh ! Sous la glèbe des batailles
Creusez l’abîme plus profond.

Il faut demain, qu’avec sa cendre,
Et ses projets et son cercueil,
Un peuple entier puisse y descendre
Et s’y coucher dans son orgueil.
" Oui, bons ouvriers de l’abîme,
Travaillez bien jusqu’à demain.
Le maître vous voit de sa cime,
Et vous fait signe de la main.
Creusez, creusez encor la tombe ;
Il faut qu’avec son souvenir,
Et son empire qui succombe,
Un empereur puisse y tenir. "

Et tous les cœurs étaient de flamme ;
Et tous les bras étaient d’airain ;
Et tous les drapeaux, comme une âme,
Se gonflaient d’orgueil le matin ;
Et dans la ferme crénelée,
Ainsi qu’un troupeau mugissant,
Le glaive abritait la mêlée ;
Et les blessés buvaient leur sang.
Ah ! C’est toi qui l’emportes, France ;
L’éternel a compté les morts,
Et vers toi penche la balance.
Ton bras est lourd ; tes fils sont forts.
Aux cris de la trompette ailée,
Tes escadrons ont, comme un flot,
Comblé le lit de la vallée.
Réjouis-toi de Waterloo !
Mille voix ont crié : victoire !
France adorée, avant la nuit,

Tu vas renaître dans ta gloire.
Vois ! Sur ton front ton astre luit.
Mais d’Albion les fiancées,
Avant la nuit au bord des mers,
Errantes, pâles et glacées,
Vont pleurer sur les flots amers.
Une heure encore ! Un monde passe ;
Un jour de plus s’ajoute au jour ;
Un peuple meurt et tout s’efface,
Et l’ombre s’enfuit à son tour.
Une heure encor pour un empire !
Et l’épi mûr sera cueilli.
Le glaive oubliera son délire,
Et le tombeau sera rempli.
Les morts vont gagner leur salaire.
Maréchal Grouchy ! Venez-vous ?
L’épée émousse sa colère.
Les morts sont las ! Secourez-nous.
Pressez vos chevaux de carnage,
Et cueillez l’épi moissonné….
Non, c’est trop tard. L’heure a sonné,
Un autre a fini votre ouvrage.



XLVI. LES CAVALIERS[modifier]

 
—" Maréchal ! Regardez ! Que voyez-vous, là-bas ?
—Sire ! Un nuage noir. -Un nuage ! Non pas.


Il grandit en marchant. -sire, c’est la poussière
De votre armée au loin muette avant-courrière.
—Oh ! Non ; non, ce n’est pas la poudre du chemin.
Ce sont de noirs vautours, messagers du destin.
—Ce sont des cavaliers, au funeste message,
Plus nombreux que le sable, et plus prompts que l’orage ;
Sire ! Leur lance est longue, et mortel est son dard.
C’est dans la main des nains le glaive du hasard. "
Alors on entendit, au loin, là, dans la plaine,
Une voix qui criait, terrible et surhumaine :
" Sauve qui peut ! Tout est perdu… " Puis dans leur cœur
Sentant alors entrer l’aiguillon du seigneur,
Les hommes, les chevaux, à la selle fumante,
Se prirent à trembler d’une immense épouvante.
Et puis, l’heure sonna… tout fut fini d’abord.
Tout était vie, espoir… tout fut silence et mort !
Sous un souffle invisible, une innombrable armée
Se dissipa dans l’air ainsi qu’une fumée ;
Et, par mille chemins, sans vestige et sans bruit,
Une foule sans nom, pâle, s’évanouit.
Seulement, on crut voir… oh ! Oui, l’on vit dans l’ombre
Un cavalier errant à travers la nuit sombre,
Qui courait au-devant du glaive du vainqueur.
Mais le glaive lassé s’émoussa sur son cœur ;
Et lui, désespéré, cherchait son grand royaume,
Et partout ne trouvait plus rien que son fantôme.
Et la nuit était calme, et son front radieux.
La lune épanouie à la cime des cieux

S’endormait et rêvait. Les fleurs de la vallée
Enviaient sa blancheur sur sa tige étoilée.
L’oiseau qui s’éveillait trouvait son toit béni,
Et le ver sa pâture, et l’insecte son nid !



XLVII. LA PRIÈRE[modifier]

 
Grand Dieu ! Tu l’as voulu ! Ta volonté soit faite !
Tu possèdes l’abîme aussi bien que le faîte,
Et tu le peux creuser sans en trouver le fond !
Ta providence est sainte, et ton œil est profond.
Tes desseins sont à toi ; ta sagesse mesure
        L’huile et le baume et la blessure.
Quand un état se brise en ta puissante main,
Tu sais de quelle argile, avant le lendemain,
Tu le veux repétrir. Prends pitié des ténèbres
Où nos jours sont tombés. Luis dans nos cieux funèbres.
Puisque ton bras nous frappe en notre souvenir,
        Rends-nous en don tout l’avenir ;
Grand Dieu ! Nous te prions pour ce pays de gloire
Que l’on appelait France, avant que ta victoire
L’eût séchée en sa source. à la place des morts
Veille sur sa frontière et sur ses châteaux forts,
Sur ses champs, sur ses monts, sur ses vides murailles
        Et sur ses vastes funérailles.
Et puis fais-la surgir des ombres du tombeau
Plus belle après sa mort. Pour un monde nouveau

Donne-lui sans mesure une nouvelle vie.
De son peuple ouvre enfin la paupière assoupie ;
Et de son Golgotha ramène en tes vallons
        Le porte-croix des nations.
Surtout ne souffre pas que son cœur se partage,
Ni que sa lèvre impie, à ton amer breuvage,
Ajoute le venin des petits des serpents ;
Le mensonge, la peur, ni les désirs rampants,
Ni des lâches discours la coupe corrompue,
        Où tout état boit la ciguë.
Enfin, nous te prions à cette heure, seigneur,
Pour tous ceux qui naguère ont combattu sans peur.
Donne-leur, chaque jour, le pain de leur vieillesse,
Et nourris-les encor d’un reste d’allégresse.
Bénis leurs toits de chaume et leurs seuils triomphants
        Et les berceaux de leurs enfants !



XLVIII. SAINTE-HÉLÈNE[modifier]

 
Ah ! Chanteur, arrêtez ! Je pleure ; et votre chant
Me frappe sans repos, comme un glaive tranchant.
Un mot, un nom, un rien fait saigner ma blessure ;
Et mon casque rouillé sous le chaume murmure.
Pendant que vous parlez, mon cheval hennissant
M’appelle dans l’étable et dit : je veux du sang !
Le jour est triste et long ; la nuit plus longue encore.
Tout est-il donc fini ? Jamais, avant l’aurore,

Oh ! N’entendrai-je plus le clairon retentir,
Et crier : lève-toi ! Viens au désert de Tyr !
Viens aux sources du Nil, où le soleil se lève !
Ou bien, dans le kremlin, viens achever ton rêve !
Qu’est devenu celui qui donnait, chaque jour,
Son breuvage à l’épée et sa part au vautour ?
Quand il régnait sur nous, le monde en son orbite
Ne rampait pas si bas comme un insecte au gîte.
Les cieux étaient plus grands, le jour était plus pur ;
Et l’état mieux réglé marchait d’un pas plus sûr.
Et l’on ne voyait pas tant de nains au front blême,
À leur front rattacher leur lâche diadème,
Ni tant d’hommes trembler, comme on fait aujourd’hui ;
Mais le glaive honoré s’enivrait de lumière ;
Des casques orgueilleux ondoyait la crinière…
Le savez-vous, chanteur ?… Ah ! Qu’ont-ils fait de lui ?
—Sur un vaisseau rapide, à la voile parjure,
Par delà le Cancer et sa verte ceinture
Les nains l’ont entraîné sous la foi d’Albion ;
Et les aigles de mer ont suivi son sillon.
—Et que disait l’abîme attendant le naufrage ?
—L’abîme se cabrait comme un coursier sauvage
Dans une île égarée au bout de l’univers,
À l’endroit où les flots étaient le plus amers,
Ils ont emprisonné ce géant des tempêtes.
La brume le couronne au haut des chauves crêtes,
Et le roc sous ses pas s’ouvre vide et béant,
Ainsi qu’un grand tombeau que fouille l’océan.


—Comment l’appelle-t-on ? -Son nom est Sainte-Hélène.
—Et qu’ont-ils fait encore ? -Ils ont rivé sa chaîne.
Ils lui disputent l’ombre et le vin et le pain ;
Ils mesurent sa soif, ils marchandent sa faim.
À travers ses barreaux, ces lions de courage
Ont insulté du pied le grand aigle en sa cage.
—Est-ce tout ? -Non ; pleurez ! Sans vergogne et sans peur
Ils lui ferment la bouche ; ils musellent son cœur.
Ils courbent sous le faix l’homme des pyramides ;
Ils ont pesé son souffle ; ils ont compté ses rides.
Ils ont dit : encore une à ce front qui pâlit !
Et l’œuvre sera faite, et le tombeau rempli.
—Est-ce tout ? -Pas encore. Ils rouvrent sa blessure
Sitôt qu’elle s’endort. Ils ont semé l’injure
Aux deux bords du chemin. De ses hauts fondements
Ils traînent sa pensée en de vils châtiments.
Ils mêlent dans son pain le fiel et l’avanie,
Et, comme un malfaiteur, garrottent son génie.
Du nouveau Prométhée ils ont ouvert le flanc ;
Le vautour d’Albion boit lentement son sang.
Au loin, le roc est nu ; la maremme, homicide ;
L’arbre à gomme africain y jette une ombre aride ;
Et debout sur le seuil, comme fait un geôlier,
L’océan, sans dormir, garde son prisonnier.
—C’est pourquoi, je te hais, vile et vile Angleterre,
Pays de tromperie, et vaisseau de misère !
Je te hais sur ta dune ! Et sur ton bord altier !
Je te hais dans tes flots, à ton pâle foyer !

Je te hais dans ton ciel où tout se décolore !
Dans tes nuits sans parfum ! Dans tes jours sans aurore !
Pour effacer la tache écrite sur ton nom,
Épuise, si tu veux, tous les flots sans limon
Qui dorment amollis au souffle du Bosphore,
Tous ceux qui vers Ceylan bercent la tiède aurore ;
Baigne-toi, jour et nuit, dans les mers de l’Atlas.
L’océan tout entier ne te lavera pas.
Ton or luit au soleil, et ta bourse est remplie.
Mais ta pensée est vide, et vide ton génie.
Tu ne sais qu’acheter la honte au plus bas prix
Pour trafiquer plus loin de ton lot de mépris.
Ton masque est : liberté ; ton nom est : esclavage,
Et la foi d’Albion est la foi de Carthage.
Ton empire est immense, et ton rude aviron
Gourmande au loin l’abîme ainsi qu’un éperon.
Mais ton cœur est étroit ; mais ton âme est petite.
Mais ton œil est menteur, mais ta bouche hypocrite ;
Mais dans chaque naufrage, il faut faire ta part,
Comme on la fait au flot ! à l’écueil ! Au hasard !
Fille de l’océan, trop semblable à ton père,
Tes vices sont à lui. Triste, inhospitalière,
Comme lui, tu ne vis que des débris des morts ;
Et quand un grand état vient sombrer sur tes bords,
On sait, on sait comment, debout sur tes rivages,
Tu prélèves ton gain sur le gain des orages…
Et c’est aussi pourquoi, tu chercheras, épars,
À ton tour, une fois, tes petits léopards.

Et c’est aussi pourquoi, dans ton nid de pirate,
Tes lords, aux cheveux roux, quand la tempête éclate,
Avant que ton mât tremble et que l’éclair ait lui,
Ont le front si livide et si chargé d’ennui.
Car, ils savent aussi, ces fils de Jean-Sans-Terre,
Que la haine n’est pas toujours si débonnaire,
Qu’il est une justice en toute iniquité ;
Et qu’il est une place en la vieille cité,
Où le peuple s’entend à traîner sur la claie
Les beaux seigneurs normands qui chatouillent sa plaie.
Car le jour va venir qui séchera ton cœur
Où, comme des vautours que chasse l’oiseleur,
Tes vaisseaux dispersés, haletants, traînant l’aile,
Chercheront Albion sur sa grève infidèle ;
Et, te trouvant absente et ton destin fini,
Ils penseront entre eux : où donc est notre nid ?


XLI - XLIV Napoléon XLIX - LII