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New-York entrevu par un barbare d’Orient/01

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New-York entrevu par un barbare d’Orient
L’Illustration des 31 mai et 7 juin 1913 (p. 505-508).
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East river, les docks et le pont de Brooklyn.

NEW-YORK ENTREVU PAR UN BARBARE D’ORIENT

Copyright by Pierre Loti, 1913.

Samedi, 21 septembre 1912.

Le jour se lève. L’hélice du paquebot qui m’amène à ralenti son tournoiement fébrile : évidemment nous arrivons, nous sommes devant New-York.


La statue de la Liberté.
Et, comme par un pressentiment qu’une grande chose extraordinaire va passer, j’ouvre la fenêtre de ma cabine. En effet, là-bas, en face, une sorte de colosse de Rhodes, une femme exaltée se dresse sur le ciel, le bras tendu dans un geste magnifique. Sans l’avoir jamais vue, je la reconnais, il va sans dire : la statue de la Liberté, qui veille à l’entrée de l’Hudson !… Elle est haute comme une tour. Les pluies et les vents lui ont déjà donné la patine vert-de-gris des antiques déesses de l’Égypte. Sur un piédestal en pierres roses, aussi grand qu’une citadelle, elle surgit, pâlement verdâtre, dans le brouillard du matin et dans les fumées que le soleil dore. Elle est superbement symbolique et terrible. On dirait qu’elle fait à l’univers entier des signes d’appel ; on dirait qu’elle crie : « Hurrah ! C’est ici la porte ! Hurrah ! Entrez tous dans la fournaise ! Jetez-vous tête baissée dans le gouffre des affaires, du bruit, de l’agitation et de l’or ! »

Et le voici qui s’ouvre devant nous, ce gouffre quasi infernal. Jadis, ce n’était que l’entrée d’une large rivière, entre des roseaux et des arbres. Aujourd’hui c’est quelque chose qui, pour mes yeux épris d’Orient et de lignes pures, tient du cauchemar, mais arrive quand même à une sorte de beauté tragique, par l’excès même de l’horreur. Mille tuyaux crachent des fumées noires ou des vapeurs en tourbillons blancs, qui se mêlent, qui s’enroulent, qui embrouillent l’horizon comme sous des sarabandes de nuages. Le long des deux rives, à perte de vue, s’alignent les docks couverts, qui sont de gigantesques carcasses toutes pareilles, en ferraille couleur de deuil. Partout des inscriptions raccrocheuses s’étalent en lettres de dix mètres de haut, les unes blanches ou rouges sur les fonds noirs, les autres aériennes soutenues par des charpentes d’acier. On est assourdi par des sifflets stridents, des plaintes gémissantes de sirènes, des grondements de moteurs, des fracas d’usines. Et, au-dessus de tout cela que tant de fumées enveloppent, plus haut, plus haut, comme des géants poussés trop vite et trop efflanqués, des géants qui allongeraient démesurément le cou pour mieux voir, les gratte-ciel surgissent effarants et invraisemblables, les uns carrés, les autres pointus, les gratte-ciel à trente, quarante ou cinquante étages, surveillant ce pandémonium par leurs myriades de fenêtres.


Les toits de New-York.

Ah ! on vient me réclamer ma « feuille d’entrée », un questionnaire que chacun doit remplir avant d’être admis à poser le pied sur le sol d’Amérique. Moi qui avais oublié ! En hâte je griffonne mes réponses. Un peu stupéfiantes, les questions : « Êtes-vous anarchiste ? Êtes-vous polygame ? N’êtes-vous pas idiot ? N’avez-vous jamais donné de signes d’aliénation mentale ? Possédez-vous plus de cinquante dollars de patrimoine ? Combien de condamnations avez-vous subies ? etc… » De telles précautions témoignent du juste souci qu’ont les Américains de ne pas admettre chez eux les hôtes « non désirables » (undesirables), — et nous devrions bien en faire autant à Tunis, pour les émigrants que nous envoie chaque jour l’Italie. — C’est égal, ce formulaire suranné est un peu naïf, car si l’on était idiot ou maboul, il est probable qu’on n’en conviendrait pas, surtout par écrit.

Deux ou trois heures plus tard, après d’interminables formalités, de douane et des batailles sur les docks contre des journalistes armés de kodaks, je me trouve enfin au centre de New-York, confortablement installé et très haut perché dans un hôtel à je ne sais combien d’étages, où fonctionnent de prodigieux ascenseurs. Je domine de mes fenêtres la plupart des bâtisses d’alentour, où tout est rouge, d’un rouge sombre tirant sur le chocolat. Murs de briques rouges. Toits en terrasses, sans tuiles bien entendu, mais couverts de je ne sais quel « imperméable » peint en rouge, — et ce sont des promenoirs pour les habitants, leurs chiens et leurs chats ; des messieurs en bras de chemise (car il fait très chaud, une chaleur mouillée de Gulf-Stream) y lisent les journaux à dix pages, des ménagères y battent leurs tapis ou bien y font sécher leurs lessives. Au-dessus des toits, un peu partout, s’élancent des charpentes en fer pour soutenir en plein ciel les grandes lettres des affiches-réclames, ou bien pour élever, comme à bout de bras, les énormes tonneaux peints en rouge qui contiennent les provisions d’eau en cas d’incendie. Trop de choses en l’air, vraiment, trop de ferrailles, trop d’écritures zigzaguant sur les nuages. Et çà et là, auprès ou au loin, des gratte-ciel se dressent isolés — sortes de maisons-asperges, pourrait-on dire — qui font mine d’épier avec indiscrétion tout ce qui se passe alentour. D’en bas m’arrive un continuel vacarme ; en plus des autos comme à Paris, c’est le Métropolitain qui fonctionne sur de bruyantes passerelles en fer, à hauteur de premier ou de deuxième étage ; sans trêve, les trains se poursuivent ou se croisent. Et il y en a d’autres en dessous, qu’on entend rouler comme des ouragans dans les profondeurs du sol. C’est la ville de la trépidation et de la vitesse !


Les passerelles du Métropolitain.

Regardés de mes hautes fenêtres, les passants me semblent tout écrasés et courtauds. Les femmes, avec la mode actuelle, disparaissent sous leur chapeau trop large, ressemblent à un disque où des plumets s’agitent. Et, au milieu de ces gens empressés qui cheminent le long des trottoirs, de tous petits êtres décrivent des courbes folles : des « enfants à roulettes » qui, déjà pris d’une frénésie d’aller vite, font du skating éperdument sur l’asphalte.

Quatre heures, le moment où j’avais fait dire à des journalistes que je les recevrais. Et il m’en arrive un, puis deux, puis dix, puis vingt, puis trente !… Tous ont l’abord courtois et cordial, et bien volontiers je leur tends la main. Mais où donc les mettre ? Mon salon n’a plus assez de chaises ; qu’on ouvre ma chambre à coucher, on en fera asseoir sur mon lit ; pour les occuper, qu’on leur offre des cigarettes !

Et je suis sur le banc des accusés, au milieu de tout ce monde. Un seul parle français et traduit aux autres mes paroles ahuries, qui sont aussitôt notées sur des carnets. « Qu’est-ce qu’il a dit ? Qu’est-ce qu’il a dit ? » Je n’aurais jamais cru que mes réparties, généralement ineptes, pourraient être si précieuses.

— « Mon cher maître, voulez-vous d’abord nous exposer ce que vous pensez des femmes américaines. »

— « Moi ! Mais rien encore : Je n’ai pas eu le temps de sortir, je n’en ai vu qu’une seule, une femme de chambre rencontrée dans l’ascenseur, et c’était une négresse ! »

— « Bien. Écrivez : M. Pierre Loti diffère son Jugement et demande à réfléchir. »

À l’instant même, en voici deux qui font leur entrée, deux Américaines, demoiselles journalistes, le kodak au cran de sûreté. Elles ont l’air intelligent, éveillé, gracieux et d’ailleurs très comme il faut. Je les fais asseoir à mes côtés ; l’une d’elles s’excuse d’être encore en tenue de voyage : c’est qu’elle arrive à peine du Congo, où elle était allée chasser le rhinocéros… Et l’interrogatoire continue. La littérature, l’hygiène, la politique, la religion et l’économie sociale, tout y passe. Quelle haute idée ont-ils donc de mon omnicompétence, pour enregistrer avec tant de soin mes plates réponses :

— « Mon cher maître, êtes-vous d’avis que la convention de Genève autorisera l’emploi des aéroplanes militaires ? Mon cher maître, êtes-vous partisan de la castration pour les assassins, qu’un de nos philanthropes vient de proposer ? »

Les deux gentilles misses parlent français. Leurs questions particulières s’entre-croisent avec celles de l’interprète général. Et bientôt c’est le plus étourdissant des coq-à-l’âne, où se heurtent la réélection de M. Fallières, les suffragettes, la castration des assassins, la représentation proportionnelle et les randonnées du rhinocéros. Que va-t-il sortir de ce tohu-bohu, et quel effet d’ensemble cela donnera-t-il, en imprimé, dans les journaux de cette nuit ?…


Broadway.

Mais j’avais pensé que ce serait assommant, et au contraire ! C’est d’ailleurs si nouveau pour moi, qui, en France, ne reçois jamais un reporter, c’est si imprévu, si drôle, et ils ont si bonne grâce, que vraiment je m’amuse.

Quand ils sont tous partis, les grandes lettres que j’aperçois par mes fenêtres, les grandes lettres dans le ciel, commencent à éclairer le brumeux et lourd crépuscule, chaque inscription prenant feu d’un seul coup, l’une en rouge, l’autre en bleu, l’autre en vert ; ce sont des réclames lumineuses et clignotantes ; New-York en est couvert et on m’a bien recommandé d’aller le soir admirer dans les rues cette féerie quotidienne.


Foule du samedi, à 5 heures de l’après-midi.

À neuf heures donc, je descends me mêler à la foule, sur les larges trottoirs de Broadway. Malgré les costumes parisiens des femmes, malgré les « complets » et les horribles « melons » pareils aux nôtres, ce n’est pas la foule de Paris ; les allures ont je ne sais quoi de plus décidé, de plus volontaire, de plus excentrique aussi. Et quel méli-mélo de toutes les races ! On reconnaît au passage des Japonais, des Chinois tondus à l’européenne, des Grecs, des Levantins, des Scandinaves aux cheveux pâles. — Quelqu’un du pays me disait ce soir : « New-York n’est pas encore tout à fait l’Amérique, il n’en est plutôt que le seuil, où s’arrêtent d’abord en débarquant les foules disparates qui nous viennent d’Europe. À la seconde génération, quand tous ces gens se sont mêlés, croisés, nous voyons naître alors de vrais Américains qui ont une cohésion parfaite et l’amour de leur patrie nouvelle, vérifiant la devise « e pluribus unum ». Ceux-là se fixent plus volontiers dans nos villes de l’intérieur, où il faut aller pour se sentir vraiment aux États-Unis, et voir la race entreprenante et forte, rajeunie comme un arbre taillé, qui résulte du mariage de toutes ces énergies. » — Beaucoup de femmes élégantes, sur les trottoirs de Broadway, et beaucoup de très belles, du moins quand elles ne sont pas crûment éclaboussées par de blêmes soleils électriques leur donnant des teints de cadavres : mais trop de négresses, en vérité ; à chaque instant, sous quelque grand chapeau garni de roses, passe une figure toute noire. Les opulentes boutiques, les étalages derrière d’immenses glaces, sont comme le long de nos boulevards. Mais l’électricité qui ruisselle ici, qui règne en souveraine, est mille fois plus agressive que chez nous : il semble que tout vibre et crépite sous l’influence de ces courants innombrables, dispensateurs de la force et de la lumière ; on est comme électrisé soi-même et un peu frémissant. Mon Dieu, que de bruit dans Broadway ! Presque sans trêve, il faut se résoudre à entendre courir en vertige au-dessus de sa tête, sur les vibrantes passerelles de ferraille, des files de wagons-monstres, bondés de monde et étincelants de feux. En revenant d’ici, Paris va me sembler une bonne vieille petite ville arriérée et calme, aux maisonnettes basses ; d’ailleurs aucune de ses illuminations du 14 juillet n’approche des fantasmagories qui, les soirs quelconques, se jouent à New-York. Partout des lumières multicolores, qui changent et scintillent, formant et déformant des lettres ; elles dégringolent en cascade du haut en bas des maisons, ou traversent les voies comme des banderoles tendues. Mais c’est en l’air surtout qu’il faut regarder — malgré le fracas souterrain des trains express qui vous feraient baisser instinctivement les yeux vers le sol — c’est en l’air, au faîte des extravagantes bâtisses,
Un gigantesque panneau-réclame : course de chars romains surmontant une maison.
au-dessus des toits ; là sont les réclames lumineuses, qui remuent par des trucs nouveaux, les visions qui dansent. Un marchand de je ne sais quoi a surmonté sa boutique d’une course de chars romains où l’on voit des chevaux gigantesques agiter avec frénésie leurs pattes de feu. Un marchand de parapluies a érigé une bonne femme qui gesticule avec son ombrelle ouverte. Un marchand de mercerie exhibe un énorme chat, tout en feu jaune, qui dévide un peloton de feu rouge et s’entortille avec le fil. Un marchand de brosses à dents, le plus cocasse de tous, fait gigoter dans le ciel un diablotin qui roule des prunelles de feu vert, en brandissant de chaque main une brosse de 10 mètres de long. Vite, vite, les apparitions se dessinent, se démènent, s’effacent, reviennent, vite, si vite que le regard se trouble à les suivre. Et de temps à autre, au bout d’un gratte-ciel non éclairé, qui montait invisible dans l’atmosphère de brume et de fumée, quelque affiche géante, que l’on dirait suspendue comme une constellation, éclate en feu rouge, vous martèle un nom dans l’esprit, et se hâte de s’éteindre. Tout cela, pour ma mentalité d’Oriental, est déroulant et même un peu diabolique ; mais c’est si drôle et en même temps si ingénieux, que je m’amuse et presque j’admire.


New-York le soir, vu de Brooklyn.
Dimanche, 22 septembre.

Ce que je vais raconter de ma première nuit de New-York fera sourire les Américains ; aussi bien est-ce dans ce but que je l’écris. Dans un livre du merveilleux Rudyard Kipling, je me rappelle avoir lu les épouvantes du sauvage Mowgli la première fois qu’il coucha dans une cabane close : l’impression de sentir un toit au-dessus de sa tête lui devint bientôt si intolérable, qu’il fut obligé d’aller s’étendre dehors à la belle étoile. Eh ! bien, J’ai presque subi cette nuit une petite angoisse analogue, — et c’étaient les gratte-ciel, c’étaient les grandes lettres-réclames au-dessus de moi,
Des gratte-ciel.
c’étaient les grands tonneaux rouges montés sur leurs échasses de fonte : trop de choses en l’air, vraiment, pas assez de calme là-haut. Et puis, ces six millions d’êtres humains tassés alentour, ce foisonnement de monde, cette superposition à outrance oppressaient mon sommeil. Oh ! les gratte-ciel, déformés et allongés en rêve ! Un en particulier (celui du trust des caoutchoucs, si je ne m’abuse), un qui surgit là très proche, un tout en marbre qui doit être d’un poids à faire frémir ! Il m’écrasait comme une surcharge, et parfois quelque hallucination me le montrait incliné et croulant…

C’est dimanche aujourd’hui ; le matin se lève dans une brume lourde et moite ; il fera une des chaudes journées de cette saison automnale qu’on appelle ici « l’été indien ». Sur New-York pèse la torpeur des dimanches anglais et, dans les avenues, les voitures électriques ont consenti une trêve d’agitation. Rien à faire, les théâtres chôment et demain seulement je pourrai commencer à suivre les répétitions du drame qui m’a amené en Amérique. Mais dans le voisinage, tout près, il y a Central Park, que j’aperçois par ma fenêtre, avec ses arbres déjà effeuillés ; j’irai donc là, chercher un peu d’air et de paix.


Un coin de Central Park.

Central Park est comme un bois de Boulogne ouvert en pleine ville, avec des allées pour les cavaliers, des allées pour les autos, d’immenses prairies pour le football, et des recoins presque solitaires pour les idylles. Les feuillages sont les mêmes qu’en France, mais flétris par un plus précoce automne, après un été plus brûlant. Çà et là des blocs de rochers noirs se lèvent, comme s’ils avaient crevé les pelouses, et c’est le sol même de New-York qui reparaît à nu, ce sol dur et homogène qui a favorisé la hardiesse des maisons à trente ou quarante étages, écrasantes de lourdeur. Le parc est tellement grand que parfois on se croirait en pleine campagne, si toujours un ou deux gratte-ciel dans le lointain n’élevaient au-dessus de la cime des arbres leurs têtes indiscrètes, semblables à des maisons chimériques du pays de Gulliver… Les gens élégants doivent avoir fui la ville, car je ne rencontre aujourd’hui que des petits bourgeois endimanchés, des « enfants à roulettes », d’austères vieilles misses à lorgnon qui doivent être des institutrices. Et solitairement je vais m’asseoir au bord d’une allée.


Un promeneur et un écureuil dans Central Park.

À peine suis-je là qu’un bruit très léger me fait tourner la tête. À côté de moi, sur mon banc, un amour de petit écureuil gris vient de bondir, et il me regarde en faisant le beau, debout sur son arrière-train, relevant sa belle queue de chat angora… Oh ! en voici un second, plus hardi encore : qui saute sur mes genoux ! J’en aperçois aussi qui courent sur l’herbe ou qui jouent dans les branches. — Et c’est une des choses gracieuses et touchantes de New-York, cette tribu de petits êtres libres qui a pris possession de Central Park et que tout le monde protège ; on leur bâtit des maisonnettes de poupée sur les arbres, les promeneurs leur apportent des bonbons et des graines qu’ils viennent manger à la main ; rien ne les effraie plus, ni le galop des cavaliers, ni le bruit de ces « enfants à roulettes », aussi gentils et effrontés qu’eux-mêmes, qui font du skating sur l’asphalte de tous les sentiers.

Le déclin du jour amène pour moi d’intolérables mélancolies dans ce parc d’automne, au milieu de cet humble petit monde du dimanche, qui est si hétéroclite et qui m’est si inconnu ; au-dessus des bosquets d’ombre, les lointains gratte-ciel, rougis à la pointe par le soleil couchant, me donnent une impression d’exil que je n’avais jamais éprouvée, même en plein désert ; les écureuils gris, par précaution contre les chats qui vont bientôt rôder, remontent dans leurs maisonnettes suspendues ; le crépuscule commence à m’étreindre, et j’ai envie de m’enfuir vers les rues plus animées où je coudoierai plus de monde. Je ne sais si déjà je m’américanise, mais Je sens ce soir qu’il me faut du mouvement et du bruit.

Dans les quartiers qui entourent le parc, toutes ces hautes maisons, que de richesses elles étalent et quel luxe dominateur ! C’est presque trop ; la proportion, la mesure manquent un peu. Les entrées où veillent des mulâtres galonnés, sont de marbre ou de porphyre, avec des colonnades grecques, byzantines ou gothiques, avec de lourdes et somptueuses grilles en bronze ou en fer forgé qui feraient honneur à nos cathédrales. Et tout cela vient de surgir presque en un jour ! C’est humiliant en vérité pour notre vieille Europe qui a mis des siècles à bâtir ses villes célèbres et n’a jamais eu assez d’or pour faire aussi beau. Mais, à tant de luxe, quelque chose manque, quelque chose que l’on ne définit pas, et qui est peut-être tout simplement l’âme d’un passé.


L’armée du Salut.

Neuf heures, et nuit brumeuse. Quand je suis accoudé à ma haute fenêtre, avant de redescendre me plonger dans la fantasmagorie des rues, une sérénade tout à fait burlesque éclate sans préambule, en bas, sur un trottoir de Broadway. Des voix d’hommes hurlent ensemble une sorte de cantiques de guerre, accompagné à l’unisson par des trombones et des cors de chasse. Qu’est-ce que c’est que ce charivari, mon Dieu ? — Ah ! l’armée du Salut ! Un bataillon qui est venu se poster là pour tâcher de sauver au passage les égarés du dimanche soir s’acheminant vers les bouges de l’alcool. Eh ! bien, après la première minute de stupeur et de sourire, on oublie le ridicule de cela pour céder à une impression plutôt grave. Dans cette ville où trépident nuit et jour les transactions et les affaires, il y a donc place encore pour le vieux rêve religieux qui berça les hommes pendant des siècles. Ce rêve, il est vrai, a pris une forme délirante, tapageuse, effrénée, ici où tout est neuf et excessif ; mais on le sent là, bien vivant quand même, derrière cette musique de maison de fous. Et on ne sourit plus.

Pierre Loti.
À suivre.