New-York et la société américaine, souvenirs de voyage

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New York et la société américaine - Souvenirs de voyage
L. Simonin


NEW-YORK
ET LA SOCIETE AMERICAINE
SOUVENIRS DE VOYAGE

En 1609, un navigateur anglais au service de la Hollande, Henry Hudson, recherchant après tant d’autres le fameux passage du nord-ouest qui devait conduire directement d’Amérique dans l’Inde, découvrait par le 40° degré 1/2 de latitude le grand fleuve qui porte son nom. Cinq ans après, les Hollandais jetaient sur les rives du fleuve, à 230 kilomètres de l’embouchure, les fondemens d’une colonie à la fois station militaire et poste de traitans, Fort-Orange. Vers l’embouchure de l’Hudson, sur l’île de Manhattan, achetée aux Indiens, ils établissaient aussi un port de commerce qu’ils appelaient Nieuw-Amsterdam. Les Anglais, proches voisins des Hollandais en Amérique, virent ces établissemens de mauvais œil. Aucune limite précise ne séparant les deux peuples rivaux, la lutte ne pouvait tarder à naître. En 1664, les Anglais, sous un prétexte futile, s’emparèrent des possessions qu’on appelait déjà la Nouvelle-Hollande, les perdirent quelque temps après, et finalement, en 1674, les reprirent pour toujours, Nieuw-Amsterdam échangea son nom contre celui de New-York, et Fort-Orange le sien contre celui d’Albany.

Les soixante années de la domination batave marquent ce que l’on pourrait appeler les temps héroïques de New-York. Washington Irving a chanté cette époque dans un livre resté célèbre [1]. Le nom de Knickerbocker, qu’il donne à l’auteur supposé du récit, sert à distinguer familièrement aux États-Unis les descendans des anciens colons hollandais. Ce nom, qu’aucun dictionnaire ne mentionne et dont on connaît encore moins l’étymologie, paraît avoir été primitivement celui qu’on donnait aux culottes courtes que portaient les premiers immigrans. Leurs fils ont relevé ce sobriquet avec une sorte de fierté, et quelques-uns sont restés fidèles, avec une ténacité touchante, aux mœurs austères sinon aux costumes d’autrefois. C’est avec la culotte serrée aux genoux, les souliers à boucle, la perruque à queue et le tricorne sacramentel que la caricature aime à représenter en Amérique le personnage légendaire de Knickerbocker, le primitif colon.

Au temps où elle était hollandaise, l’île de Manhattan comptait à peine quelques centaines de hardis, traitons qui faisaient, avec les Mohawcs et les Mohicans, Indiens des nations iroquoises et algonquines, le commerce des fourrures et surtout des peaux de castor. Les marchands établis à demeure à Fort-Orange et Nieuw-Amsterdam échangeaient ces pelleteries contre des armes, des munitions, de l’eau-de-vie, et les envoyaient dans les Pays-Bas. En retour, la mère-patrie expédiait sur ce point perdu du Nouveau-Monde des vivres, des liqueurs, des hommes. On ne tarda pas à cultiver le tabac, les légumes, le blé, à élever du bétail, à moudre le grain dans des moulins à vent qui s’élevaient, sur des éminences naturelles au milieu de la Nouvelle-Amsterdam. Des gouverneurs, envoyés d’Europe ou nommés par les résidens, régissaient la petite colonie. Un fort, dont on voit encore les traces, commandait l’embouchure de l’Hudson ; chaque soir, lorsque sonnait la retraite, les habitans rentraient chez eux et s’endormaient paisibles derrière les fossés et les murailles qui les mettaient à couvert d’une surprise des Indiens. Pendant le jour, au lieu qu’on nommait la Parade, devenu depuis la Batterie, on se promenait, on devisait devant la magnifique baie où l’Hudson marie ses eaux à celles de l’Océan. Pour tous ces colons peu affairés, le temps ne comptait guère, et le véridique historien de ces âges primitifs nous dit qu’à défaut de chronomètre on marquait les heures par la quantité de pipes que l’on fumait.

Ces façons patriarcales changèrent avec la domination anglaise. Le nombre des habitans passa bien vite de quelques centaines à plusieurs milliers, les affaires prirent un rapide, essor, on établit un marché aux esclaves, on fonda un journal. Les armateurs de New-York ravitaillèrent de farine et de viande salée les Antilles, qui leur expédiaient du sucre et du café. Cependant d’autres places de commerce telles que Boston au nord, Philadelphie, Baltimore, Charleston dans le sud, l’emportaient sur New-York. La place de Newport, dans le Rhode-Island, florissante par la pêche de la baleine, lui était aussi supérieure. Vint la guerre de l’indépendance (1776). New-York resta jusqu’à la fin le centre des forces anglaises ; elle ne fut évacuée qu’en 1783, à la signature de la paix. Dix ans après, sa population avait doublé : New-York comptait alors 35,000 habitans. L’élan subit qu’a pris cette ville depuis la fin du XVIIIe siècle ne s’est plus arrêté. En 1807, c’est sur les eaux de l’Hudson que navigue le premier bateau à vapeur, celui de Fulton, le Clermont ; il remonte, pour son premier essai, de New-York à Albany, en emmenant des voyageurs. En 1825, le fameux canal de l’Erié est achevé et met New-York en communication directe, par l’Hudson, avec les immenses lacs du nord, véritables mers intérieures, et les plaines fertiles de l’ouest que l’on commence à coloniser. Arrivent bientôt les chemins de fer. En 1831, le grand railroad de l’Erié, qui se dirige vers les mêmes lieux que le canal, est décrété, et c’est grâce à ces deux voies économiques, comme à sa position exceptionnelle sur l’Océan, à la beauté, à la sûreté, à l’amplitude de son port et du fleuve large et profond qui y débouche, que New-York devient bientôt sans conteste la première ville des deux Amériques. En 1842, elle assure contre toutes les chances de l’avenir le service de ses eaux potables par la construction du bel aqueduc de Croton, que bien des capitales de l’Europe lui envient. Ni les incendies, ni les épidémies, ni les révoltes armées de la rue, qui viennent par momens la surprendre, ne peuvent enrayer un progrès continu. Ses édifices privés et publics se multiplient. Depuis un siècle, la population de cette ville étonnante double tous les vingt ans ; elle dépasse aujourd’hui un million d’âmes.

Il n’y a que deux ports au monde qui font plus d’affaires que New-York, ce sont Londres et Liverpool. En un- clin d’œil, New-York a laissé bien loin derrière elle les villes ses sœurs qui lui avaient un moment disputé avec éclat la prééminence. La Nouvelle-Orléans, assise aux embouchures du Mississipi, San-Francisco, reine du Pacifique, ne pourraient même songer à lui contester un jour le premier rang, et encore moins, dans l’Amérique du Sud, Rio-Janeiro et Buenos-Ayres, aussi heureusement situées, qui commandent des territoires encore mieux dotés de la nature, mais où les hommes ont moins d’énergie et moins d’audace. New-York s’est décorée elle-même, dans un élan de légitime orgueil, du titre de cité impériale, Empire-City ; on va voir qu’elle le justifie sous plus d’un rapport.


I. — LE VIEUX NEW-YORK. — LE QUARTIER DES AFFAIRES. — LES JOURNAUX.

Il existe un plan curieux de New-York dressé cinquante-quatre ans après l’occupation anglaise, en 1728. Un remarquable fac-similé en a été récemment obtenu par des procédés héliographiques, et l’on peut le voir suspendu aux vitrines des principaux libraires de la grande cité commerçante. D’un côté sont gravées les armes de « son excellence John Montgomerie, capitaine-général et gouverneur en chef des provinces de sa majesté, New-York, New-Jersey, etc. » C’est un descendant des compagnons de Guillaume de Normandie, comme l’indique la devise française : garde bien, qui se déroule dans un cartouche au bas de son écu. De l’autre côté du plan sont les armes parlantes de New-York. Le champ est découpé, par les quatre ailes d’un moulin à vent posées d’écharpe, en quatre compartimens égaux dont deux barils de farine occupent ceux de droite et de gauche, et deux castors passans ceux d’en haut et d’en bas. L’écu est flanqué d’un matelot hollandais tenant la sonde, en souvenir de la découverte de l’Hudson, : et d’un aborigène, un Mohican muni de son arc. Ces armes de New-York ont été religieusement conservées ; le sceau de la municipalité n’en a jamais eu d’autres.

Sur ce vieux plan, la ville occupe déjà toute la pointe de l’île de Manhattan. On y voit un dédale de rues se croisant d’une façon irrégulière, et portant pour la plupart les noms qu’elles ont encore ; les dénominations royalistes ont seules été changées plus tard, à la suite de la révolution américaine. Un fort au bord de l’eau commande l’extrémité de la pointe, mais les murailles et les fossés des Hollandais ont disparu ; une rue, Wall-street, les rappelle et en marque une des directions. Sur un monticule, à l’extrémité opposée à la pointe de l’île, un moulin à vent ; au-delà, « la ferme du roi, » puis des terrains vagues, des eaux stagnantes, une prairie, nettement indiqués par le dessin et bordant « la grande route de Boston. » Sur les bords des deux rivières qui baignent l’île de Manhattan, l’Hudson ou rivière du Nord et la rivière de l’Est, sont tracés les quais, les entrepôts, les cours, les jetées, les chantiers maritimes, — keys, docks, yards, wharves, slips, — avec les noms respectifs des-négocians auxquels ils appartiennent. La ville, qui contenait alors 8,000 habitans, est divisée en six wards ou quartiers. On n’y compte pas moins de dix églises, y compris les deux des Hollandais, la synagogue des juifs et « l’église française ; » le reste appartient aux diverses sectes réformées, baptistes, quakers, presbytériens, luthériens. Partant de la place de la Parade, du pied du fort où est « la chapelle du roi, la maison du gouverneur et l’office de la secrétairerie, » se détache une grande artère, Broadway, la « rue large ; » elle vient mourir en une longue allée d’arbres, dans les terres qui marquent au nord-est la limite de la ville. Tout cela est soigneusement reporté sur le plan, dont le dessin, exécuté d’un burin à la fois élégant, correct et léger, nous peint d’une manière saisissante la cité de New-York telle qu’elle était il y a moins de cent cinquante ans.

Le fort, où vivait le gouverneur, où étaient installés les bureaux de la province, se nomme aujourd’hui Castle-Garden ; il a été entièrement transformé, et ne sert plus qu’à des usages pacifiques. C’est là que débarquent depuis 1855 et chaque jour en si grand nombre, souvent plus de mille à la fois, les pauvres émigrans qui viennent de tous les points du globe demander aux États-Unis la liberté, l’indépendance et le bien-être que le sol natal leur refuse. Le château a vue sur l’Hudson. Il est entouré d’un jardin semé d’arbustes et de fleurs ; tout à côté un quai superbe, couronné de blocs de granit. Sur l’immense rade, fermée, défendue comme un lac et aux eaux toujours calmes, des centaines de bateaux vont et viennent, au milieu desquels, couronnés d’un panache de fumée et faisant à chaque seconde entendre le bruit strident de leur sifflet, les bacs à vapeur ou ferries qui relient les deux rives de l’Hudson et de là rivière de l’Est. On ne saurait offrir à l’arrivant un plus magique spectacle, ni mieux accueillir l’étranger.

Remontons la grande rue qui s’ouvre devant nous. La foule des voitures, des omnibus, des charrettes, qui se heurtent de tous côtés, rend la chaussée inabordable au piéton. Il a peine à se frayer un chemin le long des trottoirs, et nulle ville au monde, pas même Londres avec sa Cité si affairée, si bruyante, ne peut le disputer à Broadway de New-York pour le mouvement et l’animation. Aucune dame dans cette foule pressée. Cela dure pendant huit heures continues, sans une minute de répit, de neuf heures du matin à cinq heures du soir, sur plus de quatre kilomètres, de la Batterie à Union-Square, c’est-à-dire sur une longueur presque égale à celle des boulevards de Paris, de la Madeleine à la Bastille. A Union-Square, Broadway n’est qu’à son milieu ; mais le quartier des affaires finit et la ville commence à être plus calme. Quelques-unes des rues latérales offrent le même encombrement. Le bruit ne cesse que le dimanche, où tout chôme et tout s’endort, où tout est mort dans la grande ville, comme le veut l’observance biblique.

Jetons les yeux autour de nous. Ce ne sont partout que boutiques aux montres voyantes, criardes, sans goût, où les prix sont inscrits en chiffres d’un pied de long. Des enseignes gigantesques appellent de tous côtés le passant ; quelques-unes, peintes sur des toiles transparentes portées sur des cordes, traversent la rue dans toute sa largeur, jetées au niveau des étages supérieurs d’une fenêtre à l’autre vis-à-vis. Dans ce quartier, qui naguère encore était la résidence favorite du monde élégant, tous les appartemens sont occupés par des bureaux. C’est à peine si la famille du gardien, le janitor, qu’il ne faut pas confondre avec le concierge parisien, trouve pour se loger une place étroite dans les combles. Le rez-de-chaussée et le sous-sol sont dévolus aux magasins, aux dépôts de marchandises. Des élévateurs mettent les lourds colis en mouvement. On a recours le plus qu’on peut aux moyens mécaniques dans ce pays où la main-d’œuvre est si chère, et où le citoyen répugne à faire fonction de portefaix.

Nous voici dans Wall-street, le quartier de la finance. Cette rue, qui se détache de Broadway pour descendre vers la rivière de l’Est, est, avec deux ou trois autres parallèles ou transversales et plus courtes, le centre des affaires de banque. C’est comme Lombard-street à Londres et plus agité encore. Ce petit point de l’immense ville, à peine perceptible sur un plan à grande échelle, est celui où se signent et s’encaissent chaque jour des milliers de traites dont le monde entier connaît la signature et où se liquident, dans une chambre de compensation ou clearing-house, les transactions de la place pour une valeur de 170 milliards de francs chaque année. Soixante maisons de banque échangent là quotidiennement leur papier, et par des viremens qu’amènent naturellement les relations d’affaires arrivent en quelque sorte à payer sans argent. Il a suffi en 1871 de débourser ainsi 5 milliards pour en payer 170, soit 1 pour 34. Cette ingénieuse invention du clearing a été empruntée à l’Angleterre, et ne date à New-York que de 1853 ; elle a peine à s’acclimater à Paris, qui est cependant une des premières places monétaires du globe.

C’est auprès de l’établissement du clearing-house, dans ce qu’on appelle gold-room ou la chambre de l’or et stock-exchange ou l’échange des valeurs, à proprement parler la Bourse, que se débattent chaque jour, de dix heures du matin à deux heures de l’après-midi, la prime de l’or, — depuis la guerre de sécession le papier-monnaie est la seule monnaie légale, — et le cours des divers titres financiers cotés, rentes publiques, actions ou obligations industrielles, de chemins de fer, de canaux, de mines. Ceux qui sont entrés à la Bourse de Londres ou de Paris, à l’heure ou elles fonctionnent, n’ont qu’une idée affaiblie du vacarme qui règne, vers midi, à la Bourse des valeurs de New-York. Si l’on ne savait ce qu’ils font, on prendrait tous ces hommes pour des fous ; on se demande comment ils arrivent à s’entendre.

Le stock-exchange occupe un bel édifice au coin de Wall-street. Renonçant à la simplicité d’autrefois que l’Angleterre n’a pas encore bannie, le banquier de New-York a lui-même des bureaux splendides. Elle a été démolie, la vieille maison qui l’abritait hier, lui et ses commis, pour faire place à un édifice à façade somptueuse, où se marie le marbre de Carrare au granit et au porphyre américains. A ces millionnaires improvisés, il faut des palais, même pour leurs opérations de banque. Le financier Fisk, aventurier. effronté, qui tomba, il y a deux ans, sous la balle d’un rival en amour et en affaires, a donné l’un des premiers l’exemple de ces transformations. Jay Cooke l’avait imité, qui fit au mois de septembre 1873 cette faillite formidable qui en entraîna tant d’autres, si bien que le monde financier ne vit jamais panique pareille, et que la Bourse de New-York dut être fermée pendant dix jours pour que la crise pût s’apaiser, et cette crise dure encore ! D’autres grands financiers ont à leur tour suivi la mode et érigé un temple à la finance. A Londres, à Liverpool, ces rivales européennes de New-York, on vous fera encore asseoir devant une table de bois blanc, sur une chaise de paille, dans un bureau poudreux, obscur ; ici l’on vous offre un élégant fauteuil et même une chaise berceuse, un rocking-chair, dans une salle bien décorée, inondée de lumière, et dont les tables sont en bois sculpté.

On a voulu jouir de tous les conforts. Tandis que les agens de change vigilans marquent sur leur carnet, à la bourse de l’or ou des titres cotés, le taux oscillant des différentes valeurs, le banquier n’a point à se déranger pour en connaître les fluctuations. Un appareil télégraphique, installé dans un angle de ses bureaux et dont le bruit saccadé vous prévient dès l’abord comme le tic-tac d’un moulin, imprime d’une façon continue, sur une bande de papier qui se déroule, le cours de toutes les valeurs à l’instant précis où on le crie. Les nouvelles télégraphiques arrivées d’Europe ou de l’intérieur, le prix courant des principales marchandises, ne sont pas non plus oubliés, et chacun peut relever à son aisé, sur cet appareil qu’on trouve dans tous les bureaux, l’indication qui l’intéresse. On a fait d’autres applications de la télégraphie électrique. Il y a par exemple dans quelques magasins un timbre qui sert à prévenir immédiatement la police dans le cas où l’on soupçonne un prétendu chaland ; l’agent de sûreté arrive et le pince en flagrant délit.

Aux allures de ces hommes sans cesse agités, il faut l’instantanéité de l’étincelle électrique. Le plus riche restaurateur de New-York, Delmonico, dix fois millionnaire, chez lequel tous les gens de Wall-street et des rues circonvoisines vont vers une heure prendre à la hâte, debout, un lunch et un drink, c’est-à-dire manger un morceau et se désaltérer, n’a pas manqué d’introduire dans son établissement le précieux télégraphe des valeurs. Il est là, dans le vestibule, où conduit un large escalier extérieur, couronné d’un fronton circulaire que portent des colonnettes de marbre. On dirait l’entrée coquette d’un petit temple grec ou romain ; c’est l’endroit où le Vatel de New-York gagne chaque jour 10,000 francs.

Pendant que l’appareil galvanique, à la marche intermittente, est consulté par quelques joueurs fiévreux, pénétrons dans la salle à manger. Une affiche prévient en entrant ceux qui mâchent du tabac de vouloir bien respecter les marbres. Tout le monde mange debout, le chapeau sur la tête. C’est à peine si quelques délicats assis occupent le coin étroit d’une petite table. Voici devant le comptoir étalés tous les plats qui peuvent séduire un client pressé : les sandwiches en piles énormes, les viandes froides en larges tranches, la salade de homard toute faite, hautement pimentée, la soupe aux huîtres où nagent de petites galettes, enfin mille pâtisseries feuilletées, rissolées, crémantes, que les affamés avalent d’une seule bouchée. C’est ensuite le tour dès boissons alcooliques, depuis le Champagne mousseux, que l’on boit à tout propos, jusqu’à l’ardent whisky, depuis l’innocent claret, le fin bordeaux venu de France, ou l’ale et le porter anglais et le lager ou bière allemande jusqu’au sherry couleur de topaze fabriqué autre part que dans les celliers de Xérès. Dans un saladier aux dimensions formidables s’étale un lac de vin aromatique. A côté, pour ceux en petit nombre qui ont fait vœu de tempérance, une cruche d’eau glacée. Des échansons attentifs versent les liqueurs à plein verre, ou vous passent avec confiance la bouteille, s’ils sont occupés à préparer pour d’autres ces breuvages composites chers à tous les Américains. La menthe poivrée, le zest d’orange ou de citron, s’y marient à la glace et à diverses liqueurs enivrantes. La règle veut qu’on boive cela avec un chalumeau. Le drink avalé, on prend en passant un havane, que l’on mâche plus qu’on ne le fume, et l’on court de nouveau aux affaires jusqu’à quatre heures. Nulle causerie, nul entrain, nul rire, ce serait pure perte de temps.

Laissons les banquiers, les négocians, les courtiers empressés retourner à leur office, et saluons encore, dans le quartier où nous sommes, les bourses du coton, des grains, des viandes salées, du pétrole, du tabac, où s’achètent et se vendent chaque jour pour une valeur de plusieurs millions de dollars de ces marchandises, puis reprenons la route de Broadway. Devant Wall-street se dresse l’église gothique de la Trinité, une des plus belles et des plus anciennes de New-York, aux tourelles élégantes, à la flèche élancée, haute d’environ 100 mètres, et du sommet de laquelle se déroule un panorama sans rival, toute la campagne environnante, qu’arrosent les eaux de l’Hudson. Édifiée par les Anglais peu de temps après qu’ils se furent emparés de la ville, cette église a été deux fois brûlée, deux fois reconstruite. Elle est entourée d’un ancien cimetière où sommeille sous le gazon et à l’ombre d’arbres séculaires plus d’un illustre mort. Gravé sur la pierre, on relève le nom d’Alexandre Hamilton, qu’Aaron Burr tua dans un duel, et, en entrant dans la nef, celui du brave capitaine Lawrence, qui, frappé à mort sur le vaisseau qu’il commandait, ne dit à ses hommes que ces mots : « Ne rendez pas le navire ! » Les jeunes boys de New-York savent tous son histoire par cœur.

Tout auprès de Trinity-Church, à droite, à gauche, en face, comme si les choses de la terre devaient côtoyer les choses divines, une nouvelle série de gigantesques édifices, de banques de toute nature et de toute nationalité, des bureaux de change, de chemins de fer, de bateaux à vapeur, d’entreprises de tout genre, de messagerie, de commission, de dépôts. N’oublions pas les safe-deposits, où, moyennant une redevance mensuelle légère, variable suivant les cas, des compagnies autorisées, incorporées, vous louent un coffre, une sorte de tiroir d’acier numéroté, noyé dans un mur de granit souterrain. Vous y déposez, vous y cachez vous-même les valeurs, les objets précieux que vous voulez assurer contre toute chance de perte, de vol, d’incendie : titres de bourse, argenterie, bijoux, diamans, papiers d’affaire ou de famille. La compagnie vous donne votre clé, une merveille de serrurerie impossible à reproduire sans le modèle, et vous venez, quand il vous plaît, inspecter votre cassette. Vous l’emportez pour cela dans un box ou bureau fermé, où nul ne vous voit, vous détachez seul vos coupons, prenez vos notes. On ne vous donne aucun reçu de vos dépôts, on n’en répond point, mais une garde attentive veille nuit et jour autour et au dedans du monument, nul voleur n’a encore tenté d’envahir cette forteresse, et toutes les précautions sont prises contre l’incendie, si jamais il s’attaquait à ces caves de granit et d’acier. On dit que l’idée de ces compagnies de dépôt de sûreté vient d’Angleterre ; elles n’existaient pas en effet à New-York il y a quelques années. Aujourd’hui on les rencontre dans Broadway au nombre d’une douzaine, et toutes distribuent de gros dividendes à leurs actionnaires. Les banquiers de Paris, quand on leur parle de ces choses, répondent que les mœurs, les idées françaises y sont rétives ; ils devraient cependant en faire l’essai.

Un peu plus loin que l’église de la Trinité est un vaste édifice tout en granit, presque achevé, et dont le style, où la puissance s’unit à la sobriété, fait honneur à l’école architecturale américaine. C’est là que la poste et la douane s’installeront définitivement demain. Une des immenses façades donne sur un square, planté d’arbres, où est aussi l’hôtel de ville ou City-Hall, qu’elle écrase. Au voisinage de ce square, qui a vu se dérouler les diverses péripéties de plus d’un soulèvement populaire, se profilent les magnifiques bureaux des plus grands journaux de New-York. La façade somptueuse de quelques-uns de ces édifices privés fait pâlir celle des édifices publics. C’est là que sont le Herald, le Times, la Tribune, le Staats-Zetiung, ce dernier allemand. Certaines de ces feuilles se tirent à plus de cent mille exemplaires chaque jour, et contiennent quelquefois seize pages de texte et d’annonces en caractère très serré. Le prix en est modique, 3 ou 4 cents par exemplaire, — le cent est égal à l’un de nos sous. Le Times de Londres est dépassé par le Times et le Herald de New-York, La machine automatique qui imprime ce dernier, et qui fait seule toute la besogne, est la plus rapide, la plus puissante, la plus ingénieuse qui se puisse voir.

On sait que la presse américaine tient à honneur d’être toujours en éveil, sur la brèche, aux aguets. Elle a jeté partout, sur l’un et l’autre hémisphère, le bataillon de ses enfans perdus, ces irréguliers qu’on nomme les reporters. Ils ont mission de tout relater, et rien de nouveau ne leur échappe. Quelques-uns sont des observateurs du premier mérite. On ne recule devant aucune avance d’argent, et l’on fait d’énormes bénéfices. On a devancé quelquefois les gouvernemens eux-mêmes dans la connaissance des nouvelles politiques. C’est le Herald qui, lors de la guerre d’Ethiopie, a fait passer aux Anglais le télégramme annonçant la prise de Magdala ; c’est lui, c’est un de ses reporters, depuis lors justement célèbre, M. Stanley, qui a découvert Livingstone, perdu depuis des années autour des grands lacs de l’Afrique centrale. Le Herald a été fondé par M. Bennett, un Écossais émigré et pauvre, qui y a fait une immense fortune. Il est mort récemment, et son fils lui a succédé. On évalue à 10 millions de francs le montant des annonces annuelles du Herald ; c’est 30,000 francs par jour. Une des curiosités de cette feuille sont les personals qui en ouvrent la première colonne. Les amoureux, avec une insistance quotidienne qui jamais ne se lasse, y dévoilent leurs tourmens et demandent des rendez-vous. Le Herald, bien que républicain, a vigoureusement combattu la troisième réélection à laquelle récemment semblait aspirer le général Grant, et démontré l’un des premiers les dangers du césarisme qui menaçait la république américaine. La campagne a atteint son but : le général a fait dire publiquement par ses amis que, fidèle au précédent créé par Washington, il ne se représenterait pas une troisième fois.

Si le Herald est le rival heureux du Times de Londres, la Tribune n’a pas de rival aux États-Unis pour la bonne tenue, le sérieux et l’honnêteté de sa rédaction. Feu M. Horace Greeley, qui joignait à sa qualité de journaliste celle d’agronome distingué, et qui faillit, aux dernières élections présidentielles, l’emporter sur le général Grant, a été jusqu’à sa mort l’âme de la Tribune. Un des premiers, il y a prêché l’émancipation des esclaves et s’est déclaré contre le sud. €’est encore lui qui dénonça publiquement, il y a quatre ans, les fraudes d’une municipalité sans vergogne, et paya de sa bourse une copie de registres falsifiés qui permirent de convaincre et de condamner les coupables. Le public avait pour cet homme, un peu paradoxal, de façons surannées, une vénération profonde. On aimait et l’on aime encore à répéter ses bons mots. On le savait intègre, dévoué sans réserve à la chose publique ; c’était le Franklin moderne de New-York.

II. — LES HÔTELS. — LES MAGASINS. — LES THEÂTRES.

Continuons notre promenade. Voici maintenant les hôtels : le Saint-Nicholas, le Metropolitan et bien d’autres, vastes caravansérails ouverts jour et nuit. Ils sont peu à peu remontés dans Broadway avec la ville elle-même. Autrefois on citait Astor-House, près la place de l’Hôtel-de-Ville. Quelques vieux Yankees, quelques négocians de l’intérieur sont restés par habitude fidèles à cette maison ; elle ne tardera pas à fermer ses portes, comme les fermeront aussi quelque jour les hôtels que nous venons de citer, car la ville monte, monte sans cesse, et le commerce l’envahit de plus en plus. Or il n’est pas comme il faut d’habiter près des marchands, fût-ce dans un hôtel, et la mode, ici comme ailleurs, rend des arrêts qui sont sans appel. C’est pourquoi si nous avançons dans Broadway, à 5, 6 et 7 kilomètres de la pointe de la Batterie, nous rencontrons encore nombre de grandes maisons fort achalandées.

Tout ce qu’on trouve dans ces hôtels aux façades monumentales, aux mille chambres, chacun le sait. Ce ne sont partout qu’escaliers grandioses, tapis moelleux, bains à tous les étages, souvent même dans tous les cabinets, salles à manger luxueuses, ascenseurs pour les voyageurs, pour les bagages, pour les domestiques, salons de réception particuliers ou publics, boudoirs élégans pour les dames. On n’a pas même oublié l’appartement spécial pour les nouveaux mariés, le wedding-room. L’eau froide et l’eau chaude montent dans les plus petits réduits ; le gaz éclaire gratuitement partout ; la taxe vexatoire de la bougie, familière aux hôtels européens, est inconnue. Voici le bureau où l’on vous délivre un billet de chemin de fer, de steamer ; voici le barbier, le marchand de journaux, de cigares, le marchand de modes et de bimbeloterie, le bijoutier, le pharmacien, le tailleur, le chapelier : ils sont de l’hôtel. Quant à la buvette, elle est somptueuse et toujours pleine ; à côté, une vaste salle avec une demi-douzaine de billards.

Depuis cinq heures du matin jusqu’à minuit, ce sont des noces de Gamache en permanence : déjeuner, goûter, dîner, thé, souper, à des heures et suivant une ordonnance prévues. Vous pouvez faire cinq repas par jour, vous asseoir cinq fois à table ; ne rougissez point, il y en a qui le font. Sur une carte plus longue que celle d’aucun restaurant, choisissez autant de plats que vous voulez, on ne vous impose aucune limite et vous n’en payez pas un centime de plus. Ce n’est pas que la cuisine soit bonne ni convenablement préparée. On vous sert à l’américaine, tous les plats à la fois, et vous avez devant vous les flacons de tout un laboratoire pour les assaisonner à votre goût. Le chef est Français ; mais il a dû renoncer aux bonnes traditions en changeant de milieu. Il est payé comme un ministre, ce maître des basses-offices, jusqu’à 2,000 francs par mois.

Il faut se plier à la discipline de la maison, n’avoir faim de certaine façon qu’à certaines heures. L’étranger naïf qui est venu se perdre dans ces caravansérails étourdissans, et pour lequel quelques maisons, prenant en pitié ses caprices, ont essayé de monter des hôtels à l’européenne, regimbe et se plaint. On ne s’inquiète pas de ses critiques, on n’a pas le temps d’y répondre ; on ne cherche à retenir personne, et l’on a plus de monde qu’on ne veut. En entrant, il faut laisser son individualité à la porte ; vous n’êtes plus qu’un numéro taxé à tant par jour, sauf le vin et les extras, qui coûtent gros. A part cela, ce n’est que 4 ou 5 dollars, 20 ou 25 francs, dans les meilleurs endroits, moyennant quoi vous pouvez jouir de tous les avantages de ces capharnaüms. Vous ne devez plus rien à personne, pas même aux garçons, des nègres et des Irlandais, qui du reste sont vos égaux, vous servent le moins et le plus mal possible, mais ne vous demandent rien. Ils ne songent même pas à devenir en peu d’années millionnaires comme le patron qui tient l’hôtel. Il y a des familles qui aiment cette vie, qui s’installent sans façon à l’auberge, le mari, la femme, les enfans. Il est plus commode et plus économique de vivre ainsi en camp volant que tl’avoir un foyer à soi, et le luxe d’emprunt de ces maisons est fait pour plaire à des parvenus. Ces sortes de cliens à demeure, presque aussi nombreux que les voyageurs de passage, se font vite reconnaître. Le soir, les dames viennent dîner en tenue de bal, fleurs dans les cheveux, robe claire, décolletée. On mange à la hâte, on avale été comme hiver de pleins verres d’eau glacée, on s’abreuve de Champagne, puis tout ce monde se promène dans les longues galeries ornées de glaces, brillamment illuminées ; c’est la foire à la vanité dans son étalage le plus cru. Les hommes ennemis de la montre quittent la compagnie des dames, et s’en vont dans l’atrium de l’hôtel, l’immense vestibule d’entrée, mâcher silencieusement du tabac. Les bottes appuyées sur les fauteuils ou aux balustrades du fumoir, ils passent là des heures entières seuls ; ils ruminent dans leur cerveau les affaires de la journée ou s’endorment en rêvant à celles du lendemain.

Les grands magasins le disputent aux hôtels pour la somptuosité des façades, pour l’étendue des bâtimens. Le fameux marchand de nouveautés Stewart, qui de pauvre émigrant irlandais est devenu « le prince marchand, » a deux stores dans Broadway, un pour le gros dans le bas de la ville, l’autre pour le détail entre la 9e et la 10e rue. Ce sont deux monumens qui occupent chacun toute une île. Une armée de commis y aune, y emballe du matin au soir les étoffes soyeuses et mille colifichets féminins. Les bénéfices nets du patron, à chaque inventaire de fin d’année, se soldent par des millions de dollars. On parlait de 3 millions, soit 15 millions de francs pour chacun des derniers exercices.

Les théâtres, par la magnificence qui distingue la plupart d’entre eux, marchent de pair avec les magasins et les hôtels. L’Académie de musique, où l’on joue tons les hivers l’opéra italien ; le Théâtre-Français ou Lyceum, où l’on donne nos opérettes ; le théâtre de Booth, où trône Shakspeare sous la direction des deux frères de celui qui assassina Lincoln, et qui était lui-même le premier tragédien des États-Unis ; le Grand-Opéra, bâti par le banquier Fisk, qui trouva plaisant d’avoir ce théâtre à côté des bureaux du chemin de fer dont il avait pris la direction, — toutes ces salles sont vastes, décorées avec goût, bien aérées, bien éclairées, et l’on y circule aisément. Il est inutile de citer Bowery, chéri du peuple et renommé pour ses pièces lugubres, Niblo’s, Olympic, Wallack, et nombre d’autres, où l’on joue le drame et la comédie, quand des minstrels ou ménétriers, travestis « en nègres d’Ethiopie, » n’y exécutent pas leurs danses de caractère et n’y chantent pas leurs traditionnelles chansonnettes, initiant les hommes du nord à l’ancienne et pittoresque vie des esclaves du sud. Non contons de cela, les minstrels se permettent une foule d’allusions transparentes sur les choses et les hommes du jour : on dirait le théâtre d’Athènes au temps d’Aristophane. Récemment, à propos d’un débat scandaleux qui s’est élevé au milieu de l’église de Plymouth, à Brooklyn, et où le célèbre prédicateur Beecher, directeur de cette congrégation, a été compromis de la façon la plus grave avec une de ses pénitentes, les minstrels s’en sont donné à cœur joie tous les soirs. Renchérissant sur les allusions, un théâtre de genre a fait mieux : il a impudemment mis en scène ce sujet scabreux, et chacun a pu marquer de leur vrai nom les principaux personnages de ce triste drame. Sur les planches, la liberté côtoie bien vite la licence, et l’on voit en ce moment à New-York exhibées tous les soirs à certains théâtres les danses les plus impudiques.

L’Amérique n’a pas, à vrai dire, de théâtre national, ni même d’artistes indigènes, à part les minstrels. Tous les autres artistes, surtout ceux des théâtres lyriques, viennent ordinairement d’Europe. Les pièces qu’on joue sont écrites par des auteurs américains, et alors elles sont d’une médiocrité qui désarme toute critique, ou empruntées au théâtre anglais. Sheridan, Shakspeare ont des interprètes de mérite, et Mme Cushman donne heureusement la réplique au tragédien Booth, héritier du talent de son frère. On s’étudie à traduire les pièces les plus en renom du théâtre français contemporain. Volontiers on déguise la traduction sous le nom d’adaptation ou d’arrangement ; quelquefois on va jusqu’à couvrir le plagiat sous un titre, des noms et des formes d’emprunt. En somme, les productions originales font presque absolument défaut. Il est évident que la mission des Américains n’est pas encore d’écrire des pièces de théâtre ; ils doivent se borner à travailler. A eux de féconder le sol, d’y ouvrir des routes, des canaux, des mines, de bâtir partout des usines, de jeter des villes au milieu du désert, d’abréger, de soulager le travail manuel par les inventions mécaniques. C’est là, semble-t-il, leur principal rôle pour le moment, et il peut leur suffire.

Il est à New-York bien d’autres lieux d’amusement. Le cirque du fameux Barnum a fait récemment fureur. Sur un espace couvert, immense comme le Colysée de Rome, Barnum a exhibé, dans une procession triomphale et sous le titre alléchant de « marche des nations, » les cours du monde entier, sans oublier la cour papale et celles de Perse et de Chine. Sultans et sultanes, rois et reines, empereurs et impératrices, chambellans, cardinaux, maréchaux, khans, beys, mandarins, s’avançaient solennellement à pied, à cheval, sous le dais, en grand costume, musique en tête, et par groupes distincts. Celui qui faisait Pie IX, coiffé de la tiare et des habits pontificaux, était sérieux comme un pape sur la sedes gestatoria, portée par quatre princes de l’église. La reine Victoria, le khédive, et, par un singulier anachronisme, l’empereur Napoléon Ier avec « le petit chapeau et la redingote grise, » attiraient surtout l’attention. Non content de cette exhibition sans pareille, Barnum faisait danser des éléphans, courir des autruches, et finissait son spectacle par une foire à l’anglaise au milieu d’une armée de comparses, de jeux de toute sorte, accompagnés d’un bruit assourdissant. Des milliers de spectateurs venaient deux fois par jour au « cirque romain, » et le showman ou montreur de bêtes, comme Barnum aime à s’appeler, après avoir fait des avances considérables, réalisait d’énormes bénéfices. Il ne partit pour l’intérieur que quand la curiosité publique fut saturée. Cet étrange imprésario, doublé d’un habile mystificateur, dépense, dit-on, par an jusqu’à 2 millions de francs pour ses réclames. Bien qu’ayant dépassé la soixantaine, il s’est remarié avec une jeune fille en septembre dernier, a fait annoncer la chose à son de trompe, et n’a pas manqué de prendre à l’hôtel Windsor la chambre des nouveaux mariés.

Dans une société en apparence aussi religieuse que la société américaine, il est de règle que tous les théâtres soient strictement fermés le dimanche. Cependant il en est qui arrivent à rouvrir ce jour-là, au moyen d’un compromis subtil qui n’étonnera point ceux qui sont au courant des sous-entendus auxquels se complaît le caractère anglo-saxon. Il faut avant tout sauver la forme. On annonce de la musique religieuse, un concert spirituel, et l’on joue des airs d’opéra-bouffe, par exemple la Fille de madame Angot. Les concerts du Parc-Central ne fonctionnent pas autrement, et les artistes français emploient sur leurs affiches le même expédient quand ils veulent jouer le dimanche. Il en est de même encore de Tivoli, qui n’exhibe que des clowns et ne chante que des chansonnettes grivoises.


III. — LES RIVIERES DU NORD ET DE L’EST. — LA VOIRIE. — LES MOYENS DE TRANSPORT.

On a dit que New-York était bâtie sur l’île de Manhattan qu’entourent les eaux de l’Hudson et celles de la rivière de l’Est. Celle-ci n’est en réalité qu’un bras de mer qui détache Long-Island ou l’Ile-Longue de la terre ferme, et qui d’autre part se réunit à l’Hudson par la « rivière de Harlem. » New-York, avec sa population de plus de 1 million d’âmes, qui sera peut-être de 2 millions dans vingt ans, est déjà trop à l’étroit sur son île. En 1873, elle a franchi la rivière de Harlem et s’est annexé le comté voisin de Westchester ; mais New-York ne s’arrêtera pas là, car déjà elle ne semble faire qu’une avec la ville de Brooklyn, qui la regarde de l’Ile-Longue, sur la rivière de l’Est, comme Tarascon en France regarde Beaucaire sur le Rhône. Brooklyn, « la cité des églises, » a pour sa part plus de 500,000 âmes. Comme la vie y est moins chère qu’à New-York, c’est là qu’habitent un grand nombre d’hommes d’affaires qui le matin passent le bac pour se rendre dans Wall-street et le soir retournent chez eux. C’est aussi à Brooklyn que New-York a son principal cimetière, celui de Greenwood, qui mérite d’être cité parmi les plus beaux dans un pays où l’on a su transformer en gracieux jardins et en parcs ombreux le champ du repos éternel.

Non contente de tous les ferries qui l’unissent à la ville-sœur, New-York jette en ce moment sur la rivière de l’Est, de concert avec Brooklyn, le plus gigantesque pont suspendu qu’ait conçu l’art de l’ingénieur. Les piles de ce pont, hautes de 85 mètres au-dessus de l’eau, un tiers de plus que les tours de Notre-Dame de Paris au-dessus du sol, ont été commencées en 1870 et sont presque terminées. La distance qui les sépare mesure environ 500 mètres. Le tablier des deux ponts suspendus jetés sur le Niagara est d’un cinquième moins long, et déjà nul pont au monde ne pouvait leur être, comparé. Comme on témoignait à l’ingénieur, M. Rœbling, qui a projeté les hardis travaux de la rivière de l’Est et qui déjà, au milieu de difficultés inouïes, avait mené à bien l’œuvre du Niagara, quelques craintes sur la durée de son dernier pont eu égard à l’énorme longueur jetée en suspension sur le vide : « J’en ferai un qui aura 1,000 mètres de portée, répondit-il, et le calcul me confirme qu’il résistera indéfiniment. » La mort est malheureusement venue frapper cet homme éminent avant qu’il ait achevé tous ses travaux. Il est certain que nul pont suspendu en Amérique n’a donné lieu aux mêmes accidens qu’en France et que nous avons tort, depuis plus de vingt ans, de rejeter un système de construction très économique, et que souvent rien ne peut avantageusement remplacer. Par un ensemble de câbles de retenue bien combinés, on peut mettre un pont suspendu à l’abri de l’atteinte des plus terribles ouragans, l’exemple des ponts du Niagara le prouve. Le seul danger à craindre, et il est facile à éviter par des règlemens et une surveillance sévères, c’est celui du mouvement cadencé d’un grand nombre d’hommes ou d’animaux passant à la fois. C’est dire que la désastreuse catastrophe du pont d’Angers, qui vint en 1850 attrister la France et noyer des centaines de pauvres soldats dans les eaux de la Loire, eût pu être aisément évitée.

La hauteur du tablier du pont de la rivière de l’Est au-dessus du niveau des eaux étant de 40 mètres, le plus grand clipper pourra passer sous ce pont toutes voiles dehors. La longueur totale du pont, qui partira de la place de l’Hôtel-de-Ville à New-York et entrera bien avant dans Brooklyn, dominant dans un cas comme dans l’autre les maisons aux abords de la rivière, sera de 1,800 mètres, y compris les deux viaducs d’accès. Les habitans de Brooklyn calculent déjà qu’il leur sera plus aisé de prendre le bac lorsqu’ils n’auront qu’à se rendre d’un bord de la rivière à l’autre. Quant à la largeur totale du tablier, elle sera de 26 mètres, ce qui est la largeur d’une rue comme Broadway ; cette dimension permettra de ménager de chaque côté une voie ferrée et une voie charretière, plus une passerelle au milieu, élevée de 3 mètres. Les promeneurs jouiront à leur aise du haut de ce belvédère, deux fois plus élevé qu’une maison à cinq étages, de la plus fraîche brise et du plus magique horizon. Les fondations des piles ont été établies au moyen de l’air comprimé par des procédés aussi hardis qu’ingénieux ; elles s’enfoncent de 25 mètres sous l’eau, dans le sable, jusqu’au terrain solide, qui porte gaillardement et pour l’éternité ces gigantesques et pesantes tours qu’on aperçoit d’une lieue.

En remontant la rivière de l’Est, au-delà de Brooklyn, on salue à gauche, sur l’île de Manhattan, les innombrables rues de New-York qui viennent mourir au bord de la rivière ; à droite, sur l’Ile-Longue, les agglomérations de plus en plus populeuses et pressées de Williamsburg, Greenpoint, Hunter’s-Point, Ravenswood, Astoria, qui ne feront demain qu’une seule et grande ville. Çà et là sont encore d’élégans cottages, qui disparaissent au milieu de la verdure et des fleurs. Sur la rivière elle-même se succèdent les îles de Blackwell, de Ward et de Randall, où sont heureusement isolés, au milieu de l’eau et du bon air, dans des édifices de briques ou de granit ayant chacun le style voulu, le pénitencier, l’hôpital des fous, celui des immigrans, « l’asile des ivrognes » et diverses maisons de refuge, en un mot toutes les institutions charitables et de correction que la ville de New-York a tenu à honneur de prendre sous sa sauvegarde.

Entre l’île de Ward et Astoria est un chenal qui se nomme Hell-Gate ou la Porte-d’Enfer. Il est semé de roches à fleur d’eau qui gênent la grande navigation et donnent naissance à des courans. Depuis 1870, on a ouvert de vastes chambres de mine sous l’eau pour faire sauter ces roches. Ces audacieux travaux seront bientôt terminés. On allumera toutes les mines à la fois au moyen de l’étincelle électrique, une formidable explosion se produira, soulevant l’eau en tourbillons, pulvérisant les roches en déblais, qu’on enlèvera au moyen d’une drague à vapeur, et le chenal sera complètement libre. Alors les steamers d’Europe pourront prendre cette voie, à la fois plus sûre et plus rapide, et arriver à New-York par la rivière de l’Est, gagnant ainsi une couple de centaines de milles, c’est-à-dire près de vingt heures sur le parcours total. C’est une économie de temps dont il faut tenir compte. Les Américains sont coutumiers de ce genre de travaux sous-marins, et ils ont fait déjà sauter, par des opérations analogues, heureusement et rapidement menées à bien, des roches qui gênaient l’entrée des ports de Boston et de San-Francisco.

Le chenal de Hell-Gate franchi, la rivière de l’Est s’élargit en un bras de mer qu’on nomme le Sound, et qui s’unit plus loin à l’Océan. Du côté opposé, au-delà des îles de Ward et de Randall, commence la rivière de Harlem, qui n’est qu’un faux bras de l’Hudson. Si nous descendons le grand fleuve à partir de ce point, nous apercevons sur la rive gauche New-York avec le prolongement des rues que nous relevions tout à l’heure, et sur la rive droite Fort-Lee, au-delà duquel s’étendent de plantureuses campagnes, puis Weehawken et Hoboken, peuplées d’Allemands, et Jersey-City. C’est là, tout le long de la rivière, que sont les docks, les ateliers, les gares du grand chemin de fer de l’Érié. Jersey-City fait face à la cité impériale sur l’Hudson, comme Brooklyn sur la rivière de l’Est. L’Hudson sépare ici les deux états limitrophes de New-York et de New-Jersey. L’espace qui s’étend entre la pointe de Manhattan et Jersey-City sert d’embouchure au grand fleuve. Ses eaux, qui s’unissent insensiblement à celles de la mer, forment une magnifique baie intérieure qui est la plus belle et la plus sûre du monde, où toutes les flottes de l’univers pourraient se donner rendez-vous et évoluer à l’aise. Cette baie ne communique avec l’Océan que par un goulet resserré, les Narrovos ou les Étroits, qui est borné d’un côté par l’Ile-Longue aux plages basses, sablonneuses, et de l’autre par l’île verdoyante et boisée de Staten, où sont de superbes résidences. Staten-Island est le rendez-vous favori, en été, de ceux que leurs affaires retiennent le jour dans la grande ville, et qui ne peuvent aller au loin chercher le calme, l’ombre et la fraîcheur que les chaleurs torrides de New-York rendent indispensables.

Sur l’une et l’autre rive de l’Hudson s’alignent les quais où mouillent, chacun à une place connue, les navires à vapeur. Sur la rive de Jersey-City et d’Hoboken, ce sont entre autres les fameux steamers des compagnies Cunard et White-Star, qui desservent la Grande-Bretagne, puis ceux de Brème et de Hambourg. Sur l’autre rive sont les quais des compagnies Inman, Guion, National, Anchor, et ceux de la compagnie transatlantique française. L’Océan est devenu comme un grand fleuve entre l’Amérique et l’Europe, et ce fleuve est sans cesse sillonné par la vapeur. Il part de New-York, il y arrive tous les jours jusqu’à six et huit steamers européens. Le Havre, Liverpool, les ports allemands, ne sont plus qu’à neuf jours de l’Amérique.

Sur la même rive où nous étions tantôt, ancrent aussi les magnifiques steamboats qui remontent l’Hudson jusqu’à Albany, et ceux qui, par la rivière de l’Est et le Sound, vont jusqu’à Boston ou seulement jusqu’à Newport et Providence. Ceux-ci, véritables villes flottantes, sont cités parmi les plus grands et les plus luxueux de tous les navires à vapeur, et jouissent, dans tous les États-Unis, d’un renom populaire justement mérité. Voici encore les steamers plus modestes qui touchent aux ports atlantiques de l’Union, à Charleston, à la Nouvelle-Orléans, ou bien à la Havane, au Mexique, au port d’Aspinwall ou Colon, où arrive le chemin de fer de Panama. De l’autre côté, sur le Pacifique, attendent les gigantesques steamers qui font le service de Californie.

Le mouillage des navires à vapeur de la ligne du Mexique est voisin de la pointe de Castle-Garden. En tournant cette pointe, nous rentrons dans la rivière de l’Est, où s’entassent les navires à voiles, les clippers à quatre mâts, venus de tous les ports du globe. Les charrettes qui vont et qui viennent, portant les lourds ballots, l’encombrement des marchandises qu’on embarque ou qu’on décharge, les omnibus et les voitures qui essaient de se glisser à travers tous ces embarras, la foule bruyante des passans, matelots de toutes les nations, vendeurs ambulans de toute catégorie, tout un monde de gens sacrant ou pris de vin, l’interminable alignement, devant un quai déjà trop étroit, de buvettes, d’auberges, de magasins bariolés, les ponts de débarquement des bacs vomissant à chaque minute leurs milliers de passagers affairés, qui vous coudoient, qui vous bousculent, tout cela compose un spectacle digne d’être vu, mais point du tout commode à voir. Les quais de l’Hudson, non moins animés, sont plus accessibles, car là chaque navire a son dock, vaste emplacement fermé, clos de planches, où l’on remue à l’aise les colis.

Sur la rivière de l’Est, au-delà du port marchand, sont les chantiers de construction des navires à vapeur. C’est de là que s’est élancé, au mois de septembre 1874, le City of Pekin, le plus grand steamer qui ait jamais été construit. Après un premier voyage d’essai, auquel fut invité et prit part le général Grant, il est allé doubler le Cap-Horn pour toucher à San-Francisco, et faire sur le Pacifique les voyages réguliers entre la Californie, le Japon et la Chine. A Brooklyn est le navy-yard, un des arsenaux de l’Union, où mouillent, se construisent et se réparent les fameux monitors et autres navires de guerre américains.

Le monde entier est tributaire du port de New-York et le monde entier lui expédie en échange ses produits. Bien mieux, tous les états de l’Union envoient la plus grande partie de leurs productions à cette place privilégiée, qui de là les dissémine elle-même sur tout le globe. C’est ici que le sud adresse une part de ses cotons et de ses riz, la Pensylvanie son charbon, son fer, son pétrole, le Kentucky, la Virginie, le Maryland, leur tabac, le Lac-Supérieur son cuivre, le Missouri son plomb, le Wisconsin son zinc. Les états de la Nouvelle-Angleterre apportent à New-York les produits de leurs manufactures et de leurs pêcheries, et jusqu’à leur glace et leurs fruits. Puis viennent les états de l’ouest, à leur tête l’Illinois, avec leurs grains, leurs farines, leurs viandes salées, leurs bois d’œuvre, leurs produits de jardinage, de vacherie, de basse-cour. Quoi de plus ? C’est ici que les mines de Californie et celles de Nevada envoient leurs lingots d’or et d’argent. New-York expédie à son tour à tous ces états les nouveautés et les tissus d’Europe, les vins et les liqueurs de France, le café de Rio ou de Java, le sucre de La Havane, le thé de Chine et du Japon, les laines de la Plata et d’Australie, l’étain des Détroits, les épices et les aromates de l’Inde. New-York est le grand entrepôt, l’immense magasin de toute l’Amérique du Nord.

Pendant l’année fiscale commençant au 1er juillet 1872 et finissant au 30 juin 1873, la dernière dont la chambre de commerce de New-York nous a remis les états statistiques, il est entré dans ce port, en nombres ronds, 5,700 navires jaugeant 4,300,000 tonneaux, sur lesquels il faut compter environ 1,000 steamers océaniques d’une capacité de 2,460,000 tonnes. A la sortie, on relève à très peu près les mêmes chiffres. Pendant la même année, tous les ports des États-Unis n’avaient reçu au total que 32,000 navires jaugeant 12 millions de tonneaux. Il ressort de ces prémisses deux conséquences du plus haut intérêt : l’une que le tonnage du port de New-York est à lui seul le tiers de celui de tous les ports de l’Union, et ceci nous explique d’un seul trait l’importance commerciale de cette place, — l’autre que le tonnage des steamers qui fréquentent ce port y est de plus de moitié de celui des autres navires, ce qui confirme ce phénomène économique dont tous les marins ont été frappés depuis quelques années, que la vapeur tend de plus en plus à se substituer partout à la voile.

Il est à noter que, parmi les steamers qui font le service entre New-York et les ports européens, aucun n’est américain, et que, parmi les navires qui fréquentent le port de New-York, le pavillon étranger occupe une place de plus en plus prépondérante. Ces faits n’avaient pas lieu avant que les États-Unis eussent adopté, sous prétexte de favoriser leur commerce et leur industrie et de payer la dette de leur dernière guerre, des mesures douanières de protection et même de prohibition. L’adoption de ces règles d’un autre âge leur a coûté cher, tout en permettant, il faut bien le reconnaître, à quelques industries, telles que le tissage des étoffes, la fabrication du fer, de l’acier, du cuivre, de se développer chez eux avec un succès, un entrain qui étonne. En revanche, le prix de la main-d’œuvre et des matières premières s’est élevé si haut dans toute l’Union que non-seulement aucun steamer de commerce, mais encore aucun navire à voile de grande portée n’a pu y être économiquement construit pour être mis en concurrence avec ceux d’Europe. Les chantiers de construction maritime de l’Union, naguère encore si animés, chôment aujourd’hui pour la plupart, et les Américains, ces « rouliers de la mer, » qui avaient hier la plus formidable marine du globe, qui naviguaient le plus vite et le plus économiquement, ont cédé peut-être pour toujours la première place à l’Angleterre.

Le mouvement incessant des marchandises apportées en quantités si considérables sur des points relativement restreints, l’absence d’un grand dock central établi dans les bassins mêmes ; comme à Londres, tout cela fait qu’à New-York le pavage et l’entretien des quais et des rues du bas de la ville est une entreprise des plus difficiles. Ajoutons qu’une municipalité sans foi a dans maintes rencontres impudemment empoché l’argent des contribuables pour le partager avec les « politiciens » qui l’avaient nommée, et qu’il a fallu envoyer aux travaux forcés plus d’un surintendant des travaux urbains. Qui n’a pas vu le triste état des quais de l’Hudson, de ceux de la rivière de l’Est, de toutes les rues circonvoisines, et même de bon nombre de rues au cœur de la grande ville quand les riches n’y habitent point et ne prennent pas à leur charge le soin des trottoirs et de la chaussée, ne peut avoir une idée de l’abandon honteux où est laissée la voirie de la « cité impériale. » — « New-York dépense plus que Paris pour l’entretien de ses rues, disait récemment le Herald, elle est cent fois plus mal pavée que Paris. » Que serait-ce si le journal, poursuivant son enquête, eût parlé de ces deux marchés qui font tache dans la grande ville, le marché de la viande (Washington-Market) sur les quais de la rivière du Nord, et celui du poisson (Fulton-Market) sur la rivière de l’Est 1 En été, il y a là deux foyers de pestilence.

Dans cette immense cité, on dirait qu’il n’existe aucun géomètre municipal. Les ruisseaux n’ont aucune pente régulière, les égouts sont insuffisans ; rarement on arrose ou l’on balaie, si ce n’est sur quelques points en vue. Chacun, même devant les maisons les plus aisées, est tenu d’étaler sur le trottoir les rebuts de cuisine dans un tonnelet défoncé qui reste là en permanence. Le milieu de la rue est un cloaque ; il n’est pas rare d’y rencontrer des animaux morts que l’on n’enlève pas. Sur le ventre bouffi d’un cheval tombé de fatigue, on a vu un industriel avisé venir un jour coller ses réclames : les curieux avaient double raison d’accourir. Les pavés, disjoints, déjetés, sont éparpillés çà et là, quand ils ne manquent pas tout à fait. A la moindre pluie, ce sont des flaques d’eau, une boue noire et épaisse où l’on enfonce jusqu’aux genoux. C’est bien pis l’hiver, quand un pied de neige reste souvent plus d’un mois en place. Chacun alors porte double chaussure, l’extérieure en caoutchouc ; là mode a prévu cela. Il faut renoncer à toute description ; il faut avoir été témoin de ces choses. Inutile de prendre une voiture ; outre que le service des coches est des plus coûteux et des plus primitifs, les voitures ont peine à franchir tant d’obstacles, vont au pas, et vous cahotent horriblement. N’essayez pas non plus de l’omnibus, il ne vaut guère mieux ; on en a vu s’arrêter sur place et renoncer à continuer leur chemin. Prenez le car qui court sur le tramway.

Le car, c’est le mode de transport à la fois le plus économique, le plus commode et le plus populaire de New-York. C’est par le car que les négocians et commis descendent le matin en troupes nombreuses, du haut de la ville où ils demeurent, dans le bas, où sont leurs bureaux, et remontent le soir. C’est ici comme à Londres : le bureau est strictement séparé, éloigné du home ou foyer domestique. Pour une modique somme de 5 cents (25 centimes), le car vous transporte sur une longueur de plusieurs kilomètres. Il en est qui partent de la 200e rue et au-delà, des bords de la rivière de Harlem, sillonnant les principales artères. On les voit, on les entend partout. Il est des lignes où ils se succèdent de minute en minute. Ce n’est pas comme à Paris, où l’on ne s’aperçoit guère du service des tramways, installé depuis quelques mois. Le car est une immense voiture quadrangulaire portée sur deux paires de roues en fonte, et tramée par deux chevaux sur des rails en fer noyés dans la chaussée. Le cocher, debout, sans user du fouet, guide des rênes les bêtes librement attelées. Un frein, qui agit sur les roues et qui se manœuvre au moyen d’une manivelle, sert à arrêter la voiture quand il en est besoin. Au tournant des rues, les rails s’arrondissent sur des courbes soigneusement calculées, et le car évolue aisément sur la cheville ouvrière des essieux. Les chevaux, munis de sonnettes à la façon des mules espagnoles, annoncent de loin la venue du véhicule. Les voitures et les piétons se garent ; les voitures reprennent ensuite leur première direction sur les ornières des rails, dont elles suivent l’espacement, ce qui facilite beaucoup leur course et le tirage des chevaux. A l’intérieur du véhicule règnent, sur toute la longueur, deux bancs légèrement rembourrés ou à claire-voie ; à terre, un tapis de feutre ou de spart. Quand toutes les places sont prises, on se tient debout, dans l’espace libre entre les deux bancs. Des bretelles en cuir, fixées au plafond de la caisse roulante, — et dans lesquelles vous passez la main, si l’aspect graisseux de ces corps pendans, usés par d’autres, ne vous dégoûte pas, — aident à garder la position verticale. D’habitude le passant s’élance dans la voiture, qui court au trot, en descend de même ; on n’arrête guère que pour les dames. On ne refuse jamais personne. Quand tout l’intérieur est plein, vous pouvez monter à l’avant, sur la plate-forme, à côté du cocher, à l’arrière, à côté du conducteur. Celui-ci va et vient, encaisse le montant des courses, qui est uniforme, quelle que soit la distance que vous parcouriez. Il tient à la main un papier numéroté et un petit appareil métallique. A chaque paiement, il pointe le papier avec cet appareil taillé en emporte-pièce ; une petite rondelle se détache et tombe dans l’intérieur du mécanisme : c’est une souche qui sert de contrôle ; en même temps sonne un timbre. La fraude est impossible, il faut enregistrer chaque paiement ; le public est là qui entend sonner l’appareil, et cela réveille les oublieux, que le conducteur pousse du coude ou touche familièrement à l’épaule, s’ils ne s’exécutent pas assez vite. Le car est plein, entrez toujours ; il est fait pour 24 places, il emmène quelquefois jusqu’à 60 voyageurs. Le matin, mais surtout le soir, vers six heures, quand chacun revient des affaires, c’est un spectacle curieux que celui de ces voitures où les grappes humaines s’empilent. Aucun bruit, aucun cri, aucune dispute. Chacun se serre pour faire place au voisin. On ne repousse même pas ceux qui entrent avec des paquets. On est fort poli pour les dames ; on se lève silencieusement pour leur céder la place quand elles sont debout. C’est chose due, elles ne vous remercient pas même d’un sourire, d’un coup d’œil ; seulement prenez garde aux pickpockets, un écriteau à l’intérieur vous en prévient. Arrivés à destination, les chevaux sont dételés et reportés de l’autre côté du car, sans autre manœuvre. Il n’y a pas de timon pour atteler les bêtes, et la voiture, de forme symétrique, sans être retournée va librement dans les deux sens.

Un chemin de fer aérien, qui court le long des maisons, sur une seule voie, portée par des colonnettes en fonte fixées sur la partie extérieure des trottoirs, fait le service entre la 30e rue et la Batterie, en concurrence avec les cars. Dans le principe, on hésitait à prendre cette ligne à la suite de quelques accidens où le train fut précipité dans la rue. Aujourd’hui on a oublié cela, et le chemin de fer aérien fait convenablement ses affaires.

Les omnibus ou stages, familièrement et laconiquement les bus, desservent surtout l’interminable rue de Broadway. Ils sont de forme ventrue, archaïque, ornés au dehors et au dedans de peintures voyantes, têtes de femmes enluminées, paysages fantastiques. Bien qu’ils soient plus petits que les cars, on y paie le double : aussi les regarde-t-on comme plus « aristocratiques, » et la société y est-elle plus choisie. Il est des cars, ceux qui courent le long des quais ou traversent les quartiers populeux, où une dame ne pourrait guère se risquer, — non que la société y soit impolie, bruyante, mais elle n’est pas choisie ; les vêtemens n’y sont pas de la plus grande fraîcheur, et l’odeur qui y règne est quelquefois insupportable. — Dans Broadway, il passe à chaque minute trois ou quatre omnibus à la fois. L’après-midi, ils sont souvent pleins de dames qui vont rendre leurs visites, courir les magasins ; il fut un temps où elles avaient adopté la mode, quand elles ne trouvaient plus de place, de s’asseoir sans façon sur les genoux des voyageurs. La voiture va lentement, cahotée sur un pavé inégal. Le cocher, le chef protégé en été d’un vaste parasol blanc fixé à demeure et orné de réclames, vous fait signe de monter, et, lâchant une courroie attachée à son pied, laisse la porte s’ouvrir. Aucun conducteur. Vous jetez votre argent dans une petite boîte mécanique, vissée au fond de l’omnibus et à parois transparentes de cristal. De temps en temps, une trappe intérieure se lève toute seule et fait tomber la monnaie dans un double-fond invisible fermé par un cadenas. Le mouvement saccadé de cette trappe, qu’on dirait animée, irritée contre les menues pièces de nickel ou les carrés de papier-monnaie qui refusent de tomber du premier coup, est fort original. Il n’y a pas d’autre contrôle, et pas d’exemple de voyageur qui ne paie pas. Chacun est censé le surveillant de son voisin ; c’est une façon de self-government au petit pied. — Si vous avez à changer de la monnaie, vous faites résonner un timbre. Une main se présente par un trou, c’est celle du cocher. Vous lui passez votre argent, il vous renvoie par le même trou, sans arrêter ses chevaux, une enveloppe cachetée où est en petite monnaie le change de votre billet. Le montant de la somme contenue est imprimé sur l’enveloppe. Vous décachetez et jetez dans la boîte le prix connu du passage. La mystérieuse cassette, d’application récente, a excité la colère des cochers d’omnibus, qui auparavant volaient une partie des courses qu’on leur payait. C’était, paraît-il, chose entendue. Au mois de juin dernier, ils se mirent tout à coup en grève, et, au grand ébahissement des habitués de Broadway, les antiques voitures cessèrent un beau matin de fonctionner. Cela dura pendant quelques jours. Les cochers exigeaient une augmentation de gages, depuis qu’ils ne pouvaient plus voler. Comme on ne pouvait marcher avec des cochers d’occasion, car le métier est rude et demande une grande pratique, on finit par composer et s’entendre. Les patrons en furent quittes pour augmenter d’un quart la paie allouée aux anciens drivers. Tout d’abord ceux-ci avaient rossé quelques novices qui avaient voulu prendre leur place et s’étaient permis de monter sur le siège sans avoir fait d’apprentissage. Il est inutile de dire que ce genre d’entreprise est libre, qu’aucune ordonnance de police ne le régit et ne limite le nombre des omnibus.


IV. — LA CITE IMPERIALE ET LE MONDE AMERICAINS.

Ceux qui ont vu un plan de ville américaine savent que les rues s’y croisent à angles droits, à la façon des lignes d’un damier. Dans toute l’Amérique du Sud, le système des quadras ou pâtés rectangulaires de maisons a été adopté dès le principe, comme on peut le voir en visitant Lima, « la ville des rois, » ou Santiago, la belle capitale du Chili. On ne tarda pas à faire de même à New-York dès qu’on eut rompu avec la tradition anglaise, c’est-à-dire vers la fin du siècle dernier. Alors les rues, au lieu de porter des noms distincts, Wall, Beaver, William, Pearl, prennent des noms de nombre ; pour en distinguer la direction, on appelle avenues celles qui vont du sud au nord, parallèlement à l’Hudson, auquel les rues proprement dites sont perpendiculaires. On a eu de la sorte la rue ou l’avenue première, deuxième et ainsi de suite. Déjà la 205e rue est tracée au bord de la rivière de Harlem, et au-delà l’on continue. Par ce système, un étranger perdu au milieu de la ville trouve en un clin d’œil, sans plan, la direction qu’il doit suivre, et de plus, comme ce qu’on appelle un bloc ou pâté de maisons, — une île, comme nous disons en France et comme disaient les Latins, — a généralement, dans le sens des rues ou des avenues, une longueur régulière, il connaît aussi la distance qu’il doit franchir pour se transporter d’un point à un autre. Ainsi, les rues transversales aux avenues se succédant à des distances de 75 mètres, s’il part de la 1re rue pour aller à la 100e, il sait qu’il doit faire un parcours de 7,500 mètres ou 7 kilomètres 1/2. Il est une fois pour toutes orienté et trouve pour ainsi dire les yeux fermés une adresse quelconque. Il est bien entendu que ce système, aussi simple qu’ingénieux et commode, ne peut être adopté que dans une ville bâtie sur un plan tracé d’avance, et qu’il est inapplicable à Paris comme au vieux New-York.

Le New-York de 1874, entre la Batterie et le Parc-Central, le bois de Boulogne de la ville impériale, est divisé en 22 wards ou arrondissemens, dans chacun desquels est une inspection de police et un service télégraphique pour prévenir des incendies. Dès que le feu éclate quelque part, les pompes à vapeur se mettent en mouvement, traînées par d’intelligens chevaux, accourent sur le lieu du sinistre, et l’on sait avec quelle énergie, quelle promptitude elles opèrent : c’est à qui devancera tous les autres.

Les 1er, 2e, 3a et 5e wards sont occupés par le quartier des affaires : c’est, à proprement parler, le bas de la ville, down-town, la partie sud de New-York ; dans les 4e, 6e et 7e wards, entre Broadway et la rivière de l’Est, grouillent les émigrés italiens, les pifferari, et la plus grande partie des classes dangereuses de cette ville si diversement peuplée. Dans le 9e ward, naguère un des centres du monde élégant, sont restées d’anciennes familles, surtout de souche hollandaise. Le calme de ce quartier contraste avec l’agitation des quais voisins de l’Hudson, et le style sévère de ses maisons d’habitation avec la mauvaise tenue des bicoques qui s’alignent le long du grand fleuve. Les Français occupent presque entièrement le 8e ward avec leurs cafés, leurs restaurans, leurs magasins. On n’y entend parler que notre langue. Blanchisseurs, boulangers, fabricans de fleurs artificielles, nos compatriotes exercent une foule de petits métiers qui ne les enrichissent guère. Ils s’ingénient à vivre comme ils peuvent dans ce vaste pandémonium, aux mouvemens duquel ils ne se mêlent point. Ils regrettent la France et ne songent qu’à y revenir. Voici, dans le 11e ward, les Allemands et les Irlandais, aussi nombreux à New-York que les Américains de naissance, et pour toujours établis dans leur pays d’adoption. Ici les rues fourmillent d’enfans. Les Allemands ont importé dans la grande ville leurs orphéons, leurs brasseries sous les tonnelles, — les Irlandais leurs coutumes batailleuses ; les fils d’Érin sont de toutes les agitations politiques et déterminent par leurs votes le succès du parti démocratique, qui a presque toujours régi New-York. Le lord-maire de Dublin, reçu en Amérique au milieu des ovations, y complimentait récemment ses compatriotes, et remarquait que New-York était après Dublin la ville qui renfermait le plus d’Irlandais. Il aurait pu ajouter aussi que c’était celle qui contenait le plus d’Allemands après Vienne et Berlin. — Les autres wards de New-York sont en partie occupés par les Américains proprement dits ; çà et là, des rues entières habitées par les nègres, ou bien une agglomération des classes dangereuses, qui réapparaît. A mesure qu’on arrive vers les dernières rues, au-delà du Parc-Central, on rencontre, à côté de rues déjà entièrement tracées, de misérables cahutes de squatters dispersées au milieu de terrains vagues. Ce sont généralement des Irlandais qui habitent là avec toute leur famille, leur chèvre, une vache. Cela fait tache, mais disparaîtra demain, à mesure que de nouvelles maisons s’élèveront sur ces emplacemens à bâtir. Le sol n’a pas encore été nivelé, mais il est depuis longtemps soigneusement cadastré, et chaque lot (c’est la surface que doit occuper une maison) en a déjà été plusieurs fois vendu et revendu. La spéculation ne s’endort pas ; le maçon viendra à son heure et chassera pour toujours le squatter.

On cite l’époque où le quartier élégant était dans le bas de la ville ; cela pouvait encore se voir vers 1840. Alors on se promenait le soir sur le bord de l’Hudson, à la Batterie, où tout le monde se donnait rendez-vous, comme au beau temps des knickerbockers. Aujourd’hui on ne va plus à la Batterie, et le bowling-green, qui en est voisin, ne voit plus de joueurs de boules. On aies squares, qui rompent çà et là la monotonie des rues et des avenues, lesquelles sont aussi plantées d’arbres. On va dans l’après-midi entendre la musique et parader en voiture au Central-Park, qui est à 8 kilomètres de la Batterie. Cette distance de 8,000 mètres, parcourue en trente ans, peut donner une idée de la vitesse avec laquelle se développe et s’avance la ville de New-York. C’est une vitesse d’environ 270 mètres par an. Nous nous souvenons d’avoir vu la ville, en 1859, s’arrêter au square Madison, où est l’hôtel de la 5e avenue ; nous l’avons retrouvée, en 1870, aux environs du Parc-Central, à 2 kilomètres 2/3 du premier point. Les hommes d’affaires avisés, qui jouent sur le prix des terrains, ont l’instinct de cette loi économique. Qui achète à New-York un terrain à bâtir et peut le garder dix ou vingt ans est sûr de quintupler, de centupler quelquefois son capital.

Les habitans de New-York citent à tout propos les étonnans progrès de leur ville et en sont justement fiers. Ce parc, qu’ils ont appelé central, bien qu’en le traçant à l’extrémité nord de la cité, un jour que les magnifiques embellissemens du bois de Boulogne à Paris leur tournèrent à eux aussi la tête, ce parc, que nous avons vu à peine planté en 1867, nous l’avons retrouvé plus vert les années suivantes, et en pleine vigueur pendant l’été de 1874. Alors aussi il commençait réellement à mériter son nom, car il est maintenant bien au centre de cette grande ville, de cette Babylone moderne, qui, étouffant dans sa première limite que marquait une barrière naturelle, l’a pour jamais franchie, et couvrira demain tout le comté de Westchester lui-même du pâté de ses innombrables maisons. Déjà, autour du Parc-Central, encore plus grand et non moins bien décoré que le bois de Boulogne, s’élèvent partout de longues lignes d’habitations. Malheureusement elles font tort au paysage, et dressent tristement leurs hautes parois de briques rouges sur un fond d’arbres toujours verts.

C’est dans le voisinage de ce parc que le beau monde aime aujourd’hui à habiter. Les riches marchands, les gros banquiers, les hommes d’affaires gorgés de millions, viennent fixer là momentanément leurs somptueuses résidences, jusqu’à ce qu’une nouvelle poussée des boutiquiers, qui montent avec le flot toujours croissant de la population, les force à s’éloigner encore. Que de gens ont ainsi changé de domicile tous les dix ou vingt ans ! A vrai dire, on n’a pas de foyer. On laisse en un instant tous les souvenirs du passé, ces souvenirs qui s’attachent aux lieux où l’on est venu au monde, où l’on a aimé, et qui sont si chers à quelques âmes délicates et sensibles. Le natale solum, qui faisait pleurer Ovide, semble faire vibrer à peine le cœur de l’Américain. Nul n’habite plus dans la maison de ses pères, à l’endroit où il est né. Naguère la 5e avenue, entre les squares Washington et Madison, était le quartier préféré. Il y a quelques années, c’était là que le dimanche à midi, au sortir des offices, on rencontrait dans leurs élégantes toilettes toutes les belles de New-York. Nombre de gens comme il faut n’habitent plus là aujourd’hui ; l’envahissement des modistes, des tailleurs, des restaurateurs, a chassé « l’aristocratie. » Il nous souvient que le vénérable inventeur de la télégraphie électrique, M. Morse, chargé de gloire et d’années, qui habitait en 1869 dans une magnifique maison de la 22e rue, au coin du square Madison, nous disait d’un air triste : « Il va falloir vendre ce logis, déménager, aller s’installer plus loin ; le commerce envahit ce quartier, hier encore si tranquille, si bien habité ! » Deux ans après, la mort frappait le vieux savant, et il allait trouver ailleurs et pour toujours le repos qu’il cherchait.

Aujourd’hui c’est entre les 35e et 60e rues, les 4e et 6e avenues qu’il est de bon ton d’habiter. La 5e avenue est sur ces points le quartier par excellence, même à partir du square Madison, c’est-à-dire de la 26e rue. C’est là que le riche marchand Stewart a son palais de marbre, au coin de la 34e rue. A la 60e rue commence le Parc-Central. Les rues qui vont de la 26e à la 33e étaient hier encore affectionnées du monde élégant ; il les a en partie abandonnées à des maisons de jeux et à de pires encore, où les viveurs, toute la nuit, tiennent leurs assises en permanence. New-York est assurément la ville la plus débauchée des deux Amériques. Les belles demeures, et en général toutes les maisons privées de New-York, rappellent par l’architecture et la disposition les résidences anglaises ; elles n’ont aucune ressemblance avec nos maisons de Paris. On ne comprend pas aux États-Unis que plusieurs familles puissent habiter à la fois sous le même toit. Chacun veut avoir son foyer séparé, et cependant ce sont ces mêmes gens qui vont vivre si volontiers à l’hôtel. Les demeures des riches se reconnaissent à leurs élégantes et monotones façades, où le grès rouge du New-Jersey se répète sur des blocs continus avec les mêmes moulures et toujours la même ordonnance. Ce sont presque partout les mêmes balcons de pierre, les mêmes grandes glaces aux fenêtres, la même porte monumentale en beau bois de noyer américain, sculpté, fouillé, à laquelle conduit un escalier extérieur. Du pied des marches se détache une grille en fer qui protège un carré de gazon et le pas qui mène aux cuisines. De l’autre côté de la maison, un long jardinet ou une cour avec une treille au fond. Volontiers on tend des cordes à travers les arbustes pour faire sécher la lessive, qui se fait à domicile. Quelques jardins sont mieux tenus et décorés de plantes rares. A l’intérieur du logis, de nombreux objets d’art, souvent d’un goût douteux. Toutefois plusieurs de ces collections mériteraient d’être citées, et témoignent du choix éclairé de leurs possesseurs. Il est telle galerie de tableaux établie avec un soin délicat, patient, qu’il faudrait aussi rappeler, si d’autres n’ont été l’assemblées que pour obéir à la coutume, qui veut que l’on ait des tableaux quand on peut les payer.

C’est dans ces demeures princières qu’habitent ces jeunes misses remuantes qui ne vivent que pour s’amuser. Elles sont libres autant qu’on peut l’être ; les mœurs américaines ont encore renchéri en cela sur les mœurs anglaises. Heureusement que les jeunes filles joignent à l’amour exagéré du plaisir, du mouvement, un tempérament calculateur qui les retient le plus souvent sur le bord de l’abîme. La tête est folle, mais le cœur reste froid. Les lois du pays atteignent aussi le séducteur plus facilement que chez nous, ce qui est une barrière pour l’homme. Ce n’est pas qu’il n’y ait des abus, et que telle demoiselle de New-York ne soit, comme on dit, un peu fast ou évaporée. Le jour, elles vont avec des amies, ou accompagnées de celui qui a l’honneur de les courtiser et de flirter ouvertement avec elles, cavalcader au Parc-Central, amazones infatigables, ou y courir follement dans un buggy qu’elles conduisent elles-mêmes. L’hiver, elles changent le phaéton en traîneau, vont patiner sur le lac du parc ou promènent leur curiosité dans tous les magasins de Broadway. Là elles font déplier toutes les étoffes, demandent le prix de chaque chose et n’achètent rien. Le commis impassible ne témoigne par aucun signe du moindre mécontentement. Il y a un mot pour cette singulière habitude, familière à toutes les dames américaines et un peu aux Anglaises : on appelle cela shopping (magasiner). Une autre coutume où les Américaines sont maîtresses, c’est d’entrer dans les confiseries et d’y prendre des glaces à tout propos ; mais la femme est partout gourmande. Le soir, les mêmes jeunes filles se retrouvent au théâtre, au restaurant. Si un grand bal quelque part se donne, on est sûr de les y rencontrer. L’été, des parties sans fin les appellent dans les villes d’eaux, à Newport, à Long-Branch, à Saratoga, où elles étalent plusieurs fois par jour des toilettes à ruiner vingt maris, ou bien, franchissant l’Océan, elles viennent étonner l’Europe de leurs joyeux écarts. Qui ne les a rencontrées à Brighton, dans l’île de Wight, à Ostende, à Spa, à Hombourg, à Rome, à Paris, où elles ont trôné un moment avec tant d’éclat ? Les fêtes bruyantes des Tuileries, surtout vers la fin de l’empire, n’eurent pas de solliciteuses, d’habituées plus empressées que ces fières républicaines. Bien des gens accoutumés à nos usages ne voudraient pas de ces jeunes filles pour femmes. Ils ont tort ou ils ont raison, peu importe ; la vérité est que ces jeunes filles, au début si légères et quelquefois, disons-le sans détour, compromises par des actes graves, font à la fin des femmes comme d’autres et d’excellentes mères. A chaque pays ses mœurs. Quelques familles revenues d’Europe ont essayé d’importer aux États-Unis notre méthode sévère d’éducation féminine, elles ont trouvé peu d’adhérens.

Les hommes se distinguent des femmes, au moins en apparence, par plus de calme et de réserve. Ils commencent à travailler très jeunes, car on quitte de bonne heure l’école. Ils s’occupent avec ardeur d’affaires de tout genre, de commerce, de banque, d’industrie. Beaucoup voyagent et ne reviennent à la maison qu’après avoir fait fortune. On ne compte guère sur l’héritage paternel, et la dot est chose presque inconnue, même pour les filles. Le père, aujourd’hui millionnaire, peut être demain ruiné. Sur qui compter ? Sur soi-même, sur soi seul, et c’est ce que fait chacun.

Ainsi préoccupés de choses matérielles, les hommes ne brillent point par des manières exquises : ils n’ont pas le temps d’être polis. Qui n’a entendu parler de leur manque d’urbanité, de leurs habitudes plus ou moins grossières ? Autant les femmes sont distinguées, autant les hommes le sont peu, et c’est pour cela, non moins que pour le désir qu’éprouvent les naïves misses d’acquérir ce qui est défendu chez elles, c’est-à-dire un titre, que beaucoup de jeunes Américaines viennent se marier en Europe. Que de comtesses et de marquises d’emprunt sont ainsi retournées à New-York, à Chicago, à Boston ! Hâtons-nous de dire que les graves défauts que l’on peut reprocher aux hommes disparaissent peu à peu dans les grandes villes, et que nombre d’entre eux se distinguent aujourd’hui autant par leurs façons élégantes que par la culture élevée de leur esprit. Beaucoup, qui sont venus en Europe, se sont façonnés aux manières policées du vieux monde. Quelques-unes des anciennes familles, celles-là de souche réellement noble, ont gardé aussi avec sévérité et inculqué à leurs enfans les saines traditions d’autrefois. L’Amérique eut jadis sa bonne société. Au temps de George et de Martha Washington, qui avaient une cour, qui tenaient leurs levers, les salons de Philadelphie, de Boston, de Newport, de New-York, allaient de pair avec les meilleurs salons de l’Angleterre. L’avènement de plus en plus marqué des formes démocratiques et la part de plus en plus grande faite aux immigrans, ont peu à peu changé tout cela. Ces bonnes maisons, qui autrefois accueillaient si spontanément, si ouvertement l’étranger, il faut aujourd’hui les connaître, les chercher, les trouver, et chacune est un peu murée. C’est comme un clan dont il faut être, sinon vous êtes tenu soigneusement à l’écart. Le même homme qui, allant le matin à ses affaires, touche la main, parle familièrement à son bottier, citoyen, électeur comme lui, s’enferme, se claquemure le soir dans sa famille, et n’est accessible qu’aux intimes.

Dans ce monde si agité, si multicolore, il n’est pas rare, on le sait, de rencontrer des industriels et des marchands dont la fortune et les revenus égalent ceux des rois.. Le commencement de tous a été des plus modestes. Stewart, émigré irlandais, a débuté par être un pauvre maître d’école. Astor, un Allemand, venu à New-York au commencement de ce siècle, avec un écu en poche, a laissé à son fils une fortune en propriétés foncières évaluée à 100 millions de francs. Vanderbilt, descendant des premiers émigrans hollandais, a commencé par être batelier et porter sur sa barque des produits de jardinage de Brooklyn ou de Staten-Island à New-York ; il a aujourd’hui une fortune au moins aussi considérable que le fils de John-Jacob Astor ; il jouit de plus du renom d’être le premier homme d’affaires des États-Unis. Il a possédé un moment toute une flotte de bateaux à vapeur, si bien qu’on ne l’appelait plus que « le commodore » ou « grand-amiral. » Aujourd’hui il n’a pas d’égal dans l’administration des voies ferrées. Le chemin de New-York-Central et Hudson-River, qui va jusqu’à Chicago par le railroad, riverain du lac Érié, qu’on nomme le Lake-Shore, est tout entier dans ses mains. Il mène cette affaire sans contrôle, autocratiquement. Les actions sont au-dessus du pair, et toute la bourse de New-York est tellement intéressée dans les affaires de ce roi des financiers, que récemment, en septembre 1874, la nouvelle, heureusement fausse, qu’il était pris d’une indisposition légère, fit tout à coup baisser les fonds publics. Il est vrai que cet industriel infatigable, le plus grand travailleur d’un pays où tout le monde travaille, n’a pas moins de quatre-vingt-quatre ans.

Toute la société américaine prend modèle sur celle de New-York. La ville impériale règle les coutumes, les modes de l’Amérique, comme Paris règle celles de la France et quelque peu celles du monde entier. La ville de Washington n’est que la capitale politique des États-Unis. Sans doute on y rencontre l’hiver la société la plus cultivée, la plus élégante, la plus spirituelle ; mais cette société est en grande partie cosmopolite et fournie par les diverses légations. La vraie capitale de l’Union est New-York. La société de Boston est plus lettrée et plus sévère ; celle de Baltimore, de Charleston, de Richmond, plus distinguée, plus aristocratique, au sens strict du mot : on sait combien les familles virginiennes sont fières de leurs blasons et de leur généalogie ; la société de Philadelphie est plus délicate, plus réservée ; celle de la Nouvelle-Orléans, où dominent les descendans des créoles français, plus vive, plus chevaleresque, et cela était surtout vrai, pour la Nouvelle-Orléans, avant les désastreuses suites de la guerre de sécession qui ont ruiné le sud et l’ont livré en proie aux ignobles carpet-baggers ; mais nulle ville américaine ne peut le disputer à New-York en population, en étendue, en magnificence, ni entrer en lutte avec elle pour le chiffre des affaires qui s’y traitent, pour la richesse de ses nababs, l’élégance des toilettes féminines, le luxe et l’éclat des fêtes et des réceptions. C’est en ce sens que New-York est la véritable capitale des États-Unis, et nulle cité, fût-ce Saint-Louis, que les Français fondèrent il y a un siècle sur le Mississipi et si étonnamment grandie depuis, fût-ce Chicago ou San-Francisco, la reine des lacs ou celle du Pacifique, ne pourra désormais lui ravir cette couronne.

Admirable destinée que celle de cette ville, à peine marquée sur la carte il y a moins d’un siècle et demi, et qui aujourd’hui contient 1 million d’âmes, 2 millions avec les villes annexes de Brooklyn, Jersey-City et les autres, qui font réellement partie de la grande agglomération new-yorkaise ! Dans vingt ans, dans trente ans au plus, il y aura sur ce point 4 millions d’âmes. Londres alors sera dépassée, comme Londres a dépassé Pékin, et la première ville du globe, tant pour la richesse que pour le nombre des habitans, sera New-York. Les villes ont leurs destinées, et dans le phénomène mystérieux qui préside à leur naissance et fixe leur emplacement, les raisons de leur développement futur existent en germe. La nature, au commencement des âges, avait sans doute façonné cette pointe de Manhattan avec une préférence marquée. La place n’était-elle pas heureusement choisie entre toutes pour servir un jour de berceau à la première ville du monde ?


L. SIMONIN.


  1. A History of New-York from the beginning of the world to theend of the dutch dynasty, by Diedrich Knickerbocker.