Nicolas Nickleby, traduction Lorain/35

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 27-45).



CHAPITRE III.

Smike est présenté à Mme et Mlle Nickleby. Nicolas, de son côté, fait de nouvelles connaissances. On entrevoit, pour la famille, des jours meilleurs.

Après avoir établi sa mère et sa sœur dans l’appartement de l’excellente miss la Creevy, après s’être assuré que la vie de sir Mulberry Hawk n’était pas en danger, Nicolas tourna ses pensées du côté du pauvre Smike, qui, après avoir déjeuné avec Newman Noggs, était resté désolé dans la mansarde de leur ami, à attendre avec une grande anxiété des nouvelles ultérieures de son protecteur.

« Comme il doit à présent faire partie de notre petit ménage, partout où nous demeurerons, et quel que soit le sort que nous réserve la fortune, il faut, pensa Nicolas, que je présente le pauvre garçon en bonne et due forme. Je ne doute pas que ma mère et ma sœur ne l’accueillent favorablement pour lui-même, mais s’il fallait ajouter quelque chose à leurs bonnes dispositions pour lui, je sais qu’elles s’y prêteront volontiers pour me faire plaisir. »

En disant ma mère et ma sœur, Nicolas ne voulait parler que de sa mère, car, pour Catherine, il était sûr d’elle. Mais il connaissait les faiblesses de sa mère, et il craignait que Smike ne se mît pas aussi aisément dans les bonnes grâces de Mme Nickleby. Cependant il se disait en partant pour accomplir cette cérémonie qu’elle ne pouvait manquer de s’attacher à lui, quand elle connaîtrait sa nature dévouée et que, comme elle ne serait pas longue à s’en apercevoir, Smike n’aurait à subir qu’une courte épreuve.

« J’avais peur, dit Smike dans sa joie de revoir son ami, qu’il ne vous fût survenu encore quelque nouvel accident. J’ai fini par trouver le temps si long que je craignais presque de vous avoir perdu.

— Perdu ! répliqua gaiement Nicolas, n’ayez pas peur. Vous n’êtes pas près d’être débarrassé de moi, je vous en réponds. Il m’arrivera encore plus d’une fois de remonter sur l’eau. Plus fort on pousse la balle, et plus vite elle rebondit, Smike. Mais, allons, je suis chargé de vous emmener à la maison.

— À la maison ? balbutia Smike reculant avec timidité.

— Eh bien, oui ! répliqua Nicolas en lui prenant le bras ; pourquoi pas ?

— Autrefois, je ne dis pas, j’ai eu de ces rêves, jour et nuit, nuit et jour, pendant bien des années. À la maison ! combien j’ai souhaité ce bonheur ! mais j’ai fini par me lasser de mes espérances, il ne m’en est resté qu’une peine plus amère. Mais aujourd’hui…

— Eh bien quoi, aujourd’hui ? lui demanda Nicolas en le regardant avec bonté ; qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui, mon vieux camarade ?

— Je ne vous quitterai pas pour aller à la maison, où que ce fût sur la terre, répliqua Smike en lui serrant la main. J’en excepte un lieu seulement, un seul ; je ne deviendrai jamais vieux ; et si j’étais sûr que ce fût votre main qui me déposât dans la tombe ; si je pouvais espérer, avant de mourir, que vous viendriez l’animer quelquefois d’un de vos sourires si bons, si bienveillants, par un beau jour, un jour d’été, quand tout serait vivant dans la nature, et non pas mort comme moi, cette maison-là, j’y retournerais volontiers sans verser une larme.

— Et pourquoi songer à tout cela, mon pauvre garçon, si vous pouvez vivre heureux avec moi ? dit Nicolas.

— Parce que, si je change, moi, au moins je ne verrai pas les autres changer autour de moi ; s’ils m’oubliaient, j’aurais le bonheur de ne pas le savoir ; et puis, au cimetière, nous nous rassemblons tous ; ici, je ne ressemble à personne : je ne suis qu’un pauvre génie ; mais je vois bien cela.

— Vous êtes un enfant, un nigaud, lui dit Nicolas gaiement. Si c’est là ce que vous voulez dire, nous sommes d’accord. Ne voilà-t-il pas une jolie mine à présenter aux dames, et à ma jolie sœur encore, sur laquelle vous m’avez tant de fois questionné ! Ah ! je ne reconnais plus votre galanterie du Yorkshire. Fi ! que c’est vilain ! »

Smike reprit sa bonne humeur et sourit.

« Quand je vous parle de venir à la maison, poursuivit Nicolas, c’est de la mienne que je vous parle et par conséquent de la vôtre. Si par là j’avais voulu dire un logis en général compris entre quatre murailles et recouvert d’un toit, qu’on appelle une maison, je serais bien embarrassé moi-même de vous en décrire la position ; mais ce n’est pas cela dont il s’agit. La maison dont je parle, c’est la place où, en attendant mieux, tous ceux que j’aime sont groupés ensemble. Que ce soit la tente des bohémiens, ou la grange du paysan, s’ils y sont tous, c’est ma maison, et vous n’avez que faire, quant à présent, de vous alarmer à ce nom. Ma maison n’a rien qui doive vous effrayer ni par son étendue ni par sa magnificence. »

En même temps, Nicolas prit son compagnon par le bras, et, tout en causant avec lui de cela et d’autre chose, en variant, le long du chemin, les sujets pour amuser son esprit et soutenir son intérêt, ils se trouvèrent à la porte de miss la Creevy.

« Et voilà, ma chère Catherine, dit Nicolas en entrant dans la chambre où sa sœur était assise toute seule, l’ami fidèle, le compagnon de voyage dévoué, que je vous ai priée de recevoir. »

Le pauvre Smike commença par être terriblement timide et gauche ; il avait si grand’peur ! mais, lorsque Catherine se fut avancée vers lui avec bonté, et qu’elle lui eut dit, d’une voix pleine de douceur, combien il y avait longtemps qu’elle avait le désir de le voir, d’après tout ce que lui avait dit son frère ; combien elle lui devait de remerciements d’avoir été pour Nicolas une consolation constante dans leurs épreuves et leurs revers ; alors il ne savait s’il devait rire ou pleurer, et son embarras changea de nature sans être moins grand. Pourtant il prit sur lui de dire d’une voix entrecoupée qu’il n’avait pas d’autre ami que Nicolas, et qu’il donnerait de bon cœur sa vie pour lui. Et Catherine, douce et sage comme elle était, ne voulut pas avoir l’air de remarquer son embarras pour ne pas l’accroître. Aussi reprit-il presque tout de suite son assurance, et se trouva-t-il comme chez lui.

Après cela ce fut le tour de miss la Creevy. Elle aussi, il fallait le lui présenter, et, si miss la Creevy était une bien bonne personne, elle avait aussi la langue bien pendue. Ce n’est pas qu’elle entreprit tout de suite Smike, elle aurait craint de le mettre mal à son aise ; mais elle s’en dédommagea avec Nicolas et sa sœur. Puis, après avoir donné à Smike le temps de se préparer, elle lui fit par-ci par-là toutes sortes de questions. « Vous connaissez-vous en portraits ? trouvez-vous que celui-là dans le coin me ressemble ? qu’en pensez-vous ? je crois qu’il n’aurait pas perdu à me rajeunir de dix ans. N’êtes-vous pas de mon avis ? Ne trouvez-vous pas, en général, que les jeunes dames sont mieux (et ce n’est pas seulement en peinture) que les vieilles ? » Toutes observations d’une gaieté innocente et folâtre qu’elle savait assaisonner d’une humeur si joviale et si amusante, que Smike lui fit en lui-même la déclaration qu’il n’avait jamais vu de dame plus aimable, sans en excepter Mme Grudden du théâtre de M. Vincent Crummles ; et pourtant c’était aussi une bien aimable dame et qui parlait peut-être encore plus, mais, dans tous les cas, certainement plus haut que miss la Creevy.

Enfin la porte s’ouvrit encore pour livrer passage à une dame en deuil, et Nicolas alla l’embrasser avec tendresse en l’appelant sa mère ; puis il l’amena près de la chaise d’où s’était levé Smike en la voyant entrer.

« Ma chère mère, dit Nicolas, vous êtes toujours si bonne aux affligés, si empressée à leur venir en aide, que vous ne pouvez manquer, je le sais, d’être bien disposée en sa faveur.

— Ne doutez pas, mon cher Nicolas, répliqua Mme Nickleby regardant sa nouvelle connaissance d’un air peu émerveillé, et lui rendant son salut avec un peu plus de majesté qu’il n’eût fallu peut-être en pareille circonstance ; ne doutez pas que nos amis aient (c’est trop juste et trop naturel, vous le savez) tout droit à mon bon accueil, et par conséquent que j’aie un très grand plaisir à voir tous ceux auxquels vous prenez intérêt. Cela ne peut pas faire l’ombre d’un doute. Certainement non, pas le moins du monde ; mais en même temps laissez-moi vous dire, mon cher Nicolas, comme je le disais toujours à votre pauvre cher père, quand il m’amenait des messieurs à dîner sans qu’il y eût rien à la maison, que, s’il était venu seulement l’avant-veille (aujourd’hui ce n’est pas l’avant-veille que je dois dire, mais bien l’année dernière), nous aurions été plus à même de le mieux recevoir. »

Après ces observations, Mme Nickleby se tourna vers sa fille, et lui demanda à voix basse, mais de manière à être entendue, si ce monsieur allait passer chez eux toute la nuit ; « car dans ce cas, ma chère Catherine, dit-elle, je ne sais pas où il serait possible de le mettre coucher ; il n’y a de place nulle part. »

Catherine fit quelques pas vers sa mère avec sa grâce ordinaire, et, sans montrer ni contrariété ni dépit, lui glissa quelques mots à l’oreille.

« Mon Dieu ! ma chère Catherine, dit Mme Nickleby reculant de quelques pas, comme vous êtes tourmentante ! Croyez-vous que je ne savais pas bien cela sans que vous eussiez besoin de me le dire ? mais c’est justement ce que je viens de dire à Nicolas ; je lui ai répété que j’en étais satisfaite… À propos, mon cher Nicolas, ajouta-t-elle en se tournant vers lui d’un air moins contraint qu’auparavant, et le nom de votre ami, vous ne me l’avez pas dit ?

— Son nom, ma mère ? c’est Smike. »

Personne ne pouvait prévoir l’effet de cette réponse toute simple ; mais Mme Nickleby n’eut pas plutôt entendu prononcer ce nom, qu’elle se laissa tomber sur sa chaise, et se mit à pleurer sans rime ni raison.

« Qu’avez-vous ? s’écria Nicolas se précipitant vers elle pour la soutenir.

— Ah ! cela ressemble à Pyke, cria Mme Nickleby ; cela ressemble tout à fait à Pyke. Ah ! qu’on ne me parle pas… je vais être mieux, je le sens. »

Là-dessus, elle n’oublia aucun des symptômes de la pâmoison dans toutes ses phases ; puis, se faisant verser un grand verre d’eau dont elle prit la valeur d’une cuiller à bouche, et dont elle jeta le reste, Mme Nickleby se trouva mieux, et s’excusa avec un sourire languissant d’être si enfant ; mais elle ne pouvait pas s’en empêcher.

« C’est un mal de famille, dit Mme Nickleby ; il ne faut donc pas m’en vouloir de ma sensibilité. Votre grand’maman, Catherine, était exactement de même, mais tout à fait de même : la moindre émotion, la plus légère surprise, et elle se trouvait mal sur-le-champ. Je lui ai entendu dire et redire, que du temps qu’elle était demoiselle, avant son mariage, elle tournait un jour le coin de la rue d’Oxford, lorsqu’elle se heurta contre son coiffeur, qui se sauvait de la poursuite d’un ours… ou bien, attendez, c’était peut-être l’ours qui se sauvait de la poursuite du coiffeur. Enfin, je n’en sais plus rien, mais ce que je sais bien, c’est que le coiffeur était un très joli homme, et qui avait même les manières très élégantes, ce qui du reste ne fait rien à l’affaire. »

Mme Nickleby, une fois lancée, sans s’en apercevoir, dans ses accès d’humeur rétrospective, devint plus traitable à partir de ce moment, et, par des transitions faciles dans la conversation, passa à une foule d’autres anecdotes qui n’étaient pas moins bien appropriées au sujet.

« Monsieur Smike est du Yorkshire, n’est-ce pas, mon cher Nicolas ? dit-elle après le dîner, reprenant la parole après une assez longue pause.

— C’est bien cela, ma mère, répondit Nicolas ; je vois que vous n’avez pas oublié sa triste histoire.

— Ô Dieu ! non, cria Mme Nickleby. Certes, oui, une triste histoire ! vous avez bien raison… Vous n’avez jamais eu l’occasion, monsieur Smike, lui dit la bonne dame, de dîner chez les Grimble de Grimblehall, un peu au nord du comté ? Non ? — M. Thomas Grimble, un homme très fier : six grandes filles très aimables, et le plus beau père du pays !

— Ma bonne mère, à quoi pensez-vous ? dit Nicolas ; comment pouvez-vous croire que l’infortuné souffre-douleur d’un maître de pension du Yorkshire eût l’occasion de recevoir des cartes d’invitation de toute la noblesse et la bourgeoisie du voisinage ?

— Mais réellement, mon cher, je ne vois pas ce qu’il y aurait là d’extraordinaire ; je sais bien que moi, quand j’étais en pension, j’allais toujours au moins quatre fois par an chez les Hawkins à Taunton-vale, et certes ils sont beaucoup plus riches que les Grimble et alliés à leur maison par mariage. Ainsi, vous voyez bien que ce n’est pas déjà si invraisemblable. »

Après avoir écrasé Nicolas par cette réponse triomphante, voilà qu’il prit tout à coup à Mme Nickleby une attaque subite de défaut de mémoire et une envie irrésistible de substituer au nom de Smike qu’elle avait oublié, celui de M. Slammons. Quand on l’en fit apercevoir, elle s’en excusa sur la ressemblance étonnante des deux noms dans la prononciation, vu qu’ils commençaient tous les deux par un s, et qu’il y avait un m commun dans le mot.

Smike ne fut peut-être pas frappé comme elle de cette ressemblance ; mais il montra tant d’attention, et mit tant de complaisance à écouter Mme Nickleby, qu’ils furent bientôt dans les meilleurs termes, et que, sensible à cette déférence, Mme Nickleby ne tarda pas à manifester la plus haute estime pour son caractère et sa tenue en général.

Le petit cercle de famille continua donc de vivre sur le pied de la plus agréable intimité jusqu’au lundi matin, où Nicolas se retira pour se recueillir un moment, réfléchir sérieusement à l’état de ses affaires, et prendre, s’il lui était possible, un parti qui pût le mettre à même de soutenir ces objets de son affection, dont l’existence dépendait entièrement désormais de son activité et de son succès.

M. Crummles lui revint plus d’une fois à l’esprit, mais, si Catherine était déjà au fait de tous les détails des ses relations avec cet illustre directeur, sa mère ne l’était pas, et il prévoyait de sa part mille objections embarrassantes à ce qu’il choisît le théâtre pour sa carrière. Il avait d’ailleurs d’autres raisons plus graves encore de ne plus songer à reprendre ce genre de vie. Non seulement les profits en étaient médiocres et précaires, surtout s’il ne devait jamais, comme il en avait l’intime conviction, s’élever à une grande distinction même en province ; mais encore il faudrait donc qu’il traînât sa sœur de ville en ville, de foire en foire. Quelle autre société pourrait-il lui donner que celles des gens avec lesquels il serait obligé de se mêler presque sans choix ? « Non, dit Nicolas, c’est impossible, il faut nécessairement que je prenne un autre parti. »

C’était facile à dire, ce n’était pas facile à faire, avec aussi peu d’expérience du monde qu’il en avait pu gagner dans ses épreuves pénibles mais courtes, avec une bonne dose de confiance téméraire et de précipitation juvénile, et une très petite somme d’argent devant lui. Pas bien riche d’argent, mais plus pauvre encore d’amis, qu’allait-il devenir ? « Parbleu ! dit Nicolas, je vais retourner à mon bureau de placement. »

Il ne pouvait s’empêcher de rire en lui-même de voir avec quelle ardeur il se mit en marche pour l’accomplissement d’un dessein dont il blâmait intérieurement tout à l’heure la précipitation. Mais il n’en allait pas moins droit à son but, se figurant, à mesure qu’il approchait du bureau, toute espèce de chances brillantes ou d’impossibilités absolues, et se disant, peut-être avec raison, que c’était un grand bonheur pour lui que ce tempérament impétueux et bouillant qu’il avait reçu de la nature.

Le bureau paraissait exactement dans le même état que la dernière fois qu’il y était allé, et même, à deux ou trois exceptions près, il y reconnut les mêmes écriteaux à la fenêtre. C’étaient toujours les mêmes maîtres et les mêmes maîtresses respectables qui demandaient toujours des domestiques également vertueux ; c’étaient les mêmes domestiques vertueux qui demandaient toujours des maîtres ou des maîtresses également respectables. C’étaient les mêmes terres magnifiques qui sollicitaient un placement de capitaux ; c’étaient les mêmes capitaux incalculables qui cherchaient des terres pour garantir un bon placement : en un mot, c’était toujours la même profusion d’occasions excellentes offertes à tous les gens qui voulaient faire fortune. Et la preuve la plus éclatante de la prospérité nationale, c’est que, depuis si longtemps, il ne s’était encore présenté personne pour saisir au vol des avantages si précieux.

Quand Nicolas s’arrêta devant la croisée pour y lire les annonces, le hasard voulut qu’un vieux gentleman en fît autant ; et Nicolas, en les parcourant des yeux de droite à gauche, pour y découvrir quelque placard intéressant en grosses capitales, rencontra l’inconnu, dont l’extérieur provoqua sa curiosité et lui fit un moment suspendre ses recherches pour l’examiner de plus près.

C’était un gros bel homme de bonne mine, portant un habit bleu à larges pans, ample et aisé, sans taille, pour ainsi dire, pour plus de commodité. Une culotte courte et de grandes guêtres sur ses jambes robustes ; sur la tête un chapeau blanc, bas de forme, à larges bords, comme en porte un riche campagnard. Il avait son habit boutonné. Son double menton, avec ses nombreuses fossettes, s’étalait à l’aise dans les plis d’une cravate blanche, non pas une de vos cravates apoplectiques, toutes roides d’empois, mais une de ces bonnes, vastes cravates blanches du temps jadis, avec lesquelles on pouvait aller se coucher sans crainte de s’étrangler. Mais ce qui attira principalement l’attention de Nicolas, c’était l’œil de ce brave homme, un œil clair, scintillant, honnête, un œil heureux et content. Il était donc planté là, debout, le nez en l’air, une main dans le revers de son habit, l’autre jouant avec sa chaîne de montre en or, contemporaine de sa jeunesse ; la tête un peu de côté, et le chapeau encore plus de côté que la tête, mais ce n’était que par accident ; on voyait bien que ce n’était pas sa posture habituelle ; le tout relevé d’un sourire agréable qui se jouait autour de ses lèvres, avec une expression comique de finesse, de simplicité, de bonté, de bonne humeur, tout ensemble confondu dans la physionomie vive et enjouée de ce vieillard appétissant. Aussi Nicolas serait resté là à le regarder jusqu’à demain, oubliant volontiers toutes les mines revêches et les visages bourrus qui ne sont pas rares sous la calotte des cieux.

Mais il n’eut pas le temps de prolonger beaucoup son plaisir, car l’étranger, sans avoir l’air de se douter qu’il fût devenu l’objet du regard observateur de Nicolas, jeta par hasard les yeux sur lui, ce qui lui fit naturellement ramener les siens vers les séductions des affiches collées à la fenêtre, pour ne pas le blesser par une curiosité indiscrète.

Cependant le gentleman ne bougeait pas de là, laissant errer ses yeux d’un placard à l’autre, sans que Nicolas osât lever la tête pour le considérer davantage. Sous ces dehors singuliers et bizarres, c’était plaisir de voir l’air le plus avenant du monde ; il semblait que tout parlât en sa faveur ; c’était un de ces portraits où les lumières, habilement distribuées par l’artiste dans le coin de la bouche et dans le pli des yeux, ne piquent pas seulement l’intérêt du spectateur, mais lui font aimer le modèle en personne.

Cela posé, vous ne serez pas surpris que Nicolas se donnât le plaisir de le considérer, et que le gentleman le prît plus d’une fois sur le fait. Nicolas, à chaque fois, rougissait d’un air embarrassé ; car le fait est qu’il s’était déjà demandé si, par hasard, l’étranger ne serait pas venu là chercher un employé ou un secrétaire, et lui semblait que, dans ce cas, le vieux monsieur devait lire son secret écrit sur sa figure.

Tout cela fut l’affaire de quelques minutes, bien que les détails en soient plus longs dans un conte. L’étranger allait partir quand Nicolas, rencontrant ses yeux, se vit pris encore une fois en flagrant délit, et, dans son embarras, balbutia un mot d’excuse.

« Il n’y a pas de mal à cela ; oh ! mon Dieu ! il n’y a pas de mal, » dit le bon vieillard.

Ces paroles furent dites d’un ton si amical et d’une voix qui répondait si bien à la bonne mine de l’étranger, enfin avec une telle cordialité de manières, que Nicolas se sentit encouragé à dire quelques mots de plus.

« Voilà un grand choix de bonnes occasions, monsieur, dit-il avec un demi-sourire en montrant la croisée du bureau.

— Oui ; il y a déjà bien des gens à la recherche d’un emploi qui s’y sont laissé prendre ; ce n’est pas aujourd’hui, ma foi ! les pauvres garçons ! les pauvres garçons ! »

En même temps il se mit en route ; mais, croyant voir que Nicolas ouvrait la bouche pour lui parler, il ralentit complaisamment son pas, comme s’il ne voulait pas le désobliger en le quittant trop brusquement. Il y eut donc entre eux un moment de cette hésitation que l’on voit quelquefois dans la rue entre deux passants qui se sont fait de la tête un signe de reconnaissance, mais qui ne savent pas trop s’ils doivent revenir sur leurs pas pour s’aborder, ou s’ils doivent continuer leur chemin ; Nicolas finit pourtant par se trouver côte à côte avec le vieux gentleman.

« Vous vouliez parler, jeune homme ? Qu’est-ce que vous vouliez me dire ?

— Oh ! rien ; seulement que j’espérais presque, ou plutôt que je m’imaginais que vous aviez quelque raison de venir consulter ces annonces.

— Ah ! et quelle raison ? voyons, quelle raison ? répliqua le bon vieux en jetant un regard en coulisse à Nicolas. Vous pensiez peut-être que je venais chercher une place ; hein ! n’est-ce pas vrai ? »

Nicolas secoua la tête vivement pour combattre cette supposition.

« Ah ! ah ! dit en riant le gentleman qui se frottait et se tordait les mains comme un linge qui sort de la lessive ; dans tous les cas, il n’y avait pas de mal à vous de le croire, en me voyant examiner ces écriteaux. Moi, dans le commencement, j’en ai pensé autant de vous, ma parole d’honneur ; ainsi vous voyez bien.

— Vous pouviez le croire au commencement comme à la fin, monsieur, sans avoir peur de vous tromper, répliqua Nicolas.

— Comment ? cria le vieux gentleman le considérant des pieds à la tête ; il n’est pas Dieu possible ! Non, non, un jeune homme de bonne mine comme vous, réduit à cette extrémité ! oh ! non, non, non. »

Nicolas le salua, et, lui souhaitant le bonjour, tourna les talons.

« Un moment, dit l’autre en lui faisant signe de le suivre dans une rue de traverse pour causer plus commodément, sans crainte d’être interrompus ; qu’est-ce que vous dites là ?

— Mon Dieu ! voilà tout simplement la chose. Votre air de bonté et vos manières, si peu semblables à tout ce que j’ai rencontré jusqu’ici, m’ont arraché l’aveu que je vous ai fait, et que, pour tout au monde, je n’aurais jamais eu l’idée de faire à aucun autre inconnu dans ce désert de Londres.

— Désert ! ah ! oui, c’en est un, c’en est bien un. Certes, oui ! c’est un désert, dit le vieillard avec beaucoup de chaleur. Il fut un temps où c’était un désert aussi pour moi ! J’y suis venu pieds nus… je ne l’ai jamais oublié, Dieu merci ! et il leva son chapeau d’un air grave pour honorer le nom de Dieu qu’il invoquait. Voyons, qu’avez-vous ?… qu’est-ce que c’est ?… comment cela s’est-il fait ? dit-il en posant sa main sur l’épaule de Nicolas et remontant la rue avec lui. Je vois que vous êtes… n’est-ce pas ? et il mit le doigt sur la manche de l’habit de deuil de l’orphelin… De qui ?… dites-le-moi.

— De mon père, répondit Nicolas.

— Ah ! dit le vieux gentleman avec vivacité. C’est bien triste pour un jeune homme d’avoir perdu son père. Et la mère restée veuve peut-être ? »

Nicolas répondit par un soupir.

« Avec des frères et des sœurs, n’est-ce pas ?

— Une sœur, répliqua Nicolas.

— Pauvre enfant ! pauvre enfant ! L’éducation est une grande chose, une bien grande chose… Moi, je n’en ai pas reçu : je ne l’en apprécie que mieux chez les autres. Oh ! oui, c’est une bien belle chose. Contez-moi votre histoire. Je veux tout savoir, et surtout ne croyez pas que ce soit une sotte curiosité ; non, non. »

Il y avait dans son langage un entrain si bienveillant, un mépris si complet de toutes ces réserves de convention froides et compassées, que Nicolas ne put résister à cet appel. Entre gens qui ont des qualités de cœur franches et solides, il n’y a rien qui se gagne comme la confiance et le besoin d’un épanchement réciproque. Nicolas s’y abandonna avec effusion. Il n’oublia dans son récit aucun des points importants à connaître ; il ne supprima que les noms, et glissa le plus légèrement qu’il lui fut possible sur les torts de son oncle avec Catherine. Le bon vieillard l’écoutait avec une attention soutenue, et, quand il eut fini, lui prit le bras sous son bras.

« Pas un mot de plus, pas un mot. Venez avec moi : nous n’avons pas une minute à perdre. »

En même temps, il le ramenait dans la rue d’Oxford, arrêtait un omnibus, y poussait Nicolas et montait derrière lui.

Comme il paraissait dans un état extraordinaire d’émotion et de trouble, et qu’il fermait la bouche à Nicolas, chaque fois qu’il allait parler, en lui répétant : « Pas un mot de plus, mon cher monsieur, pour rien au monde, pas un mot de plus, » Nicolas crut devoir renoncer à toute explication. Ils firent donc le voyage de la Cité sans échanger une parole ; et, plus ils avançaient, plus Nicolas était embarrassé de deviner comment il finirait l’aventure.

Une fois devant la Banque, le vieux gentleman descendit avec la même vivacité, et reprenant le bras de Nicolas, l’entraîna par la rue de Threadneedle, tourna des ruelles, enfila des passages à droite, tant qu’enfin ils aboutirent à un petit square frais et tranquille. Il le mena droit à une maison de commerce la plus propre quoique la plus antique de toute la place ; la porte n’avait pas d’autre inscription que ces mots : Cheeryble frères. Mais un coup d’œil rapide jeté par Nicolas sur des ballots déposés près de là lui fit supposer que les frères Cheeryble étaient des négociants allemands.

Là, traversant un magasin qui présentait l’apparence d’un commerce actif et prospère, M. Cheeryble, car Nicolas n’hésita pas à lui donner ce titre en voyant le respect que lui témoignaient sur son passage les employés et les commissionnaires, le conduisit dans un petit comptoir formé par des cloisons vitrées, une espèce de cage de verre, où l’on voyait assis tout frais et tout propret, comme si on l’y avait renfermé dans le temps, avant d’en poser le couvercle, sans qu’il en fût jamais sorti, un commis déjà sur l’âge, gras, joufflu, avec des lunettes d’argent et des cheveux poudrés.

« Timothée, mon frère est-il dans son cabinet ? dit M. Cheeryble avec la même douceur dans les manières que lui connaissait déjà Nicolas.

— Oui, monsieur, il y est, répondit le gros commis tournant ses lunettes vers son patron et ses yeux vers Nicolas ; mais il est avec M. Trimmers.

— Ah ! Et savez-vous pourquoi est venu M. Trimmers ?

— Il fait une souscription pour la veuve et les enfants d’un homme qui s’est tué ce matin dans les docks des Indes orientales, écrasé par une tonne de sucre.

— L’excellent homme ! dit M. Cheeryble avec enthousiasme, le brave homme ! J’ai bien des obligations à Trimmers ; c’est un de nos meilleurs amis. C’est toujours lui qui nous fait connaître une foule de cas que nous ne pourrions jamais découvrir par nous-mêmes. J’en suis bien reconnaissant à Trimmers. » Et M. Cheeryble se frotta les mains avec délices, et quand M. Trimmers vint à passer pour s’en aller, il courut à lui, l’arrêta sur le pas de la porte et le prit par la main.

« Je vous dois mille remerciements, dix mille remerciements, c’est une vraie marque d’amitié de votre part, une vraie marque d’amitié, dit M. Cheeryble l’attirant dans un coin pour n’être pas entendu. Combien y a-t-il d’enfants, et qu’est-ce que mon frère Ned a donné pour eux, Trimmers ?

— Il y a six enfants, et votre frère nous a donné cinq cents francs.

— Mon frère Ned est un brave homme, et vous aussi, Trimmers, vous êtes un brave homme, dit le vieux gentleman en lui prenant les mains dans les siennes, tout tremblant d’émotion ; inscrivez-moi aussi pour cinq cents francs, ou bien… une minute, une petite minute ! il ne faut pas que nous ayons l’air d’y mettre de l’ostentation : inscrivez-moi pour deux cent cinquante francs et Tim Linkinwater pour deux cent cinquante francs aussi. Timothée, faites une traite de cinq cents francs au nom de M. Trimmers ; que Dieu bénisse votre charité, Trimmers ! Mais venez donc dîner quelques jours de cette semaine avec nous. Vous trouverez toujours votre couvert sur la table, et des gens charmés de vous recevoir. Bonjour, mon cher monsieur… Timothée, une traite pour M. Trimmers. Écrasé par une tonne de sucre, et six pauvres enfants ! Mon Dieu, mon Dieu ! »

Toutes ces paroles étaient prononcées aussi vite que possible par M. Cheeryble, pour prévenir les remontrances amicales qu’aurait pu lui faire le collecteur de la souscription sur le chiffre élevé de son offrande ; et, pour y échapper plus sûrement, il se hâta d’emmener Nicolas, non moins ému qu’étonné de ce qu’il venait de voir et d’entendre en si peu de temps, vers la porte entr’ouverte d’un cabinet voisin.

« Frère Ned, dit M. Cheeryble, frappant à la porte avec le revers de ses doigts, et se baissant pour écouter la réponse ; êtes-vous occupé, mon cher frère ? ou avez-vous le temps que je vous dise deux mots ?

— Frère Charles, mon bon ami, répondit une voix dont l’intonation était si semblable à l’autre, que Nicolas tressaillit et fut tenté de croire que c’était la même, entrez donc tout de suite, sans frapper, et sans me faire de pareilles questions. »

En effet, ils entrèrent sans plus attendre. L’étonnement de Nicolas redoubla de plus en plus, quand il vit frère Charles échanger un salut chaleureux avec un autre vieux gentleman du même type et du même modèle, même figure, même stature, même gilet, même cravate, mêmes guêtres et mêmes culottes, enfin même chapeau blanc accroché à la muraille.

Pendant qu’ils se donnaient une poignée de main, leurs deux figures s’animaient d’un regard d’affection tendre, dont on aurait aimé l’innocence dans les traits mêmes d’un enfant, et qui chez des vieillard semblait bien plus saisissants encore. Pourtant, malgré leur ressemblance, Nicolas remarqua que le dernier était un peu plus épais que son frère. C’était, avec une légère nuance de plus d’originalité dans sa démarche et dans sa tenue, la seule différence sensible qui les distinguât. À tout prendre, c’étaient bien deux jumeaux : personne n’aurait pu s’y tromper.

« Frère Ned, dit le protecteur de Nicolas, après avoir fermé la porte, voici un jeune homme de mes amis, auquel il faut que nous venions en aide. Nous allons commencer, pour lui comme pour nous, par prendre des renseignements sur les détails qu’il m’a confiés, et s’ils se confirment, comme je n’en fais aucun doute, il faut que nous l’aidions, frère Ned.

— Mais, mon cher frère, il suffit de ce que vous me dites, répliqua l’autre : il n’est pas besoin de renseignements après vous. Ainsi nous l’aiderons ; qu’est-ce qu’il faut faire ? que demande-t-il ? où est Tim Linkinwater ? faisons-le venir pour conférer avec nous. »

Pour compléter leur ressemblance, les deux frères avaient, dans leur langage, la même chaleur et la même vivacité ; ils avaient perdu tous les deux les mêmes dents, je pense, ce qui leur donnait une prononciation uniforme ; et quand ils parlaient, ce n’était pas seulement avec cette bonhomie parfaite que donne une grande sérénité d’âme : on aurait dit qu’au banquet où les avait conviés la fortune, ils avaient choisi, dans le pudding servi sur leur table, les raisins de Corinthe les plus sucrés pour en garder dans leur bouche quelques grains qui donnaient plus de douceur à leur parole.

« Où est Tim Linkinwater ? dit le frère Ned.

— Un moment, un moment, dit le frère Charles en prenant l’autre à part. J’ai une idée, mon cher frère ; j’ai une idée ; voilà que Tim se fait vieux, et Tim a toujours été un serviteur fidèle ; et je ne crois pas que d’attendre la mort du pauvre garçon, pour lui élever un petit tombeau de famille et donner une pension à son père et à sa mère, ce fût une récompense suffisante pour ses bons et loyaux services.

— Non, non, répliqua l’autre, certainement non. Nous n’aurions pas fait la moitié de notre devoir.

— Eh bien ! si nous pouvions alléger sa besogne et le décider à aller de temps en temps coucher et prendre l’air à la campagne, ne fût-ce que deux ou trois fois la semaine (et cela serait facile, s’il voulait seulement venir à son travail une heure plus tard le matin), le vieux Tim Linkinwater rajeunirait, j’en suis sûr, et vous savez qu’il a trois bonnes années de plus que nous… Voyez-vous cela, frère Ned ? Hein ? le vieux Tim Linkinwater rajeuni ! dame ! je me rappelle avoir vu le vieux Tim Linkinwater petit garçon comme nous ! Ha ! ha ! ha ! le pauvre Tim ! »

Et les bons vieux camarades se mirent à rire ensemble aux éclats, tous deux la larme à l’œil, en pensant au vieux Tim Linkinwater.

« Mais écoutez d’abord, frère Ned, dit l’autre avec chaleur, en s’asseyant ainsi que son frère, avec Nicolas au milieu d’eux, je m’en vais vous conter tout cela moi-même, parce que le jeune homme est modeste et bien élevé, Ned ; et je ne voudrais pas lui faire recommencer son histoire tout du long, comme si c’était un mendiant, ou que nous eussions l’air de mettre en doute sa véracité. Non, non, ce ne serait pas bien.

— Non, non, répéta le frère Ned avec un signe de tête plein de gravité ; vous avez raison, mon cher frère, vous avez raison.

— C’est donc moi qui vais parler à sa place ; il me reprendra si je me trompe ; en attendant, vous verrez, frère Ned, et vous en serez touché, que son histoire nous rappelle la nôtre quand nous sommes venus tous deux, jeunes et sans amis, gagner notre premier schelling dans cette grande cité. »

Les deux jumeaux se serrèrent la main en silence, et le frère Charles raconta, avec sa simplicité familière, les détails qu’il avait recueillis de la bouche de Nicolas. Après cela la conversation fut longue, et quand elle fut terminée, il y eut une conférence secrète qui ne fut guère plus courte entre frère Ned et Tim Linkinwater dans une autre chambre. Nous devons dire, à l’honneur de Nicolas, qu’il n’avait pas passé dix minutes avec les deux frères, qu’attendri par l’expression nouvelle et répétée de leurs bontés et de leur sympathie, il lui était impossible d’y répondre autrement que par des gestes de remerciements, tant il sanglotait comme un enfant.

Si bien donc que le frère Ned et Tim Linkinwater revinrent ensemble, et Timothée à l’instant s’approcha de Nicolas et lui dit en deux mots à l’oreille (Tim n’était pas un grand bavard) qu’il avait pris son adresse dans le Strand, et qu’il passerait chez lui le soir même, à huit heures ; après quoi Timothée essuya ses lunettes, et les remit devant ses yeux pour mieux se préparer à entendre ce que les frères Cheeryble pourraient avoir encore à lui dire.

« Timothée, dit le frère Charles, vous savez que nous avons l’intention de placer ce jeune homme au comptoir. »

Le frère Ned répondit que Timothée en était prévenu, et qu’il approuvait leur résolution.

Timothée fit un signe de tête affirmatif et se redressa de manière à paraître plus gras encore et plus important que d’habitude. Il y eut ensuite un profond silence, que Timothée rompit tout à coup de l’air le plus résolu.

« Oui ; mais je ne veux pas venir, vous savez, une heure plus tard au bureau, je ne veux pas aller coucher et prendre l’air à la campagne. Non, non, ne parlons pas de campagne, ce serait joli par le temps qui court ! oui, ma foi ! Ah bien !

— Diantre d’obstiné ! dit frère Charles en le regardant sans la moindre étincelle de colère, ou plutôt avec une physionomie toute rayonnante de son attachement pour le vieux commis ; diantre d’obstiné ! Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Je veux dire, répondit Timothée, que voici quarante-quatre ans, et pour faire ce calcul il avait la plume en main, dont il traçait dans l’air une addition imaginaire avant d’en avoir fait le total ; quarante-quatre ans au mois de mai prochain que je tiens les livres de Cheeryble frères. Tous les matins, excepté les dimanches, à neuf heures sonnantes, j’ai été là pour ouvrir la caisse ; tous les soirs, à dix heures et demie, excepté les jours du courrier étranger (parce que ces jours-là je ne pouvais pas partir avant onze heures quarante minutes), j’ai fait le tour de la maison pour m’assurer que les portes étaient fermées et les feux éteints ; je n’ai pas découché une seule fois de ma mansarde sur le derrière. Voici là, au milieu de la fenêtre, la même caisse de réséda avec les mêmes pots à fleurs, deux de chaque côté, que j’ai apportés avec moi en entrant ici. Il n’y a pas, je l’ai toujours dit et je le dirai toujours ; non, il n’y a pas dans le monde un square comme celui-ci. Quand je vous dis qu’il n’y en a pas, continua Timothée avec un redoublement d’énergie et un sérieux risible, c’est qu’il n’y en a pas. Pour le plaisir comme pour les affaires, en hiver comme en été, peu m’importe, il n’y a rien de pareil. Il n’y a pas dans toute l’Angleterre une fontaine aussi belle que la pompe de la cour ; il n’y a pas dans toute l’Angleterre une si belle vue que la vue de ma fenêtre ; tous les matins j’en ai joui avant de me faire la barbe, et par conséquent je dois la connaître. Voilà la chambre, ajouta Timothée dont l’émotion altérait un peu la voix, où j’ai couché quarante-quatre ans ; et, si cela ne vous gênait pas et ne dérangeait en rien vos affaires, c’est là que je voudrais mourir avec votre permission.

— Diantre de Tim Linkinwater ! Ne voilà-t-il pas qu’il parle de mourir, crièrent à la fois, comme de concert, les deux jumeaux en se mouchant avec violence.

— Voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur Edwin et monsieur Charles, dit Timothée en reprenant sa pose majestueuse ; ce n’est pas le première fois que vous me parlez de me mettre à la retraite, mais que ce soit la dernière fois, je vous prie, et qu’il n’en soit plus jamais question. »

Là-dessus Tim Linkinwater se retira fièrement pour se renfermer dans sa cage de verre, de l’air d’un homme qui leur avait dit leur fait, et qui était fermement résolu à n’en rien rabattre.

Les frères échangèrent quelques coups d’œil et toussèrent une douzaine de fois avant de dire mot.

« Cela n’empêche pas, frère Ned, reprit l’autre avec chaleur, qu’il faut lui faire prendre un parti ; tant pis pour ses vieux scrupules, cela devient insupportable.

— Il aura beau dire, nous en ferons notre associé, frère Ned, et, s’il ne veut pas se rendre à l’amiable, nous l’y forcerons par la violence.

— Vous avez bien raison, répliqua l’autre frère secouant la tête comme un homme bien décidé, vous avez bien raison, mon cher frère ; s’il ne veut pas entendre raison, eh bien ! nous le ferons malgré lui, et nous lui montrerons que nous savons faire respecter notre autorité ; nous aurons une querelle avec lui, frère Charles.

— Oui, certainement, nous l’aurons, dit l’autre. Nous aurons une querelle avec Tim Linkinwater. Mais, en attendant, mon cher frère, nous retenons là notre jeune ami, pendant que sa pauvre mère et sa sœur sont peut-être inquiètes de ne pas le voir revenir. Souhaitons-lui le bonjour pour le moment ; et, tenez, mon cher monsieur, ne perdez pas cette petite boîte ; et… non, non, pas un mot de remerciement, prenez garde seulement dans les rues en passant dans la foule. »

Et les deux frères se dépêchèrent de lui ouvrir la porte, tout en l’ahurissant par des paroles décousues et sans suite, comme celles-là, pour arrêter l’expression de sa reconnaissance, lui donnant des poignées de main tout le long du chemin en le reconduisant, et feignant avec très peu de succès, car ils n’étaient pas très habiles à feindre, de ne pas du tout s’apercevoir des sentiments auxquels il était en proie.

Nicolas, en effet, avait le cœur trop plein pour se montrer au dehors avant de s’être un peu remis ; enfin, il quitta le coin de la porte dans lequel il s’était tenu caché pour dominer son émotion, et il surprit, en se glissant dans la rue, les yeux des deux frères qui le regardaient à la dérobée dans un coin de la cage de verre où sans doute ils délibéraient s’ils poursuivraient sans délai l’assaut livré à Tim Linkinwater, ou si, devant une si belle défense, ils lèveraient le siège pour le moment.

De raconter le bonheur et la surprise qui vinrent animer la vivacité de miss la Creevy au récit de cette aventure, de décrire tout ce qui fut, en conséquence, ou fait, ou dit, ou pensé, ou espéré, ou prophétisé, ce serait dépasser les bornes de notre cadre et ralentir notre marche. Disons seulement, en peu de mots, que M. Timothée Linkinwater arriva à l’heure exacte de son rendez-vous ; que, malgré son originalité, malgré le soin jaloux avec lequel il veillait à ce que la libéralité sans bornes de ses patrons ne fût pas mal placée, il crut devoir leur faire sur Nicolas le rapport le plus favorable, et que, dès le lendemain, le jeune aspirant fut nommé au siège vacant dans le comptoir des frères Cheeryble, aux appointements de mille écus par an.

« Eh, qu’en dites-vous, cher frère, dit le premier protecteur de Nicolas, si nous leur louions ce petit cottage de Bow, maintenant vacant, à un prix un peu moins élevé que le prix ordinaire. Hein ! frère Ned ?

— Gratis même, dit le frère Ned. Nous sommes riches, et franchement ce serait une honte de toucher d’eux le prix d’un loyer dans l’état où ils sont. Logeons-les pour rien du tout, mon cher frère, pour rien du tout.

— Frère Ned, il vaudrait peut-être mieux demander quelque chose, reprit l’autre avec douceur, ce serait un moyen de leur faire conserver des habitudes d’économie, voyez-vous, et aussi de ne point les accabler du poids d’une reconnaissance excessive pour les obligations qu’ils croiront nous devoir. Nous pourrions mettre le loyer à quatre ou cinq cents francs, et, s’il nous était payé exactement, nous le capitaliserions de manière ou d’autre à leur profit. Je pourrais même en secret faire, à titre de prêt, une petit avance de fonds pour leur procurer un mobilier : et vous, frère Ned, vous en feriez peut-être autant de votre côté ; et si nous sommes contents d’eux, comme je l’espère, n’ayez pas peur, nous changerons le prêt en pur don, mais doucement, frère Ned, petit à petit, pour ne pas les humilier ; eh bien, qu’en dites-vous, frère ? »

Frère Ned n’eut garde de contredire d’aussi bonnes raisons ; au contraire, il eût regretté plutôt de ne pas les avoir trouvées lui-même. En moins de huit jours, Nicolas fut installé dans sa place, et Mme Nickleby avec Catherine dans leur petite maison ; que d’espérance, de mouvement, de contentement en une semaine !

Mais celle qui suivit ne fut pas moins heureuse dans le cottage ; ce fut une semaine de découvertes et de surprise ; tous les soirs, au retour de Nicolas, on avait trouvé quelque chose de nouveau. Aujourd’hui c’était un pied de chasselas, demain une marmite. Une autre fois, c’était la clef du parloir sur le devant qu’on avait repêchée au fond de la fontaine, et ainsi de suite tous les jours. Après cela, cette chambre-ci fut embellie de rideaux de mousseline ; celle-là devint presque élégante, grâce à une jalousie nouvelle ; enfin on n’aurait jamais cru possible auparavant, disait-on, d’en faire quelque chose de si joli. Ce n’est pas le tout, et miss la Creevy donc, qui était venue en omnibus passer un jour ou deux à les aider, et qui était toujours à courir après un petit paquet de papier gris, dans lequel elle avait apporté des pointes, pour les clouer avec un grand marteau, les manches retroussées jusqu’au coude, trottant partout, trébuchant à chaque marche, culbutant dans les escaliers, et se frottant la place ; et Mme Nickleby qui faisait beaucoup de bruit et peu de besogne ; et Catherine qui s’occupait sans bruit partout et s’émerveillait de toute chose ; et Smike qui entretenait le jardin à ravir, et Nicolas qui aidait et encourageait tout son monde ; enfin la paix, la joie du bonheur domestique revenues au logis, avec cette saveur piquante que communique aux plaisirs simples, et ces délices que peut seul donner à la famille, désormais réunie, le souvenir de la séparation et du malheur.

Bref, les Nickleby pauvres étaient unis et heureux, pendant que Nickleby le riche était seul et misérable.