Nicolas Nickleby, traduction Lorain/36

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 45-54).



CHAPITRE IV.

Scènes de la vie privée : affaires de famille. M. Kenwigs reçoit un choc violent, mais Mme Kenwigs ne va pas mal pour sa position.

Il pouvait être sept heures du soir, et il commençait à faire noir dans les rues étroites qui avoisinent Golden-square, quand M. Kenwigs envoya chercher une paire de gants blancs en chevreau, des meilleur marché, ceux de vingt-huit sous ; puis il choisit le plus fort ; il se trouva que c’était la main droite. Il descendit l’escalier d’un air agité mais majestueux, et se mit en devoir d’envelopper, pour l’assourdir, le bout du marteau de la porte d’entrée. Après cette opération, exécutée avec une rare élégance, M. Kenwigs tira la porte sur lui, et traversa la rue de l’autre côté pour voir l’effet. Après s’être assuré qu’il n’y avait rien de mieux dans son genre, M. Kenwigs revint sur ses pas, appela Morleena par le trou de la serrure pour qu’elle vînt lui ouvrir la porte, disparut dans la maison, et ne reparut plus.

À considérer la chose sous un point de vue philosophique, je serais bien embarrassé de vous dire pourquoi M. Kenwigs se donnait la peine d’envelopper ce marteau plutôt que celui de quelque noble ou de quelque gentleman à quatre lieues à la ronde, vu que, pour la plus grande commodité des nombreux locataires de sa maison, la porte d’entrée restait toujours ouverte, et que le marteau ne servait pas. Le premier étage, le second, le troisième avaient chacun leur sonnette particulière. Quant aux mansardes, elles ne recevaient jamais de visiteurs. Quiconque avait affaire dans le parloir de chaque appartement, n’avait qu’à y entrer tout droit ; il n’y avait pas à se tromper ; quant à la cuisine, on y descendait par un escalier particulier du sous-sol. Ainsi donc, à l’envisager sous le rapport de la nécessité ou même de l’utilité, cette cérémonie faite au marteau n’avait pas de raison d’être.

Oui, mais il n’est pas dit que l’on ne fait la toilette aux marteaux que dans un but vulgaire d’utilitarianisme : ici, par exemple. Il y a des formes polies et des cérémonies d’obligation dans le monde civilisé ; autrement, que deviendrait le genre humain ? Il retomberait à l’état de barbarie.

On n’a jamais vu une dame comme il faut accoucher, disons mieux : il ne peut y avoir d’accouchement comme il faut, sans que l’on ait ganté bien et dûment le marteau de la porte.

Or, Mme Kenwigs se rendait la justice qu’elle était une dame comme il faut.

Elle accouchait :

Donc, M. Kenwigs avait raison d’envelopper d’un gant blanc en chevreau, pas cher, le marteau désormais silencieux.

« Je ne sais pas même, dit M. Kenwigs, relevant le col de sa chemise et remontant l’escalier d’un pas grave, si je ne ferais pas bien, comme c’est un garçon, de le faire mettre dans les journaux. »

Tout en songeant à l’opportunité de cette mesure et à l’immense sensation qu’elle ne pouvait manquer de faire dans le voisinage, M. Kenwigs se rendit au salon, où une foule de petits articles de toilette du premier âge chauffaient devant le feu sur un séchoir, pendant que le docteur, M. Lumbey, faisait sauter à dada, sur ses genoux, le poupon,… entendons-nous,… le poupon de l’année dernière, pas le nouveau-né d’aujourd’hui.

« C’est un beau garçon, monsieur Kenwigs, dit le docteur Lumbey.

— Ainsi, monsieur, vous le regardez comme un beau garçon ?

— Le plus beau garçon que j’aie jamais vu de ma vie ; jamais je n’ai vu pareil poupon. »

Par parenthèse, une chose bien rassurante à penser, et qui donne un démenti formel aux frondeurs qui prétendent que l’espèce humaine est en décadence, c’est que, chaque fois qu’un enfant vient au monde, c’est toujours le dernier venu qui est le plus beau : demandez plutôt à l’accoucheur.

« Ja…mais je n’ai vu pareil poupon, dit le docteur Lumbey.

— Morleena était une jolie pouponne, remarqua M. Kenwigs, qui crut voir dans l’assertion du docteur une attaque implicite contre le reste de la famille.

— C’étaient tous de jolis poupons, » dit M. Lumbey, et il se mit à bercer l’enfant d’un air pensif. Peut-être pensait-il à ce qu’il demanderait sur le mémoire pour avoir bercé l’enfant, mais il n’y a que lui qui puisse le savoir.

Pendant cette courte conversation, miss Morleena, en sa qualité de fille aînée, appelée naturellement à représenter sa mère indisposée, s’était mise à bousculer les trois autres et à leur distribuer de bonnes taloches. Elle était infatigable, et s’y mettait de si bon cœur, que M. Kenwigs ne pouvait la voir si bonne et si raisonnable sans en verser des larmes de joie ; il ne put même s’empêcher de déclarer que, pour l’intelligence et la tenue, cette enfant-là était une véritable femme.

« Ce sera un trésor pour l’homme qu’elle épousera, monsieur, dit M. Kenwigs à demi-voix, et je suis sûr qu’elle fera quelque grand mariage, monsieur Lumbey.

— Je n’en serais pas du tout étonné, répliqua le docteur.

— Vous ne l’avez jamais vue danser, monsieur, n’est-ce pas ? » demanda M. Kenwigs.

Le docteur secoua la tête.

« Oh ! alors, dit M. Kenwigs, qui parut le plaindre de tout son cœur, vous ne savez pas ce dont elle est capable. »

Il y avait eu pendant ce temps-là un grand remue-ménage et des allées et venues continuelles d’une chambre à l’autre. La porte de l’autre pièce avait été ouverte et fermée tout doucement plus de vingt fois par minute (car il était bien recommandé de laisser Mme Kenwigs tranquille), et l’on avait fait l’exposition du poupon pour une quarantaine de députations de l’élite des amies de Mme Kenwigs, qui s’étaient réunies dans le corridor et sur le pas de la porte pour discuter l’événement dans toutes ses conséquences prévues. Bien mieux, l’intérêt s’était étendu à la rue tout entière, et on voyait des groupes de dames formés à chaque pas. Il y en avait même qui se trouvaient dans la condition intéressante où Mme Kenwigs se montrait en public pas plus tard qu’hier au soir. Toutes ces bonnes commères apportaient à la conversation le tribut de leur expérience sur ce chapitre. Deux ou trois d’entre elles se faisaient un grand honneur d’avoir prophétisé, l’avant-veille, l’heure exacte où cela se passerait. Quelques autres racontaient comment elles s’étaient doutées de la chose en voyant tout à coup M. Kenwigs devenir pâle et courir de toutes ses forces dans la rue. Enfin l’une disait une chose, l’autre une autre, mais toutes disaient quelque chose, et toutes parlaient ensemble, bien d’accord sur ces deux points : premièrement, que c’était une chose tout à fait méritoire et vraiment digne d’éloges à Mme Kenwigs d’avoir fait ce qu’elle avait fait ; puis, secondement, qu’il n’y avait pas de docteur aussi habile et aussi savant que le docteur Lumbey.

Le docteur Lumbey, au milieu de tout ce tintamarre, était donc assis, comme nous l’avons vu, dans la chambre du premier sur le devant, berçant l’enfant qu’on lui avait mis dans les bras et causant avec M. Kenwigs. C’était un gros homme d’apparence assez rustique, qui n’avait pas de col de chemise, ou peu s’en faut, et dont la barbe n’avait pas été faite depuis quarante-huit heures ; car le docteur Lumbey était très répandu et le quartier très prolifique. Aussi, dans ces deux jours, n’y avait-il pas eu moins de trois marteaux enveloppés d’un gant l’un après l’autre.

« Eh bien, monsieur ? dit M. Lumbey, ça fait six ; vous finirez, monsieur, par avoir une belle famille.

— Mais, monsieur, reprit M. Kenwigs, c’est bien assez de six.

— Bah ! bah ! bah ! dit le docteur, quel enfantillage ! ce n’est pas assez de moitié, et le docteur se mit à rire aux éclats, mais pas autant cependant qu’une dame mariée des amies de Mme Kenwigs, qui venait de sortir de la chambre de la malade pour donner de ses nouvelles et, par la même occasion, prendre un petit coup de grog à l’eau-de-vie. La plaisanterie du docteur lui parut une des meilleures qu’on eût jamais faites.

— Il est vrai, dit M. Kenwigs en prenant sur son genou sa fille cadette, qu’ils n’attendent pas après ; ils ont des espérances.

— Ah ! vraiment ! dit le docteur Lumbey.

— Et de bonnes, si je ne me trompe, n’est-ce pas ? demanda la dame mariée.

— Mais, madame, dit M. Kenwigs, ce n’est pas précisément à moi à dire ce qu’elles sont ou ce qu’elles ne sont pas ; ce n’est pas à moi à faire l’éloge d’une famille avec laquelle j’ai l’honneur de m’être allié ; et puis, en même temps, Mme Kenwigs est… Tenez ! continua brusquement M. Kenwigs en élevant la voix à mesure qu’il parlait, je ne donnerais pas leurs prétentions pour moins de deux mille cinq cents francs par tête : peut-être plus, mais certainement pas moins.

— Et c’est une jolie petite fortune, dit la dame mariée.

— Mme Kenwigs, dit le mari prenant dans la tabatière du docteur une prise de tabac, qui le fit éternuer horriblement fort, parce qu’il n’en avait pas l’habitude, Mme Kenwigs a des parents qui pourraient laisser à dix personnes deux mille cinq cents francs par tête, et ne pas être réduits à mendier leur pain pour cela.

— Ah ! je sais qui vous voulez dire, répliqua la dame mariée avec un signe de tête malin.

— Je n’ai nommé personne ; je ne veux nommer personne, dit M. Kenwigs d’un air mystérieux ; mais, par exemple, je peux dire que plusieurs de mes amis se sont trouvés ici, dans cette chambre même, avec un parent de Mme Kenwigs, qui tiendrait bien sa place dans les meilleures sociétés.

— Je me suis trouvée avec lui, dit la dame mariée lançant un coup d’œil du côté du docteur Lumbey.

— Il est naturellement bien flatteur pour mes sentiments, comme père, de voir un homme comme cela embrasser mes enfants et s’intéresser à eux. Il est naturellement très flatteur pour mes sentiments, comme homme, de connaître cet homme-là ; et, naturellement aussi, il sera très flatteur pour mes sentiments, comme époux, de lui faire part de cet événement. »

Après avoir ainsi parlé de ses sentiments, M. Kenwigs remit en place la queue blonde de sa seconde demoiselle, en lui recommandant d’être bonne fille, et de bien faire attention à ce que lui disait sa sœur Morleena.

« Je trouve, dit M. Lumbey frappé d’un enthousiasme soudain pour Morleena, que cette petite fille ressemble tous les jours davantage à sa mère.

— Là ! reprit la dame mariée ; voyez-vous ce que je dis toujours, ce que j’ai toujours dit : c’est tout son portrait ; et la dame mariée ayant ainsi tourné l’attention générale sur la demoiselle en question, profita de la circonstance pour prendre encore un coup de grog au cognac, et un bon petit coup, je vous assure.

— Oui, dit M. Kenwigs après quelques moments de réflexion, il y a une certaine ressemblance ; mais quelle femme que Mme Kenwigs avant son mariage ! Dieu de Dieu, quelle femme ! »

M. Lumbey hocha la tête de l’air le plus solennel, comme pour faire entendre que ce devait être un astre.

« On parle de fées, cria M. Kenwigs, eh bien ! moi, je n’ai jamais vu de sylphide pareille, jamais ; et des manières, donc, si enjouées et pourtant si sévères et si convenables en même temps. Je ne dis rien de sa tournure, tout le monde sait bien, continua M. Kenwigs, mais d’une voix plus basse par modestie, que ce fut sa tournure qui servit dans ce temps-là de modèle au peintre qui fit l’enseigne de la Grande-Bretagne sur la route d’Holloway.

— Mais on n’a qu’à la voir encore aujourd’hui, dit la dame mariée ; je vous demande si on dirait jamais qu’elle a six enfants ?

— On se ferait moquer de soi.

— Elle a plutôt l’air d’être sa fille, répliqua la dame mariée.

— C’est vrai, ajouta M. Lumbey, elle a bien plutôt l’air de cela. »

M. Kenwigs allait faire quelques observations encore, sans doute à l’appui de cette opinion, quand une autre dame mariée, qui venait de donner un coup d’œil dans la chambre de Mme Kenwigs pour ranimer et encourager l’accouchée, peut-être aussi pour aider à vider les assiettes, les verres et les bouteilles qui traînaient par là, passa la tête par la porte pour annoncer qu’elle venait de descendre en entendant sonner, et qu’il y avait à la porte un gentleman qui demandait à voir M. Kenwigs tout à fait en particulier.

À ces mots, l’image de son illustre parent trotta dans la cervelle de M. Kenwigs, et, sous l’influence de cette heureuse vision, il se dépêcha d’envoyer Morleena chercher tout de suite le gentleman.

« Tiens ! dit M. Kenwigs qui s’était mis en face de la porte pour jouir le premier de la vue du visiteur annoncé, c’est M. Johnson ; comment vous portez-vous, monsieur ? »

Nicolas lui donna une poignée de main, embrassa ses anciennes élèves à la ronde, remit à la garde de Morleena un gros paquet de joujoux, salua le docteur et les dames mariées, et demanda des nouvelles de Mme Kenwigs d’un ton plein d’intérêt, qui alla tout de suite au cœur de la garde occupée à faire chauffer devant le feu, dans une petite casserole, je ne sais quelle composition mystérieuse.

« J’ai mille excuses à vous faire, dit Nicolas, de venir vous voir dans un moment comme celui-ci ; mais je ne l’ai su qu’après avoir sonné, et puis mon temps est tellement pris maintenant, que j’avais peur de ne pas pouvoir revenir de quelques jours d’ici.

— Vous ne pouviez venir plus à propos, monsieur, dit M. Kenwigs ; la situation de Mme Kenwigs, monsieur, ne peut nous empêcher, j’espère, d’avoir un petit bout de conversation ensemble, vous et moi.

— Vous êtes bien bon, » dit Nicolas.

Nouvel incident. Encore une dame mariée qui vient donner l’importante nouvelle que le poupon a commencé à téter comme un homme ; sur quoi les deux autres dames mariées déjà nommées se précipitent tumultueusement dans la chambre à coucher pour voir si c’est possible.

« Je vous disais donc, reprit Nicolas, qu’avant de quitter la province où j’étais resté quelque temps, je me suis chargé d’une commission pour vous.

— Ah ! vraiment, dit M. Kenwigs.

— Et je regrette, reprit Nicolas, d’avoir déjà passé quelques jours à Londres sans trouver le moment de m’en acquitter.

— Il n’y a pas grand mal à cela, dit M. Kenwigs ; ce n’est pas comme une omelette qu’il faut servir toute chaude… Une commission de la province ! dit M. Kenwigs ruminant en lui-même, voilà quelque chose de curieux. Je ne connais personne en province.

— Miss Petowker, continua Nicolas.

— Ah ! c’est donc d’elle, dit M. Kenwigs ; ah ! bien, Mme Kenwigs sera bien aise de savoir de ses nouvelles. Henriette Petowker ! n’est-ce pas bien singulier que vous vous soyez ainsi rencontrés en province ; eh bien ? »

En l’entendant prononcer le nom de leur ancienne bonne amie, les quatre demoiselles Kenwigs vinrent se mettre en rond autour de Nicolas, les yeux et la bouche tout grands ouverts pour mieux entendre. M. Kenwigs lui-même montrait quelque curiosité, quoique paisible et sans défiance.

« Ma commission, dit Nicolas avec un peu d’hésitation, intéresse les affaires de famille.

— Oh ! c’est égal, dit Kenwigs regardant du coin de l’œil M. Lumbey, qui enrageait d’avoir toujours sur les genoux le petit Kenwigs, sans que personne vînt le débarrasser du précieux fardeau dont il avait eu l’imprudence de se charger. Vous pouvez parler, il n’y a ici que des amis. »

Nicolas toussa deux ou trois fois et parut avoir de la peine à se mettre en train.

« C’est à Portsmouth qu’elle est, Henriette Petowker ? demanda M. Kenwigs.

— Oui, répondit Nicolas, ainsi que M. Lillyvick. »

M. Kenwigs devint pâle, cependant il se remit bientôt. « Voilà encore, dit-il, une singulière coïncidence.

— C’est lui, dit Nicolas, qui m’a chargé d’une commission pour vous. »

M. Kenwigs sembla renaître. L’oncle, connaissant la situation délicate de sa nièce, les envoyait prier sans doute de lui donner des détails particuliers. Oui, c’est cela, c’était bien aimable de sa part, on le reconnaissait bien là.

« Il m’a prié d’abord de vous exprimer toute sa tendresse, dit Nicolas.

— Je lui en suis bien reconnaissant, je vous jure. Votre grand-oncle Lillyvick, mes enfants ! cria M. Kenwigs expliquant d’un air aimable aux petites filles le message de leur excellent oncle.

— Toute sa tendresse, reprit Nicolas ; et de vous dire qu’il n’avait pas eu le temps de vous écrire, mais qu’il était marié avec miss Petowker. »

M. Kenwigs sauta de sa chaise avec une figure pétrifiée, saisit la cadette par sa queue et se cacha la face dans son mouchoir. Morleena tomba toute roide sur la chaise de sa petite sœur, absolument comme elle avait vu faire à sa mère quand elle se trouvait mal ; les deux autres petites Kenwigs poussèrent des cris d’effroi.

« Mes enfants, mes petits-enfants, frustrés, dépouillés, floués ! s’écria M. Kenwigs, avec des gestes si violents, qu’en tirant, sans le savoir, la queue blonde de sa cadette, il l’enleva sur la pointe du pied, et la retint pendant quelques secondes dans cette attitude. Infâme brute ! traître !

— Entendez-vous le vilain homme, cria la garde d’un ton de colère, qu’est-ce qu’il veut donc avec tout ce beau tapage ?

— Taisez-vous, femme, dit M. Kenwigs en courroux.

— Je ne veux pas me taire, moi, répliqua la garde ; c’est à vous à vous taire, malheureux ! N’avez-vous pas plus d’égards que cela pour votre nouveau-né ?

— Non, non, répond M. Kenwigs.

— Vous n’en êtes que plus coupable, reprit la garde. Fi ! monstre dénaturé que vous êtes.

— Non, qu’il meure ! cria M. Kenwigs emporté par la colère, qu’il meure ! Il n’y a pas d’espérance à attendre, il n’y a pas de succession à faire ; nous n’avons pas besoin de nouveau-nés ici. Je m’en moque bien ! qu’on les emporte, qu’on les porte à l’hôpital des enfants trouvés ! »

Après cette terrible explosion, M. Kenwigs se rassit sur sa chaise, bravant la garde, qui se dépêcha de courir dans la chambre voisine pour ramener sur ses pas un flot de respectables dames, leur déclarant que M. Kenwigs venait sans doute d’être pris d’une attaque de folie furieuse, vu qu’il blasphémait contre ses enfants.

Les apparences n’étaient certainement que trop favorables à la supposition de la garde. La véhémence et l’énergie que M. Kenwigs venait de mettre dans ses paroles, le soin qu’il avait pris pourtant de les comprimer de toutes ses forces pour empêcher ses lamentations de parvenir jusqu’aux oreilles de Mme Kenwigs, tout cela lui avait fait monter le sang à la tête et rendu la face toute bleue, sans compter que l’émotion des couches de sa femme et les petits coups répétés d’une grande variété de liqueurs cordiales un peu fortes, qu’il avait prises, contre son habitude, pour célébrer un si beau jour, avaient gonflé et dilaté ses traits d’une façon tout à fait extraordinaire. Cependant Nicolas et le docteur, d’abord témoins impassibles de cette scène, où ils ne savaient pas bien si M. Kenwigs ne jouait pas la comédie, étant intervenus pour expliquer la cause trop légitime de son emportement, l’indignation des respectables dames fit place à la pitié, et elles le supplièrent avec beaucoup de sensibilité d’aller tranquillement se coucher.

« Après toutes les attentions, dit M. Kenwigs promenant autour de lui un regard douloureux, toutes les attentions que j’ai eues pour cet homme-là, les huîtres que je lui ai données à manger, les pintes d’ale que je lui ai données à boire, ici-même !

— Oui, c’est navrant ! c’est indigne ! nous le savons bien, dit une des dames mariées ; mais vous devez songer à votre chère et digne femme.

— Oui, oui, et à tout ce qu’elle a souffert ! crièrent ensemble une foule de voix. Allons ! montrez-vous un brave homme.

— Et les cadeaux qu’on lui a faits ! recommença M. Kenwigs ne pouvant s’arracher au souvenir de son malheur, et les pipes ? les tabatières ?… une paire de galoches en caoutchouc, qui m’avait coûté six francs six sous.

— Ah ! il ne faut pas penser à cela ; c’est trop douloureux, cria le chœur des dames ; mais, allez, n’ayez pas peur, il le payera ! »

M. Kenwigs regarda les dames d’un air sérieux, pour voir si elles parlaient au propre ou au figuré. Il aurait mieux aimé qu’on le payât sans figure, puis il finit par ne rien dire, et reposant sa tête sur sa main, s’affaissa dans une espèce d’assoupissement.

Alors les matrones remirent sur le tapis la nécessité de conduire à son lit le bon gentleman. Demain, il serait tout à fait mieux ; elles savaient bien, par expérience, comment cela se passe chez les hommes, quand ils voient leur femme dans l’état de Mme Kenwigs. M. Kenwigs n’avait que faire d’en rougir ; cela lui faisait au contraire beaucoup d’honneur. Ces dames voyaient son trouble avec plaisir ; elle en étaient bien aises, c’était la marque d’un bon cœur ; l’une d’elles fit même observer à ce propos, que son mari, en pareille occasion, perdait presque toujours la tête, tant il était tourmenté, et que la fois qu’elle accoucha de son petit Jeannot, le père fut près d’une semaine avant de revenir à lui. Pendant tout ce temps-là il ne faisait que crier : « Est-ce un garçon ? est-il bien vrai que c’est un garçon ? » si bien que cela fendait le cœur de tous ceux qui l’entendaient.

À la fin, Morleena, qui avait tout à fait oublié qu’elle s’était trouvée mal, en voyant que personne n’y faisait attention, vint annoncer qu’il y avait une chambre prête pour son père désolé ; et M. Kenwigs, après avoir presque étouffé ses quatre filles dans ses embrassements énergiques, accepta le bras du docteur d’un côté, le secours de Nicolas qui le soutenait de l’autre, et se laissa conduire un étage plus haut dans une chambre à coucher préparée pour la circonstance.

Ce ne fut qu’après l’avoir vu bien endormi, et l’avoir entendu ronfler de la manière la plus satisfaisante, après avoir ensuite présidé à la distribution des joujoux entre toutes les petites Kenwigs, à la joie de leur cœur, que Nicolas se retira. Les matrones s’écoulèrent aussi l’une après l’autre, à l’exception de six ou huit amies intimes, bien décidées à passer la nuit ; les lumières disparurent graduellement dans les maisons du voisinage. On publia un dernier bulletin qui apprit au public que Mme Kenwigs était aussi bien qu’elle pouvait être, et enfin on laissa toute la famille se livrer au repos.