Nicolas Nickleby, traduction Lorain/41

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 119-133).



CHAPITRE IX.

Contenant quelques épisodes romanesques des amours de Mme Nickleby avec le gentleman en culotte courte, son voisin porte à porte.

À partir de cette dernière conversation intéressante que Mme Nickleby avait eue avec son fils, elle s’était mise à déployer une attention inaccoutumée dans le soin de sa parure, ajoutant, jour par jour, à ces vêtements sérieux et conformes à la gravité de son âge qui jusqu’alors avaient composé son costume, une grande variété d’enjolivements et d’atours qui en eux-mêmes n’étaient pas considérables, mais qui, dans leur ensemble, et surtout dans leur but, avaient une certaine importance. Il n’y avait pas jusqu’à sa robe noire qui n’empruntât quelque agrément à l’élégante gentillesse avec laquelle elle était portée, et ses habits de deuil prenaient un tout autre caractère, sous la main habile qui relevait leurs attraits languissants par une disposition savante d’ornements supplémentaires, placés à propos. Ce n’est pas qu’ils fussent toujours bien frais ni bien coûteux ; c’étaient des restes de splendeur passée, échappés au naufrage domestique de la bonne dame, et qui dormaient en paix dans le coin obscur de quelque tiroir ou de quelque cassette ; mais, en troublant leur repos pour donner à son deuil un air plus jeune et plus coquet, Mme Nickleby transformait ces gages de respect et de tendre affection pour les morts en emblèmes redoutables des intentions les plus meurtrières et les plus assassines contre les vivants.

Cette révolution dans les habitudes de Mme Nickleby pouvait tenir à un sentiment élevé du devoir, et à des inspirations de la nature la plus honorable. Peut-être aussi cette dame avait-elle fini par se reprocher la faiblesse avec laquelle elle s’abandonnait à un chagrin stérile, ou par sentir la nécessité de donner dans sa personne un exemple légitime de propreté et de décorum à sa fille encore novice dans l’art de plaire. Après cela, devoir à part, et sans parler de sa responsabilité maternelle, ce changement se justifiait aisément par le simple sentiment de la charité la plus pure et la plus désintéressée. Le gentleman d’à côté avait été vilipendé par Nicolas. On l’avait traité rudement d’idiot et de vieil imbécile. Or, ces attaques contre son intelligence retombaient bien un peu sur Mme Nickleby ; il est donc possible qu’elle eût compris qu’en bonne chrétienne, elle devait, pour l’honneur de cette victime d’une criante injustice, ne rien négliger pour prouver qu’il n’était ni l’un ni l’autre. Pouvait-elle mieux faire, je vous le demande, pour un but si louable et si vertueux, que de démontrer à tous les yeux, en mettant en relief ses avantages personnels, que la passion du monsieur était la chose du monde la plus naturelle et la plus raisonnable, et le résultat tout simple (résultat facile à prévoir pour toute personne sage et discrète) de l’imprudence avec laquelle elle avait déployé ses charmes dans toutes les séductions de leur maturité, sans ménagement et sans réserve, sous l’œil même, pour ainsi dire, d’un cœur trop ardent et trop inflammable ?

« Ah ! disait Mme Nickleby en secouant la tête d’un air grave ; si Nicolas savait tout ce que son pauvre cher père a souffert avant notre union, du temps que je ne lui montrais que de la haine, il aurait un peu plus d’indulgence. Je n’oublierai jamais cette matinée où je le regardais avec mépris, lorsqu’il m’offrit de porter mon ombrelle, ou bien encore cette soirée où je lui ai fait la moue tout le temps ; c’est vraiment bien heureux qu’il n’ait pas pris le parti d’émigrer alors, mais je suis sûre que mes rigueurs lui en ont donné l’idée. »

Le défunt n’aurait-il pas mieux fait d’émigrer avant son mariage ? C’était une question sur laquelle Mme Nickleby n’eut pas le temps de s’appesantir ; car, au milieu de ses réflexions, elle vit entrer dans la chambre Catherine, sa fille, sa boîte à ouvrage à la main, et il n’en fallait pas tant, à coup sûr, pour donner aux pensées de Mme Nickleby un cours tout différent.

« Ma chère Catherine, dit-elle, je ne sais pas comment cela se fait, mais une journée d’été belle et chaude comme celle-ci, avec le chant des oiseaux de tous côtés, me rappelle toujours un cochon de lait à la broche avec une sauce à l’oignon à la française.

— Voilà une singulière association d’idées, maman, qu’en dites-vous ?

— Ma foi, je ne sais pas, répliqua Mme Nickleby. Cochon de lait à la broche ! Voyons ! cinq semaines après votre baptême, nous eûmes à la broche… non… ce ne pouvait pas être un cochon de lait ; car je me rappelle qu’il y avait deux pièces à découper, et votre pauvre papa et moi, nous n’aurions jamais eu l’idée de faire rôtir à la fois deux cochons de lait ; c’étaient sans doute des perdrix… Cochon de lait à la broche ! Maintenant que j’y pense, je ne crois pas que nous en ayons eu jamais à la maison, car votre papa ne pouvait même pas souffrir d’en voir quelqu’un étalé dans les boutiques. Il disait qu’il croyait voir des petits enfants de lait, si ce n’est que les petits cochons ont le teint beaucoup plus beau ; or, il avait horreur des petits enfants, la crainte qu’il avait de voir augmenter sa famille lui donnait pour eux une répugnance invincible… Mais alors, qu’est-ce qui peut donc m’avoir mis cela dans la tête ? Ah ! je me rappelle avoir dîné un jour chez Mme Bevan (vous savez, dans la grande rue, en détournant devant le carrossier, où cet ivrogne est tombé un jour par le soupirail d’une maison vacante, huit jours avant le terme, et ne fut découvert que lorsque le nouveau locataire fit son emménagement). Eh bien ! là, il y avait un cochon de lait à la broche. C’est là, sans aucun doute, ce qui me fait penser aux petits cochons, dans l’été. Avec cela qu’il y avait dans la salle à manger un petit serin qui n’a fait que chanter tout le temps du dîner… C’est-à-dire, non ce n’était pas un petit serin, c’était une perruche, et elle ne chantait pas précisément, mais elle parlait et jurait à faire frémir ; je crois bien que ce doit être ça, ou plutôt à présent j’en suis sûre. Ne pensez-vous pas comme moi, ma chère ?

— Comment donc ! mais il n’y a pas l’ombre d’un doute, maman, répondit gaiement Catherine avec un sourire.

— Non, ne plaisantez pas. Voyons ! Catherine, dites-moi si vous ne pensez pas comme moi, reprit Mme Nickleby avec autant de gravité que si c’était une question de l’intérêt le plus vif et le plus pressant. Si vous n’êtes pas de mon avis, dites-le : il faut être franche, surtout quand il s’agit d’un sujet véritablement aussi curieux et aussi remarquable que cette étrange relation d’idées. »

Catherine ne put s’empêcher de rire encore en répétant qu’elle était parfaitement convaincue, et, dans la crainte que sa mère n’eût pas encore épuisé cette question ou cette conversation déjà longue, elle lui proposa d’emporter leur ouvrage dans la serre, pour y jouir du beau temps.

Mme Nickleby ne se fit pas prier deux fois, et elles partirent pour la serre, ce qui coupa court à toute discussion.

« Eh bien ! dit Mme Nickleby en s’asseyant à sa place, j’avoue que je n’ai jamais vu une si bonne créature que Smike. Vraiment, le mal qu’il s’est donné pour entrelacer en berceau tous ces petits arbustes, et pour élever au pied les fleurs les plus embaumées, est au-dessus de tous les remerciements… Pourtant, ma chère Catherine, j’aurais désiré qu’il n’eût pas mis tout le sable de votre côté pour ne me laisser que la terre.

— Chère maman, répondit Catherine avec empressement, mettez-vous à ma place,… je vous en prie, pour m’obliger, maman.

— Non, ma chère, je n’en ferai rien… j’ai ma place et je la garde, dit Mme Nickleby ; tiens, qu’est-ce que cela ? » Catherine regarda sa mère pour savoir ce qu’elle voulait dire : « Voyez s’il n’a pas été chercher, je ne sais où, deux ou trois pieds de ces fleurs que je vous disais l’autre soir que j’aimais tant, en vous demandant si vous n’étiez pas comme moi ; non, je me trompe, c’était vous qui les aimiez, disiez-vous, et qui me demandiez si je n’étais pas comme vous… mais cela revient au même… Eh bien ! les voilà… Je vous assure que je trouve que c’est une attention bien aimable de sa part ; je n’en vois pas de mon côté ; c’est qu’apparemment elles se plaisent mieux près du sable. Vous pouvez en être sûre, Catherine ; c’est pour cela qu’il les aura plantées toutes près de vous, et qu’il aura mis tout le sable de votre côté, qui est plus exposé au soleil, et je vous assure que ce n’est pas maladroit du tout ; moi-même je n’aurais peut-être pas eu l’idée d’y penser.

— Maman, dit Catherine la tête penchée sur son ouvrage de manière à cacher presque son visage, avant votre mariage…

— Mon Dieu, ma chère Catherine, dit en l’interrompant Mme Nickleby, qu’est-ce qui peut, je vous le demande, vous transporter ainsi à l’époque qui a précédé mon mariage, quand je vous parle du soin de Smike et de ses attentions pour moi ? On dirait que vous ne prenez pas le moindre intérêt au jardin.

— Ah ! maman, dit Catherine relevant la tête, vous savez bien que si.

— Alors, ma chère, comment se fait-il que vous ayez l’air de ne pas seulement vous apercevoir de la propreté élégante avec laquelle il est tenu ? Vraiment, Catherine, je trouve cela bien drôle de votre part.

— Mais, maman, repartit Catherine doucement, je vous assure que je m’en aperçois bien ; pauvre garçon !

— Au moins je ne vous en entends jamais parler, reprit Mme Nickleby, c’est tout ce que je peux en dire. » Comme la bonne dame ne restait pas volontiers longtemps sur le même sujet, elle fut bientôt se prendre au petit piège que lui avait tendu sa fille, et lui demanda ce qu’elle voulait dire tout à l’heure.

« À propos de quoi donc, maman ? dit Catherine qui, probablement, avait déjà entièrement oublié son essai infructueux pour faire diversion à l’éloge de Smike.

— Mais, ma chère Catherine, répondit sa mère, qu’avez-vous donc ? Dormez-vous ou avez-vous perdu l’esprit ? Ne me parliez-vous pas du temps avant mon mariage ?

— Ah ! oui, maman, dit Catherine, je me rappelle la question que je voulais vous faire : avant votre mariage, avez-vous eu beaucoup de prétendants ?

— Des prétendants ! ma chère, cria Mme Nickleby avec un sourire de satisfaction superbe ; de compte fait, Catherine, je dois en avoir eu au moins une douzaine.

— Ah ! maman, reprit Catherine d’un ton moins satisfait.

— Oui, ma chère, une douzaine, et sans compter encore votre pauvre papa ni un jeune gentleman que je rencontrais alors à l’école de danse, et qui envoyait des montres et des bracelets chez nous, enveloppés dans du papier doré (bien entendu qu’on n’a jamais voulu les recevoir), et qui, plus tard, a eu le malheur d’aller à Botany-Bay sur un bâtiment de guerre, je veux dire sur un bâtiment de condamnés ; puis, dit-on, il se sauva dans un bois, tua des moutons, je ne sais pas comment il se fait qu’il y a là des moutons. Enfin il allait être pendu lorsqu’il s’étrangla par accident, et alors le gouvernement lui a remis sa peine. Après cela, dit Mme Nickleby récapitulant ses conquêtes sur le bout de ses doigts, en commençant par le pouce gauche, j’avais le jeune Lukin, Mogley, Tipslark, Cabbery, Smifser… »

Parvenue, dans son compte, à son petit doigt, Mme Nickleby allait faire un report sur l’autre main, lorsque sa fille et elle tressaillirent toutes deux vivement en entendant un hem ! bruyant qui avait l’air de venir des fondations mêmes du mur mitoyen.

« Maman, qu’est-ce que c’est que cela ? dit Catherine à voix basse.

— Je ne sais qu’en dire, répondit Mme Nickleby visiblement émue, à moins que ce ne soit le gentleman d’à côté. Je ne vois pas ce qui pourrait…

— Ah ! ah ! hem ! » cria la même voix, et cela non pas sur le ton d’une de ces petites toux ordinaires par lesquelles on prélude pour éclaircir sa voix, mais plutôt comme une espèce de beuglement qui alla réveiller tous les échos du voisinage, et se prolongea de manière à laisser croire que l’auteur de ce mugissement sans nom devait en avoir la face cramoisie.

« Je sais maintenant, ma chère, dit Mme Nickleby posant sa main sur celle de Catherine ; ne craignez rien, ma petite, ce n’est pas à vous que cela s’adresse, et ce n’est point du tout pour faire peur aux gens ; il faut rendre justice à tout le monde, Catherine, c’est un devoir pour moi. »

Et, en parlant ainsi, Mme Nickleby hocha la tête et caressa bien des fois le dos de la main de sa fille. On voyait qu’elle aurait pu, si elle avait voulu, révéler un secret des plus importants, mais, Dieu merci ! elle savait se retenir, et certainement n’en ferait rien.

« Mais que voulez-vous dire, maman ? demanda Catherine surprise au dernier point.

— Ne vous agitez pas comme cela, ma chère, répliqua Mme Nickleby regardant du côté du mur mitoyen. Vous voyez bien que moi je suis calme, et, certes, s’il était permis à quelqu’un d’être agité, je serais, vu les circonstances, bien excusable de l’être ; mais je ne le suis pas, Catherine, je ne le suis pas du tout.

— Mais, maman, on avait l’air de vouloir attirer notre attention, dit Catherine.

— On voulait, en effet, attirer notre attention, ma chère, ou au moins, continua Mme Nickleby se redressant et caressant la main de sa fille d’une manière plus tendre encore, attirer l’attention de l’une de nous,… hem ! Vous n’avez que faire de vous tourmenter, ma fille. »

Catherine paraissait n’y rien comprendre, et elle allait demander de plus amples explications, lorsqu’on entendit, dans la même direction qu’auparavant, comme le bruit d’une lutte violente, une espèce de cri de guerre sauvage poussé par une voix déjà cassée, accompagnée de trépignements violents sur le sable, et ce vacarme n’était pas encore fini qu’on voyait s’élever dans l’air, avec la rapidité d’une fusée, un gros concombre qui descendit bientôt et vint, par ricochet, rouler aux pieds de Mme Nickleby.

Cet étrange phénomène fut suivi d’un autre exactement pareil ; mais après cela ce fut un beau potiron d’une grosseur monstrueuse qu’on vit tourner dans le vide et venir s’abattre encore dans le jardin ; puis plusieurs concombre partirent ensemble, puis enfin, pour le bouquet, l’air fut obscurci par une grêle d’oignons, de radis et d’autres petits légumes qui couronnèrent en tombant, en roulant, en rebondissant de toutes parts, ce feu d’artifice végétal.

Catherine alors se leva de sa chaise un peu alarmée et prit sa mère par la main pour courir toutes les deux à la maison. Mais, chose singulière, elle sentait de la part de Mme Nickleby plus de résistance que d’empressement à la suivre, et, jetant les yeux du côté où regardait cette dame, elle fut tout à coup effrayée par l’apparition d’un vieux bonnet de velours noir qui, petit à petit, comme si celui qui en était armé montait une échelle ou un marchepied, s’élevait au-dessus du mur de séparation entre leur jardin et le cottage voisin. Quelques degrés de plus et le bonnet lui-même fut suivi d’une grosse tête et d’un vieux visage percé d’une paire d’yeux gris les plus extraordinaires du monde ; des yeux égarés, tout grands ouverts, roulant dans leur orbite avec un regard hébété, languissant, niais, hideux à voir.

« Maman ! cria Catherine véritablement épouvantée cette fois, ne vous arrêtez donc pas, ne perdez pas un instant ; venez donc, maman, je vous en prie.

— Catherine, ma chère, répondit sa mère en la retenant dans sa course, que vous êtes donc enfant ; je suis toute honteuse de vous voir comme cela. Comment pouvez-vous espérer de jamais vous tirer d’affaire dans la vie, si vous montrez toujours autant de faiblesse ?… Qu’est-ce que vous voulez, monsieur ? dit Mme Nickleby, s’adressant à l’étranger indiscret, avec un air de mécontentement démenti par son sourire. Pourquoi vous permettez-vous de venir regarder dans ce jardin ?

— Reine de mon âme ! répliqua l’autre en joignant ses mains pour l’implorer, buvez un petit coup dans ce gobelet.

— Mais c’est absurde, monsieur, dit Mme Nickleby… Catherine, ma mignonne, tenez-vous tranquille.

— Pourquoi ne voulez-vous pas boire un petit coup dans ce gobelet ? répéta l’étranger avec insistance, penchant la tête sur son épaule droite de l’air le plus suppliant, et posant sa main sur son cœur. Oh ! je vous en prie, un petit coup dans le gobelet.

— Je ne consentirai jamais à faire pareille chose, monsieur, dit Mme Nickleby ; je vous en prie, allez-vous-en.

— Pourquoi faut-il, dit le vieux monsieur, montant un échelon de plus et s’accoudant sur le mur avec autant d’aisance que s’il regardait par la fenêtre ; pourquoi faut-il que la beauté montre toujours un cœur si rebelle, même à une passion aussi honorable et aussi respectueuse que la mienne ? Ici il sourit, envoya des baisers avec sa main et fit plusieurs salutations très humbles. C’est la faute des abeilles qui, après la saison du miel, lorsqu’on croit les avoir étouffées avec le soufre, s’envolent réellement en Barbarie, et vont, de leurs chants monotones, bercer le sommeil des Maures dans l’esclavage ; ou peut-être, ajouta-t-il baissant la voix et parlant du bout des lèvres, peut-être cela vient-il de ce que l’on a vu dernièrement la statue de Charing-Cross se promener à minuit en redingote devant la Bourse, bras dessus, bras dessous, avec la pompe de Old-Gate.

— Vous entendez, maman ? murmura Catherine.

— Chut, ma fille, répliqua Mme Nickleby du même ton ; vous voyez qu’il est très poli et je crois même qu’il nous faisait tout à l’heure une citation de quelque poète. Ne m’ennuyez donc pas comme cela… laissez-moi, vous me pincez jusqu’au sang… Retirez-vous d’ici, monsieur.

— D’ici ! dit le gentleman d’un air languissant ; oh oui, d’ici, certainement.

— Sans doute, continua Mme Nickleby, vous n’avez que faire ici ; vous n’êtes pas là chez vous, monsieur, vous devez le savoir.

— Je le sais bien, dit le vieux monsieur en mettant son doigt contre son nez avec un air de familiarité très répréhensible ; je sais que c’est ici un lieu sacré, enchanté, où les charmes les plus divins (ici nouveau baiser envoyé avec la main, nouvelles salutations très humbles), où les charmes les plus divins répandent sur les jardins d’alentour une vertu mellifique qui développe chez les fruits et les légumes une maturité précoce. Pour ce qui est de cela, je ne l’ignore pas. Mais voulez-vous me permettre, ô la plus belle de toutes les créatures, de vous faire une question pendant que la planète de Vénus est allée faire je ne sais quoi chez les Horseguards ? car si elle était là, jalouse comme elle est de la supériorité de vos appas, elle viendrait interrompre notre entretien.

— Catherine, dit Mme Nickleby se tournant vers sa fille, je suis bien embarrassée véritablement ; je ne sais que répondre à ce gentleman, et cependant, vous le savez, on ne doit jamais manquer de politesse.

— Chère maman, répondit Catherine, ne lui dites pas un mot, mais sauvons-nous à toutes jambes et enfermons-nous à la maison jusqu’au retour de Nicolas. »

Mme Nickleby prit alors de grands airs, pour ne pas dire des airs méprisants, à cette proposition humiliante ; et, se tournant vers le vieux monsieur, qui les observait avec une attention stupide pendant leurs pourparlers : « Monsieur, dit-elle, si vous voulez vous conduire en parfait gentleman, comme vous paraissez l’être, à en juger par votre langage et… et… votre mine (tout le portrait de votre grand-papa, ma chère Catherine, dans ses beaux jours), et me faire tout uniment la question que vous avez à m’adresser, je veux bien y répondre. »

S’il est vrai que l’excellent papa de Mme Nickleby ressemblait, dans ses beaux jours, au voisin à présent occupé à regarder par-dessus le mur, il faut avouer que ce devait être pour le moins, à la fleur de son âge, un vieux bonhomme bien ridicule. Ce fut sans doute aussi l’opinion de Catherine, qui prit sur elle d’examiner avec quelque attention le vivant portrait de son grand-père, au moment où il ôta son bonnet de velours noir pour exposer au jour une tête parfaitement chauve, et faire une longue kyrielle de révérences, avec accompagnement, à chaque fois, de baisers aériens. Enfin, après s’être épuisé, selon toute apparence, dans cet exercice fatigant, il se couvrit encore la tête, tira avec beaucoup de soin son bonnet par-dessus ses oreilles, et, reprenant sa première attitude, parla en ces termes :

« Voici la question… »

Ici il s’interrompit pour regarder de tous les côtés autour de lui, et s’assurer, d’une manière certaine, qu’il n’y avait personne à l’écouter. Quand il fut bien sûr de son fait, il se donna plusieurs fois une petite tape sur le nez, avec un air rusé, comme s’il se félicitait en lui-même de sa précaution, puis, étendant le col, il dit d’un ton de mystère, quoique assez haut :

« N’êtes-vous pas une princesse ?

— Vous vous moquez de moi, monsieur, répliqua Mme Nickleby, faisant semblant d’opérer sa retraite du côté de sa maison.

— Du tout ; mais, franchement, en êtes-vous une ? dit le vieux gentleman.

— Vous savez bien que non, monsieur.

— Alors, ne seriez-vous pas parente de l’archevêque de Canteburry ? demanda-t-il avec beaucoup d’intérêt, ou bien du pape à Rome, ou de l’orateur de la chambre des communes ? Veuillez m’excuser si je fais erreur, mais on m’a dit que vous étiez la nièce des commissaires du pavage, et la belle-fille du lord-maire et de la cour du conseil municipal, ce qui établirait naturellement votre parenté avec ces trois grands personnages.

— Monsieur, répondit Mme Nickleby avec vivacité, quiconque a tenu sur mon compte de tels propos a pris d’étranges libertés avec moi, et si mon fils Nicolas venait à le savoir, je suis certaine qu’il ne permettrait pas un instant qu’on abusât ainsi de mon nom. Cette idée ! ajouta Mme Nickleby en se redressant, la nièce des commissaires du pavage !

— Je vous en prie, maman, venons-nous-en, lui dit tout bas Catherine.

— Je vous en prie, maman ! Quelle bêtise ! Catherine, dit Mme Nickleby d’un ton courroucé ; mais, voilà toujours comme vous êtes. Si on m’avait prise pour la nièce de quelque méchant moineau, cela vous aurait été égal, et vous vous révoltez à l’idée qu’on fasse de moi une cousine du pape. Mais je sais bien que personne ne s’intéresse à moi, aussi je n’y compte guère ; et Mme Nickleby pleurnichait.

— Des larmes ! cria le vieux gentleman en faisant un saut si énergique qu’il dégringola deux échelons et s’égratigna le menton contre le mur… Allons ! attrapez-moi ces globules de cristal, qu’on les saisisse, qu’on les mette en bouteille, qu’on les bouche bien, qu’on les cachette avec mon Cupidon, qu’on les étiquette première qualité, et qu’on les range sur la quatorzième planche avec une barre de fer par-dessus pour les empêcher de partir.

— Cela ferait un bruit de tonnerre. »

Tout en exécutant ces commandements, comme s’il y avait là une douzaine de domestiques empressés à accomplir ses ordres, il retournait son bonnet de velours et le remettait avec une grande dignité sur le coin de la tête, de manière à se cacher l’œil droit et les trois quarts du nez, puis, le poing sur la hanche, il avait l’air de porter un défi insolent à un moineau qu’il voyait près de lui sur une branche, jusqu’à ce que l’oiseau se dérobât par la fuite à son air menaçant. Alors il mit son bonnet dans sa poche, d’un air de grande satisfaction, et prit les manières les plus respectueuses pour s’adresser à Mme Nickleby.

« Belle madame ! (telles furent ses expressions) si j’ai fait quelque méprise au sujet de votre famille ou de vos relations, je vous demande humblement pardon ; si j’ai supposé que vous étiez alliée à des puissances étrangères, ou à des comités nationaux, c’est parce que vous avez dans toute votre personne des manières, un port, une dignité qui me serviront d’excuse, quand je dirai qu’il n’y a personne qui puisse rivaliser avec vous à cet égard, si ce n’est peut-être, par exception, la muse tragique, quand par hasard elle joue de l’orgue de barbarie devant la compagnie des Indes orientales. Je ne suis plus un jeune homme, madame, comme vous voyez, et, quoique des personnes qui vous ressemblent ne sachent pas ce que c’est que de vieillir, je prends la liberté d’espérer que nous sommes faits l’un pour l’autre.

— Vous voyez ce que je vous avais dit, Catherine, ma chère fille, dit Mme Nickleby d’une voix défaillante et détournant les yeux par modestie.

— Madame, dit avec volubilité le vieux gentleman relevant sa main droite avec une négligence qui ne manquait pas de grâce, comme s’il faisait peu de cas de la fortune, j’ai des terres, des biches, des canaux, des étangs poissonneux, des pêcheries de baleines qui m’appartiennent dans la mer du Nord, et plusieurs bancs d’huîtres d’un grand rapport dans l’océan Pacifique. Prenez seulement la peine d’aller à la banque, ôtez le chapeau à trois cornes de l’huissier robuste qui y fait sentinelle, et vous trouverez, dans la doublure du fond, ma carte enveloppée dans un morceau de papier bleu. On peut aussi visiter ma canne chez le chapelain de la chambre des communes, auquel il est expressément défendu de recevoir de l’argent pour la montrer. J’ai des ennemis autour de moi, madame, continua-t-il en regardant du côté de sa maison, et en parlant tout bas : ils ne me laisseront pas de repos qu’il ne m’aient dépouillé de mes biens. Si j’avais l’avantage d’obtenir votre cœur et votre main, vous pourriez vous adresser au lord chancelier, ou même, au besoin, appeler les forces militaires. Rien qu’en envoyant mon cure-dent au commandant en chef, cela suffirait ; et alors nous ferions maison nette avant la cérémonie du mariage. Après cela, l’amour, le bonheur et le ravissement ; le ravissement, le bonheur et l’amour. Ah ! soyez à moi, soyez à moi ! »

En répétant ces derniers mots avec un enthousiasme délirant, le vieux gentleman remit son bonnet de velours noir, et, fixant les yeux avec vivacité sur le ciel, dit quelques mots assez peu intelligibles sur un ballon qu’il attendait et qui était un peu en retard, et finit par répéter son refrain :

« Soyez à moi, soyez à moi !

— Ma chère Catherine, dit Mme Nickleby, je ne me sens pas la force de parler, et pourtant il est nécessaire, pour le bonheur de tout le monde, que nous en finissions une fois pour toutes.

— Mais, au contraire, maman, reprit sa fille, il n’y a pas du tout nécessité que vous disiez un mot.

— Permettez-moi, s’il vous plaît, ma chère, de juger par moi-même de ce qui me regarde, dit Mme Nickleby.

— Soyez à moi, soyez à moi ! » cria le vieux gentleman.

Mme Nickleby fixa sur la terre des yeux pudiques, et dit :

« Monsieur, je pourrais me dispenser de faire connaître à un étranger si de pareilles propositions de sa part sont reçues ou non de la mienne avec des sentiments de reconnaissance ou de sympathie, avec cela qu’elles sont accompagnées de circonstances véritablement singulières ; cependant, il peut être en même temps permis de dire, quant à présent, et dans une certaine mesure (locution familière à Mme Nickleby), qu’on ne peut voir qu’avec plaisir et satisfaction les sentiments qu’on inspire.

— Soyez à moi, soyez à moi ! cria le vieux gentleman. Gog et Magog, Gog et Magog, soyez à moi, soyez à moi ! »

Mme Nickleby reprit son discours avec un sérieux imperturbable :

« Monsieur, il me suffira de vous dire, et je suis sûre que vous interprèterez mes paroles comme une réponse décisive qui ne vous laissera plus d’espoir, que j’ai pris la résolution de rester veuve et de me dévouer uniquement à mes enfants ; car j’ai des enfants, monsieur. Il est vrai qu’il y a beaucoup de personnes, dont vous pourriez partager l’erreur, qui se refusent à le croire malgré tout ; mais c’est la vérité, et même de grands enfants. Nous serons charmés de vous avoir pour voisin, charmés, enchantés, je vous assure ; mais à tout autre titre, c’est impossible, tout à fait impossible. Que je sois encore assez jeune pour me remarier, je ne dis ni oui, ni non ; mais je n’en veux pas entendre parler pour tout au monde. Je me suis promis de ne jamais me remarier, et je ne me remarierai jamais. Il m’est très pénible d’avoir à refuser vos offres, et j’aurais bien mieux aimé que vous ne me les eussiez pas faites ; mais enfin, c’est la réponse que depuis longtemps j’étais résolue à faire, et que je ferai toujours. »

Toutes les parties de cette harangue n’étaient pas destinées au vieux gentleman seulement ; il y en avait quelques-unes à l’adresse de Catherine, et d’autres qui pouvaient passer pour un soliloque. Dans tous les cas, l’effet ne fut pas ce qu’on devait en attendre. En entendant les conclusions négatives de l’objet de ses feux, l’amant, au lieu de se désespérer, parut se livrer à une inattention assez peu respectueuse ; puis, à peine si Mme Nickleby avait fini de parler, qu’au grand effroi de cette dame et de sa fille il se mit tout à coup à mettre bas son habit et à sauter sur le chaperon du mur, où il prit des poses propres à déployer en plein les agréments de sa culotte courte et des ses bas de laine grise tricotée ; il finit par se tenir en équilibre sur une jambe, en répétant avec un redoublement de véhémence, son beuglement favori.

Il était en train de faire un trille prolongé sur la dernière note, embelli de quelques fioritures, quand on vit une main sale se glisser doucement, mais vivement, le long du mur, comme pour attraper une mouche ; et, en effet, elle saisit avec la plus grande dextérité une des chevilles du vieux gentleman, puis, aussitôt, l’autre main fit son apparition de la même manière et empoigna l’autre cheville.

Le vieux gentleman, ainsi pris au piège, leva une fois ou deux les jambes avec assez de difficulté, comme une mécanique dont les ressorts grossiers sont roides ou rouillés ; puis, regardant au bas du mur dans son jardin, il poussa un grand éclat de rire.

« Ah ! c’est donc vous ? dit le vieux gentleman.

— Oui, c’est moi ! répliqua une voix rude.

— Et comment va l’empereur de Tartarie ?

— Oh ! toujours de même, ni mieux ni pis.

— Et le jeune prince de la Chine, dit le vieux gentleman avec beaucoup d’intérêt, est-il réconcilié avec mon beau-père, le grand négociant en pommes de terre ?

— Non, répondit la voix rude, et ce qui est bien plus fort, c’est qu’il dit qu’il ne se réconciliera jamais avec lui.

— En ce cas, dit le vieux gentleman, je ferai peut-être bien de descendre.

— C’est cela, lui répondit-on de l’autre côté, je crois que vous ne ferez pas mal. »

Alors une des mains se détacha avec précaution d’une des jambes prisonnières ; le vieux gentleman se baissa pour se mettre sur son séant, et il se retournait pour sourire à Mme Nickleby et la saluer encore, lorsqu’on le vit disparaître avec précipitation, comme si quelqu’un l’avait tiré en bas par les jambes.

Catherine se sentit soulagée par cette disparition soudaine, et se disposait à parler à sa mère lorsque les mains sales reparurent à l’horizon, suivies immédiatement d’un gros homme trapu qui venait de monter à l’échelle précédemment occupée par leur étrange voisin.

« Je vous demande pardon, mesdames, dit le nouveau venu, ricanant et touchant par respect le bord de son chapeau ; n’a-t-il pas fait la cour à l’une de vous ?

— Oui, dit Catherine.

— Ah ! répliqua l’homme, prenant son mouchoir dans son chapeau pour s’essuyer le front, il n’y manque jamais, voyez-vous ; il n’y a rien qui puisse l’empêcher de faire la cour à quelque dame.

— Pauvre homme ! on n’a pas besoin de vous demander s’il est fou.

— Oh pour cela, non, répliqua l’homme regardant le fond de son chapeau pour y lancer son mouchoir, et le remettant sur sa tête ; cela se voit bien tout seul.

— Et y a-t-il longtemps ? demanda Catherine.

— Voilà déjà assez longtemps.

— Et il n’y a pas d’espérance de guérison ? dit Catherine émue de compassion.

— Pas la moindre ; et ce serait bien dommage, reprit le gardien des fous, il n’en vaut pas pis pour avoir perdu la tête. C’était bien l’individu le plus cruel, la plus mauvaise tête, le plus insupportable vieux drôle qu’on pût voir.

— Vraiment ? dit Catherine.

— Par saint Georges ! répliqua le gardien secouant la tête avec tant d’énergie qu’il fut obligé de plisser son front pour retenir son chapeau, je n’ai pas encore rencontré un pareil vagabond et mon camarade en dit autant. Il a fait mourir sa pauvre femme de chagrin ; il a mis ses filles à la porte ; ses garçons couraient les rues ; enfin, par bonheur, il est devenu fou, de colère, d’avarice, d’égoïsme, de boisson et de ripaille. Sans cela il aurait rendu fou tous les autres. De l’espoir pour lui ! un vieux coquin comme lui ! il n’y en a déjà pas tant de l’espoir pour le prodiguer ; mais je parierais bien un écu que, s’il y en a encore, on le garde pour de meilleurs sujets que lui. »

Après cette profession de foi, le gardien secoua encore la tête comme pour dire que ce serait bien malheureux qu’il en fût autrement ; puis, touchant son chapeau d’un air grognon, non pas qu’il fût de mauvaise humeur contre ces dames, mais seulement contre son prisonnier, il descendit l’échelle et l’emporta.

Pendant cette conversation, Mme Nickleby avait regardé cet homme d’un air sévère et défiant. Elle poussa alors un profond soupir, prit ses lèvres pincées, et, secouant la tête comme une personne qui n’est point du tout convaincue :

« Pauvre malheureux ! dit Catherine.

— Ah oui ! bien malheureux, repartit Mme Nickleby ; n’est-il pas honteux qu’on tolère des choses pareilles ? Fi !

— Et comment pourrait-on l’empêcher, maman ? dit Catherine tristement. Les infirmités de la nature humaine…

— La nature humaine ! dit Mme Nickleby ; comment ! vous êtes assez simple pour supposer que ce pauvre gentleman est fou ?

— Et comment voulez-vous, maman, quand on l’a vu, qu’on n’en soit pas bien persuadé ?

— Et bien alors, moi je vous dis, Catherine, répondit Mme Nickleby, qu’il n’en est rien, et que je ne comprends pas que vous puissiez vous en laisser ainsi imposer. C’est un complot de ces gens-là pour mettre la main sur ses biens. Ne le lui avez-vous pas entendu dire à lui-même ? Je ne dis pas qu’il n’est pas un peu original, un peu léger, et cela peut être : il n’est pas le seul ; mais tout à fait fou ! et s’exprimer comme il le fait dans un langage aussi respectueux et même aussi poétique ! et faire sa déclaration avec tant de bon sens, de discernement, de prudence, et non pas courir les rues pour aller se mettre à genoux aux pieds du premier brin de fille qu’il rencontrerait comme pourrait faire un fou ; non, non, Catherine, il y a beaucoup trop de raison dans sa folie, soyez-en sûre, ma chère. »