Nicolas Nickleby, traduction Lorain/42

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CHAPITRE X.

Paraphrase de cet adage philosophique : qu’il n’est si bons amis qui ne se quittent.

Le bitume des trottoirs de Snow-hill avait été toute la journée à frire et à rôtir en plein soleil, et les deux têtes jumelles du Sarrasin qui montait la garde à l’entrée de l’hôtellerie, dont elles représentent, en partie double, et l’enseigne et le nom, avaient l’air (du moins c’était le sentiment des voyageurs harassés et tirant la jambe qui les regardaient en passant), plus féroces encore qu’à l’ordinaire, irritées sans doute d’avoir cuit dans leur jus, sous un soleil brûlant, lorsque, dans un des plus petits salons de l’auberge, dont la fenêtre ouverte sur la cour recevait, sous la forme d’une vapeur à couper au couteau, les émanations qui s’exhalaient de la sueur fumante des chevaux dans l’écurie, on vit le service ordinaire d’une table à thé, rangé dans un ordre ragoûtant et propre, flanqué de grosses pièces de résistance rôties et bouillies : une langue, un pâté de pigeons, une volaille froide, un cruchon d’ale et quelques autres menus objets du même genre, que dans nos villes et nos cités dégénérées on réserve généralement à présent pour les pique-niques, les dîners de table d’hôte ou les déjeuners dînatoires.

M. John Browdie, les mains dans les poches, voltigeait sans cesse autour de ces friandises, s’arrêtant seulement de temps en temps pour chasser les mouches du sucrier avec le mouchoir de sa femme, ou pour plonger une cuiller à thé dans le pot au lait et déguster la crème, ou pour casser une croûte, couper une tranche, et avaler le tout en deux fois, comme une couple de pilules ; et chaque fois qu’il sortait de faire un doigt de cour aux comestibles, il regardait à sa montre et déclarait, avec une impatience vraiment pathétique, qu’il ne lui était plus possible d’attendre seulement deux minutes de plus.

« Mathilde ! dit-il à sa femme, qui reposait sur un sofa, les yeux demi-ouverts, demi-fermés.

— Eh bien, John ?

— Eh bien, John ! répéta son mari impatienté ; voyons, ma fille, as-tu faim ?

— Pas beaucoup, dit Mme Browdie.

— Pas beaucoup ? répéta encore John levant les yeux au plafond ; peut-on dire pas beaucoup, quand nous avons dîné à trois heures et consommé seulement après un goûter de petits gâteaux, qui ne fait qu’irriter l’appétit d’un homme au lieu de l’apaiser ; pas beaucoup !

— Monsieur ! dit le garçon en passant la tête à la porte, voici un gentleman pour vous.

— Un quoi pour moi ? cria John, comme s’il avait compris que ce fût une lettre ou un paquet.

— Un gentleman, monsieur.

— Sapristi ! mon garçon, dit John, qu’est-ce que tu as besoin de venir me dire ça ? qu’il entre.

— Êtes-vous chez vous, monsieur ?

— Chez moi ! cria John, je voudrais bien y être ; il y a deux heures que j’aurais pris mon thé. Ah ça, puisque j’ai déjà dit à l’autre garçon de lui dire d’entrer et de se dépêcher, que nous mourions de faim, qu’il entre donc.

— Ah ! ah ! tiens ! donnez-moi la main, monsieur Nickleby. Par exemple, je peux bien dire que voilà un des beaux jours de ma vie. Comment allez-vous ? eh bien, c’est égal, je suis content de vous voir. »

Dans la chaleur de l’accueil cordial qu’il fit à Nicolas, John Browdie oublia qu’il avait faim ; il lui donnait à chaque instant une nouvelle poignée de mains en lui appliquant sur la paume une tape qui n’était pas mince, pour ajouter encore un témoignage plus frappant à ses démonstrations de satisfaction.

« Eh oui ! c’est elle, dit John, remarquant que Nicolas venait de regarder sa femme. La voilà, nous ne nous disputerons plus pour elle à présent. Ah chien ! quand je pense à ça !… Mais est-ce que vous ne voulez pas prendre un morceau ?… Prenez donc mon garçon ; tenez, pour tous les biens que nous allons recevoir, etc. »

— Je ne doute pas, pour ma part, que le bénédicité n’ait été bien et dûment achevé ; mais on n’en entendit pas davantage, car John s’était déjà mis à si bien jouer des couteaux et des fourchettes, que pour le moment il ne pouvait plus parler.

« Monsieur Browdie, dit Nicolas en avançant une chaise pour la nouvelle mariée, avec votre permission, je vais profiter de l’usage pour prendre la liberté de…

— Prenez tout ce que vous voudrez, dit John, et quand il n’y aura plus rien dans le plat, dites au garçon d’en monter. »

Sans s’expliquer sur ce malentendu, Nicolas embrassa Mme Browdie rougissante, et la conduisit à sa chaise.

« C’est bon ! dit John, qui ne s’attendait pas à cela ; ne vous gênez pas, faites comme chez vous.

— Vous pouvez y compter, répliqua Nicolas ; j’y mets pourtant une condition.

— Laquelle donc ?

— C’est que vous me ferez parrain la première fois qu’il vous en faudra un.

— Là ! vous l’entendez, cria John posant son couteau et sa fourchette. Parrain ! ha ! ha ! ha ! Mathilde, entendez-vous ? parrain ! Allez, mon garçon, ne dites plus un mot, vous ne pourriez que gâter ça ; le mot est bon. Quand j’aurai besoin d’un… parrain ! ha ! ha ! ha ! »

Jamais homme ne fut aussi chatouillé jusqu’aux larmes par quelque bonne plaisanterie des temps passés, que John Browdie fut émerveillé de celle-là. C’était un rire étouffé, c’étaient de grands éclats de rire qui le suffoquaient en lui fourrant des morceaux de bœuf tout entiers dans le cornet. Il n’en riait que plus fort et continuait de manger en même temps ; la face toute rouge, le front tout noir, il toussait, il criait, il se remettait, il repartait avec de nouveaux rires qu’il essayait de réprimer. Il avait une rechute d’étouffement, se faisait taper dans le dos, frappait des pieds, faisait peur à sa femme ; enfin, il revint à lui dans un état d’épuisement extrême ; l’eau lui coulait des yeux comme d’une fontaine, ce qui ne l’empêchait pas de répéter encore d’une voix affaiblie : « Parrain !… dites donc, Mathilde, un parrain ! » et cela sur un ton qui prouvait que la saillie de Nicolas lui causait un si vif plaisir, qu’il défiait même la souffrance.

« Vous rappelez-vous le soir où nous avons, pour la première fois, pris du thé ensemble ? dit Nicolas.

— N’ayez pas peur que je l’oublie jamais, allez, répliqua John Browdie.

— C’était un terrible garçon ce soir-là, n’est-ce pas, madame Browdie ? dit Nicolas, un vrai tigre.

— Ah ! c’est quand nous sommes retournés à la maison, monsieur Nickleby, qu’il fallait l’entendre. C’est là que c’était un vrai tigre, répliqua Mathilde ; je n’ai jamais eu si grand’peur de ma vie.

— Allons, allons, dit John en ricanant avec une bouche grimaçante, vous vous faites plus peureuse que vous n’êtes.

— C’est si vrai, répliqua Mme Browdie, que j’étais presque décidée à ne vous reparler de ma vie.

— Presque, dit John ricanant encore plus fort, presque décidée ! et tout le long du chemin elle ne faisait que me câliner et me cajoler… Pourquoi donc, lui disais-je, vous êtes vous laissé courtiser par ce garçon-là (c’était de vous que je parlais). — Je vous assure que vous vous trompez, me disait-elle, et elle me serrait le bras. — Ah ! je me trompe, que je lui disais. — Oui, qu’elle me répondait, et elle me serrait encore plus fort.

— Mon Dieu ! John, s’écria sa jolie petite femme pour arrêter ce torrent de réminiscences indiscrètes, en rougissant jusque dans le blanc des yeux, comment pouvez-vous dire des bêtises pareilles ? Comme si jamais j’avais seulement songé à ce que vous dites là !

— Je ne sais pas si vous y aviez songé, quoique j’en sois à peu près sûr ; mais, répliqua John, ce que je sais bien, c’est que vous le faisiez tout de même… Oui, que je lui disais, vous êtes une inconstante, une infidèle, une vraie girouette. — Non, je ne suis pas une infidèle, qu’elle me disait. — Ne me dites pas cela, que je lui répondais, après ce qui s’est passé avec le jeune maître de là-bas. — Lui ! qu’elle me faisait en se récriant. — Oui, lui ! — Tenez, John, qu’elle me dit en se rapprochant de mon oreille et en me serrant toujours le bras de plus en plus fort, croyez-vous vraiment possible qu’ayant un bel homme comme vous pour me faire la cour, j’aurais voulu vous changer pour un méchant petit père fouetteur comme lui ?… Voilà ce qu’elle a dit. Ha ! ha ! ha ! elle vous a appelé père fouetteur. Ma foi ! là-dessus je lui ai dit : Eh bien ! vous n’avez qu’à fixer le jour des noces, et ne pensons plus à cela. Ha ! ha ! ha ! »

Nicolas rit de bon cœur à ce récit, surtout en ce qu’il avait de peu flatteur pour son amour-propre, charmé de donner ainsi le change aux inquiétudes de Mathilde, dont les protestations se trouvèrent noyées dans l’hilarité générale. La bonne humeur de Nicolas la mit donc à son aise, et, tout en désavouant le propos qu’on lui prêtait, elle en rit elle-même si franchement que Nicolas ne put s’empêcher de croire que l’histoire était parfaitement vraie dans ses détails essentiels.

« Voici la seconde fois, dit Nicolas, que nous nous trouvons à table ensemble, et la troisième seulement que je vous vois ; eh bien ! je me trouve aussi à mon aise avec vous qu’avec de vieux amis.

— C’est tout comme moi, dit John.

— Et moi aussi, ajouta sa jeune épouse.

— Oui ; mais, dit Nicolas, ce n’est pas la même chose. Moi, j’ai des raisons particulières de reconnaissance. Sans votre bon cœur, mon brave ami, moi qui n’y avais aucun droit, je ne sais pas ce que je serais devenu, ni comment je me serais tiré d’affaire dans ce moment-là.

— Parlez donc d’autre chose, répliqua John d’un air bourru. Vous m’ennuyez.

— En ce cas, continua Nicolas en souriant, je vais vous chanter une autre chanson, mais toujours sur le même air. Je vous ai déjà dit dans ma lettre tout ce que je sentais de gratitude pour l’intérêt que vous avez témoigné à ce pauvre Smike, en lui rendant la liberté au risque de vous attirer des désagréments. Mais je ne saurais assez vous répéter combien nous vous sommes tous reconnaissants, lui, moi, et d’autres encore que vous ne connaissez pas, pour avoir eu pitié de lui.

— Ah ! s’écria Mme Browdie ; toute cette soirée-là j’étais sur les épines.

— Ont-ils eu l’air de vous croire pour quelque chose dans sa délivrance ? demanda Nicolas à John Browdie.

— Ils n’y ont seulement pas pensé, répondit le gros rieur en montrant ses dents d’une oreille à l’autre. J’étais là bien à mon aise dans le lit du maître d’école, longtemps encore après la brune, et personne ne venait. C’est bon ! que je me disais ; maintenant le garçon a pris de l’avance ; s’il n’est pas chez lui à l’heure qu’il est, c’est qu’il n’y sera jamais. Ainsi vous pouvez venir quand vous voudrez, vous nous trouverez prêts ; c’est du maître d’école que je parlais, vous comprenez ?

— Je comprends bien, dit Nicolas.

— Bon ! le voilà donc qui vient. J’entends fermer la porte en bas et monter à tâtons… Allez doucement, vous ne tomberez pas, que je me dis en moi-même ; prenez votre temps, monsieur, il n’y a rien qui presse… Le voilà à la porte, il tourne la clef, il tourne la clef, il tourne toujours, il aurait pu tourner jusqu’à demain, la serrure était par terre… Holà, qu’il crie. — Oui, que je me dis, criez, mon bonhomme, tant que vous voudrez, vous ne réveillerez personne. — Holà, hé ! et puis il s’arrête. — Tu ferais mieux de ne pas m’irriter davantage, disait le maître d’école quelques minutes après ; Smike, je vais te briser les os… Encore une pause. Alors, tout à coup il demande de la lumière, on apporte une chandelle. Vous jugez du tintamarre… Il est parti, qu’il dit rouge de colère et comme un fou furieux. Est-ce que vous n’avez rien entendu ? — Ah oui ! que je fais, je viens d’entendre fermer la porte d’entrée dans l’instant ; et puis tout de suite après j’ai entendu courir par là (je ne lui montrais pas le bon côté). — Au secours ! qu’il crie. — J’y vais, que je dis,… et nous voilà partis en rebours. Ho ! ho ! ho !

— Avez-vous été loin comme cela ? demanda Nicolas.

— Si nous avons été loin ? répliqua John : je lui ai joliment dégourdi les jambes pendant un quart d’heure. Il était bon à voir, allez ! le maître d’école, sans chapeau, pataugeant jusqu’aux genoux dans l’eau et dans la boue, trébuchant sur des barrières, culbutant dans des fossés, beuglant comme une vache enragée, ouvrant son œil, son œil unique, tout grand pour découvrir son échappé, ses pans d’habit voltigeant par derrière, et toute sa personne crottée jusqu’à l’échine, y compris le museau. J’ai cru que j’allais tomber par terre en pâmoison à force de rire. »

Rien que d’y penser, John recommençait de plus belle, et la contagion passant à ses auditeurs, ce fut bientôt un trio d’éclats de rire, en je ne sais combien de couplets, tant qu’enfin ils n’en purent.

« C’est un mauvais homme, dit John en s’essuyant les yeux, un très mauvais homme, votre maître d’école.

— Je ne peux pas le voir en peinture, John, dit sa femme.

— Allons donc ! reprit John, c’est pourtant à vous que je dois sa connaissance : sans vous, je ne saurais seulement pas ce que c’est. C’est vous qui me l’avez fait connaître.

— Je ne pouvais pas, John, réplique sa femme, renier Fanny Squeers, mon ancienne camarade d’enfance, n’est-ce pas ?

— Bien, ma fille, répéta John, c’est justement ce que je dis. Il faut vivre en bons voisins, voilà tout, et le traiter comme une vieille connaissance. Moi je ne demande pas autre chose ; pas de bruit, tant qu’on peut l’éviter. Ne pensez-vous pas comme moi, Nickleby ?

— Certainement, répondit Nicolas, et vous avez été fidèle à vos principes, le jour où je vous ai rencontré à cheval sur la route, après notre soirée orageuse.

— Sans doute, dit John. Quand j’ai dit quelque chose, je le tiens.

— Et vous avez raison ; et vous agissez là comme un brave homme, quoique peut-être pas comme un enfant du Yorkshire, s’il est vrai, comme on le dit à Londres, que ce soit le pays des gasconnades. À propos ! ne me disiez-vous pas dans votre lettre que vous avez ici Mlle Squeers avec vous ?

— Oui, répliqua John, c’est la fille d’honneur de Mathilde, et une drôle de fille d’honneur ! Il n’y a pas de danger qu’elle se presse de se marier celle-là.

— Taisez-vous donc, John, dit Mme Browdie, qui n’en goûtait pas moins la plaisanterie contre les vieilles filles, maintenant qu’elle avait ce qu’il lui fallait.

— C’est l’amoureux qui pourra se vanter d’être né coiffé, dit John en clignant de l’œil à cette idée-là ; en voilà un qui aura de la chance ; une fameuse chance !

— Voyez-vous, monsieur Nickleby, dit Mathilde, c’est parce qu’elle est ici avec nous que John vous a écrit pour vous inviter à venir ce soir ; nous avons pensé qu’il vous serait médiocrement agréable de vous rencontrer avec elle, après ce qui s’est passé.

— Sans le moindre doute. Vous avez eu bien raison ; dit Nicolas, l’interrompant.

— Surtout, remarqua Mme Browdie, prenant un air malin, d’après ce que nous savons de vos amours du temps jadis.

— Ce que nous savons ! vraiment ? dit Nicolas, secouant la tête. Moi je n’en sais rien, mais je suppose que vous m’avez joué là quelque mauvais tour.

— Soyez-en sûr, elle n’y aura pas manqué, dit John Browdie, en passant son large index par une des jolies petites boucles de la chevelure de sa femme, dont il paraissait très fier. Elle a toujours été aussi maligne qu’un…

— Qu’un quoi ? dit Mathilde.

— Qu’une femme, là ! répondit John. Je ne connais rien au-dessus de ça.

— Vous alliez me parler de Mlle Squeers, dit Nicolas, pour couper court à de certaines petites privautés conjugales, qui commençaient à marcher bon train entre M. et Mme Browdie, et qui rendaient la position d’un tiers un peu embarrassante, ne fût-ce que parce que cela l’excitait plutôt qu’autrement.

— Ah ! oui, répliqua Mme Browdie… John, finissez donc… John a fixé notre entrevue à ce soir, parce qu’elle avait résolu d’aller prendre le thé chez son père. Pour éviter les anicroches, et pour être sûrs d’être seuls entre nous, John a promis d’aller la rechercher chez son père.

— C’est très bien arrangé comme cela, dit Nicolas, je ne regrette qu’une chose, c’est de vous donner tant d’embarras.

— Pas le moins du monde, répondit Mme Browdie, car nous avions, John et moi, beaucoup de plaisir à vous voir. Savez-vous, monsieur Nickleby, ajouta-t-elle avec son sourire le plus narquois, que Fanny Squeers m’avait tout l’air de vous aimer beaucoup ?

— Je lui en ai beaucoup d’obligation, dit Nicolas, mais je vous donne ma parole que je n’ai jamais eu la prétention de faire aucune impression sur son cœur virginal.

— Qu’est-ce que vous me dites là ? continua Mme Browdie ; ce n’est pas possible : car, voyons, sérieusement et sans rire, Fanny elle-même m’a donné à entendre que vous lui aviez fait votre déclaration, et que vous alliez vous unir par des engagements irrévocables et solennels.

— Vraiment, madame, vraiment ! se mit à crier une femme d’une voix perçante, vraiment ! elle vous a donné à entendre que moi, moi ! j’allais m’unir à un assassin, un voleur, qui a versé le sang de papa, pouvez-vous ?… pouvez-vous croire, madame, que j’aimais beaucoup un être que je méprise comme la boue de mes souliers, que je ne daignerais pas toucher avec des pincettes de cuisine, de peur de me salir et de me noircir les doigts ? Pouvez-vous le croire, madame, le pouvez-vous ? Oh ! basse et vile Mathilde ! »

Ces reproches sortaient de la bouche de Mlle Squeers en personne. C’est elle qui venait d’ouvrir la porte toute grande et de développer aux yeux étonnés des Browdie et de Nicolas, non seulement ses propres appas, arrangés avec symétrie dans les blancs et chastes vêtements déjà décrits (seulement un peu plus malpropres, cela se conçoit), mais aussi l’imposante paire de Wackfords, père et fils, qui lui servait d’escorte.

« Voilà donc le prix, continua Mlle Squeers que la colère rendait éloquente, voilà le prix de toute ma patience, de toute mon amitié pour ce cœur à double visage, cette vipère, cette… cette sirène ! » Mlle Squeers fut longtemps à trouver cette dernière épithète, mais elle finit par l’éjaculer d’un air triomphant, comme un argument sans réplique. « Voilà le prix, n’est-ce pas, de toute mon indulgence à supporter sa perfidie, la bassesse de ses sentiments, sa fausseté, la coquetterie qu’elle déploie pour attraper des amants vulgaires, d’une manière qui me faisait rougir pour mon… pour mon…

— Sexe, lui souffla M. Squeers regardant les spectateurs d’un mauvais œil ; c’est bien le cas de dire d’un mauvais œil.

— Oui, dit toujours Mlle Squeers, mais heureusement, et j’en remercie mon étoile, que maman en est aussi…

— Bravo, bravo ! dit tout bas M. Squeers, et je voudrais, pour tout au monde, qu’elle fût ici : elle se donnerait un bon coup de peigne avec ces gens-là.

— Voilà le prix, n’est-ce pas ? dit Mlle Squeers (levant la tête et l’abaissant ensuite avec majesté, pour regarder par terre d’un air de mépris) de la bonté avec laquelle j’ai bien voulu faire attention à elle, la tirer de la crotte, et me ravaler jusqu’à la couvrir de mon patronage.

— Allons, allons ! répliqua Mme Browdie, malgré tous les efforts que faisait son époux pour la retenir, et l’empêcher de venir se mettre au premier plan ; ne dites donc pas des bêtises pareilles !

— Est-ce que je ne vous ai pas couverte de mon patronage, madame ?

— Non, répondit Mme Browdie.

— Allez ! dit Mlle Squeers avec hauteur, vous devriez rougir ; mais non, votre front ne sait pas rougir ; il est incapable d’exprimer aucun autre sentiment que l’audace et l’effronterie.

— Dites donc, se mit à dire John Browdie, que ces attaques contre sa femme commençaient à piquer au jeu, doucement, s’il vous plaît, doucement !

— Oh ! vous, monsieur Browdie, reprit Mlle Squeers en l’arrêtant promptement, je vous plains ; je n’ai rien pour vous ni contre vous, qu’un sentiment de parfaite pitié.

— Ah ! dit John.

— Oui, répéta Mlle Squeers regardant de côté son cher père, quoique je sois, selon vous, une drôle de demoiselle d’honneur, et qu’il n’y ait pas de danger que je me presse de me marier, et que mon mari doive avoir de la chance, je n’ai pour vous, monsieur, que des sentiments de pitié. »

Ici, Mlle Squeers regarda encore de côté son vénérable père, qui la regardait aussi de côté, comme pour lui dire : « Bon ! attrape ça, mon garçon.

— Moi, je sais bien ce qui vous attend, dit Mlle Squeers en secouant avec violence toute l’économie de sa frisure ; je sais bien la vie qui s’ouvre devant vous, et vous seriez mon plus crucial, mon plus mortel ennemi, que je ne pourrais vous souhaiter rien de pis.

— Pendant que vous êtes en train de souhaiter, ne souhaiteriez-vous pas plutôt d’être sa femme, le cas échéant ? demanda Mme Browdie avec la plus grande douceur de ton et de manière.

— Ah ! madame, que vous avez d’esprit, réplique Mlle Squeers avec une profonde révérence, presque autant d’esprit que de finesse. Car vous avez mis beaucoup de finesse, madame, à choisir si à propos le moment où j’irai prendre le thé chez papa, pour ne pas revenir avant qu’on vînt me chercher. C’est grand dommage que vous n’ayez pas pensé qu’on pouvait être aussi fine que vous et déjouer vos plans.

— Vous pouvez quitter ces grands airs, mon enfant, dit la ci-devant Mlle Price se donnant à présent des airs de matrone, vous ne réussirez pas à me vexer comme cela.

— Vous pouvez vous dispenser de faire ainsi la madame avec moi, répondit Mlle Squeers, je ne le souffrirai pas. Voilà donc le prix, n’est-ce pas ?

— La voilà encore avec son prix… cria John Browdie impatienté. Voyons, Fanny, que ça finisse ; persuadez-vous une bonne fois que c’est là le prix, et n’ennuyez plus personne à demander sans fin si c’est le prix ou si ce n’est pas le prix.

— On ne vous demandait pas votre avis, monsieur Browdie, répondit Mlle Squeers avec une politesse étudiée, mais je vous en remercie tout de même ; ayez seulement la bonté de ne pas vous permettre de m’appeler par mon petit nom. On a beau avoir de la pitié pour quelqu’un, ce n’est pas une raison pour qu’on oublie ce qu’on se doit à soi-même, monsieur Browdie. Mathilde ! dit Mlle Squeers avec un tel redoublement de violence que John en sauta dans ses bottes, je renonce à vous pour toujours, mademoiselle, je vous abandonne, je vous renie ; je ne voudrais pas, ajouta-t-elle d’une voix solennelle, avoir une enfant qui s’appelât Mathilde, quand ce nom-là devrait la sauver du tombeau.

— Quant à ce qui est de ça, remarqua John, il sera toujours temps de chercher un nom à la petite, quand elle sera venue.

— John, dit Mme Browdie par voie de conciliation, ne la taquinez pas.

— Ah ! taquiner. Vraiment ! cria Mlle Squeers montant sur ses échasses, taquiner ! en vérité ? Hé ! hé ! hé ! taquiner ! Ne la taquinez pas ; prenez garde de lui faire de la peine, je vous prie.

— Écoutez, Fanny, dit Mme Browdie, vous savez qu’on est exposé à ne pas entendre toujours des compliments quand on écoute aux portes. Je n’y peux rien ; seulement, j’en suis vraiment fâchée ; mais, vous me croirez si vous voulez, Fanny, j’ai tant de fois prêché vos louanges en votre absence, que vous pourriez bien me pardonner ce que j’ai dit là : une fois n’est pas coutume.

— Ah ! c’est très bien, madame ! cria Mlle Squeers avec une autre révérence ; bien des remerciements de votre bonté ; il ne me manque plus que de me mettre à vos genoux pour vous prier de m’épargner une autre fois.

— Je ne crois pas, reprit Mme Browdie, avoir jamais dit du mal de vous, même tout à l’heure. Dans tous les cas, vous ne pouvez pas vous plaindre que je n’aie pas dit la vérité ; mais, quoi qu’il en soit, j’en suis très fâchée et je vous en demande pardon. Combien de fois, Fanny, n’avez-vous pas dit bien pis de moi ? et cependant je ne vous en ai jamais gardé rancune ; j’espère que vous ferez de même avec moi. »

Mlle Squeers, au lieu de faire une réponse directe, se contenta de toiser son ancienne amie des pieds à la tête et de lever le nez en l’air du plus ineffable dédain. Elle ne put s’empêcher cependant de laisser échapper, sans en faire connaître l’application, les termes de « drôlesse, » de « gueuse, » et de « être méprisable, » et ces exclamations, prononcées en se mordant les lèvres pour de bon, avec une grande difficulté d’avaler, et une respiration entrecoupée, pouvaient donner à croire que les sentiments intérieurs de Mlle Squeers, mal comprimés dans son sein, ne demandaient qu’à éclater au dehors.

Pendant le cours de cette conversation, maître Wackford, voyant qu’on ne faisait aucune attention à lui, et entraîné par ses inclinations favorites, s’était, petit à petit, avancé de côté, vers la table. Il commença ses attaques contre la nourriture par de légères escarmouches, consistant, par exemple, à torcher avec ses doigts le tour des plats, et à les lécher après avec un plaisir infini ; à prendre une tartine de pain et à la promener sur la surface du beurre dans l’assiette ; à empocher des morceaux de sucre, sans cesser d’avoir l’air, pendant tout ce temps-là, d’être absorbé dans ses pensées, et ainsi de suite. Mais, quand il vit que toutes ces petites libertés passaient inaperçues, il en prit naturellement de plus grandes, et, après s’être administré déjà une bonne petite collation froide, il farfouillait, pour le moment, au fond du pâté.

Tout ce petit manège n’avait point échappé à M. Squeers ; seulement, tant que l’attention de la société fut tout entière à des objets plus intéressants, il se complaisait dans la pensée que son héritier présomptif s’engraissait aux frais de l’ennemi ; mais une fois qu’un peu de calme passager dans les débats dut lui faire craindre que le petit Wackford ne fût pris en flagrant délit, il fit semblant de s’en apercevoir lui-même pour la première fois, et appliqua sur la joue du jeune gentleman une claque à faire trembler jusqu’aux tasses dans leurs soucoupes.

« Quoi ! cria M. Squeers, manger les restes des ennemis de son père ! Ne voyez-vous pas, enfant dénaturé ! que cela n’est bon qu’à vous empoisonner ?

— Laissez-le donc manger : ça ne lui fera pas de mal, dit John enchanté d’avoir enfin affaire à un homme. Je voudrais voir là toute l’école : je leur donnerais de quoi restaurer leurs pauvres petits estomacs, quand je devrais y dépenser mon dernier sou. »

Squeers le regarda en coulisse avec l’expression de malice la plus infernale qui pût se trahir sur sa face, et elle était riche en expressions de ce genre, puis il lui montra le poing, mais furtivement.

« Allons ! allons ! maître d’école, dit John, pas de bêtises, parce que, voyez-vous, si je vous montrais le mien, moi, vous n’auriez qu’à en sentir le vent pour tomber par terre.

— Je suis sûr que c’était vous, reprit Squeers, qui avez fait échapper mon pensionnaire. C’est vous, n’est-ce pas, avouez-le ?

— Moi ! répondit John en élevant la voix. Eh bien ! oui, c’est moi ; qu’est-ce que ça me fait, c’est moi : après ?

— Vous l’entendez, ma fille, il avoue que c’est lui, dit Squeers s’adressant à sa fille, vous avez bien entendu que c’est lui ?

— C’est lui ! c’est lui ! cria John. Voilà bien plus fort, ce que je vais vous dire. Si tu rattrapes un autre petit échappé, ce sera encore moi qui le ferai sauver. Rattrapes-en vingt, trente, c’est moi qui les sauverai vingt, trente fois. Et voilà encore bien plus fort, à présent que tu m’as fait monter la moutarde au nez, tu n’es qu’un vieux coquin. Et tu es bien heureux d’en être un vieux, car je t’aurai flanqué une raclée quand tu t’es permis de venir conter à un honnête homme comment tu avais rossé le pauvre garçon dans le fiacre.

— Un honnête homme ! cria Squeers en ricanant.

— Ah ! oui, un honnête homme, répliqua John, je m’en flatte, et qui n’a qu’une chose à se reprocher, c’est d’avoir jamais mis les pieds chez toi.

— Diffamation, dit Squeers triomphant, et deux témoins. Wackford sait prêter serment, il ne sera pas embarrassé. Ah ! nous vous tenons, monsieur. Ah ! coquin ! » M. Squeers tira son agenda pour en prendre note. « Très bien, je ne donnerais pas pour cinq cents francs ce que ça me rapportera aux prochaines assises, monsieur, sans compter l’honneur.

— Les assises ! cria John, qu’est-ce que tu me chantes avec tes assises ? Ce n’est pas la première fois, l’ami, qu’ils y vont aux assises, les maîtres d’école du Yorkshire, et je ne te conseille pas de revenir là-dessus, c’est trop chatouilleux. »

M. Squeers secoua la tête d’un air menaçant : il était pâle de colère. Puis donnant le bras à sa fille, et tirant le petit Wackford par la main, il opéra sa retraite du côté de la porte.

« Quant à vous, monsieur, dit-il en se retournant vers Nicolas qui, satisfait de lui avoir donné son compte déjà une bonne fois, s’était exprès abstenu de prendre part à la discussion, vous verrez si vous aurez affaire à moi avant peu. Ah ! vous escamotez les enfants, c’est bon. Prenez garde que les pères, n’oubliez pas cela, que les pères ne viennent pas les réclamer et me les renvoyer pour en faire ce que je veux, malgré vos dents.

— Je n’ai pas peur de ça, répliqua Nicolas haussant les épaules et tournant le dos avec mépris.

— Non ? répliqua Squeers avec un regard diabolique. Allons, partons.

— Je vais quitter avec papa cette société-là pour toujours, dit Mlle Squeers portant autour d’elle des yeux pleins de mépris et de hauteur. Je serais honteuse de respirer le même air avec de pareilles gens. Pauvre M. Browdie ! hé ! hé ! hé ! il me fait pitié, vraiment. Quelle dupe ! hé ! hé ! hé ! Perfide et artificieuse Mathilde ! »

Après ce nouvel accès de sombre et majestueuse colère, miss Squeers vida les lieux et, pour soutenir jusqu’au bout la dignité de son rôle, on l’entendait encore sangloter, crier et s’agiter dans le corridor.

John Browdie resta debout derrière la table, à promener ses yeux de sa femme à Nicolas, de Nicolas à sa femme, la bouche toute grande ouverte, jusqu’à ce que sa main tomba par hasard sur le cruchon d’ale qu’il porta par habitude à ses lèvres ; il y cacha quelque temps une partie de sa physionomie, reprit haleine, passa la bière à Nicolas et tira le cordon de la sonnette.

« Holà ! garçon ! dit-il gaiement, alerte. Emporte-moi tout cela, et qu’on nous fasse pour souper quelques grillades, un bon plat et bien conditionné, à dix heures. Apporte-nous un grog au cognac et une paire de pantoufles, vos plus grandes, et lestement. Sarpejeu ! ajouta-t-il en se frottant les mains, je n’ai plus à sortir ce soir, pour aller chercher personne ; ma femme, nous allons commencer pour tout de bon à passer ensemble nos soirées conjugales. »