Nicolas Nickleby, traduction Lorain/44

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 161-178).



CHAPITRE XII.

M. Ralph Nickleby rompt avec une ancienne connaissance. On pourrait aussi conclure du contenu de ce chapitre que, même entre mari et femme, il ne faut pas pousser les plaisanteries trop loin.

Il y a des gens qui, ne vivant uniquement que pour s’enrichir n’importe comment, et qui, ne se faisant aucune illusion sur la bassesse et la turpitude des moyens auxquels ils ont recours journellement dans ce but, affectent néanmoins, au point de s’y tromper quelquefois eux-mêmes, une grande dignité morale, et secouent la tête ou poussent de profonds soupirs, en se plaignant de la corruption du monde. Parmi les plus abominables coquins qui aient jamais posé le pied ou plutôt qui aient jamais rampé sur cette terre (car c’est la seule attitude qui convienne à ces êtres bas et dégradés), il y en a qui vous enregistrent bravement, jour par jour, leurs faits et gestes dans un journal, et tiennent avec le ciel un compte ouvert de doit et avoir, où l’on est toujours sûr de trouver la balance à leur avantage. Est-ce une insulte gratuite à la Providence ? (s’il y a rien de gratuit dans l’âme intéressée, vile et fausse de ces hommes qui se traînent dans les sentiers les plus fangeux de la vie) ou bien est-ce réellement une espérance qu’ils conservent encore de tromper jusqu’au ciel même et de faire dans l’autre monde un placement par les mêmes procédés qui leur ont procuré de bons placements dans celui-ci ? Il ne s’agit pas de savoir comment cela se fait ; ce qu’il y a de sûr, c’est que cela est ; et ce qu’il y a de sûr aussi, c’est qu’une pareille exactitude dans la tenue des livres de ces messieurs, comme l’ont prouvé certains mémoires biographiques qui ont révélé bien des choses, ne peut pas manquer d’avoir son utilité, quand ce ne serait que d’épargner à l’ange, chargé de tenir là-haut la comptabilité, de la peine et du temps.

Ralph Nickleby n’était pas de ces gens-là : grave, inflexible, obstiné, impénétrable, Ralph ne se souciait de rien, dans la vie ou après la vie, que de la satisfaction de ses deux passions, dont la première était l’avarice, l’appétit le plus impérieux de sa nature, et dont la seconde était la haine. Ne voulant voir en lui-même qu’un type de l’humanité tout entière, il ne se donnait pas la peine de dissimuler son véritable caractère aux yeux du monde en général ; et, dans le fond de son cœur, sitôt qu’il lui venait une mauvaise pensée, il se hâtait de l’accueillir avec joie, et de la caresser avec amour. Le seul précepte de philosophie que Ralph Nickleby pratiquât à la lettre, c’était le connais-toi toi-même. Il se connaissait bien lui-même, et c’est pour cela qu’il haïssait tous les hommes, parce qu’il aimait à croire qu’ils lui ressemblaient tous, ayant été jetés dans le même moule. En effet, s’il n’y a pas d’homme qui se haïsse lui-même (le plus insensible d’entre nous a trop d’amour-propre pour cela), toutefois, la plupart des hommes jugent, sans le savoir, des autres par eux-mêmes : et l’on peut établir, en règle générale, que ceux qui ont l’habitude de tourner en dérision la nature humaine et qui affectent de la mépriser, ne sont pas non plus ses meilleurs ni ses plus honorables échantillons.

Mais c’est aux aventures de Ralph lui-même que nous avons affaire. Ralph se tenait donc debout, regardant Newman Noggs d’un air renfrogné pendant que l’élégant commis ôtait ses gants sans doigts, les étendait soigneusement sur la paume de sa main gauche, les étalant avec sa main droite pour en polir les plis, et se disposait à les rouler de l’air le plus affairé, comme s’il oubliait en ce moment tout autre soin devant l’intérêt majeur de ce cérémonial.

« Parti de Londres ! dit Ralph lentement, vous vous serez trompé, vous retournerez.

— Pas trompé, répliqua Newman, pas même partant, parti.

— Ce n’est donc plus un homme ! Est-ce une femme ou un enfant ? marmotta Ralph avec un geste courroucé.

— Je ne sais pas, dit Newman, mais il est parti. »

Plus le mot parti semblait désagréable à Ralph Nickleby, plus Newman Noggs semblait éprouver à le répéter un plaisir inexprimable. Il le prononçait à pleine bouche, appuyant dessus aussi longtemps qu’il pouvait le faire décemment ; et quand il ne pouvait plus en prolonger le son sans affectation, on voyait qu’il ouvrait encore la bouche pour se le répéter en dedans, comme si c’était au moins pour lui une consolation.

« Et où cela est-il parti ? dit Ralph.

— France, répliqua Newman,… le danger d’une seconde attaque d’érésipèle… une mauvaise attaque… à la tête. Alors les médecins lui ont ordonné de partir et il est pa-a-r-ti.

— Et lord Frédérick ?

— Il est par-ti aussi, répliqua Newman.

— Alors, il emporte avec lui ses taloches, n’est-ce pas ? dit Ralph en se détournant. Il empoche les coups, et file sans dire un mot et sans obtenir la moindre réparation !

— Il est trop malade, dit Newman.

— Trop malade ! répéta Ralph ; mais moi, j’aurais été mourant que je m’en serais vengé ; au contraire, je n’en aurais été que plus prompt à me venger, si j’avais été à sa place. Mais il est trop malade ! pauvre sir Mulberry ! trop malade ! »

En prononçant ces mots avec un suprême mépris et l’apparence d’une grande irritation intérieure, Ralph se hâta de faire signe à Newman de sortir, et, se jetant sur sa chaise, il se mit à battre du pied sur le parquet avec impatience.

« Il faut que ce garçon-là soit sorcier, dit Ralph en grinçant des dents ; les circonstances conspirent pour l’aider. Parlez-moi des faveurs de la fortune ! Qu’est ce que c’est que l’argent même, au prix d’un bonheur insolent comme celui-là ? »

Il fourra avec colère ses mains dans ses poches, mais cependant ses premières réflexions furent sans doute adoucies par quelques pensées consolantes, car sa figure se détendit, et, s’il y avait encore dans les plis de son front une expression sérieuse, elle trahissait plutôt la méditation et le calcul que le désappointement.

« Après tout, murmura Ralph, Hawk finira toujours par revenir, et si je connais bien mon homme, comme je dois à présent le connaître, sa fureur n’aura rien perdu de sa violence pour attendre. Obligé de vivre dans la solitude, combien un homme de son caractère doit trouver monotone une chambre de malade ! ne pas vivre ! ne pas boire ! ne pas jouer ! ne rien faire enfin de ce qu’il aime et de ce qui fait le fond de son existence ! Il n’y a pas de danger qu’il oublie de lui faire payer cher tout cela. Il n’y en a pas beaucoup qui en fussent capables, mais lui moins que personne. »

Il sourit et secoua la tête, posa son menton sur sa main, rêva et sourit encore, puis, au bout d’un moment, il se leva et tira la sonnette.

« Et ce M. Squeers, est-il venu ici ? dit Ralph.

— Il est venu hier au soir ; il était encore ici quand je suis parti, répondit Newman.

— Je le sais bien, imbécile ! Ce n’est pas là ce que je vous demande, dit Ralph en pleine colère. Est-il venu depuis ? a-t-il passé ici ce matin ?

— Non, brailla Newman de toute sa force.

— S’il vient en mon absence,… je suis sûr qu’il sera ici ce soir à neuf heures,… qu’il attende,… et s’il y a un autre homme avec lui, comme c’est possible, dit Ralph se reprenant, qu’il attende aussi.

— Qu’ils attendent tous les deux, dit Newman.

— Oui, répliqua Ralph tournant vers lui des yeux courroucés ; voyons, aidez-moi à passer ce spencer, au lieu de toujours répéter après moi comme un perroquet qui croasse.

— Je voudrais bien être un perroquet, dit Newman d’un air boudeur.

— Je le voudrais bien aussi, répliqua Ralph en boutonnant son spencer, il y a longtemps que je vous aurais tordu le cou. »

Newman ne répondit rien à ce compliment ; mais, en ajustant par derrière le collet du spencer de son patron, il regarda un moment par-dessus l’épaule, comme s’il avait l’intention de commencer par lui tordre le nez. Cependant, en rencontrant l’œil de Ralph, il rappela ses doigts prêts à s’égarer, et se frotta lui-même le nez avec une véhémence tout à fait étonnante.

Ralph, qui n’avait point pénétré ses intentions excentriques, se contenta de jeter sur son commis un regard menaçant, en lui recommandant d’avoir soin de ne pas faire d’erreur, prit ses gants et son chapeau et sortit.

Il fallait qu’il eût une clientèle bien extraordinaire et bien mélangée, car il faisait des visites tout à fait hétérogènes, tantôt dans de riches hôtels, tantôt dans de pauvres petites maisons : mais elles se ressemblaient toutes à ses yeux par un but commun, l’argent. Sa figure était un talisman pour les portiers et les serviteurs de ses clients opulents, et le faisait admettre à l’instant, quoiqu’il trottât à pied, pendant qu’il en voyait d’autres refusés à la porte, avec leurs beaux équipages. Ici, son ton était doux et sa civilité servile ; son pas léger rebondissait sans bruit sur le tapis moelleux. Sa voix murmurante n’était entendue que de la personne même à laquelle elle s’adressait. Mais dans les habitations pauvres, Ralph n’était plus le même homme : dès son entrée dans le corridor, ses bottes craquaient hardiment ; en demandant l’argent qui lui était redû, sa voix était haute et aigre, ses menaces étaient grossières et insolentes. Il avait encore une autre classe de pratiques chez lesquelles il jouait un personnage tout différent. C’étaient les procureurs de réputation véreuse, qui lui prêtaient leur ministère pour contracter des affaires nouvelles ou tirer de nouveaux profits d’affaires déjà anciennes. Là, Ralph avait l’humeur familière et plaisante ; il s’égayait sur les nouvelles du jour, et n’était jamais plus agréable que sur les banqueroutes et les difficultés pécuniaires qui faisaient aller son négoce. Bref, il eût été difficile de reconnaître ce Janus multiple sous tant de visages divers, sans le volumineux portefeuille de cuir plein de billets et d’obligations qu’il tirait de sa poche en entrant dans chaque maison, et l’éternel refrain de ses plaintes uniformes, chanté seulement sur des airs différents, « de ce que le monde le croyait riche, et qu’en effet il devrait l’être s’il avait ce qu’on lui devait. Mais quoi ! quand une fois l’argent était dehors, il ne voulait plus rentrer, ni intérêt, ni principal, et l’on avait bien du mal à vivre, je dis à vivre au jour le jour. »

Quand il avait fait sa tournée jusqu’à Pimlico, en prenant seulement le temps de faire en route un piètre dîner dans quelque cuisine bourgeoise, Ralph revenait chez lui tout le long du parc de Saint-James.

Ce jour-là donc on voyait bien, aux plis de son front et à ses lèvres pincées, mais plus encore à sa complète indifférence pour tous les objets qui pouvaient frapper sa vue, sans qu’il parût les voir, qu’il roulait dans sa tête quelque projet profond. Complètement absorbé dans ses méditations, Ralph, cet homme fier de sa vue perçante, ne s’aperçut pas même qu’il était suivi par une ombre obstinée, qui tantôt marchait sans bruit derrière lui d’un pas clandestin, tantôt le devançait de quelques pieds, ou même se glissait à ses côtés sans le quitter des yeux un moment, et qui plongeait sur lui un œil si pénétrant, un regard si avide et si attentif, qu’il rappelait plutôt ces figures de fantaisie que le peintre introduit sur sa toile dans une scène dramatique ou celles qui agitent nos mauvais rêves, que l’examen soutenu de l’observateur le plus infatigable.

Il y avait déjà quelque temps que le ciel s’était couvert de nuages sombres, et les premières gouttes d’un orage violent forcèrent Ralph à chercher un abri sous un arbre. Il y était appuyé les bras croisés, enseveli dans ses pensées, lorsque, en levant les yeux par hasard, il rencontra tout à coup ceux d’un homme qui venait de faire sans bruit le tour du tronc pour le regarder en face d’un œil scrutateur. La figure de l’usurier prit à l’instant une expression que l’étranger parut se rappeler sans hésiter, car elle le décida à faire un pas vers lui en l’appelant par son nom.

Étonné, dans le premier moment, Ralph recula quelque peu et le toisa de la tête aux pieds. Un homme sec, hâve, décrépit, à peu près du même âge que lui, le corps courbé, la figure sinistre, rendue plus répugnante encore par des joues creuses et affamées, le teint hâlé, les sourcils épais et noirs, que ses cheveux tout blancs faisaient paraître plus noirs encore ; des vêtements grossiers et râpés, d’une forme étrange et bizarre ; enfin, dans toute sa personne, les marques irrécusables de l’abjection et de la dégradation : voilà d’abord tout ce qu’il put en voir. Mais, à mesure qu’il le regardait davantage, la figure et les traits de l’inconnu lui parurent graduellement moins étrangers ; il lui sembla qu’ils se fondaient et se transformaient en quelque image qui lui était familière, jusqu’à ce qu’enfin une illusion d’optique parut en composer un homme qu’il avait connu de longues années auparavant, mais qu’il avait oublié et perdu de vue depuis longtemps déjà.

L’homme vit que la reconnaissance était réciproque, et fit signe à Ralph de reprendre sa première place au pied de l’arbre, au lieu de rester à la pluie à laquelle, dans ses premiers moments de surprise, il n’avait pas même songé, et lui adressa ces paroles d’une voix enrouée et affaiblie :

« Je suis sûr que vous ne m’auriez pas reconnu à ma voix, monsieur Nickleby, dit-il.

— Non, répondit Ralph fixant sur lui un regard sévère ; cependant il y a quelque chose que je me rappelle.

— Il n’y a pas grand’chose en moi que vous puissiez vous rappeler après cet huit dernières années, répliqua l’autre.

— Il y en a bien assez comme cela, dit Ralph négligemment en détournant la tête. Il n’y en a que trop.

— Si j’avais pu douter que ce fût bien vous, monsieur Nickleby, dit l’autre, votre accueil et vos manières ne m’auraient pas laissé longtemps en suspens.

— Est-ce que vous espériez mieux ? demanda Ralph avec aigreur.

— Non, dit l’homme.

— Vous aviez raison ; et, puisque cela ne vous surprend pas, pourquoi montrez-vous de la surprise ? »

L’étranger se tut d’abord. Il paraissait disposé à répondre par quelque reproche, mais il se domina.

« Monsieur Nickleby, lui dit-il sans autre préambule, voulez-vous bien entendre quelques mots que j’ai à vous dire ?

— Je suis obligé d’attendre ici que la pluie cesse un peu, dit Ralph regardant le temps ; si vous me parlez, monsieur, je n’irai pas me boucher les oreilles, quoique je ne promette pas pour cela d’en être moins sourd à vos paroles.

— Je possédais autrefois votre confiance… »

Au début, Ralph se retourna et sourit involontairement.

« Enfin, dit l’autre, je possédais votre confiance autant que jamais un homme a pu la posséder.

— Ah ! répliqua Ralph se croisant les bras ; ceci, c’est autre chose, c’est tout autre chose.

— Allons, ne jouons pas sur les mots, monsieur Nickleby, au nom de l’humanité !

— Au nom de quoi ? demanda Ralph.

— De l’humanité, répliqua l’autre rudement. J’ai faim, et je n’ai pas de quoi manger. Vous devez voir en moi un grand changement après une si longue absence. Je dis que vous devez le voir, car je le vois moi-même, quoique je l’aie subi lentement et par degrés insensibles. Si cela ne suffisait pas pour émouvoir votre pitié, sachez donc que je n’ai pas de pain, je ne parle pas du pain quotidien de l’oraison dominicale qui, dans ces riches cités, comprend à peu près toutes les jouissances du monde pour le riche, et la nourriture grossière qui peut suffire à soutenir la vie du pauvre ; non, le pain dont je parle, le pain dont je manque, le pain que je demande, c’est une croûte de pain sec. Quand le reste ne vous toucherait pas, j’espère que du moins vous ne serez pas insensible à mon dénuement.

— Est-ce là la forme banale que vous avez adoptée pour mendier, monsieur ? dit Ralph ; vous n’avez pas mal étudié votre rôle ; mais, si vous voulez prendre conseil d’un homme qui sait ce que c’est que le monde, je vous recommanderai de parler moins haut, un peu moins haut, ou vous risquez fort de mourir de faim tout de bon. »

En disant cela, Ralph tenait son poing gauche étroitement serré dans sa main droite, et, penchant un peu la tête d’un côté en laissant retomber son menton sur sa poitrine, il considérait d’un air sombre et refrogné celui qui venait de s’adresser à lui. Il était dans l’attitude où l’artiste pourrait représenter l’Insensibilité même.

« Je ne suis encore à Londres que depuis hier, dit le vieillard jetant un coup d’œil sur ses vêtements salis par le voyage, et sur sa chaussure usée.

— Le premier jour que vous y avez passé devrait bien être aussi le dernier, répliqua Ralph.

— Je n’ai fait que chercher, pendant tout ce temps-là, partout où je croyais avoir l’espérance de vous rencontrer, reprit l’autre plus humblement, et je vous rencontre enfin au moment où j’y avais presque renoncé, monsieur Nickleby. »

Il parut attendre un moment quelque réponse, mais sans succès.

« Je suis, continua-t-il, un malheureux proscrit, bien misérable ; j’ai près de soixante ans, je suis sans ressource et sans appui, comme un enfant de six ans.

— Et moi aussi, j’ai soixante ans, répliqua Ralph ; mais je ne suis pas pour cela sans ressource et sans appui. Travaillez au lieu de faire de belles tirades sur le pain comme tout à l’heure ; gagnez-en, cela vaudra mieux.

— Et comment ? cria l’autre ; où ? Faites-m’en connaître les moyens. Voulez-vous me les fournir, dites, voulez-vous ?

— Ce ne serait pas la première fois, reprit Ralph avec un grand sang-froid, et je pense que vous n’avez pas besoin de me demander si je suis prêt à recommencer.

— Il y a un peu plus de vingt ans, dit l’autre d’une voix étouffée, que nous avons fait notre première rencontre. Vous vous rappelez ; je venais vous réclamer ma part de profit dans une affaire que je vous avais procurée ; et, pour punir ma persistance, vous m’avez fait arrêter, comme étant mon créancier pour une avance de deux cent cinquante francs et quelques centimes, à cinquante pour cent d’intérêt ou à peu près.

— Je me rappelle quelque chose comme cela, répliqua Ralph d’un air insouciant ; et puis après ?

— Nous ne nous sommes pas brouillés là-dessus. J’ai fait ma soumission sous les verrous et les grilles derrière lesquelles vous m’aviez claquemuré ; et, comme vous n’étiez pas alors aussi huppé que vous êtes aujourd’hui, vous n’avez pas été fâché de reprendre un commis un peu dégourdi, et qui s’entendît à votre genre de trafic.

— Dites que vous avez imploré, mendié mon assistance, et que j’ai cédé à vos prières, répondit Ralph. C’était bien de la bonté de ma part, ou peut-être avais-je besoin de vous, je ne me le rappelle pas. Cependant je suis porté à croire que vous pouviez me servir, car sans cela je vous aurais bien laissé implorer ma pitié jusqu’à demain. Vous étiez un homme utile, pas trop honnête, pas trop scrupuleux, pas trop délicat, ni d’action, ni de sentiment, mais enfin vous étiez un homme utile.

— Utile ! je le crois bien, dit l’étranger. Vous m’aviez déjà bien vexé, bien maltraité, plusieurs années auparavant, sans que je vous servisse moins fidèlement jusqu’alors, malgré votre dureté. N’est-ce pas vrai ? »

Ralph ne répondit pas.

« N’est-ce pas vrai ? répéta l’autre.

— Vous aviez fait votre besogne, répliqua Ralph, et moi je vous avais payé vos gages. Il me semble que nous ne nous devons rien, nous étions quittes.

— Alors, peut-être ; mais depuis ?

— Si nous ne le sommes pas depuis, c’est que nous ne l’étions pas même alors ; car vous venez de le dire vous-même, vous me deviez de l’argent et vous m’en devez encore.

— Oui, mais ce n’est pas tout, dit l’étranger avec vivacité ; ce n’est pas tout, remarquez bien. Je n’avais pas oublié le mal que vous m’aviez fait comme vous pouvez le croire ; aussi la rancune d’un côté, et, de l’autre, l’espoir de gagner à cela quelque argent, me firent profiter de ma position près de vous, pour m’emparer d’un secret qui me donnât prise sur vous. Je le tiens, et vous sacrifieriez bien la moitié de ce que vous possédez pour le connaître, mais ce n’est que par moi que vous pouvez le connaître. Je vous ai donc quitté, bien longtemps après, vous vous rappelez, et, pour un pauvre petit démêlé avec la loi que, vous autres agioteurs, vous ne craignez pas de violer impunément tous les jours, je fus condamné à être transporté pendant sept ans. Vous voyez dans quel état je suis revenu. Maintenant, monsieur Nickleby, ajouta-t-il avec un singulier mélange d’humilité et d’assurance, voyons ! que voulez-vous faire pour moi ? Comment voulez-vous reconnaître, ou plutôt, franchement, combien voulez-vous payer mon secret ? Mes prétentions ne sont pas énormes, mais enfin il faut que je vive, et je ne puis pas vivre sans boire ni manger. L’argent est de votre côté : la faim et la soif sont du mien. Vous pouvez vous en tirer à bon marché.

— Est-ce tout ? dit Ralph, fixant toujours sur son ancien commis le même regard de mépris inflexible, et remuant seulement les lèvres.

— C’est de vous que cela dépend, monsieur Nickleby ; c’est tout, et ce n’est pas tout, selon qu’il vous plaira.

— Eh bien alors, monsieur… je ne sais pas quel nom vous donner, dit Ralph.

— Mon ancien nom, si vous voulez.

— Eh bien donc ! écoutez-moi bien, monsieur Brooker, dit Ralph avec les accents d’une colère rentrée. Écoutez-moi bien, car ce sont les derniers mots que vous entendrez jamais de moi. Il y a longtemps que je vous connais pour être un franc coquin, mais vous n’avez pas le cœur solide, et les travaux forcés avec un boulet au pied et une nourriture moins abondante que du temps où je vous vexais et vous maltraitais, ont déjà singulièrement hébétés vos esprits, sans cela vous ne viendriez pas me débiter de pareilles fariboles. Vous ! un secret qui vous donne prise sur moi ! eh bien ! gardez-le ou dites-le à tout le monde, comme vous voudrez, je vous laisse le choix.

— Je n’ai pas envie de le dire à tout le monde, reprit Brooker ; à quoi cela me servirait-il ?

— À quoi cela vous servirait-il ? dit Ralph ; à peu près autant que de venir me faire ces contes, je vous assure. Tenez ! jouons cartes sur table ; je suis un homme soigneux et je sais toutes mes affaires sur le bout de mon doigt. Je connais le monde et le monde me connaît. Tout ce que vous avez pu ramasser en ouvrant tout grand vos yeux et vos oreilles quand vous étiez à mon service, le monde le sait et l’exagère même. Vous ne pouvez plus rien lui dire de moi qui le surprenne, à moins pourtant que vous ne chantiez mes louanges ; mais alors, il vous huerait comme un menteur. Eh bien ! tout cela ne me fait trouver ni moins d’affaires, ni moins de confiance dans mes clients ; bien au contraire, il n’y a pas de jour que je ne sois honni ou menacé par l’un ou par l’autre ; mais après tout, les choses n’en vont pas moins leur petit train, et je n’en suis pas plus pauvre.

— Il ne s’agit pas ici de vous honnir ou de vous menacer, répondit l’homme. Je viens vous parler seulement de quelque chose que vous avez perdu de mon fait, de quelque chose que je puis seul vous rendre, d’un secret enfin qui peut mourir avec moi, sans que jamais vous ayez le moyen de le rattraper.

— Je puis me flatter, dit Ralph, d’être joliment soigneux de mon argent, et, généralement, je ne me fie qu’à moi pour le garder. Je surveille de près les gens à qui j’ai affaire, et je vous ai surveillé de plus près que personne. Ainsi donc, je vous fais cadeau de tout ce que vous avez pu me prendre.

— Ceux qui portent votre nom vous sont-ils encore chers ? dit l’homme avec énergie ; en ce cas…

— Non, répondit Ralph, outré de cette insistance et poursuivi par le souvenir de Nicolas, que la dernière question venait de raviver encore. Non, ils ne me sont pas chers. Si vous étiez venu me demander l’aumône comme tous les mendiants, je vous aurai jeté une pièce de dix sous en mémoire de vos bons tours d’autrefois ; mais, puisque vous venez essayer l’effet de ces chantages, vieux comme le monde, sur un homme que vous devriez pourtant mieux connaître, je ne vous donnerai seulement pas deux sous, quand ce serait pour ne pas vous laisser crever de faim ; et rappelez-vous bien ceci, monsieur le gibier de potence, dit Ralph en le menaçant avec la main : si jamais nous nous rencontrons et que vous ayez le front de me tendre la main, vous retournerez voir encore ce que c’est qu’une prison. Vous aurez le temps de consolider la prise que vous avez sur moi dans l’intervalle des travaux forcés auxquels on emploie les vagabonds comme vous. Voilà le cas que je fais de vos balivernes : attrape. »

Après avoir étonné de son ton dédaigneux le misérable objet de sa colère, qui soutint son regard méprisant sans prononcer un mot, Ralph s’en retourna de son pas ordinaire, sans montrer la moindre curiosité de voir ce que devenait son interlocuteur, et même sans regarder une fois derrière lui. L’homme resta à la même place, les yeux toujours fixés sur son ancien patron, jusqu’à ce qu’il l’eût perdu de vue tout à fait ; puis, se croisant les bras sous l’aisselle comme si l’humidité et le besoin glaçaient ses membres, il s’en alla le long du chemin d’un pas traînant, demandant l’aumône aux passants.

Ralph, sans être le moins du monde ému de ce qui venait de se passer, après les menaces qu’il laissait comme adieu à son compagnon de rencontre, se remit en route d’une marche délibérée, et, tournant par le parc, laissant Golden Square à sa droite, enfilant quelques rues du beau quartier de l’Ouest, il finit par arriver à celle où résidait Mme Mantalini. Le nom de cette dame avait disparu de la plaque flamboyante attachée à la porte ; c’était celui de miss Knag qui avait pris sa place. Mais les robes et les chapeaux se montraient encore avec le même éclat derrière les fenêtres du premier, au crépuscule d’un soir d’été, et l’établissement paraissait avoir conservé toute son ancienne physionomie, sauf ce petit changement ostensible dans le nom de la propriétaire.

« Hum ! murmura Ralph en se caressant le menton d’un air de connaisseur et en examinant la maison de haut en bas. Voilà des gens qui font assez bonne mine, ils ne peuvent pas aller bien loin pourtant ; mais si je puis me tenir au courant et arriver à temps, mon affaire est bonne et les profits sont clairs. Il ne faut pas que je les perde de vue : voilà tout. »

Là-dessus, il hocha la tête d’un air de satisfaction, et s’apprêtait à se retirer, quand son oreille subtile intercepta un son de voix confuses et le bruit d’une vague rumeur mêlée à un grand remue-ménage dans l’escalier de la maison même qui venait d’être l’objet de son examen curieux.

Pendant qu’il ne savait pas encore s’il devait frapper à la porte ou écouter par le trou de la serrure, une servante de Mme Mantalini, qu’il avait déjà vue souvent, ouvrit brusquement et se précipita dehors, les rubans bleus de son bonnet flottant en l’air.

« Holà ! ici ! arrêtez donc ! cria Ralph. Qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que vous ne me voyez pas, vous ne m’avez donc pas entendu frapper ?

— Ah ! monsieur Nickleby, dit la fille, montez, pour l’amour de Dieu ! Le bourgeois est allé recommencer.

— Recommencer quoi ? dit Ralph sèchement. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Je savais bien qu’il recommencerait si on l’y réduisait, s’écria-t-elle ; il y a longtemps que je le disais.

— Voyons, dit Ralph en l’attrapant par le poignet ; venez donc par ici, petite sotte, et n’allez pas colporter ainsi des secrets de famille dans le voisinage pour détruire le crédit de l’établissement. Venez par ici, m’entendez-vous ? »

Sans autre formalité, il emmène ou plutôt il entraîne dans la maison la servante effrayée en fermant la porte ; il la fait monter devant lui et la suit sans cérémonie.

Guidé par le bruit d’un grand nombre de voix parlant toutes ensemble, il passe, dans son impatience, par-devant la servante, dès les premières marches de l’escalier, et monte rapidement jusqu’au petit salon, où il se trouve tout à coup, avec stupéfaction, en face d’une scène de désordre inexprimable.

Toutes les demoiselles de l’atelier étaient là, les unes en chapeau, les autres en cheveux, toutes dans des attitudes diverses, mais en proie aux mêmes alarmes et montrant la même affliction. Il y en avait de groupées autour de Mme Mantalini, qui était assise tout en larmes, d’autres autour de M. Mantalini, sans contredit le personnage le plus saisissant de toute la troupe. Il était étendu de tout son long, les pieds sur le parquet, la tête et les épaules soutenues par un grand laquais qui ne paraissait pas trop savoir qu’en faire. M. Mantalini avait les yeux fermés, la figure pâle, les cheveux jusqu’à un certain point hérissé, les favoris et les moustaches aplatis, les dents serrées, une petite fiole dans la main droite et une petite cuiller à thé dans la main gauche. Ses bras, ses pieds, ses jambes, ses épaules, tout était roide et inerte. Néanmoins, Mme Mantalini, au lieu de verser des larmes sur le corps de son bien-aimé, criait et tempêtait sur sa chaise. Tout cela au milieu d’un tumulte de langues tout à fait étourdissant, et dont la confusion paraissait avoir mis l’infortuné laquais dans la perplexité la plus désespérante.

« Qu’est-ce qu’il y a donc ici ? » dit Ralph en s’avançant brusquement.

À cette question, les clameurs devinrent vingt fois plus bruyantes, et firent éclater en même temps une foule de réponses contradictoires. « Il s’est empoisonné. — Il ne s’est pas empoisonné. — Envoyez chercher le médecin. — N’en faites rien. — Il se meurt. — Ce n’est pas vrai, il fait semblant. » Sans compter d’autres cris divers proférés avec une volubilité étourdissante, jusqu’à ce qu’enfin on vit Mme Mantalini en conversation directe avec Ralph. Alors la curiosité de savoir ce qu’elle pouvait lui dire calma la douleur de ces dames, et, comme d’un accord unanime, rétablit à l’instant un silence profond, qui ne fut pas même interrompu par le moindre chuchotement.

« Monsieur Nickleby, dit Mme Mantalini, par quel hasard êtes-vous venu en ce moment, quelle singulière rencontre ! »

Ici on entendit une voix tremblotante pousser, dans une espèce de délire supposé, ces mots autrefois sûrs de leur effet : « Diable de charmante petite femme ! » Mais personne n’y fit attention que le grand laquais. En effet, dans son effroi d’entendre sortir ces son gutturaux d’entre ses doigts, pour ainsi dire, il laissa tomber lourdement sur le parquet la tête de son maître, qui sonna le creux en tombant, et, sans essayer seulement de la relever, se mit à regarder fixement l’assistance, comme s’il venait de faire un chef-d’œuvre.

« Quoi qu’il en soit, continua Mme Mantalini séchant ses larmes et parlant avec beaucoup d’indignation, je suis bien aise de cette occasion pour dire devant vous et devant tout le monde, une fois pour toutes, que je ne veux plus continuer à entretenir les extravagances et les désordres de monsieur. J’ai eu assez longtemps la sottise d’être sa dupe. Désormais, il se tirera d’affaires comme il pourra, et dépensera autant d’argent qu’il voudra, aux frais ou au profit de qui bon lui semblera, mais non pas à mes dépens ; et par conséquent vous ferez bien de ne plus vous y fier maintenant. »

Là-dessus, Mme Mantalini, insensible comme un marbre aux lamentations les plus pathétiques de la part de son mari, le laissa maudire l’apothicaire de ne pas avoir mis dans la fiole une dose d’acide prussique assez forte, et se consoler en pensant qu’il allait prendre encore une fiole ou deux pour en finir. Puis elle se mit à dérouler la liste des nombreux méfaits de cet aimable gentleman, de ses galanteries, de ses trahisons, de ses extravagances, de ses infidélités (surtout de ses infidélités). Puis elle finit par protester contre l’idée qu’on pût croire qu’elle conservât pour lui le moindre reste d’affection, et par donner en preuve de son indifférence absolue qu’elle l’avait laissé s’empoisonner déjà six fois depuis quinze jours, et sans dire même un simple mot pour le sauver de la mort.

« Mais ce n’est pas tout, ajouta-t-elle en soupirant, il me faut une séparation qui me rende ma liberté, et je la veux. S’il me la refuse à l’amiable, je l’aurai judiciairement. Je sais que c’est mon droit, et j’espère que mon sort servira de leçon à toutes les demoiselles qui peuvent voir cette scène pénible. »

Mlle Knag, sans contredit la plus âgée de toutes ces demoiselles, porta la parole en leur nom pour dire du ton le plus solennel que ce serait une leçon pour elle ; et toutes les jeunes personnes firent chorus, à l’exception d’une ou deux qui paraissaient douter dans leur conscience que de si belles moustaches pussent avoir tort.

« Pourquoi dire tout cela devant tant de monde, lui murmura Ralph à voix basse ? vous savez bien que vous ne parlez pas sérieusement.

— Je parle très sérieusement, répliqua tout haut Mme Mantalini en faisant un mouvement de retraite vers Mlle Knag.

— À la bonne heure ! mais réfléchissez, insista Ralph, qui avait un grand intérêt dans l’affaire ; il ne faut pas aller si vite en besogne. Vous savez qu’une femme mariée n’a pas de biens en propre.

— Pas la moindre petite somme du diable, dit M. Mantalini se relevant et s’appuyant sur son coude.

— Je sais tout cela, repartit Mme Mantalini en remuant la tête ; aussi, moi, je n’ai plus rien. Le commerce, le magasin, la maison, tout enfin appartient à Mlle Knag.

— Pour cela, madame Mantalini, c’est la vérité pure, dit Mlle Knag, qui avait fait à l’amiable des arrangements secrets avec sa maîtresse, c’est la vérité toute pure, madame Mantalini ; certainement ; il n’y a rien de plus vrai. Et je puis dire que je ne me suis jamais tant applaudie de ma vie d’avoir eu la force de résister à toutes les offres matrimoniales qu’on m’a faites, si avantageuses qu’elles pussent être, en comparant le bonheur de ma position actuelle avec votre disgrâce si malheureuse et si peu méritée, madame Mantalini.

— Diable de vieille fille ! cria M. Mantalini en se tournant du côté de sa femme. Comment ! mon amour ne soufflettera pas et ne pincera pas jusqu’au sang l’envieuse douairière qui se permet des réflexions sur son délicieux esclave ? »

Mais les flatteries de M. Mantalini avaient fait leur temps. « Mlle Knag, monsieur, lui dit sa femme, est mon intime amie. » Et M. Mantalini eut beau lui décocher des œillades meurtrières, et se retourner le blanc des yeux jusqu’à risquer de ne plus pouvoir jamais les remettre en place, Mme Mantalini ne fit pas mine de s’attendrir le moins du monde.

Il faut rendre justice à Mlle Knag, c’était à elle que revenait tout l’honneur de ce revirement subit. Reconnaissant par la balance des comptes journaliers qu’il n’y avait pas moyen d’espérer que son industrie pût prospérer ou même continuer d’exister, tant que M. Mantalini aurait la haute main dans la dépense ; et fortement intéressée maintenant au succès de la maison, elle s’était soigneusement appliquée à vérifier et constater quelques particularités de la conduite privée de ce gentleman. Une fois sûre de son fait, elle avait su les présenter avec tant d’évidence et d’adresse à Mme Mantalini, qu’elle lui avait, par ses révélations, dessillé les yeux, mieux que n’avaient pu le faire, depuis plusieurs années, les raisonnements philosophiques les plus rigoureux. La découverte providentielle qu’elle avait faite d’une correspondance trop tendre, où Mme Mantalini était dépeinte par son mari comme une vieille femme bien ordinaire, avait porté le dernier coup à ses doutes et décidé la question.

Cependant, malgré sa résolution, Mme Mantalini pleurait à fendre l’âme. Appuyée sur le bras de Mlle Knag, elle fit signe qu’elle voulait sortir, et toutes ces demoiselles, lui formant un cortège de pleureuses, accompagnèrent sa retraite.

« Nickleby, dit M. Mantalini tout en pleurs, vous venez d’être témoin de cette infernale cruauté de la part de cette damnée d’enchanteresse contre son esclave le plus soumis ; eh bien ! Dieu me damne si je ne pardonne pas à cette femme !

— Pardonner ! répéta Mme Mantalini courroucée.

— Je lui pardonne, Nickleby. Vous allez me blâmer ; le monde va me blâmer ; les femmes vont me blâmer ; tout le monde va me rire au nez, me turlupiner, me railler, se moquer de moi en diable ; on va dire : « Elle ne connaissait pas son bonheur ; aussi pourquoi était-il si faible ? pourquoi était-il si tendre ? c’était au fond un bon diable, malheureusement il l’aimait trop. Il n’avait pas le courage de la voir de mauvaise humeur et de supporter les vilains mots dont elle l’accablait. Quel diable de malheur ! il n’y en eut jamais de plus diabolique. » Mais c’est égal, je lui pardonne. »

À la fin de cette harangue sentimentale, M. Mantalini tomba à plat, étendu sans connaissance et sans mouvement, jusqu’à ce que les femmes eurent quitté la chambre ; après quoi il se remit tout doucement sur son séant, et regarda fixement Nickleby d’un air penaud, tenant encore sa fiole d’une main et sa cuiller à thé de l’autre.

« Vous pouvez maintenant laisser de côté toutes ces giries, et vous ne risquez rien de recommencer à vivre d’industrie.

— Diable ! Nickleby, comme vous dites cela ! vous ne parlez pas sérieusement ?

— Je ne plaisante pas souvent, dit Ralph ; bonne nuit !

— Non ; mais que venez-vous de dire là, Nickleby ? dit Mantalini.

— Peut-être que je me trompe, répliqua Ralph, je vous le souhaite ; en tout cas, vous savez mieux que moi ce qui en est ; bonne nuit ! »

En vain, Mantalini le pria de rester pour lui donner conseil ; Ralph l’abandonna à ses tristes réflexions et s’en alla tranquillement.

« Ho, ho ! se dit-il en lui-même, le vent a tourné plus vite que je ne croyais ; moitié coquin et moitié fou, il s’est laissé arracher le masque. Hum !… je crois que vos beaux jours sont passés, mon beau monsieur. »

Tout en disant cela, il crayonna une note sur son agenda, où le nom de Mantalini figurait avec honneur, et voyant à sa montre qu’il était entre neuf et dix, se dépêcha de retourner chez lui.

« Sont-ils ici ? » demanda-t-il en entrant à Newman.

Newman fit signe que oui : « Venus il y a une demi-heure.

— Ils sont deux, dont l’un est un gros homme luisant ?

— Oui, dit Newman, dans votre cabinet.

— Bon ! allez me chercher une voiture.

— Une voiture ! quoi ! vous… aller en voiture ?… Eh ! » bégaya Newman.

Ralph répéta ses ordres d’un air mécontent, et Noggs, bien excusable de se montrer surpris d’une circonstance si extraordinaire, si contraire aux habitudes de son patron, car il ne l’avait vu de sa vie prendre un fiacre, alla faire sa commission, et revint promptement avec le véhicule.

M. Squeers y monta d’abord, puis Ralph, puis le troisième personnage que Newman n’avait jamais vu. Newman se tint sur le pas de la porte pour les voir partir, sans se donner la peine de se demander où il pouvait aller et pourquoi faire, jusqu’au moment où il entendit par hasard Ralph donner au cocher le nom et l’adresse de la personne chez laquelle il devait les mener.

Aussi prompt que l’éclair, Newman, dans son étonnement, court chercher au bureau son chapeau, et s’élance après la voiture, dans l’intention sans doute de monter derrière ; mais il n’y avait plus moyen, elle avait sur lui trop d’avance : il fallut renoncer à l’espoir de l’atteindre dans sa course ; Newman resta au beau milieu de la rue, à la regarder bouche béante.

« Au fait, dit Noggs s’arrêtant pour reprendre haleine, qu’aurais-je gagné à monter derrière ? Il m’aurait vu… Ah ! c’est là qu’il va ! Qu’est-ce que cela va devenir ? Si je l’avais seulement su hier, j’aurais pu le dire… Ah ! c’est là qu’il va ! Il y a quelque méchanceté là-dessous ; cela ne peut pas être autrement. »

Ses réflexions furent interrompues par l’approche d’un homme à cheveux gris, d’un extérieur fort extraordinaire, mais peu avantageux, qui, s’avançant vers lui d’un pas timide, lui demanda la charité.

Newman, encore plongé dans ses méditations, se détourna sans lui répondre ; mais l’homme le suivit et lui dépeignit sa misère sous des couleurs si vives que Newman (la dernière personne assurément dont on pût espérer de recevoir l’aumône, il n’en avait déjà pas trop pour lui) chercha dans son chapeau s’il n’avait pas un sou, car, lorsqu’il avait quelque argent, c’est là qu’il le mettait dans un coin de son mouchoir.

Pendant qu’il était occupé à en défaire le nœud avec ses dents, le pauvre lui dit quelque chose qui attira son attention, et, de fil en aiguille, Newman finit par s’en aller côte à côte avec lui, l’étranger parlant avec chaleur, et Newman l’écoutant avec intérêt.