Nicolas Nickleby, traduction Lorain/47

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 208-226).



CHAPITRE XV.

M. Ralph Nickleby, dans un entretien confidentiel avec un autre de ses anciens amis, concerte un projet dont ils se promettent tous deux de tirer avantage.

« Voilà les trois quarts passés, murmurait Newman Noggs en entendant la sonnerie d’une église voisine, et c’est à deux heures que je dîne. Il le fait exprès ; il y tient ; c’est bien là lui ! »

C’était dans le petit trou qui lui servait de bureau et perché sur le haut de son tabouret officiel, que Newman s’adressait ce monologue, et le sujet du monologue se rapportait, comme tous les murmures par lesquels Newman avait l’habitude d’exhaler ses plaintes, à Ralph Nickleby.

« Il faut que cet homme-là n’ait jamais eu d’appétit, dit Newman, que pour les livres, sous et deniers. Quant à cela, par exemple, il en est gourmand comme un loup. Je voudrais pour sa peine qu’on lui fît avaler un échantillon de toutes nos pièces de monnaie. Un gros sou serait déjà un joli morceau, mais l’écu de six francs. Ha ! ha ! »

L’image de Ralph Nickleby avalant de force un écu de six francs rendit à Newman un peu de bonne humeur, et, sous l’influence de cette heureuse disposition, il tira lentement de son pupitre une de ces bouteilles portatives généralement connues sous le nom de pistolets de poche, et, la secouant tout contre son oreille pour jouir du son agréable et rafraîchissant produit par le liquide agité, il dérida ses traits, qui se déridèrent bien mieux encore quand il se fut gargarisé avec une gorgée de la précieuse liqueur ; il remit le bouchon et fit claquer deux ou trois fois ses lèvres comme un homme qui savoure son bonheur ; mais le parfum du liquide s’évapora bientôt, et alors revinrent les doléances.

« Trois heures, dans cinq minutes, dit Newman en grognant,… et j’ai déjeuné à huit heures ! Dieu sait quel déjeuner !… et l’heure exacte de mon dîner est à deux heures. Car enfin j’aurais pu avoir à la maison quelque bon petit morceau de rosbif tout chaud qui se serait refroidi depuis ce temps-là à m’attendre. Je n’en ai pas, c’est vrai, mais qu’en sait-il ?… Ne partez pas avant mon retour. Ne partez pas avant mon retour ; tous les jours le même refrain ! mais alors pourquoi choisissez-vous toujours pour sortir l’heure de mon dîner ? hein ?… c’est donc pour me vexer ? hein ? »

Ces mots, quoique prononcés sur un ton très élevé, ne s’adressaient cependant qu’au vide des airs ; pourtant Newman Noggs, en entendant de sa propre bouche la récapitulation de ses justes griefs, en parut plus ému, et dans son désespoir il s’aplatit d’un coup de poing son vieux chapeau sur la tête, ajusta sur ses mains ses gants impérissables et jura sur la tête de ses pères qu’il en arriverait ce qui pourrait, mais qu’il voulait aller dîner à l’instant même.

Et, passant à l’exécution immédiate de sa résolution, il était déjà dans le corridor, quand le bruit du passe-partout dans la porte d’entrée lui fit opérer précipitamment sa retraite au fond de son bureau.

« Le voici ! murmura-t-il, et il y a quelqu’un avec lui, je l’entends déjà me dire : « Attendez que ce monsieur soit parti ! » Eh bien, non, moi, je ne veux pas attendre. Attrape ça ! »

En même temps Newman se glissa dans un grand placard vide à deux battants, et le ferma sur lui dans l’intention de s’échapper aussitôt que Ralph serait entré lui-même dans son cabinet.

« Noggs ! cria Ralph, où est-il fourré ?… Noggs ! »

Mais pas plus de Noggs que s’il n’existait pas.

« Je suis sûr que l’animal est allé dîner malgré ma défense, murmura Ralph en regardant dans le bureau et en tirant sa montre pour voir l’heure… Hum ! hum ! tenez ! Gride, vous ferez aussi bien de venir ici ; mon commis est sorti et le soleil donne dans mon cabinet. Cette pièce est à l’ombre et, si cela vous est égal, nous serons plus au frais.

— Cela m’est égal, monsieur Nickleby, tout à fait égal. Je ne tiens pas à une chambre plutôt qu’à une autre. Ah ! comment donc ; mais on est très bien ici, très bien ! »

L’individu que nous présentons ici pour la première fois aux lecteurs était un petit vieillard de soixante-dix à soixante-quinze ans, très maigre, très courbé, avec une légère déviation de la colonne vertébrale. Il portait un habit gris à collet très étroit, un gilet de soie noire à raies d’un très ancien modèle et un pantalon si court qu’il laissait voir dans toute leur laideur ses jambes de fuseau. Les seuls ornements qui rehaussaient sa toilette étaient une chaîne de montre en acier à laquelle pendillaient de grands cachets en or et un ruban noir destiné, d’après une mode déjà si ancienne qu’elle était même alors surannée, à réunir par derrière ses cheveux gris en une petite queue. Son nez et son menton étaient pointus et saillants ; ses mâchoires étaient rentrées en elles-mêmes, faute de dents pour les retenir. Sa figure était ridée et jaunâtre, excepté vers les pommettes de ses joues, bariolées par les couleurs panachées d’une pomme de reinette à la fin de l’hiver. À la place où jadis avait été sa barbe on voyait encore quelques touffes grises dont l’apparence grêle et languissante semblait, comme ses sourcils râpés, protester contre la stérilité du sol où elles prenaient leur nourriture. Toute sa tournure, son air, son attitude, représentaient la docilité basse et rampante du chat ; et, quand à l’expression de sa figure, elle consistait uniquement dans certains plis du coin de l’œil qui laissait lire, dans son regard rusé, un mélange d’astuce, de libertinage, de sournoiserie et d’avarice. Tel est le portrait véritable du vieil Arthur Gride qui n’avait pas une ride à la face, ni dans tout son costume le moindre pli qui ne rappelât la ladrerie la plus avide et la plus rapace, et qui ne le désignât clairement comme appartenant à la même catégorie sociale que M. Ralph Nickleby. Tel est le portrait véritable du vieil Arthur Gride tel qu’il était, assis sur une chaise de canne, les yeux levés sur la figure de Ralph Nickleby qui, du haut du grand tabouret sur lequel il se balançait, les bras étendus sur ses genoux, plongeaient aussi ses yeux dans ceux de son visiteur pour percer ses intentions secrètes ; car il savait bien que, quelque que fût l’affaire qui l’amenait, ils seraient à deux de jeu.

« Et comment vous êtes-vous porté ? dit Gride feignant un vif intérêt pour la santé de Ralph ; car je ne vous ai pas vu depuis… non, ma foi, pas depuis…

— Pas depuis longtemps, dit Ralph avec un sourire particulier qui voulait dire qu’il n’était pas la dupe de ces formules de compliment, et qu’il savait bien que ce n’était pas pour cela que son ami était venu lui rendre visite. Il s’en est peu fallu que vous ne me vissiez pas, car je venais justement de mettre la clef dans la porte quand vous avez tourné le coin de la rue.

— J’ai du bonheur ! reprit Gride.

— C’est ce qu’on dit, » répliqua Ralph sèchement.

Le vieil usurier branla le menton et se mit à sourire, mais sans faire aucune autre observation, et ils restèrent tous les deux un petit bout de temps sur leurs chaises sans rien dire. Chacun d’eux observait l’autre, pour l’attaquer à son avantage.

« Eh bien ! Gride, dit Ralph à la fin, d’où vient le vent aujourd’hui ?

— Ha ! ha ! monsieur Nickleby, vous êtes un homme terrible, cria l’autre, charmé de voir que Ralph le mît lui-même sur la voie pour lui parler d’affaires ; Dieu de Dieu ! quel terrible homme vous faites !

— Bah ! répondit Ralph, je vous parlais comme cela parce que vous avez, vous, des manières câlines et des allures glissantes. Je ne dis pas que cela ne vaille pas mieux, mais je n’ai pas la patience de procéder comme cela.

— Vous êtes un vrai génie de nature, monsieur Nickleby, dit le vieil Arthur, et si profond, ah !

— Assez profond, répondit Ralph, pour savoir que j’ai besoin de l’être le plus que je peux, quand des hommes comme vous se mettent à me faire des compliments. Vous savez que je vous ai vu de près flatter et cajoler les gens, et je n’ai pas oublié ce qu’il leur en coûtait !

— Ha ! ha ! ha ! reprit Arthur en se frottant les mains, ah ! vous vous le rappelez, cela ne m’étonne pas, il n’y a pas d’homme comme vous pour ces choses-là, et vraiment j’ai bien du plaisir à voir que vous vous rappelez le bon vieux temps. Ah ! Dieu !

— À présent, dit Ralph avec un grand sang-froid, voyons, d’où vient le vent, encore une fois ? Qu’est-ce qui vous amène ?

— Là, là ! voyez ! cria l’autre, il ne peut pas même parler du bon vieux temps sans passer tout de suite aux affaires positives. Ah ! Dieu de Dieu ! quel homme !

— Et quelle est cette affaire du bon vieux temps que vous venez remettre sur le tapis ? car je sais bien que vous ne venez que pour cela, et qu’autrement vous ne parleriez pas tant du bon vieux temps.

— Il se méfie de tout le monde ; moi-même il me soupçonne, cria le vieil Arthur en levant les mains au ciel. Moi-même ! Grand Dieu ! Même moi ! Quel homme ! Il n’y a qu’un Nickleby dans le monde ; je ne connais personne comme lui. C’est un géant, nous ne sommes que des pygmées. Un géant, un vrai géant ! »

Ralph regardait avec un sourire tranquille le vieux renard rire ainsi d’un air affecté, pendant que Newman Noggs, dans son armoire, se sentait le cœur faillir à mesure que l’image de son dîner devenait de plus en plus problématique.

« C’est égal, cria le vieil Arthur, il faut que j’en passe par où il veut ; il n’y a pas à le contrarier ; l’homme de tête, comme disent les Écossais, et les Écossais ne sont pas bêtes, ne cause que d’affaires et ne donne pas son temps gratis ; et il a bien raison, le temps est de l’argent. C’est de l’argent que le temps !

— Il faut que ce soit vous ou moi qui ayons fait ce proverbe, dit Ralph. Je crois bien que le temps est de l’argent, et de bon argent encore, pour ceux à qui il rapporte intérêt. Le temps est de l’argent ! Bien mieux, c’est qu’il en coûte aussi, de l’argent ; il n’y a même pas d’article plus dispendieux. Je sais des gens qui pourraient en dire quelque chose ou je ne m’y connais pas. »

En réponse à cette saillie, le vieil Arthur recommença de lever les mains au ciel et de s’écrier au milieu de son rire étouffé : « Quel homme ! » Après quoi il approcha sa chaise basse un peu plus près du tabouret de Ralph, et de là, fixant les yeux sur sa figure impassible :

« Qu’est-ce que vous diriez, lui demanda-t-il, si j’allais vous annoncer que je vais…, que je vais me marier ?

— Mais je dirais, répliqua Ralph, en abaissant froidement les yeux sur lui, que vous avez vos raisons pour me faire un mensonge, et que ce n’est pas la première fois, pas plus que ce ne sera la dernière. Je dirais que vous ne me surprenez pas et que je ne me laisse pas prendre à ça.

— Eh bien ! je vous annonce sérieusement que je vais le faire, dit le vieil Arthur.

— Et moi, je vous répète sérieusement ce que je viens de vous dire. Voyons ! tenez-vous bien, que je vous réponde. Quel diable d’air mielleux vous prenez là ! Il y a quelque chose là-dessous.

— Tenez ! je ne voudrais pas vous attraper, vous savez, reprit Arthur Gride d’un air de bonhomie ; d’ailleurs, je n’y réussirais pas, ce serait une folie de ma part de l’essayer. Moi, attraper M. Nickleby ! le pygmée attraper le géant ! Eh bien, je vous répète ma question,… hé ! hé ! hé ! Qu’est-ce que vous diriez si j’allais vous annoncer que je vais me marier ?

— À quelle vieille sorcière ? dit Ralph.

— Non pas, non pas, cria Arthur en se frottant les mains avec un air de ravissement. Encore une erreur ! Je suis bien aise de trouver M. Nickleby en défaut ; et cette fois il y est bien… Non, c’est une jeune et belle fille, fraîche, aimable, charmante, et dix-neuf ans à peine : des yeux noirs, avec de longs cils, des lèvres lisses et vermeilles qui appellent le baiser ; des grappes magnifiques de cheveux abondants qui donnent aux mains la démangeaison d’y passer les doigts ; une taille qui vous donne l’envie, malgré vous, de serrer l’air dans vos dix doigts comme si vous arrondissiez autour d’elle votre bras ; de petits pieds qui trottinent si légèrement qu’ils n’ont pas l’air de toucher le sol. Eh bien ! je vais épouser tout cela, monsieur, tout cela. Hé ! hé !

— Diable ! voilà un radotage qui passe la permission, dit Ralph après avoir écouté, en retroussant le coin de ses lèvres, les adorations du vieux pécheur ; et quel est le nom de la jeune fille ?

— Ah ! quel homme profond ! voyez comme il est profond ! s’écria le vieil Arthur ; il devine que j’ai besoin de son aide ; il devine qu’il peut me donner un coup d’épaule, il devine qu’il en tirera profit. Il voit tout d’un seul coup d’œil ! Son nom ? c’est… Il n’y a personne qui puisse nous entendre ?

— Ouais ! qui diable voulez-vous qu’il y ait ? répondit Ralph brusquement.

— Je ne savais pas si, par hasard, il n’y aurait pas quelqu’un à monter ou à descendre l’escalier, dit Arthur Gride après avoir ouvert la porte, pour regarder dehors, et l’avoir ensuite soigneusement refermée ; ou bien encore votre commis aurait pu revenir et écouter à la porte. Les commis et les domestiques, il n’y a rien de pareil pour écouter aux portes, et j’aurais été désolé que M. Noggs…

— Diable soit de M. Noggs ! dit Ralph avec un ton d’aigreur ; continuez donc toujours ce que vous avez à me dire.

— Ma foi ! diable soit de M. Noggs si vous voulez, répliqua Gride, ce n’est pas moi qui vous contredirai là-dessus. Le nom de la demoiselle est donc…

— Voyons ! dit Ralph, dont les lenteurs et l’hésitation du vieil Arthur irritaient la curiosité ; son nom ?

— Madeleine Bray ! »

Arthur Gride avait paru compter sur ce nom pour produire de l’effet sur Ralph ; mais, s’il produisit quelque effet, il n’y parut guère sur sa physionomie ; et, loin de trahir la moindre émotion, il répéta ce nom avec calme à plusieurs reprises, comme s’il cherchait à se rappeler où et quand il l’avait déjà entendu prononcer.

« Bray ! dit Ralph, Bray ! j’ai connu un jeune Bray qui… Mais non, il n’avait pas de fille.

— Comment ! vous ne vous rappelez pas Bray ? répondit le vieil Arthur.

— Non, dit Ralph le regardant d’un air impassible.

— Walter Bray ! ce beau des beaux, qui a rendu sa jolie femme si malheureuse ?

— Si vous n’avez pas d’autre marque distinctive que celle-là pour me rappeler votre beau des beaux, dit Ralph en haussant les épaules, comment voulez-vous que je le reconnaisse parmi les neuf dixièmes de tous les beaux que j’ai jamais connus ?

— Ta, ta, ta ! Ce Bray, qui habite maintenant dans les limites privilégiées du Banc du Roi ; vous ne pouvez pas avoir oublié Bray ; nous avons fait assez d’affaires avec lui tous les deux ; il vous doit même de l’argent.

— Ah ! celui-là ? répliqua Ralph ; bon ! bon ! vous commencez à vous expliquer plus clairement. Ah ! c’est la fille de celui-là dont vous me parlez ? »

Ces paroles avaient beau être dites du ton le plus naturel du monde ; sous ce ton naturel, le vieil Arthur Gride, qui n’était pas un sot, aurait dû reconnaître l’intention secrète de Ralph, de l’amener à donner des explications et des détails plus développés qu’il n’en avait envie, ou que Ralph n’aurait pu vraisemblablement s’en procurer autrement ; mais le vieil Arthur, entraîné par la conversation, donna dans le piège et prit au sérieux l’incertitude apparente qu’avait montrée son ami.

« Je savais bien qu’il ne vous faudrait pas longtemps pour vous le rappeler.

— Vous avez raison, répondit Ralph ; mais, voyez-vous, le vieil Arthur Gride et le mariage sont des mots qui jurent tellement ensemble que vous m’aviez troublé. Le vieil Arthur Gride, avec des yeux noirs, avec de long cils, et des lèvres qui appellent le baiser, et des grappes de cheveux dans lesquelles il voudrait passer ses doigts, et des tailles qu’il voudrait serrer dans ses mains, et des petits pieds qui ne touchent rien en marchant ; toutes ces belles choses et le vieil Arthur Gride forment un accouplement monstrueux. Mais ce n’est rien encore auprès du mariage du vieil Arthur Gride avec la fille d’un beau des beaux ruiné aujourd’hui, locataire dans les limites du Banc du roi. Ceci, c’est à n’y pas croire, tant la chose me paraît mythologique. Franchement, mon vieux camarade, si vous avez besoin que je vous donne un coup de main dans cette affaire, comme je n’en doute pas, puisque vous êtes venu me voir, expliquez-vous, et droit au fait ; surtout n’allez pas me rabâcher que c’est dans mon intérêt, parce que je sais bien qu’il faut avant tout que ce soit dans le vôtre ; et grandement encore, sans quoi vous ne me serviriez pas ce plat de votre métier. »

Il y avait non seulement dans les paroles de Ralph, mais aussi dans le ton de sa voix et dans les regards dont il les accompagnait, assez d’aigreur et de raillerie amère pour faire prendre feu au sang glacé du vieil usurier et colorer de honte même ses joues flétries ; mais, loin de montrer quelque colère, il se contenta de répéter son vieux refrain : « Cruel homme ! » et de secouer sa tête de droite et de gauche comme s’il ne pouvait s’empêcher de rire de ses saillies joviales et de son franc parler. Toutefois, comme il lut dans les traits de son interlocuteur qu’il était temps de se dépêcher et d’arriver au but, il prit l’air sérieux qui convient pour traiter les affaires, et il entra résolument dans le développement précis de l’objet de sa négociation.

Il commença par insister sur ce fait que Madeleine Bray s’était sacrifiée au soutien de son père qui n’avait pas d’autre ami sur la terre, et qu’elle était l’esclave soumise de ses moindres désirs. Ralph répondit à cela qu’il en avait déjà entendu quelque chose et que c’était une sotte ; que si elle avait connu un peu plus ce que c’est que le monde, elle n’aurait pas agi comme cela.

Gride, en second lieu, parla du caractère du père qu’il représenta comme un homme qui avait peut-être pour sa fille toute l’affection qu’il pouvait avoir pour quelqu’un, mais qui s’aimait lui-même par-dessus toute chose. Ralph observa que cela allait sans dire, vu que la chose était toute naturelle et qu’il n’y avait pas de mal à cela.

Troisièmement, le vieil Arthur articula que la jeune fille était un morceau délicat et que sa beauté lui avait véritablement donné le goût d’en faire sa femme. À cela Ralph ne daigna répondre que par un sourire blessant et par un coup d’œil de dégoût sur le vieillard décrépit qui lui parlait d’amour.

« À présent, dit Gride, passons au petit plan que j’ai imaginé, car j’aurais dû vous dire, si vous ne l’avez pas déjà deviné, que je ne me suis pas encore présenté au père ; mais vous devinez tout : ah ! quel fin matois !

— En ce cas, dit Ralph avec impatience, ne vous y jouez pas ; vous savez qu’il ne faut pas se jouer à plus fort que soi…

— Toujours une réponse à tout sur le bout de la langue, cria le vieil Arthur levant dans son admiration les mains et les yeux vers le ciel. Il n’est jamais pris ; mon Dieu ! qu’on est heureux d’avoir tant d’esprit argent comptant et tant d’argent comptant pour faire honneur à son esprit ! » Puis il changea tout à coup de ton pour continuer ainsi : « J’ai déjà fait plus d’une fois, dans les six derniers mois, le chemin du logement de Bray, car il y a juste six mois que j’ai vu pour la première fois ce morceau friand : oh ! oui, bien friand ! mais laissons cela pour le moment ; c’est moi qui le fais poursuivre comme créancier à son compte de trente-sept mille cinq cents francs.

— Vous avez l’air de dire que vous êtes son seul créancier poursuivant, dit Ralph tirant son portefeuille ; vous auriez tort, car je le suis aussi pour vingt-quatre mille trois cent soixante-quinze francs quatre-vingt-cinq centimes.

— Oui, je le sais, dit vivement le vieil Arthur, vous êtes le seul avec moi, il n’y en a pas d’autre. Tout le monde ne va pas faire la dépense de coffrer un débiteur et on s’en rapporte à nous pour le serrer de près, je vous en réponds. Il n’y a que vous et moi qui nous soyons laissé prendre à ce traquenard. Dieu de Dieu ! quel abîme sans fond ! j’y ai presque laissé toute ma fortune. Quand je pense que nous lui avons prêté notre argent sur simples billets, sans autre garantie que le nom d’un endosseur que tout le monde supposait alors aussi bon que de l’or en barre ; et qui, tout à coup, a tourné comme vous savez ! Quand je pense qu’au moment de mettre la main sur lui il est mort insolvable ! Ah ! j’ai bien manqué d’être ruiné du coup ; il ne s’en fallait guère.

— Et votre plan, dit Ralph, vous ne m’en parlez pas ? À quoi cela sert-il de crier misère entre nous sur les désagréments de notre trafic, puisqu’il n’y a là personne pour nous entendre ?

— C’est égal, c’est toujours bon à dire, répondit le vieil Arthur avec son gros rire, même quand il n’y a personne pour nous entendre ; cela entretient la main. Eh bien ! si j’allais m’offrir pour gendre à Bray, à la simple condition que, le jour même de mon mariage, il reprendra tout tranquillement sa liberté avec une pension à manger de l’autre côté de la Manche comme un gentleman (je sais que cela ne peut pas durer longtemps ; j’ai consulté son docteur qui m’a déclaré qu’il avait une maladie du cœur qui n’ira pas loin), et si on lui faisait valoir avec esprit, si on lui faisait toucher au doigt les avantages de cette proposition, croyez-vous qu’il pût me résister ? Et si, moi, il ne peut pas me résister, croyez-vous que sa fille puisse lui résister non plus ? Croyez-vous qu’avant une semaine, un mois, un jour, enfin au moment même où je la demanderai, je ne fasse pas de Madeleine Mme Arthur Gride, la jolie Mme Arthur Gride ? mon petit bichon, mon petit poulet de Mme Arthur Gride ?

— Continuez, dit Ralph en secouant la tête comme un homme qui ne se payait pas de cela, et d’un ton froidement étudié qui faisait un étrange contraste avec les transports passionnés auxquels son ami s’était laissé entraîner par degrés,… continuez, ce n’est pas pour me parler de ces fantaisies que vous êtes venu me voir.

— Là ! que vous êtes pressant ! cria le vieil Arthur en se rapprochant de Ralph tout contre lui. Eh bien ! non, c’est vrai, je ne dis pas que c’est pour cela. Je suis venu vous demander ce que vous me prendriez, en cas de réussite auprès du père, pour la créance que vous avez sur lui. Vingt-cinq pour cent ? trente pour cent ? non ? allons ! cinquante pour cent. Je veux bien aller jusque-là pour un ami comme vous, nous avons toujours été si bien ensemble que vous devriez bien pourtant être moins exigeant. Eh bien ! est-ce dit ?

— Vous n’avez pas fini, dit Ralph immobile comme une pierre.

— C’est vrai, j’ai encore quelque chose à vous dire, mais quoi ! vous ne m’en donnez pas le temps. Le voici : il me faut quelqu’un pour m’appuyer dans cette affaire, quelqu’un qui soit en état de parler, de presser, d’emporter une difficulté, un homme de votre force enfin. Moi, je n’en suis pas capable, je suis un pauvre diable trop timide et trop sensible pour cela. Je vous propose donc, pour la peine que je vous donne un bon prix d’une créance dont vous n’attendiez plus un sol depuis longtemps, de me rendre auprès de lui un service d’ami dont j’ai besoin.

— Vous n’avez pas tout dit encore, cria Ralph.

— Mais si, je vous assure.

— Non, non. Je vous dis que non.

— Ah ! répondit le vieil Arthur faisant semblant d’être tout à coup éclairé par un trait de lumière, vous voulez dire que j’ai à vous parler encore de quelque chose qui concerne mes intérêts et mes intentions. Est-ce la peine de vous en parler ?

— Je crois que vous ferez bien, répondit Ralph sèchement.

— Je ne voulais pas vous ennuyer de ces détails, dit Arthur Gride, parce que je supposais qu’il suffisait de vous entretenir de vos propres intérêts dans cette affaire. C’est bien aimable à vous de vouloir ainsi vous intéresser à ce qui me touche seul. Certainement, c’est bien aimable à vous. Eh bien ! supposons que j’eusse connaissance de quelque bien, un petit bien, très peu de chose, sur lequel ce charmant petit poulet eût des titres à faire valoir et dont personne ne s’est douté jusqu’à ce jour ; mais dont son mari pourrait bien faire son profit, connaissant la chose comme je la connais. Cette circonstance expliquerait…

— Elle expliquerait tout, répondit Ralph brusquement ; à présent laissez-moi me rendre compte de la chose et réfléchir à ce que je dois vous demander pour la peine que je vous aiderai à réussir.

— Surtout ne soyez pas trop exigeant, cria le vieil Arthur levant vers lui les mains, dans la posture d’un suppliant, et lui répétant d’une voix tremblante : ne soyez pas trop exigeant avec moi ; c’est un très petit bien, très peu de chose, contentez-vous de cinquante pour cent, et c’est marché fait. C’est plus que je ne devrais offrir, mais vous êtes si bon !… Cinquante pour cent ; c’est convenu, n’est-ce pas ? »

Sans faire aucune attention à ses supplications, Ralph resta trois ou quatre minutes à réfléchir profondément sur sa chaise, regardant d’un air pensif son solliciteur. Quand il eut bien médité, il rompit le silence, et, à la manière dont il parla, il eût été injuste de lui reprocher de recourir à des circonlocutions inutiles ou de ne pas aller droit au but.

« Si vous épousiez cette jeune fille sans mon aide, dit Ralph, vous êtes toujours dans l’obligation de me payer la dette de son père en totalité, car c’est le seul moyen de le mettre en liberté. Il est donc clair que vous devez m’en donner le montant sans déduction et sans frais, ou bien tout ce que je gagnerais à l’honneur que vous m’avez fait de me choisir pour confident, ce serait de perdre quelque chose que j’aurais eu sans cela. Voilà donc le premier article de notre traité ; voici le second : pour la peine que je me serai donnée à négocier cette affaire, à persuader le père, à vous faire la courte échelle, il sera stipulé que vous me donnerez deux mille cinq cents francs… C’est une bagatelle en comparaison des lèvres vermeilles, des cheveux en grappes et de toutes ces autres belles choses que vous aurez à vous tout seul. Enfin, troisième et dernier article, vous me signerez aujourd’hui même l’engagement de m’acquitter le tout, le jour de votre mariage avec Madeleine Bray, avant midi sonnant. Vous me disiez tout à l’heure que j’étais en état de parler, de presser, d’emporter une difficulté, eh bien je tiens à emporter celle-là, et je suis décidé à n’en rien rabattre. Vous accepterez mes conditions si cela vous fait plaisir,… sinon, mariez-vous sans moi si vous pouvez, ma créance sera toujours payée. »

Prières, protestations, contre-propositions d’Arthur Gride, Ralph fut sourd à tout ; il ne voulut pas même rentrer dans la discussion du sujet ; il laissa le vieil Arthur se donner carrière sur l’énormité de ses exigences, sur les modifications qu’il y faudrait apporter ; il le laissa faire, de moment en moment, un pas de plus vers les conditions auxquelles il résistait d’abord, sans bouger sur sa chaise, sans rien dire, parfaitement muet, examinant l’un après l’autre, avec l’air de ne rien entendre, les papiers et les notes de son portefeuille.

En voyant son ami rester ferme comme un roc, Arthur Gride qui, avant de venir, s’était préparé à quelque désagrément de ce genre, finit, bon gré mal gré, par signer tous les articles du traité, y compris l’engagement en question, sur papier timbré (Ralph en avait toujours une provision toute prête). Il y mit seulement la condition que M. Nickleby l’accompagnerait sur l’heure même au logement de Bray pour entamer immédiatement les négociations, dans le cas où ils viendraient à trouver les circonstances propices et favorables à leur dessein.

En exécution de cette convention, la digne paire d’amis sortit presque aussitôt, et Newman Noggs apparut, bouteille en main, s’élançant aussi de son armoire, par-dessus laquelle, entr’ouvrant la porte supérieure, il avait plus d’une fois, au risque périlleux d’être découvert, passé sa trogne pour mieux entendre certaines parties du complot ou certains points de la discussion qui l’intéressaient davantage.

« Je n’ai plus faim, dit Newman mettant son flacon dans sa poche ; j’ai dîné. »

Après cette observation faite d’un ton dolent et chagrin, il alla d’un saut jusqu’à la porte et revint de même sur ses pas.

« Je ne sais pas, dit-il, quelle est, ni quelle peut être cette jeune fille, mais je la plains de tout mon cœur et de toute mon âme, sans pouvoir la défendre, pas plus que mille autres personnes exposées comme elle tous les jours à de lâches complots, quoique je n’en sache pas de plus vil que celui-ci. Après tout, la connaissance que j’en ai n’ajoute rien à son malheur ; elle n’est pénible que pour moi. Le mal n’en est pas plus grand parce que je le connais ; seulement, en m’affligeant, il fait une victime de plus. Gride et Nickleby ! qu’ils sont bien accouplés ensemble !… Ah ! les gredins ! gredins ! gredins ! »

Et chaque fois qu’il répétait ce mot, Newman Noggs entraîné par ses réflexions donnait un nouveau renfoncement à son infortuné chapeau. Il faut dire que son cerveau était un peu surexcité par le contenu du pistolet de poche auquel il avait dit deux mots pendant sa séquestration volontaire au fond de l’armoire. Enfin il sortit pour aller chercher les consolations que pouvaient lui donner une tranche de bœuf et des choux verts dans quelque restaurant bon marché.

Cependant les deux coalisés s’étaient rendus dans cette maison que nous connaissons déjà pour avoir été visitée quelques jours auparavant par Nicolas. Ayant été admis auprès de M. Bray dont la fille était sortie pour l’instant, ils avaient fini, après des manœuvres savantes qui faisaient beaucoup d’honneur à l’habileté de Ralph, par rompre la glace et mettre sur le tapis le véritable objet de leur visite au malade.

« Vous voyez devant vous votre solliciteur, monsieur Bray, dit Ralph au patient qui n’était pas encore revenu de sa surprise et, du fond de son fauteuil, promenait alternativement ses yeux de l’un à l’autre. Qu’est-ce que cela fait qu’il ait eu le malheur d’être en partie la cause de votre détention ici ? J’ai fait comme lui ; que voulez-vous, il faut bien que tout le monde vive ; vous avez trop d’expérience du monde pour ne pas voir les choses sous leur véritable jour. Nous venons vous offrir la meilleure réparation qui soit en notre pouvoir, et voyez quelle réparation. Il s’agit d’un mariage qu’on vous propose et que bien des pères, comtes, barons ou baronnets seraient bien aise de happer pour leurs filles ; M. Arthur Gride avec une fortune princière, n’est-ce pas une bonne aubaine ?

— Ma fille, monsieur, répondit Bray avec hauteur, grâce à l’éducation que je lui ai donnée, payera richement l’apport de la plus belle fortune qu’un homme puisse lui offrir en échange de sa main !

— C’est précisément ce que je vous disais, reprit l’artificieux Nickleby en se tournant vers son ami, le vieil Arthur Gride ; précisément ce qui m’a fait considérer la chose comme facile et convenable. Les avantages sont partagés ; personne ne devra rien à l’autre. Vous avez de l’argent, miss Madeleine a du mérite et de la beauté. Elle n’est pas riche ; vous, vous n’êtes pas jeune : troc pour troc… Vous êtes quittes… Un vrai mariage du bon Dieu.

— En effet, ajouta Arthur Gride en jetant une œillade hideuse à son futur beau-père. C’est le bon Dieu, dit-on, qui écrit les mariages là-haut. Le nôtre sera donc par conséquent prédestiné !

— Et puis, n’oubliez pas, monsieur Bray, dit Ralph qui se hâta de substituer au raisonnement stupide de Gride des considérations plus terre à terre, mais plus palpables, n’oubliez pas les conséquences nécessaires de l’acceptation ou du refus que vous allez faire des propositions de mon ami.

— Comment voulez-vous que ce soit moi qui accepte ou qui refuse ? répliqua monsieur Bray, bien convaincu, malgré son objection, que c’était lui en effet qui déciderait la chose. C’est à ma fille d’accepter ou de refuser ; vous savez bien que c’est à ma fille.

— C’est vrai, dit Ralph d’un ton pénétré. Cependant vous avez toujours le pouvoir de la conseiller, de lui exposer les raisons pour et contre, de hasarder un désir.

— Hasarder un désir ! monsieur, répondit le débiteur tour à tour humble et fier, sans jamais cesser d’être égoïste avant tout ; je suis son père, il me semble, et j’irais hasarder un désir ! tourner autour du pot ! Croyez-vous, par hasard, comme les amis de sa mère, mes ennemis (au diable soient-ils !), qu’elle ait fait avec moi autre chose que son devoir, monsieur, son devoir bien strict ? ou bien supposez-vous que, parce que j’ai été malheureux, ce soit une raison suffisante pour avoir changé nos positions relatives, et que ce soit à elle de commander, à moi d’obéir ? Hasarder un désir ! Ce serait drôle ! Peut-être vous imaginez-vous, parce que vous me voyez ici à peine capable de me lever de mon fauteuil sans l’aide d’un bras, que je suis battu de l’oiseau, sans courage et sans caractère, sans pouvoir pour décider moi-même des intérêts de mon enfant… Ah ! j’ai toujours le pouvoir de hasarder un désir ! Il ne manquerait plus que cela.

— Pardon, dit Ralph qui connaissait bien son homme et qui avait pris ses mesures en conséquence, vous ne m’avez pas laissé achever ; j’allais vous dire qu’il vous suffirait de hasarder un désir, rien qu’un désir, pour que ce fût pour elle comme un ordre.

— Ah ! à la bonne heure, j’entends cela, repartit M. Bray exaspéré. Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de cela ; mais sachez qu’il fut un temps où je n’était pas embarrassé de triompher de la résistance de toute la famille de sa mère. Ils avaient pour eux leur crédit et leurs richesses ; mais, moi, j’avais ma volonté, et cela me suffisait.

— Voilà encore, répliqua Ralph d’un ton aussi adouci que pouvait le permettre son caractère, que vous ne m’avez pas laissé parler jusqu’au bout. Vous êtes un homme tout à fait propre à briller dans le monde. Vous avez encore bien des années devant vous, du moins si vous viviez plus librement, au grand air, sous un ciel plus pur et dans une société de votre choix. La gaieté est votre élément. Ce n’est pas d’aujourd’hui que vous en avez donné la preuve. Eh bien ! à vous les plaisirs de la mode et la liberté, à vous la France avec une pension qui vous permettrait d’y trouver les jouissances du luxe ; vous auriez encore un long bail à faire avec la vie ; ou plutôt vous renaîtriez à une nouvelle existence. Vous avez déjà fait autrefois du bruit à Londres par votre goût pour la dépense et le plaisir. Vous pourriez briller encore sur un nouveau théâtre en mettant à profit l’expérience du passé, et vivre un peu aux dépens des autres au lieu de laisser les autres vivre à vos dépens. Maintenant, retournons la médaille ; qu’avez-vous à attendre d’un refus ? Rien autre chose qu’une pierre tumulaire dans le cimetière voisin ; quand ? peut-être dans vingt ans, peut-être dans deux ans, c’est ce que je ne sais pas : voilà tout. »

M. Bray restait le coude appuyé sur le bras de son fauteuil et la main devant la figure.

— Je parle franchement, dit Ralph en s’asseyant auprès de lui, parce que je sens vivement. Il est de mon intérêt que vous donniez votre fille en mariage à mon ami Gride, parce qu’alors il me paye, au moins il me paye en partie. Vous voyez que je ne m’en cache pas ; je joue cartes sur table ; mais vous aussi vous avez votre intérêt à faire adopter ce parti à votre fille ; ne perdez point cela de vue. Elle fera peut-être quelque objection, quelque représentation. Elle pleurera, elle dira qu’il est trop vieux, que ce serait la rendre malheureuse pour toute la vie ; mais alors qu’arrive-t-il ? »

Quelques gestes échappés au malade montraient que chacun de ses arguments portait coup et qu’il n’en perdait pas une syllabe, pas plus que Ralph ne perdait le moindre signe qui pouvait trahir les secrets sentiments de M. Bray.

« Je vous disais donc, poursuivit l’usurier artificieux, si elle ne l’épouse pas, qu’arrive-t-il ? ou du moins que doit-il arriver ? Certes, une fois vous mort, les gens que vous détestez feraient son bonheur ; mais pouvez-vous en supporter la pensée ?

— Non, répondit Bray poussé par un sentiment de rancune invincible.

— Je le savais bien, dit Ralph tranquillement. S’il faut que ce soit la mort de quelqu’un qui lui profite, ajouta-t-il en baissant la voix, il vaut mieux que ce soit celle de son mari. Ne l’exposez pas à soupirer après la vôtre comme le signal assuré de sa délivrance et de son bonheur. Examinons les objections. Voyons cela de près. Voici : Son prétendu est un vieillard ; mais ne voit-on pas tous les jours des hommes d’une grande famille et d’une grande fortune qui, par conséquent, n’ont pas votre excuse, puisqu’ils ont sous la mains les jouissances de la vie et le superflu de la richesse, marier leurs filles à des vieillards, ou même, ce qui est bien pis, à des jeunes gens sans cœur et sans cervelle, parce qu’ils ont des titres qui chatouillent doucement leur orgueil, des biens qui garantissent leurs intérêts de famille, une influence qui leur assure un siège au parlement ? C’est à vous de décider pour elle, monsieur ; elle ne peut pas avoir un meilleur juge de ce qu’il lui faut, et elle vous en aura de la reconnaissance toute sa vie.

— Chut… chut ! cria M. Bray, tressaillant tout à coup et mettant sa main tremblante sur la bouche de Ralph pour le faire taire, la voici, je l’entends à la porte. »

Dans ce mouvement précipité de M. Bray inquiet et confus, il y avait comme un éclair de conscience, une étincelle d’honnêteté qui leur montrait sous leur vrai jour tous les sophismes de ce cruel dessein, et qui en éclairait toute la bassesse, toute la honte, toute la barbarie. Le père retomba dans son fauteuil, pâle et tremblant ; Arthur Gride, dans son embarras, chercha partout son chapeau, sans oser lever ses yeux attachés au parquet. Il n’y eut pas jusqu’à Ralph qui ne fît le chien couchant et ne se sentît l’oreille basse en présence d’une jeune fille innocente.

Mais si l’effet fut subit, il ne fut pas moins rapide. Ralph fut le premier à se remettre, et, voyant dans les yeux de Madeleine une expression d’inquiétude, il pria la pauvre fille de se calmer, en l’assurant qu’elle n’avait rien à craindre.

« Ce n’est rien qu’une crise soudaine, dit Ralph jetant un coup d’œil sur M. Bray ; mais le voilà tout à fait remis. »

Le cœur le plus dur, le plus émoussé par l’expérience du monde, n’aurait pu rester insensible à la vue de cette jeune et belle créature dont ils venaient, une minute auparavant, de concerter entre eux la perte ; jeter ses bras autour du cou de son père ; lui prodiguer des mots de tendresse et d’amour, les paroles les plus douces que puisse entendre l’oreille d’un père, que puissent former les lèvres d’un enfant ; mais Ralph la regardait froidement pendant qu’Arthur Gride, dont les yeux chassieux ne voyaient que les agréments physiques de sa victime, sans pénétrer jusqu’à l’âme qui les animait, laissait percer une espèce d’intérêt fantastique. Mais, grand Dieu ! que cet intérêt était loin de ressembler aux sentiments qu’inspire d’ordinaire la contemplation de la vertu !

« Madeleine, lui dit son père en se dégageant doucement de ses embrassements, ce n’est rien.

— Mais vous avez déjà eu pareille crise hier, et c’est bien terrible de vous voir toujours souffrir ainsi ! Est-ce que vous ne voulez pas que je vous fasse quelque chose ?

— Non, rien maintenant. Voici deux messieurs, Madeleine, dont l’un ne vous est pas inconnu… Elle me disait toujours, ajouta M. Bray en s’adressant à Arthur Gride, que, rien que de vous voir, j’avais une rechute. Elle ne pouvait pas dire autrement, sachant ce qu’elle savait, et rien de plus, de nos relations et de leurs suites ; mais, soyez tranquille, elle pourra bien changer d’idée là-dessus ; il n’est pas rare, vous savez, que les jeunes filles changent d’idée. Vous êtes bien fatiguée, ma petite ?

— Mais non, je vous assure.

— Je vous assure que si, vous en faites trop.

— Je voudrais en faire davantage.

— Je sais cela ; mais vous en faites plus que vos forces, ma chère enfant. Cette vie misérable de travail journalier, de fatigue incessante est trop pénible pour vous ; il est impossible que vous y résistiez, pauvre Madeleine ! »

En lui disant ce petit mot tendre, M. Bray attira sa fille dans ses bras et lui baisa la joue avec vivacité.

Ralph, qui ne le perdait pas de vue, crut devoir les laisser seuls, et s’avança du côté de la porte en faisant signe à Gride de le suivre.

« Vous nous reverrez ? dit Ralph.

— Oui, oui, répondit M. Bray en se hâtant d’écarter sa fille, dans huit jours ; je ne vous demande que huit jours.

— Huit jours soit ! dit Ralph se tournant vers son compagnon ; ainsi, d’aujourd’hui en huit. Je vous salue, et vous, mademoiselle Madeleine, je vous baise les mains.

— Vous ne partirez pas sans me donner une poignée de main, Gride, dit M. Bray tendant la main au vieil Arthur, qui s’inclina humblement. Je vous sais gré de vos intentions, et je suis bien aise de vous le dire. Je vous devais de l’argent ; ce n’est pas votre faute… Ma chère Madeleine, votre main à Gride !

— Grand Dieu ! si mademoiselle daignait !… Seulement le bout des doigts, » dit Arthur hésitant à avancer sa main et la retirant timidement après. Madeleine recula involontairement devant cette figure de marmouset ; cependant, docile à son père, elle lui mit dans la main le bout des doigts, qu’elle retira aussitôt. Arthur allait les serrer pour les porter à ses lèvres, lorsque, trompé dans son attente par leur retraite précipitée, il en fut quitte pour appliquer à ses propres doigts un baiser amoureux après lequel il se mit à suivre, avec une foule de grimaces tendres et passionnées, son ami, qui déjà l’attendait dans la rue.

« Eh bien ! qu’en dites-vous ? qu’en dites-vous ? Qu’en dit le géant au pygmée ? demanda Arthur Gride en rejoignant Ralph.

— Qu’en dit le pygmée au géant ? répondit Ralph relevant ses sourcils et jetant sur son questionneur un regard de mépris.

— Le pygmée ne sait que dire, répliqua Arthur Gride, il est entre la crainte et l’espérance ; mais n’est-ce pas que c’est un friand morceau ? »

Ralph répondit en grognant qu’il n’avait pas grand goût pour la beauté.

« Mais moi, j’en ai, dit Arthur en se frottant les mains. Ah ! Dieu ! comme ses yeux étaient jolis pendant qu’elle se penchait tendrement sur lui. Quels longs cils ! Quelle frange délicate ! Elle… elle… me regardait si doucement !

— Pas bien amoureusement, toujours, dit Ralph.

— Ah ! vous ne trouvez pas, répliqua le vieil Arthur ; mais, est-ce que vous ne pensez pas que cela pourra venir ?… Qu’en dites-vous ? »

Ralph, en le regardant, fronça le sourcil d’un air dédaigneux et lui dit en ricanant entre ses dents :

« Avez-vous remarqué qu’il lui a dit qu’elle était fatiguée, qu’elle travaillait trop, qu’elle faisait plus que ses forces ?

— Oui ; eh bien ?

— Croyez-vous qu’il lui en ait jamais ouvert la bouche auparavant ? Et puis encore, quand il lui a dit qu’elle ne pourrait résister à cette vie-là ? Allez ! allez ! il va bientôt lui faire changer de vie.

— Alors, vous croyez donc la chose faite ? dit le vieil Arthur en fixant sur son compagnon ses petits yeux libidineux.

— Je regarde cela comme une chose faite, dit Ralph ; il en est déjà à chercher à se justifier lui-même à nos propres yeux, en nous faisant croire qu’il ne songe qu’au bonheur de sa fille et point du tout au sien ; en jouant un rôle de père vertueux si prévoyant, si tendre pour sa fille, qu’elle aura peine à le reconnaître. J’ai vu tout à l’heure, dans l’œil de Madeleine, une larme de douce surprise ; avant peu elle en versera beaucoup des larmes de surprise ; mais elles ne seront pas si douces. Allez ! nous pouvons attendre avec confiance la semaine prochaine. »