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Nicolas Nickleby, traduction Lorain/48

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 226-238).



CHAPITRE XVI.

Au bénéfice de M. Vincent Crummles, et bien décidément pour sa dernière représentation sur notre théâtre.

Ce fut le cœur bien gros et bien triste que Nicolas, accablé par une foule d’idées pénibles, reprit son chemin vers le comptoir des frères Cheeryble. Toutes les vaines espérances dont il s’était bercé, toutes les visions agréables qui avaient assailli son esprit et qui s’étaient groupées autour de la belle image de Madeleine Bray étaient maintenant dissipées sans qu’il restât le moindre vestige de leurs brillantes illusions.

Ce serait faire injure à la nature honnête de Nicolas et méconnaître la magnanimité de son caractère de supposer que la révélation du secret mystérieux dont jusque-là Madeleine Bray était entourée, au point qu’il ignorait même son nom, avait calmé son ardeur ou refroidi les flammes de sa passion. S’il avait eu pour elle auparavant un de ces sentiments que les jeunes gens tiennent toujours prêts pour les attraits de la beauté, il éprouvait maintenant au-dedans de lui-même que les siens étaient bien plus forts et plus profonds ; mais le respect dû à ce cœur innocent et pur, les égards que méritait sa situation solitaire et abandonnée, la sympathie naturelle qu’on ressent pour les épreuves d’une femme si jeune et si belle, ou l’admiration qu’inspirait son grand et noble caractère, tout semblait l’élever dans une sphère où il ne pouvait l’atteindre ; tout en imprimant à son amour plus de force et de vivacité respectueuse, lui murmurait tout bas à l’oreille que cet amour était sans espoir.

« Je tiendrai ma parole, je ferai ce que je lui ai promis, dit Nicolas avec fermeté. La mission que j’ai à remplir n’est pas ordinaire ; le double devoir qui m’est imposé, je veux l’accomplir avec la plus scrupuleuse fidélité. En pareil cas, mes sentiments secrets doivent passer après ; je saurai en faire le sacrifice. »

Cependant ces sentiments secrets n’en existaient pas moins, et Nicolas, à son insu, les encourageait plus qu’il ne croyait. Sa raison (si la raison y était pour quelque chose), c’était qu’il ne pouvait faire de tort qu’à son propre repos, et que, s’il les gardait pour lui seul par le sentiment du devoir, c’était bien le moins qu’il eût le droit de s’en entretenir avec lui-même pour se dédommager de son dévouement héroïque.

Toutes ces pensées, jointes à ce qu’il avait vu le matin même et à l’espérance de sa visite prochaine, l’avaient rendu d’une société triste et distraite. Aussi Tim Linkinwater, inquiet de ce changement d’humeur, en vint-il à soupçonner que sans doute il avait fait quelque erreur de chiffres qui pesait sur sa conscience et le conjura-t-il, au nom de l’honneur, s’il en était ainsi, de lui en faire l’aveu sincère et de réparer sa faute, fût-ce même au prix d’une rature, plutôt que de s’exposer à voir sa vie tout entière empoisonnée par les remords les plus amers et les plus cuisants.

Mais, pour toute réponse à ces représentations amicales et à bien d’autres instances, où M. Frank s’unit à M. Timothée, pour lui rendre la paix de l’âme, Nicolas, au contraire, jurait qu’il n’avait jamais été plus gai de sa vie ; ce qui ne l’empêcha pas, pendant toute la journée et plus encore le soir, en retournant chez lui, de revenir toujours dans sa pensée sur le même sujet ; de ruminer toujours les mêmes choses et d’arriver toujours aux mêmes conclusions.

C’est surtout quand ils se trouvent dans cette disposition vague, rêveuse, incertaine, qu’on voit les gens rôder et flâner sans savoir pourquoi ; lire sur les murs avec une grande attention les placards et les affiches, sans comprendre un mot de ce qu’ils contiennent ; s’arrêter à la montre des boutiques et des magasins, et ouvrir de grands yeux pour voir des choses qu’ils ne voient pas. C’est ce qui fit que Nicolas se surprit à étudier avec le plus vif intérêt une grande affiche dramatique suspendue à la porte d’un petit théâtre, devant lequel il fallait qu’il passât pour aller chez lui, et à lire, d’un bout à l’autre, une liste des acteurs et des actrices qui avaient promis d’embellir de leur présence un bénéfice du soir même. À voir la gravité qu’il y mettait, on aurait cru sa curiosité excitée par un catalogue des noms illustres des messieurs et des dames qui occupaient les pages les plus brillantes du livre du destin, et qu’il lisait lui-même avec anxiété l’arrêt de ses futures destinées. Quand il s’en aperçut, il sourit tout le premier de sa distraction étrange, et se préparait à continuer sa route, lorsqu’en jetant un dernier coup d’œil sur les premières lignes de l’affiche, il y vit annoncée, en grands caractères, avec de grands espaces pour les distancer : Sans remise, la dernière représentation de M. Vincent Crummles, le célèbre artiste de province.

« Quel conte ! dit Nicolas en se retournant ; ce n’est pas possible ! »

C’était au contraire bien vrai. Dans une ligne à part se trouvait l’annonce de la première représentation d’un nouveau mélodrame. Une autre ligne, à part aussi, annonçait la sixième représentation d’un mélodrame ancien. Une troisième ligne était consacrée à la suite des débuts de l’incomparable avaleur de sabres africain qui avait eu la bonté de consentir à continuer une semaine de plus à faire le bonheur du public de Londres. Une quatrième ligne avertissait aussi les passants que M. Snittle Timberry, rétabli de l’indisposition grave qui l’avait retenu quelque temps loin du théâtre, reparaîtrait aujourd’hui même. Une cinquième ligne disait qu’il y avait tous les soirs à chaque représentation des bravos, des larmes, de grands éclats de rire. Une sixième déclarait que c’était décidément la dernière représentation de M. Vincent Crummles, le célèbre artiste de province.

« Ce ne peut être que lui, pensa Nicolas ; il n’est pas possible qu’il y ait deux Vincent Crummles au monde. »

Pour mieux s’en assurer, il se remit à lire l’affiche. Il y trouva dans la première pièce un baron, dont le fils Roberto était joué par un jeune Crummles, et son neveu Spalatro par un M. Percy Crummles, tous pour leur dernière représentation. De plus, il y avait dans la pièce une danse de caractère intercalée, et un solo dansé au son des castagnettes par l’enfant phénoménal… pour sa dernière représentation. Il n’y avait plus de doute ; et Nicolas, bien sûr cette fois de ne pas se tromper, après avoir fait remettre à M. Crummles un bout de papier sur lequel il avait écrit au crayon son nom de guerre, M. Johnson, fut introduit par un brigand à grande ceinture bouclée qui lui serrait la taille, à grands gantelets de cuir sur les mains, et se trouva en présence de son ancien directeur.

M. Crummles se montra sincèrement charmé de le revoir ; il quitta précipitamment pour lui une petite glace devant laquelle il s’attifait, portant un sourcil touffu collé en zigzag autour de son œil gauche, et tenant l’autre à la main ainsi que le mollet destiné à l’une de ses jambes, et vint l’embrasser cordialement. Sa première parole fut que Mme Crummles serait bien heureuse de pouvoir lui dire adieu avant son départ.

« Car il faut vous dire, monsieur Johnson, qu’elle a toujours eu un faible pour vous ; et cela dès la première entrevue. Aussi, la première fois que nous avons dîné ensemble, je me suis dit : Voilà un garçon dont il n’y a pas à s’inquiéter. Un homme que Mme Crummles trouvait à son goût était bien sûr de faire son chemin. Ah ! Johnson, quelle femme !

— Je lui suis bien reconnaissant, dit Nicolas, de sa bonne opinion et de sa bienveillance pour moi en toutes choses ; mais où donc allez-vous, que vous me parlez de me dire adieu ?

— Est-ce que vous n’avez pas vu cela dans le journal ? dit Crummles avec une certaine dignité.

— Non, répliqua Nicolas.

— Vous m’étonnez, dit le directeur ; c’était à l’article Variétés. J’avais par là, quelque part, le paragraphe qui me regarde ; mais je ne sais plus si je vais pouvoir le retrouver… ah ! justement ! le voici. »

Et M. Crummles, tout en disant qu’il l’avait sans doute perdu, tira du gousset de son pantalon bourgeois, maintenant suspendu à une espèce de portemanteau dans la chambre, pêle-mêle avec les effets de plusieurs autres artistes, un petit morceau de journal à peu près d’un pouce carré qu’il lui donna à lire.

« L’habile M. Vincent Crummles, depuis longtemps si favorablement connu du public en sa qualité de directeur de province et d’acteur d’un mérite peu ordinaire, est sur le point de traverser l’Atlantique pour une expédition dramatique. On nous assure que Crummles part accompagné de sa dame et de son honorable famille. Nous ne connaissons pas d’artiste qui soit supérieur à Crummles dans la spécialité de ses rôles, ni d’homme qui mérite à plus juste titre, par son caractère public ou particulier, d’emporter les regrets sincères d’un plus grand nombre d’amis. Crummles est assuré du succès ! »

« Voici encore un autre petit bout d’article, lui dit M. Crummles en lui passant un morceau de papier de moins en moins volumineux. Celui-ci est extrait de la Correspondance. »

Nicolas lut tout haut ce qui suit, signé : Philo-Dramaticus.

« Crummles, acteur et directeur de province, doit avoir au plus de quarante-trois à quarante-quatre ans ; il n’est pas vrai que M. Crummles soit Prussien, car il est né à Chelsea. »

« Hum, dit Nicolas, voilà un drôle de paragraphe.

— Très drôle, répondit Crummles en se grattant l’aile du nez et regardant Nicolas avec l’air d’une grande indifférence, je ne peux pas deviner qui est-ce qui a mis cela ; ce n’est toujours pas moi. »

M. Crummles, toujours les yeux fixés sur Nicolas, secoua la tête deux ou trois fois avec une profonde gravité et se mit à plier les extraits de journaux qui le concernaient et à les remettre dans son gousset, en observant qu’il ne savait pas du tout où diable les journaux allaient prendre tout ce qu’ils disaient.

« Ah ! voilà une nouvelle qui m’étonne bien, dit Nicolas, partir pour l’Amérique ! vous n’y pensiez pas du temps que nous étions ensemble.

— Non, répliqua Crummles, je n’y pensais pas. Le fait est, voyez-vous, monsieur Johnson, que Mme Crummles (quelle femme extraordinaire !)… Ici, M. Crummles baissa la voix et chuchota quelque chose à l’oreille de Nicolas.

— Ah ! dit Nicolas en souriant, c’est en vue d’un accroissement de votre famille ?

— Un septième accroissement, Johnson, répondit M. Crummles d’un air solennel. J’avais bien cru que le phénomène fermerait la marche ; mais nous avons tout l’air d’en avoir encore un autre. Oh ! c’est une femme extrêmement remarquable !

— Recevez mes compliments, dit Nicolas ; j’espère que vous aurez deux phénomènes au lieu d’un.

— Mais il est à peu près sûr que ce ne sera pas un enfant ordinaire, ou je serais bien trompé, repartit M. Crummles. Le talent des trois autres brille surtout dans les combats et la pantomime sérieuse ; je voudrais bien que ce petit-là eût du goût pour les jeunes premiers tragiques ; j’entends dire qu’ils en sont à court en Amérique. En tout cas on le prendra tel qu’il sera. Après cela, il peut avoir du génie pour la corde roide ; il peut avoir du génie pour toutes sortes de choses, pour peu qu’il tienne de sa mère, Johnson, car elle, c’est un génie universel ; mais, quel que soit son génie, vous pouvez être sûr qu’entre nos mains il ne restera pas inculte. »

Tout en s’exprimant en ces termes graves et solennels, M. Crummles se collait au-dessus de l’œil son autre sourcil, s’ajustait ses mollets postiches et les couvrait d’une paire de jambes couleur de chaire jaunâtre, pas très propres aux genoux, à force d’avoir traîné par terre dans les malédictions, les prières, les agonies et autres effets en honneur dans le drame pathétique.

L’ex-directeur de Nicolas ne perdit pas de temps, en complétant sa toilette, pour l’informer qu’il avait une assez belle indemnité de voyage, par suite d’un engagement avantageux qu’il avait été assez heureux pour contracter avec un théâtre d’Amérique, et que Mme Crummles et lui, qui ne pouvaient pas avoir l’espérance de durer toujours, car on n’est pas immortel, excepté dans le sens figuré du mot qui vous assure une vie éternelle dans les fastes de la gloire, avaient formé le projet d’établir là leur dernière résidence. Ils avaient l’espérance d’y acheter quelque propriété qui pût les faire vivre dans leur vieillesse et passer, après eux, entre les mains de leurs enfants. Nicolas approuva fort cette résolution, et la conversation tourna sur ceux de leurs amis communs dont le sort pouvait le mieux intéresser Nicolas et dont M. Crummles était à même de lui donner des nouvelles. Mlle Snevellicci, par exemple, avait fait un bon mariage ; elle avait épousé un jeune chandelier, bien à son aise, fournisseur de chandelles pour le théâtre. Quant à M. Lillyvick, il ne faisait pas tout ce qu’il voulait sous le sceptre tyrannique de Mme Lillyvick, qui avait établi dans sa maison un empire suprême et sans partage.

Nicolas répondit à ces confidences de M. Crummles en lui confiant à son tour son vrai nom, sa situation, ses espérances, et en lui donnant quelques éclaircissements, dans les termes les plus généraux qu’il put le faire, sur les circonstances qui avaient précédé leurs premières relations.

Après l’avoir félicité de tout son cœur des changements heureux survenus dans sa fortune, M. Crummles lui annonça que, le lendemain matin même, sa famille et lui partaient pour Liverpool, où ils trouveraient prêt à mettre la voile le vaisseau qui devait les arracher aux rivages de l’Angleterre, et il prévint Nicolas que, s’il voulait dire un dernier adieu à Mme Crummles, il fallait qu’il acceptât une place au souper de départ donné le soir même en l’honneur de la famille dans une taverne voisine. C’est M. Snittle Timberry qui devait le présider. Les honneurs de la vice-présidence étaient dévolus à l’avaleur de sabres africain.

Cependant le foyer des acteurs s’était rempli petit à petit, l’air y devenait étouffant et la foule plus compacte, enrichie tout nouvellement encore de la présence de quatre gentlemen qui venaient de se tuer les uns les autres dans la pièce que l’on représentait sur le théâtre. Nicolas se hâta d’accepter l’invitation et de promettre de revenir après la représentation. Il se hâta surtout de sortir, car il préférait l’air frais et pur d’une soirée d’été, au dehors, au parfum composé du gaz, des peaux d’orange et de la poudre à canon qui empestait les coulisses resplendissantes de l’éclat des quinquets.

Il profita de cet intervalle pour aller acheter une tabatière d’argent ; ses moyens ne lui permettaient pas de l’acheter en or ; c’était un souvenir qu’il destinait à M. Crummles. Il y joignit une paire de boucles d’oreilles pour Mme Crummles, un collier pour le phénomène, une épingle flamboyante pour chacun des jeunes fils, puis il fit un petit tour de promenade rafraîchissante, revint au théâtre peu de temps après le rendez-vous, trouva les lumières éteintes, la salle vide, le rideau relevé pour la nuit, et M. Crummles se promenant de long en large sur la scène, en attendant sa venue.

« Timberry ne va pas tarder, dit M. Crummles ; il a été obligé de jouer ce soir jusqu’au bout ; il remplit dans la dernière pièce le rôle d’un nègre fidèle ; c’est ce qui fait qu’il est un peu plus longtemps à se débarbouiller.

— Au fait ! dit Nicolas, il me semble que c’est un rôle assez déplaisant.

— Mais non, je ne trouve pas, répliqua M. Crummles, cela s’en va aisément avec de l’eau ; il n’y a, comme vous savez, que le cou et la figure. Ah ! nous avions autrefois dans notre troupe un premier tragique qui ne jouait jamais Othello sans se faire tout noir des pieds à la tête. Et c’est ce que j’appelle jouer son rôle en conscience et avec le sentiment de la chose ; mais cela ne se voit pas tous les jours, malheureusement. »

En effet, M. Snittle Timberry fit son entrée, bras dessus bras dessous, avec l’avaleur africain. On lui présenta Nicolas, sur quoi, il leva son chapeau un demi-pied de haut, en disant qu’il était très fier de faire sa connaissance. L’avaleur en dit autant, et, tout Africain qu’il était, Nicolas ne put s’empêcher de remarquer que, pour la figure et la prononciation, il ressemblait terriblement à un Irlandais.

« Je vois par l’affiche que vous sortez d’être malade, monsieur, dit Nicolas à M. Timberry ; j’espère que vous ne serez pas fatigué ce soir de manière à vous en trouver plus mal ? »

M. Timberry répondit en hochant la tête d’un air sombre, se frappa la poitrine à plusieurs reprises d’une manière très significative, et, se drapant dans son manteau : … « Mais n’importe, dit-il, n’importe, allons ! »

C’est une chose remarquable que, sur la scène, c’est justement au moment où les personnages sont dans une de ces situations désespérées qui les réduisent à un état complet de faiblesse et d’épuisement qu’ils ne manquent jamais d’exécuter les tours de force qui supposent le plus de présence d’esprit et de vigueur des muscles. Ainsi, voilà un prince ou un chef de brigands blessé ; il a perdu tout son sang ; il en est tellement affaibli qu’il ne peut bouger ; mais on entend les doux sons de la musique, et alors on le voit approcher à quatre pattes d’un cottage voisin pour y demander du secours, et il fait tout le long du chemin une telle collection de bonds divers et de tortillements ; il retrousse ses jambes avec tant de souplesse ; il tombe et se relève tant de fois, qu’il faut assurément, pour jouer ce rôle de moribond, un hercule bien stylé à faire tout ce qu’il veut de son corps. Eh bien ! M. Snittle Timberry s’était fait si bien comme une seconde nature de ses poses forcées que, tout le long du chemin, pour aller du théâtre à la taverne, où le souper était servi, il se livra à une série d’exercices gymnastiques qui faisaient l’admiration de tout le monde, pour mieux prouver sans doute la gravité de son indisposition récente et les effets désastreux qu’elle avait produits sur son système nerveux.

« Par exemple ! dit Mme Crummles quand on lui présenta Nicolas, voilà un bonheur auquel je ne m’attendais pas.

— Ni moi non plus, répliqua Nicolas ; c’est un hasard heureux qui m’a procuré cette occasion de vous voir, quand d’ailleurs j’aurais donné quelque chose de bien bon cœur pour avoir ce plaisir.

— Voici quelqu’un de votre connaissance, dit Mme Crummles en faisant avancer le phénomène, en robe de gaze bleue, avec d’immenses volants et en pantalon de même étoffe ; et puis en voici encore un autre, continua-t-elle en présentant successivement les jeunes Crummles. À propos, comment se porte votre ami le fidèle Digby ?

— Digby ? dit Nicolas oubliant un instant l’ancien nom de guerre de Smike ; ah ! j’y suis, il se porte tout à fait… qu’est-ce que j’allais donc dire ? il est loin de bien se porter.

— Comment ! s’écria Mme Crummles, reculant de deux pas comme dans la tragédie.

— J’ai peur, dit Nicolas secouant la tête et souriant, sans en avoir envie, que votre époux, madame Crummles, ne fût encore plus frappé que la première fois qu’il l’a vu de son aptitude physique à jouer les apothicaires affamés.

— Que voulez-vous dire ? répondit Mme Crummles du ton qui lui valait le plus d’applaudissements au théâtre ; d’où vient cet air triste ?

— Je veux dire que j’ai un lâche ennemi qui a voulu me frapper dans la personne de mon ami, et que, dans l’espérance de me faire de la peine, il le persécute, il lui inflige de telles tortures d’inquiétude et de terreur que… mais excusez-moi, dit Nicolas en se retenant, ce sont des choses dont je ferais mieux de ne pas parler, et dont je ne parle jamais, excepté à ceux qui sont au fait de mes tracas ; pardon, je m’étais un moment oublié. »

Nicolas termina ses excuses par un salut respectueux au phénomène et se hâta de changer de sujet, se reprochant en lui-même son impétuosité, et se demandant ce que Mme Crummles devait penser d’une explosion de sentiments si soudaine.

À vrai dire, si cette dame y pensa, elle n’y pensa guère, car, à la vue du souper servi sur la table, elle donna sa main à Nicolas pour aller se placer d’un pas majestueux à la gauche de M. Snittle Timberry. Nicolas eut l’honneur d’être près d’elle, de l’autre côté ; M. Crummles, à la droite du président. Autour du vice-président se groupèrent le phénomène et ses jeunes frères.

Les convives montaient au nombre de vingt-cinq ou trente, tous artistes dramatiques, engagés ou non à quelque théâtre de Londres, et tous intimes de M. et de Mme Crummles. Les messieurs et les dames étaient presque en nombre égal. Comme c’étaient les premiers qui avaient fait les frais de cette petite partie, chacun d’eux avait eu le privilège d’amener avec lui quelqu’une de ces dernières.

C’était, en somme, une réunion très distinguée, car, indépendamment des planètes secondaires qui vinrent en cette occasion se ranger, en satellites bien appris, autour de leur soleil dramatique, M. Snittle Timberry, il y avait là un homme de lettres qui avait dramatisé, dans son temps, deux cent quarante-sept romans à peine publiés, quelques-uns même encore sous presse, ce qui faisait par conséquent que c’était un homme de lettres.

C’était lui qui était assis à la gauche de Nicolas : il lui avait été présenté du bout de la table par son ami l’avaleur africain, qui avait profité de l’occasion pour faire un éloge pompeux de sa glorieuse réputation.

« Je suis heureux, dit poliment Nicolas, de faire la connaissance d’un homme si distingué par son mérite.

— Monsieur, répliqua le personnage, soyez le bienvenu parmi nous. L’honneur est réciproque, comme j’ai l’habitude de le dire, de l’auteur et de moi quand je mets son livre en drame. Avez-vous jamais entendu définir la gloire ?

— Plus d’une fois, je vous assure, répliqua Nicolas avec un sourire ; et vous, quelle est votre définition ?

— Quand je mets un livre en drame, monsieur, dit l’homme de lettres, c’est de la gloire… pour son auteur.

— Ah ! c’est comme ça que vous l’entendez ?

— Oui, monsieur, voilà la gloire !

— À ce compte, l’archevêque Turpin, Améric Vespuce et tous les plagiaires pourraient se vanter d’avoir créé la gloire des célébrités qu’ils ont pillées avec tant d’impudence.

— Je ne connais pas ces messieurs-là, répondit l’homme de lettres.

— Il est vrai que vous avez pour vous l’exemple de Shakespeare, qui a mis sur la scène des histoires déjà publiées.

— Vous voulez parler de ce cher William, monsieur ? C’est vrai, il a fait comme nous. Certainement William était un metteur en œuvre, et même s’il ne s’en acquittait pas mal, à tout prendre.

— Vous m’avez interrompu comme j’allais dire, répliqua Nicolas, que Shakespeare a tiré le sujet de plusieurs de ses pièces de contes et de légendes antiques tombés dans le domaine public ; mais, qu’à mon avis, il y a aujourd’hui dans votre profession bien des messieurs qui ne se gênent pas pour aller plus loin.

— Vous avez bien raison, monsieur, dit en l’interrompant le dramaturge, renversé d’un air fat sur le dos de sa chaise, et donnant de l’exercice à son cure-dent ; l’intelligence humaine, monsieur, a progressé depuis son temps, elle progresse, elle progressera…

— Quand je disais qu’ils sont allés plus loin, monsieur, reprit Nicolas, je ne l’entendais pas du tout comme vous. Si Shakespeare a fait entrer dans le cercle magique de son génie universel les traditions qui se rattachaient d’une manière particulière à son but, s’il a fait, des matières les plus communes, des astres radieux capables de jeter sur le monde, pendant des siècles, une lumière resplendissante, vous, vous fourrez quand même dans le cercle magique de votre imbécillité des sujets qui répugnent à l’essence même du théâtre, et vous rapetissez tout, comme tout s’agrandissait sous ses mains. Vous prenez, par exemple, les livres encore incomplets d’auteurs vivants, vous les leur arrachez des mains, encore humides de la presse, pour tailler, couper, rogner, pour les proportionner à la force et à la taille de vos acteurs, à la capacité de vos théâtres ; vous cousez à l’œuvre originale de dénouement qui leur manquait encore ; vous brochez en courant, avec une précipitation cruelle, des idées que le créateur de son œuvre médite maintenant même dans le travail de ses journées laborieuses, dans les fatigues de ses nuits sans sommeil. Vous vous emparez des incidents qu’il invente, du dialogue qu’il élabore, des derniers mots qu’il a tracés de sa plume, il n’y a pas plus de quinze jours, vous vous en servez pour deviner le reste, pour anticiper sur la marche de son plan… tout cela sans sa permission et contre son gré. Et puis, pour qu’il n’y manque rien, vous publiez, dans une plate brochure, un fouillis insipide d’extraits sans suite empruntés à son livre mutilé ; vous y mettez votre nom, votre nom d’auteur, sans oublier d’y joindre, pour le recommander davantage, la longue énumération de cent autres outrages que vous avez déjà commis contre l’honnêteté littéraire. Je voudrais bien qu’on me fît voir la différence qu’il peut y avoir entre un vol de cette nature et l’adresse malhonnête du filou qui vient, au milieu de la rue, me prendre mon mouchoir dans ma poche. Je n’en vois qu’une c’est que la législation de notre pays s’intéresse à mon mouchoir, mais que pour nos cervelles, elle nous laisse le soin de les défendre nous-mêmes contre les entreprises des gens, excepté pourtant quand on vient les attaquer à coups de bâton.

— Il faut bien vivre, monsieur, dit l’homme de lettres en haussant les épaules.

— Vous m’avouerez, répliqua Nicolas, que si la raison est bonne pour vous, elle ne serait pas invoquée avec moins de force par l’auteur que vous dépouillez. Mais, si vous mettez la question sur ce terrain, je n’ai plus qu’une chose à dire : c’est que, si j’étais auteur et vous dramatiste, quelque altérée que fût votre soif ordinaire, j’aimerais mieux vous payer à boire à discrétion pendant six mois à la taverne, que de partager avec vous une niche du temple de la gloire pendant six cents générations, dussiez-vous vous contenter du coin le plus humble de mon piédestal. »

Au train que prenait la conversation, il y avait à craindre que le ton n’en devînt plus aigre, lorsque heureusement Mme Crummles intervint pour l’empêcher de dégénérer en une querelle violente ; et qu’elle fit par quelques questions adroites adressées à l’homme de lettre sur le plan de la demi-douzaine de pièces nouvelles qu’il venait de composer, de contrat fait avec la direction, pour faire paraître sur la scène l’avaleur de sabres africain, dans la multiplicité variée de ses exercices incomparables. Il se trouva dès lors engagé naturellement avec cette dame dans une conversation animée dont l’intérêt dissipa promptement toutes les vapeurs de ses dernières discussions avec Nicolas.

Lorsque les pièces de résistance eurent successivement disparu de la table ; lorsqu’à leur place, le punch, le vin, les liqueurs, placés devant la société passèrent de main en main, les convives qui s’étaient réunis jusque-là, pour la conversation, en petits groupes de trois ou quatre, retombèrent peu à peu dans un profond silence, regardant la plupart, de temps en temps, du côté de M. Snittle Timberry. Quelques-uns même, plus hardis que les autres, faisaient résonner sur la table le revers des phalanges de leurs doigts, et ne craignaient pas d’exprimer hautement leur impatience en réveillant le zèle du président par des encouragements comme ceux-ci :

« Allons, Timberry !… vous dormez, monsieur le président… nos verres sont pleins, monsieur, et n’attendent plus qu’un toast. »

À ces observations, M. Timberry ne daigna pas faire d’autre réponse que de frapper sa poitrine comme pour faciliter le passage de sa respiration embarrassée, sans oublier d’autres marques apparentes de l’indisposition à laquelle il était bien aise de faire croire qu’il était encore en proie… car, sur le théâtre comme ailleurs, il ne faut pas faire trop bon marché de sa personne… Cependant, M. Crummles, qui savait mieux que personne que c’était lui qui serait le sujet du prochain toast, restait gracieusement assis, le bras négligemment passé sur le dos de sa chaise, et, de temps en temps, levant son verre jusqu’à ses lèvres, il y buvait quelques gouttes de punch, du même air dont il était accoutumé à avaler de longues gorgées de rien du tout dans les gobelets de carton des banquets somptueux représentés sur la scène.

Enfin, M. Snittle Timberry se leva dans l’attitude classique des orateurs, une main dans le devant de son gilet, l’autre sur la tabatière de son voisin, et se voyant accueilli d’avance avec un grand enthousiasme, il proposa, avec accompagnement de compliments et de titres glorieux, la santé de son ami M. Vincent Crummles : puis il enfila un discours passablement long, dont le caractère principal fut qu’il étendit sa main droite d’un côté, sa main gauche de l’autre, et que, de temps à autre, il prononça le nom de M. et de Mme Crummles, en saisissant leur main et en la serrant entre les siennes. Ceci fait, M. Vincent Crummles parla à son tour pour adresser ses remerciements à l’assemblée. Ensuite, l’avaleur africain proposa la santé de Mme Vincent Crummles en termes touchants. On entendit de gros soupirs et des sanglots s’échapper de la poitrine des dames, et en particulier de Mme Crummles, ce qui n’empêcha pas cette femme héroïque d’insister pour répondre par son petit discours de remerciement, et elle s’en tira de manière que jamais discours de remerciement n’a depuis surpassé ni même égalé le sien. M. Snittle Timberry ne put pas non plus résister au désir de porter un nouveau toast aux enfants Crummles, qui ne purent répondre que par l’organe de M. Vincent Crummles, leur père. Il ne se fit pas prier pour régaler la compagnie de cette petite harangue supplémentaire, dans laquelle il chanta leurs vertus, leurs qualités aimables, leurs mérites excellents, les souhaitant pour fils et pour filles à tous les messieurs et à toutes les dames là présents qui jouirent de ce souhait en silence. À ces solennités succéda un intervalle de repos égayé par des distractions musicales et d’autres intermèdes prévus. Ils ne furent pas plutôt finis, que M. Crummles proposa la santé de cet artiste éminent, l’honneur et l’ornement de sa profession, M. Snittle Timberry ; puis, un peu plus tard, dans la soirée, il porta la santé de cet autre artiste, également l’honneur et l’ornement de sa profession, l’avaleur africain, auquel il donnait, avec sa permission, le titre de son cher ami ; et, en effet, l’avaleur africain, d’un geste gracieux, accorda cette permission qu’il n’avait aucune raison particulière de refuser. C’était le tour de l’homme de lettres à voir tout le monde boire à sa santé ; mais il fallut y renoncer quand on découvrit qu’il avait commencé lui-même par boire trop de petits verres à sa propre santé et qu’il ronflait sur les marches de l’escalier. Ce furent les dames qui profitèrent de l’honneur qu’on lui avait réservé. Enfin, après une séance très longue, M. Snittle Timberry leva le siège, et la compagnie se dispersa au milieu des embrassements et des adieux.

Nicolas resta le dernier pour distribuer ses petits cadeaux. Après avoir fait le tour de la famille, quand il arriva à M. Crummles, il ne put s’empêcher de remarquer en lui-même la différence de leur séparation présente, pleine de naturel et de simplicité et des adieux théâtrals que le directeur lui avait faits à Portsmouth. Ses grands airs dramatiques avaient entièrement disparu et, quand il lui mit la main dans la sienne, il le fit avec une tristesse si touchante que, s’il avait pu en garder la recette, pour les scènes pathétiques de ce genre, dans ses rôles, elle eût suffi pour en faire le meilleur acteur de son temps dans la comédie bourgeoise ; et, lorsque Nicolas la reçut avec toute la chaleur sincère et cordiale qu’il ressentait en effet, Vincent Crummles en fut ému jusqu’aux larmes.

« Le bon temps ! dit le pauvre homme, la bonne petite vie que nous avons menée ensemble ! Nous n’avons jamais eu un mot plus haut que l’autre. Je suis sûr que demain matin j’aurai bien du plaisir à penser que je vous ai revu la veille, mais aujourd’hui, je voudrais presque que nous ne nous fussions pas revus. »

Nicolas se préparait à relever l’abattement de ces adieux par quelque gaie réplique lorsqu’il fut tout à fait déconcerté par